Part 25
J’ai posé, jusqu’à présent, comme fait acquis, l’origine récente de la scarlatine, et on me dispensera d’en démontrer l’absence dans les recueils de l’antiquité hippocratique. Pour admettre son existence à cette époque, malgré le silence obstiné des textes, il faudrait prétendre qu’elle a été complétement méconnue par tant de grands observateurs, supposition qui révolte à bon droit Requin[403]. J’aurais pu invoquer ici l’appui de nombreux témoignages qui font autorité en matière d’érudition; mais je m’exposerais à des répétitions fastidieuses dont ma thèse peut se passer. J’aborde donc sans autre préambule, la biographie de la scarlatine qui est le sujet de cet article.
Quand on consulte, dans l’ordre chronologique, les principaux nosographes qui ont marqué dans la science, à partir du XVIe siècle, on voit poindre la nouvelle fièvre sous ses traits les plus saillants. Ce n’est toutefois qu’après de longues fluctuations, qu’elle s’affirmera hautement comme l’expression d’une entité morbide spécifique.
C’est que dans le principe, l’attention des médecins se porta exclusivement sur la forme des phénomènes cutanés, et donna surtout à la couleur de l’exanthème une valeur séméiotique incompatible avec sa mobilité.
L’observation ne tarda pas à constater en effet que «tous les tons, toutes les teintes s’y rencontrent comme sur la palette du peintre[404].»
On a comparé sa couleur à celle du _feu_, de la _cochenille_, du _minium_, de l’_écrevisse cuite_, de la _framboise_, de la _groseille_, de la _rose_, du _violet de la prune_ ou de la _lie de vin_. En 1817, Joseph Frank a vu, à l’hospice de la clinique de Vilna, un homme atteint de scarlatine, dont la couleur ressemblait à celle d’une _robe d’évêque_[405]. Parfois, comme dans l’érysipèle, le rouge est mélangé d’une nuance _safranée_. Il est même des cas où des taches d’un _blanc de lait_ s’entremêlent aux taches pourprées. On y voit aussi des _stries bleuâtres_ semblables à des vergetures résultant de coups de gaules. Plus souvent, on aperçoit, au milieu des taches rouges, une multitude d’élevures miliformes, d’un _blanc nacré_, assimilées par Alibert qui aimait les comparaisons, à des œufs de vers à soie disséminés sur la peau. Il n’est pas rare que ces vésicules prennent plus de volume et forment, par leur rapprochement, des bulles contenant un liquide séreux et clair qui s’épaissit en jaunissant. Enfin, l’éruption est si peu marquée sur certains malades, qu’on a peine à la voir, et qu’elle ne se révèle que par la desquamation. Inutile de rappeler qu’elle est complétement absente, dans quelques cas, bien que le fond de l’affection ne soit en rien modifié (_scarlatina sine scarlatiniis_).
Même mobilité, ou si l’on veut, même ataxie dans la configuration des taches et leur mode d’apparition. Au lieu de tendre à se joindre, les plaques restent isolées; leur circonférence est confusément tracée. Il en est qui ne font que paraître et disparaître. D’autres persistent tout le temps de la période éruptive. On en voit par moments, qui se colorent d’une teinte plus vive que les autres. Souvent l’efflorescence met plusieurs jours à recouvrir la peau, et cette lenteur contraste avec la soudaineté de son explosion dans certains cas. Bref, il n’est pas de combinaisons inattendues que le génie épidémique ne tienne en réserve pour dérouter le diagnostic.
Si la méthode des premiers historiens de la scarlatine leur mérite le reproche de s’être arrêtés à son écorce, il est juste aussi de reconnaître comme atténuation, que son insidiosité toujours suspecte, peut la rendre impénétrable, même à l’analyse la plus exercée.
«Ce qui déconcerte surtout les opérations de l’art,» a dit Alibert, dans ce langage figuré dont il a l’habitude, «c’est le caractère versatile de cette affection inconcevable. Quand la nature agit en ennemie, elle a ses ruses et ses embûches de guerre. Elle se complique pour échapper aux recherches du plus scrupuleux observateur. Elle prend mille formes pour mieux l’abuser[406].»
