Part 24
Alibert avait eu de nombreuses occasions d’observer cet exanthème parmi les élèves du collége Henri IV, auxquels il donnait des soins depuis longues années. Aussi fait-il remarquer que c’est à cette efflorescence, et non à la rougeole, qu’il faudrait donner le nom de _morbillus_, petite maladie[389]. On peut dire en effet, que lorsqu’il ne subit pas des déviations insolites sous la pression de certaines influences, c’est le plus léger et le plus superficiel des exanthèmes. Mais il n’est pas plus un _érythème rubéoliforme_, que la rougeole ne serait un _érythème roséoliforme_ dans les cas supposés par M. Requin, où le cortége familier de ses symptômes serait allégé de ses manifestations catarrhales.
Hufeland a exprimé sur la roséole, une opinion que je ne partage pas sans réserve, et que je dois rappeler parce qu’elle aboutit, en dernière analyse, à ma propre conclusion.
«La forme de cet exanthème, dit-il, l’_angine_ qui l’accompagne et l’_hydropisie_ qui lui succède, prouvent qu’il est une variété de la scarlatine et non de la rougeole[390].»
J’avoue que je ne saurais reconnaître à cette image la vraie roséole et sa bénignité ordinaire. Ce n’est pas sans surprise, que je la vois rapprochée de la scarlatine dont l’insidiosité naturelle est toujours suspecte aux praticiens, sous les dehors les plus rassurants, et que Hufeland lui-même considère comme la plus décevante des fièvres éruptives[391]. Il n’est pas douteux que la roséole ne sorte par exception de ses habitudes, et ne prenne quelques caractères plus graves; mais elle n’en reste pas moins, au fond, identique à elle-même, et ne constitue pas plus une variété de la scarlatine que celle-ci n’est une variété de la rougeole. Ces assimilations sont tout au plus acceptables dans le sens métaphorique, et pour fixer, dans l’esprit, le souvenir de quelques faits rares. Le langage précis et correct de la clinique les repousse.
Hufeland prétend encore, que lorsque les plaques de la roséole sont larges, il s’en détache des morceaux d’épiderme plus grands que dans la rougeole, plus petits que dans la scarlatine.
J’ignore quelles sont les mœurs de la roséole sur le théâtre des observations de l’illustre praticien de Berlin, _in aere Germano_, comme eût dit Baglivi; mais je sais bien que chez nous, la desquamation de la vraie roséole manque souvent, ou ne se compose que d’écailles furfuracées ou farineuses. Si l’on me montrait des plaques épidermiques dépassant de beaucoup ces dimensions, je me méfierais de cet indice et de la justesse du diagnostic. Il y a d’ailleurs dans les procédés de desquamation imposés par la nature aux fièvres exanthématiques, tant de contingences et d’anomalies imprévues, que je ne sais trop quelle valeur on pourrait accorder à l’étendue des lambeaux exfoliés, pour faire de la roséole une sorte de terme moyen entre la scarlatine et la rougeole[392].
Le léger dissentiment qui me sépare d’Hufeland sur une de ces questions pratiques où il est passé maître, tient surtout à cette circonstance, que j’écris dans une région médicale qui déplace sensiblement le point de vue de l’observation. Je ne doute pas, sur la foi d’une telle autorité, que la roséole n’adopte habituellement, en Prusse, une forme plus grave que parmi nous. Ce fait serait un démenti de plus aux nosographes qui s’obstinent à méconnaître son existence indépendante, et je m’en empare pour renforcer ma protestation.
Le célèbre dermatologue Willan n’a pas peu contribué à engager la science dans la fausse direction que je regrette. La classification dont il est le père, cache, sous les dehors d’une analyse savante, un véritable non-sens nosologique. Le mot _Roséole_, sauf quelques réserves plutôt sous-entendues qu’indiquées, n’est pour lui qu’un terme générique désignant vaguement une éruption de taches colorées en rouge, qui s’associent comme complication, épiphénomène ou accident, aux maladies les plus opposées par leur nature, et sont subordonnées à la maladie-mère pour leur diagnostic, leur marche, leur pronostic, leur traitement.
Bateman a adopté, sans critique, la nomenclature de son compatriote, et il s’empresse d’avertir qu’il ne décrit les caractères extérieurs de l’éruption, ainsi nommée, que pour apprendre aux praticiens à la distinguer des exanthèmes idiopathiques[393].
Les dermatologues venus après ont ajouté au groupe quelques variétés nouvelles qui ont augmenté la confusion. Que dire, par exemple, de la _Roséole cholérique_ (_Roseola cholerica_) qui survient quelquefois, dans le choléra indien, à la suite de la période de réaction? On a reproché, non sans quelque raison, à Sauvages, d’avoir multiplié outre mesure le nombre des espèces morbides. Le nosographisme contemporain semble prendre à cœur de le disculper en le dépassant[394].