C’est bien à la scarlatine que pourrait s’appliquer littéralement ce mot d’un judicieux écrivain: «Tout se passe au lit des malades en anomalies[407].»
Aux causes qui ont ralenti les progrès de son étude, il faut certainement joindre sa synonymie confuse, souvent empruntée aux maladies les plus disparates, comme le prouve l’indication sommaire donnée par Augustin Vogel, un de ses monographes les plus estimés[408]: «_Febris scarlatina hoc nomine et multis aliis_ PURPURÆ, RUBEOLARUM, MORBILLORUM IGNEORUM, ZONÆ, IGNIS SACRI, ROSSALIARUM _veniens_.» Ainsi s’expliquent les divergences apparentes de certaines descriptions contemporaines, et l’incertitude de leur interprétation.
Suivons maintenant la scarlatine, depuis ses débuts authentiques sur la scène médicale, jusqu’au moment où elle s’emparera, pour ne plus s’en dessaisir, du rôle qui lui appartient.
C’est à Philippe Ingrassias (1510-1580) que nous devons la première description un peu précise de l’éruption scarlatineuse. Il nous apprend que le peuple de Naples la désignait, depuis peu, sous les noms vulgaires de _rossalia_ ou _rossania_[409]. Il l’appelle aussi _robelia_ en la rapprochant de la rougeole et de la petite vérole:
«_Et Variolas, et Morbillos, et Robeliam sive Rossaliam invenimus_[410].»
Ingrassias n’a pas trouvé cette maladie dans les œuvres des médecins arabes, à moins, dit-il, que l’espèce qu’ils mentionnent sous la dénomination vague d’_alhamica_ ou d’_alhumera_ ne soit la _rossanie_ elle-même: supposition qui lui paraît plausible.
Voici la description concise qu’il donne de cet exanthème.
«On appelle _rossanie_ une maladie qui couvre toute l’étendue de la peau d’une multitude de taches, grandes ou petites, rouges de feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de nombreux érysipèles, distincts entre eux, et donnant à tout le corps un aspect flamboyant[411].»
Ce tableau est bien loin d’offrir une caractéristique complète de la fièvre scarlatine; mais il en retrace nettement l’efflorescence.
Il est même à remarquer que l’auteur proteste déjà contre l’erreur des médecins qui confondaient cette maladie avec la rougeole, sur la foi de leurs analogies. Son tact pratique ne s’y est pas trompé.
«Quelques-uns pensent que la rougeole et la rossalie sont la même maladie. Quant à moi, sans m’en rapporter à ce qu’en ont dit les autres, j’ai eu personnellement bien des occasions de constater la différence. _Nonnulli sunt qui morbillos idem cum rossalia esse existimant. Nos autem sæpissimè distinctos esse affectus, nostrismet oculis, non aliorum duntaxat relationi confidentes, inspeximus_[412].»
Mais on s’aperçoit aisément, d’après le développement que donne Ingrassias à l’histoire de la variole et de la rougeole, que la rossanie était bien moins connue, soit qu’elle fût plus rare, soit qu’elle fût encore trop nouvelle pour avoir attiré l’attention au même degré.
Il est généralement reçu parmi les médecins, que c’est Baillou (1538-1616) qui a décrit, un des premiers, la scarlatine au XVIe siècle. Cependant si l’on s’enquiert du nom sous lequel il en a parlé, on n’obtient pas de réponse. J’ai consulté, à cette occasion, une foule d’auteurs, même les plus récents, et Alibert est le seul, sauf erreur, qui ait ajouté à sa synonymie: _rubiolæ_ de Baillou[413].
Cette réticence semblerait indiquer, qu’il suffit de jeter les yeux sur les œuvres de l’illustre épidémiste français, pour voir se dresser le signalement de la fièvre éruptive.
Je dois avoir la vue moins perçante; car ce n’est pas sans peine que j’ai vérifié le fait en confrontant minutieusement les textes. Les allusions applicables à la scarlatine sont très-clairsemées dans les _Épidémies_ et les _Éphémérides_. Le latin de Baillou est souvent obscur. Sa manière concise et son goût pour les digressions, ajoutent à l’embarras du lecteur. Il parle souvent d’_éruption rouge_ sans autre indication. Il faut, on peut m’en croire, beaucoup d’attention pour démêler la scarlatine, dans des tableaux où manquent les traits les plus importants de sa pathognomonie. On ne me taxera pas d’exagération, si l’on veut bien m’accompagner un moment, dans les recherches que j’ai cru devoir faire pour éclaircir ce point indécis de nosologie historique[414].
Une _fièvre pourprée_ épidémique (_febris purpurata_) sévit à Paris, pendant l’hiver de 1573. S’agit-il de scarlatine? Impossible de l’affirmer, d’après les renseignements qu’on nous donne. Nous savons seulement que tous ceux qui en réchappèrent, tombèrent dans le marasme, avec des symptômes de dissolution générale (_liquefacto toto corpore_) et évacuations alvines involontaires[415]. Ces accidents consécutifs n’appartiennent pas plus à la scarlatine qu’à la rougeole, à la variole ou à toute autre fièvre éruptive grave. A la rigueur, ces mots: _liquefacto corpore_, auraient pu représenter les épanchements séreux, sous-cutanés ou cavitaires, qui terminent si fréquemment la scarlatine; mais la suite ne concorde pas avec cette version. Il est probable que la maladie désignée par Baillou était une fièvre pétéchiale. Il ne faut pas oublier que de son temps, les mots _fièvre rouge_ étaient employés, par le peuple et même par les médecins, pour qualifier collectivement des éruptions dont l’analogie de couleur n’excluait pas la diversité de nature.
Pendant l’hiver de 1574, remarquable par le règne persévérant du vent du sud, la sérénité du ciel et l’absence des caractères propres à la saison, Baillou observe une constitution très-chargée de maladies éruptives. «_Morbillorum, variolarum, puncticularum, exanthematon, rubiolarum magna ilias fuit_[416].»
Dans ce rendez-vous confus d’éruptions, je reconnais la rougeole (_morbillorum_), la petite vérole (_variolarum_), les pétéchies (_puncticularum_)[417]. Le mot _exanthematon_ peut désigner, l’_érythème_, l’_érysipèle_, le _zona_, la _miliaire_, etc. Baillou seul pourrait nous dire sa pensée. Ce qui était à coup sûr, très-clair pour lui, est loin de l’être pour nous.
Reste _rubiolarum_, que j’applique, sans balancer, à notre scarlatine.
Il est à remarquer que ce mot est, à une lettre près, l’homonyme de _rubeola_, qui représente la _rougeole_, dans le vocabulaire de certains monographes de l’époque. C’est probablement ce qui a donné le change à M. le docteur Yvaren, d’Avignon, auquel la littérature médicale doit une édition française des _Épidémies_ et _Éphémérides_ de Baillou[418]. Mon savant confrère a toujours rendu _rubiolæ_ par _rougeole_ sans prendre garde que son auteur avait exclusivement réservé pour cette maladie, le nom de _morbilli_, adopté par la latinité contemporaine.
C’est parce que je reconnais l’autorité de M. Yvaren, en matière de traduction, que je me suis permis de relever, en passant, cette inadvertance[419].
Quant au mot à choisir pour représenter la fièvre éruptive signalée par Baillou, on demande s’il n’y aurait pas eu anachronisme, à prendre celui de _scarlatine_, qui n’a paru, pour la première fois, que longtemps après, et peut-être sous la plume de Sydenham.
Je partagerais ce scrupule s’il s’agissait de ces dénominations qui préjugent une théorie. Un traducteur sérieux ne remplacerait pas la _fièvre maligne_ de Baillou par _fièvre entéro-mésentérique_, l’_entérite folliculeuse_, la _dothienentérie_, etc. Il fausserait ainsi la pensée de l’auteur, en anticipant sur les découvertes futures. Mais il n’en est plus de même lorsque les noms des maladies n’indiquent que des caractères extérieurs, et par exemple, des nuances de coloration. Au XVIe siècle comme aujourd’hui, la _scarlatine_ était _écarlate_, et son nom est complétement indépendant de toute opinion sur sa nature. Peut-être eût-il mieux valu franciser le mot latin; une fois prévenus, les lecteurs auraient sous-entendu sans équivoque la _scarlatine_, et n’auraient pas risqué de prendre la _rubiole_ pour la rougeole, confusion contre laquelle Baillou proteste formellement.