Il ne reste plus, sans doute, d’équivoque, sur l’idée que je me fais de la roséole. Je la compléterai en disant qu’elle est à la rougeole ce que la varicelle est à la variole, et je justifie la proportion, dans l’intérêt de ma thèse actuelle[395].
Quand on compare la varicelle et la variole, on s’assure qu’elles appartiennent à la même famille sans être de même nature. L’intimité de leurs rapports a l’évidence d’un fait vulgaire. Tout est en diminutif dans la varicelle, soit dans l’incubation, soit dans l’invasion, soit dans les phénomènes qui constituent son déclin et sa dessiccation[396]; mais lorsque la nature charge le tableau, elle reproduit, à s’y méprendre, l’image de la variole.
En 1839 régna, à Castellane, une double épidémie de variole et de varicelle. Beaucoup d’enfants contractèrent la varicelle, et les parents, croyant à la variole, refusèrent de les faire vacciner. Quelques mois après, la plupart furent emportés par la variole[397].
Les médecins eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces bévues, tant la ressemblance est parfois frappante.
La roséole n’est, de son côté, qu’une sorte d’ébauche de la rougeole, une réduction de son type depuis ses prodromes jusqu’à sa terminaison. Vienne un concours d’influences qui impriment à son appareil symptomatique un grossissement insolite, et l’illusion sera complète. Le praticien croira à la rougeole, jusqu’au moment où il sera détrompé par son apparition ultérieure.
La varicelle règne toujours conjointement avec la variole, ce qui atteste leur étroite affinité.
La roséole est aussi fidèle à l’appel de la rougeole, et les similitudes qui font souvent hésiter le diagnostic confirment cette association.
Bien que des expériences, qui réclament peut-être une révision, semblent contraires à la transmission artificielle de la varicelle, il n’est pas certain qu’elle ne puisse se communiquer spontanément, comme la variole[398].
L’art n’a pas donné la preuve directe de l’inoculabilité de la rougeole, ou du moins les essais qui avaient paru conclure dans ce sens, sont restés sans application pratique. Sa contagiosité naturelle n’en est pas moins un fait admis sans opposition[399].
On n’a pas non plus réussi à insérer avec succès le germe présumé de la roséole. Je ne craindrais pourtant pas d’avancer, que quand elle a pris l’amplification que lui imprime souvent le génie épidémique, l’approche des malades n’est pas inoffensive.
Ce n’est pas ici une supposition gratuite. La doctrine générale de la contagion pose en principe, que la gravité des maladies est la condition la plus favorable à l’élaboration des virus, et il serait imprudent de l’oublier, sur la foi d’un scepticisme trop confiant. On m’accordera au moins qu’en considérant la roséole comme une variété de la scarlatine, Hufeland préjugeait, par cela même, sa contagiosité: nouveau trait de ressemblance avec la rougeole.
Du parallèle que je viens d’indiquer, je crois pouvoir tirer les conséquences qui suivent.
Il n’est pas douteux, pour moi, que la varicelle, dont on ne trouve pas de trace dans les écrits des anciens, ne leur était pas plus connue que la variole. Leurs rapports extérieurs, leur coexistence infaillible sous l’influence des mêmes constitutions épidémiques, l’empreinte commune qu’elles en reçoivent, la similitude de leur nom qui exprime leur parenté admise: tout, en un mot, concourt à témoigner qu’elles ont été inséparables dès l’origine, et que ces deux membres de la même famille pathologique, sont venus au monde à la même époque. Quand la médecine s’est recueillie, après sa première surprise, pour mettre de l’ordre dans ses observations, elle a entrevu des rapprochements qui lui avaient échappé d’abord, et le moment est arrivé où l’histoire de la varicelle n’a pu être détachée de celle de la variole, tant sont étroits les liens qui les unissent[400]. Qu’on me montre dans l’antiquité un portrait d’après nature de la varicelle, et je renoncerai à défendre la nouveauté de la variole.
L’analogie la plus légitime permet d’étendre le même raisonnement à la roséole, compagne assidue de la rougeole, sous le règne des constitutions éruptives. Je m’imagine que si l’on pouvait remonter pas à pas dans leur histoire, on les verrait prendre ensemble, possession de la pathologie. Les incertitudes de leur diagnostic différentiel ont retardé longtemps leur reconnaissance comme entités morbides distinctes. Aujourd’hui que la lumière s’est faite, en dépit de quelques contradictions persistantes, il me semble qu’il est permis de relier au passé l’état actuel de la science, enrichie des notions nouvelles qui manquaient aux médecins du VIe siècle.
Je regarde donc la roséole comme une maladie moderne.