Je reviens au passage qui m’intéresse, et en poursuivant sa lecture, je remarque que l’auteur observa concurremment des _taches rouges_ (_maculæ rubræ_) survenant pendant le cours de certaines maladies, accompagnées d’un grand feu intérieur, disparaissant promptement ou ne persistant que très-peu de temps. «Ces taches, dit-il, confinent à la _rubiole_. Mais l’éruption de celle-ci se prolonge davantage, suit une marche réglée, et présente des symptômes pathognomoniques. On y voit des taches superficielles, d’autres plus saillantes. Parfois elles précèdent le mouvement fébrile; d’autres fois, elles l’accompagnent et se montrent le 4e, le 5e, le 6e jour au plus tard. Dans ce dernier cas, elles sont plus graves, et même très-dangereuses, à moins que la fièvre ne tombe.»
La _rubiole_ ainsi caractérisée ne peut être que la scarlatine.
Baillou cite, à ce propos, une de ces observations qu’on lit toujours avec intérêt, quoi qu’en dise Bordeu[420].
«Le conseiller Séguier, au sortir de l’assemblée, éprouva de la douleur et un sentiment de chaleur insolite, et à l’instant tout son corps devint rouge, et fut couvert de taches de rubiole» (_rubiolis contaminatum_).
La précocité et la soudaineté de l’éruption générale forment un trait assez fréquent de la scarlatine. Si l’auteur ne signale pas nommément la fièvre, on en trouve l’indice dans la chaleur inaccoutumée du malade. Les praticiens savent bien qu’il n’est pas rare de voir éclater simultanément la fièvre et l’éruption. Borsieri a vu aussi l’éruption précéder la fièvre[421]. Enfin on sait que l’invasion est souvent brusque et sans prodromes. M. E. Gintrac a vu des enfants frappés subitement à l’école, au milieu de leurs jeux, à table, etc.[422].
Immédiatement après le court récit que je viens de lui emprunter, Baillou, entraîné par son sujet, saisit l’occasion de tracer le tableau symptomatique de la rubiole; nouvelle preuve que cette fièvre exanthématique était encore peu connue, et devait être recommandée à l’attention des praticiens.
«Voici, dit-il, les signes de la rubiole: chaleur fébrile, tantôt douce au toucher, tantôt très-vive; jactation et agitation; sentiment de brisement dans les membres; angoisse accompagnée de vomissements ou de nausées, provenant d’un état morbide de l’orifice de l’estomac ou bien de la malignité de l’affection; larmoiement; propension au sommeil, sans pouvoir s’y livrer; car à peine commence-t-on à s’endormir, qu’on est réveillé en sursaut par la toux. Les symptômes pathognomoniques sont, en résumé, la toux, l’ardeur et, pour ainsi dire, l’embrasement des yeux, la raucité de la voix, la jactation. Les autres symptômes sont secondaires et communs. La maladie se porte plus spécialement sur les parties supérieures, et affecte facilement les poumons et la trachée-artère. Aussi voit-on, chez un grand nombre de sujets, l’inflammation de la luette, avec gêne de la déglutition, angine _sèche_ (ainsi que s’exprime Hippocrate), ou par phlogose comme érysipélateuse, et, par suite, suffocation. Chez beaucoup, les parotides accompagnent, précèdent ou suivent la maladie.»
Cette description a cela de remarquable qu’elle s’appliquerait mieux, dans sa première partie, à la rougeole, tandis que nous retrouvons dans la seconde, l’_angine_, la _difficulté d’avaler_, la _rougeur érysipélateuse_ ou, comme nous dirions aujourd’hui, _scarlatineuse de l’arrière-gorge_, la formation des _engorgements parotidiens_: ensemble de phénomènes qui appartiennent en propre à la scarlatine.