Que les anciens aient noté bien des éruptions qu’on traiterait aujourd’hui d’érythèmes rubéoliformes; qu’ils aient vaguement décrit, sous d’autres noms, des roséoles symptomatiques, c’est ce que je n’ai nulle envie de contester. Mais la véritable roséole ne paraît pas plus dans leurs écrits que la rougeole. Les épidémistes classiques, surtout depuis l’époque de Sydenham, ont consigné de nombreux exemples de constitutions médicales dont ces deux fièvres éruptives se sont partagé le règne. L’analyse clinique, habilement maniée, met en relief leur coexistence. Si on cherche vainement dans les recueils de l’antiquité ces observations qui nous sont si familières, c’est qu’elles ne devaient prendre rang dans la science, qu’après de longs siècles, à l’avénement d’une ère pathologique nouvelle.
Je n’ose guère compter sur l’assentiment de mon lecteur qui me reprochera sans doute de m’être laissé entraîner à une digression. Je déclare cependant que je ne la regretterais pas, si l’on m’accordait que je n’ai pas forcé le sens des faits, et que je n’ai pas défendu une simple fantaisie spéculative, mais une opinion réfléchie qui méritait d’être examinée.
NOTES:
[353] Requin, _Élém. de pathol. méd._, t. III, p. 332.
[354] Mercuriali, _De puerorum morbis_, I, 2, p. 15.
[355] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 54 et seq.
[356] Borsieri, _Institut. de méd. prat._, trad., t. II, p. 108.
[357] Borsieri, _Ouv. cit._, t. II, § CXI.
[358] Le mot _rubeola_, employé par quelques écrivains pour désigner la _scarlatine_, mais principalement appliqué à la _rougeole_ qui en est la traduction littérale, est le premier nom que les interprètes d’Hali-Abbas ont donné à cette dernière maladie. (Sauvages, _Nosol. méthod._, t. III, p. 229. _Trad._). J’ai constaté avec surprise l’absence de ce mot dans le _Lexicon medicum_ de Castelli, dont la première édition remonte à 1617.
[359] Werlhof, _De variolis et anthracibus_, cap. III, p. 59-68.
[360] Avicenna, _Canon medicinæ, interprete Plempio_, lib. IV, cap. II. _De variolis et morbillis._
[361] MM. Littré et Robin appliquent le mot _rotheln_ à la rougeole, dans le glossaire allemand annexé à leur _Dictionnaire de Médecine_; 12e édition. Paris, 1865.--MM. Monneret et Fleury lui donnent le même sens dans leur Compendium, au mot _rougeole_.
[362] Sprengel, _Hist. de la Méd._, trad., t. V, p. 548-550. MDCCCXV.
[363] E. Gintrac, _Cours théorique et clin. de pathol. interne_, etc., t. IV. p. 465-482. Paris, 1859.
[364] François Hildenbrand a exposé cette manière de voir dans un ouvrage de son illustre père, rédigé et publié par lui. (Valent. nob. ab. Hildenbrand, _Institutiones practico-medicæ_, t. IV, p. 412. 1825.) J’extrais cette citation du livre de M. E. Gintrac, t. IV, p. 470.
[365] M. Gintrac a vu une femme chez laquelle la varioloïde, la rougeole, la scarlatine ont suivi leur cours côte à côte. (_Ouv. cit._, t. IV, p. 477.)
[366] Hildenbrand, _Méd. prat._, trad., t. II, p. 14. MDCCCXXIV.
[367] Le mot _hhamikha_ indique, si je ne me trompe, la coloration _rouge_ de l’éruption.
[368] Constantini Africani medici _operum reliqua_, lib. VIII, cap. XIIII. MDXXXIX.
[369] _Magnus Hippocrates... Prosperi Martiani medici romani notationibus explicatus_, _Epid._, lib. II, sect. III, vers. 20, p. 308. Romæ, MDCXXVII.
[370] «_Notissimum autem hodie morbi genus est quod variolarum et morbillorum nomine appellatur; verum cui variolarum, cui morbillorum nomen attribuendum sit..... non satis clarum... qui autem affectus variolarum, qui morbillorum nomine sit appellandus, authores non conveniunt._» (Danieli Sennerti _operum_, t. IV, lib. IV, _pars secunda_, cap. II, p. 771. _De variolis et morbillis._ Lugduni, MDCLXVI.)
[371] Ibid., _loco cit._
[372] Requin, _Elém. de pathologie médicale_, t. III, p. 332.
[373] Caroli Dufresne Ducange _Glossarium ad scriptores mediæ et infimæ latinitatis_, au mot _Morbillus_.
Castelli n’a inscrit que le pluriel dans son lexique:
«_Morbilli nomen a recentioribus inventum, q. d. parvus morbus, vel parva pestis, significat minutissimas pustulas, cum maculis rubentibus._»
[374] Renouard, _Hist. de la médecine_, t. I, p. 424. Paris, 1846.