Ce mélange de symptômes s’explique par l’époque où Baillou consignait cette histoire dans son journal clinique (_Éphémérides_). La constitution régnante multipliait, sous toutes les formes, les éruptions cutanées, avec ou sans fièvre. La scarlatine, encore mal spécifiée, devait souvent être confondue avec les autres maladies rouges coexistantes, et principalement avec la rougeole. Baillou ne s’y trompait pas certainement quand il la rencontrait à l’état sporadique, libre d’accointance étrangère. Mais les associations accidentelles que favorise l’influence épidémique, changent la physionomie du tableau symptomatique; et il n’est pas aisé de reconnaître l’individualité morbide qui se cache sous cette pénétration réciproque. Les progrès de l’observation, secondés surtout par la comparaison ultérieure des épidémies éruptives, ont, à la longue, simplifié le problème: ce qui n’empêche pas les praticiens de voir journellement des cas qui déconcertent l’expérience la plus sûre. Si Baillou laisse entrevoir quelque hésitation, il ne faut pas oublier que la question était nouvelle, et du nombre de celles qui ne peuvent attendre que du temps, les éclaircissements qui leur manquent. Combien de fois encore le diagnostic de la rougeole et de la scarlatine ne reste-t-il pas en suspens, jusqu’à la période de desquamation! Celle-ci est, en effet, un trait distinctif, si l’on s’en tient à l’observation générale; mais il n’est pas inutile de rappeler que l’exfoliation de la scarlatine partage l’inconstance de ses autres caractères. Elle peut n’être que furfuracée, comme celle de la rougeole, et Sydenham ne l’avait vue que sous cette forme. On pourrait donc être induit en erreur, si l’on faisait, de la largeur des plaques épidermiques, un attribut constant de la scarlatine; sans compter que la desquamation morbilleuse dépasse aussi parfois sa dimension ordinaire[423].
Je termine par un passage décisif:
«_Rubiolæ_, dit Baillou, _accedunt ad erysipelatis naturam, morbilli seu variolæ ad herpetem miliarem_[424].»
La rubiole qui est mise ici en opposition avec la _rougeole_ et la _variole_, ne peut être que la scarlatine. Ses rapports avec l’érysipèle, déjà établis par Ingrassias, ont été notés par tous les médecins postérieurs à Baillou, et ressortent de l’étendue et même de la mobilité de la plaque rouge qui ne dépasse pas le niveau de la peau. La rougeole dont les papules excèdent sensiblement l’épiderme, et la variole avec ses boutons proéminents, rappellent l’herpès miliaire. Cette formule fixe nettement le sens que donne Baillou au mot _rubiole_. On ne peut plus douter qu’il n’ait vu et traité, sous ce nom, dont il pourrait bien être l’auteur, la fièvre éruptive que nous appelons scarlatine; mais les nosographes qui m’ont précédé dans cette étude, auraient utilement guidé mes recherches, s’ils avaient pris la peine de déterminer l’étiquette sous laquelle on pourrait la découvrir dans les écrits de l’épidémiste français[425].
En 1557, c’est-à-dire près de vingt ans avant l’époque où Baillou recueillait ses observations, Jean Coyttar, de Poitiers, avait vu régner dans cette ville, conjointement avec la variole, la rougeole et la coqueluche, une fièvre _pourprée_ (c’est ainsi qu’il la nomme) qui frappait mortellement presque tous ceux qu’elle attaquait, sans distinction d’âge, de sexe, de condition sociale. «_Quis enim (miserabile dictu) non meminit vidisse pueros, adolescentes, juvenes florentes ætate, senes, rusticos, urbanos, plebeios, nobiles, presbyteros, monachos et fœminas cujuslibet ætatis aut vitæ status, si quando hâc purpurâ prehenderentur, aut quarto die, aut septimo, aut undecimo, aut decimo quarto, nunc citiùs, aliàs tardiùs occumbere[426]?_» Cette maladie était si contagieuse que l’auteur a cru devoir, à cette occasion, rappeler les principes généraux de la doctrine fondée par Fracastor. Les taches qui recouvraient la peau, principalement aux bras, à la poitrine et aux jambes, ressemblaient tellement aux piqûres de puces, qu’on avait grand’peine à les en distinguer.
Si je parle, en passant, de cette maladie, c’est que quelques médecins ont prétendu y reconnaître la scarlatine et lire le récit d’une de ses premières épidémies malignes.
La description de Coyttar, très-précise malgré ses digressions théoriques, interdit cette interprétation. Il n’a dépeint évidemment qu’une _fièvre pétéchiale_, du plus mauvais caractère, analogue sous bien des rapports, à la _fièvre pourprée_ qui ravagea Modène et les pays voisins, de 1692 à 1694, et dont Ramazzini nous a laissé une histoire considérée comme un vrai modèle d’observation clinique et de rédaction littéraire[427].
Quelques années après Baillou, nous retrouvons la scarlatine en Allemagne, sous les yeux de Sennert (1572-1637); mais il faut convenir que si la question nosologique n’a pas rétrogradé, elle est tout au moins restée stationnaire.
Le médecin de Wittemberg observe un exanthème dans lequel il reconnaît expressément la rossalie ou rossanie d’Ingrassias, dont il reproduit même en partie le texte:
«Dès l’invasion ou bien le quatrième ou cinquième jour de la maladie, surgissent sur toute l’étendue de la peau, des taches rouges de feu, avec élevure à peine sensible, ressemblant à de petits érysipèles. Dans l’état, le corps entier est rouge et paraît incandescent, comme s’il était couvert d’un érysipèle universel... Les taches s’effacent, et l’épiderme tombe sous forme d’écailles. Cette maladie est grave et souvent mortelle.»
Sennert ajoute à ce tableau quelques traits qui le complètent. La prédilection de cet exanthème pour les enfants, le distingue, selon lui, de l’érysipèle qui attaque les adultes. Il signale l’angine concomitante plus ou moins grave, les douleurs arthritiques ou goutteuses qui se déclarent, les hydropisies consécutives, etc. Il n’y a pas moyen de conserver le moindre doute sur l’identité de la maladie qu’il veut dépeindre.
Avec ces éléments, Sennert pouvait composer une espèce morbide bien tranchée; mais comme il hésite encore, de son propre aveu, sur le nom qu’il conviendrait de lui donner, pour la distinguer des autres, il se décide à la rapporter à la rougeole. «_Quo nomine tamen ab aliis discernerem hactenus dubius fui... Malo ergò ad morbillos referre_[428].» Singulière défaite de la part d’un nosologiste dont le tact pratique protestait implicitement contre une pareille confusion!
On voit, par tout ce qui précède, que la place de la nouvelle fièvre éruptive restait vacante, à cette période de son histoire, dans le dictionnaire technique de la pathologie.
Le nom emprunté par Ingrassias à l’idiome populaire, et celui dont la priorité appartient probablement à Baillou, n’avaient pas dépassé le rayon restreint d’une publicité locale. Sennert avait renoncé à en chercher un, comptant sur les progrès de l’observation pour remplir cette lacune volontaire.
C’est peut-être Sydenham qui a écrit, pour la première fois ces mots: _febris scarlatina_ (_fièvre scarlatine_, _scarlet fever_)[429]. Par une chance heureuse, cette dénomination a survécu à toutes les autres, non sans avoir subi encore bien des vicissitudes[430].
L’Hippocrate anglais, qui n’a pas d’égal comme historien de la rougeole et de la petite vérole, se trouvait en présence d’une autre fièvre du même ordre, sur laquelle la science n’était pas aussi bien renseignée; mais il n’hésite pas à la poser comme une espèce à part, qu’il distingue formellement de la rougeole.
«Les individus qui en sont atteints, ont d’abord un frisson et un tremblement comme dans les autres fièvres, mais ils ne se sentent pas bien malades. Plus tard, la peau se couvre dans toute son étendue, de petites taches rouges, plus nombreuses, plus larges, plus vivement colorées et moins uniformes que celles de la rougeole. Ces taches persistent deux ou trois jours, après lesquels elles s’effacent, et la chute de la cuticule sous-jacente laisse des espèces d’écailles furfuracées, semblables à de la farine répandue sur le corps, revenant et disparaissant deux ou trois fois.»
L’affection que Sydenham vient de décrire, devait être peu commune et peu grave de son temps, dans les lieux où il exerçait son art. Elle lui paraît mériter à peine le nom de maladie («_hoc morbi nomen, vix enim altius assurgit_»), et sa bénignité naturelle ne réclame qu’un traitement des plus simples.
«Comme cette fièvre ne me semble être autre chose qu’une médiocre effervescence du sang provoquée par la chaleur de l’été, je n’y fais rien du tout, et j’abandonne à la nature, le soin de dépurer le sang et d’évacuer l’humeur morbifique par les émonctoires cutanés.»