[375] Rosen, _Traité des maladies des enfants_, chap. XIV, p. 254. Trad. MDCCLXXVIII.
[376] Rosen, _ibid._
[377] Richardi Morton _Opera medica_, t. I. _Tractatus de febribus inflammatoriis universalibus_, cap. III, p. 17. Lugduni, MDCCXXXVII.
[378] Ballonii _Opera omnia medica_, t. I, p. 168. _Annotationes._ Genevæ, MDCCLXII.
[379] «On ne peut dire que Baillou soit inférieur à Sydenham pour la sagacité d’observation avec laquelle d’ailleurs il a embrassé un beaucoup plus grand nombre d’objets importants de médecine pratique.
»Baillou l’emporte totalement, quant à l’érudition nécessaire en médecine, sur Sydenham... que son défaut de lecture a privé des secours qu’il eût reçus des médecins hippocratiques et des bons observateurs qui l’avaient précédé.» (Barthez, _Discours sur le génie d’Hippocrate_, p. 49, note 10. 1801, in-4º.)
[380] Castelli constate, en se l’appropriant, cette confusion:
«_Roseolæ dicuntur pustulæ rubræ ignitæ et erysipelatis indolem referentes._» (_Lexicon_ au mot _Roseolæ_.)
Cette couleur rouge de feu, cette apparence érysipélateuse ne conviennent qu’à la scarlatine, et c’est bien ainsi que l’entend Castelli:
«_Rossania vel rossalia idem quod roseolæ._» (Au mot _Rossania_.)
[381] De là proviendrait, d’après Bateman, cette supposition assez répandue parmi les médecins, qu’une atteinte de scarlatine n’est pas, comme pour les autres fièvres éruptives, une garantie contre son retour. (_Abrégé prat. des mal. de la peau_, p. 136. Paris, 1820. Trad.)
[382] Au XVIIe siècle, Marc-Aurèle Séverin représentait, par le nom de _roseolæ saltantes_, la mobilité de l’éruption qui semble sauter d’une région sur une autre. Willan a décrit la forme régulièrement annulaire de la _roseola annulata_.
[383] Je recommande la lecture de l’excellent article consacré à la _roséole_ par M. le Dr E. Gintrac, qui la distingue essentiellement de la rougeole et reconnaît formellement son individualité indépendante. (_Cours théor. et clinique de pathol. int._, t. IV, p. 483.)
[384] Grisolle, _Traité de pathol. int._ 1852, t. I, p. 523.
[385] Littré et Robin, _Dictionnaire de médecine_, au mot _Roséole_. Paris, 1865, 12e édition, p. 1319.
[386] Requin, _Elém. de path. méd._, t. I, p. 538.
[387] Je constate avec surprise que M. Rayer n’est pas mieux renseigné, de son propre aveu, sur la nature de la roséole. «J’ai pensé, dit-il, qu’il convenait de rechercher si une variété dont les taches ressemblent assez bien à celles de la rougeole (_roseola infantilis_)..... n’était pas elle-même une modification ou une variété de la rougeole _sans catarrhe_. Mais les faits ne sont pas encore assez clairs, ni mes idées assez arrêtées pour que j’ose détruire le groupe formé par Willan.» (_Traité théor. et prat. des maladies de la peau_, t. I, p. 231. 1835.) Cependant M. Rayer reconnaît que des médecins très-recommandables, entre autres Fréd. Hoffmann et Borsieri, se sont attachés à «prouver que la _roséole_ représentait un état morbide particulier, distinct des autres exanthèmes,» et il la décrit lui-même comme ayant «des taches rouges... plus ou moins étendues et non proéminentes, répandues en nappe sur toute la surface du corps, et survenant après un mouvement fébrile analogue à celui des fièvres éruptives.» (_Ibid._, p. 240). Après avoir lu ces passages, je ne puis m’expliquer l’indécision de l’auteur qui les a écrits.
[388] «On a dit, sans preuves suffisantes, qu’elle n’était pas contagieuse; mais qui peut le savoir?» (Alibert, _Monographie des dermatoses_, t. I, p. 353. 1832.)
«La roséole, dit Joseph Frank, règne parfois épidémiquement, non sans laisser soupçonner une contagion.» (_Pathol._, édition de l’_Encyclopédie des sc. méd._, t. II, p. 156.)
[389] _Ouv. cit._, p. 350, _ibid._
[390] Hufeland, _Manuel de Méd. prat._ Trad., p. 427. 1848.
[391] Hufeland, _ibid._, p. 423.
[392] Selle décrit sous le nom de _rubeolæ_ (synonyme _rosalia_) une fièvre éruptive, qu’il distingue nettement de la rougeole (_morbilli_) et de la scarlatine (_febris scarlatina_), avec lesquelles, dit-il, la plupart des médecins, et Sauvages lui-même, ont tort de la confondre. Cette maladie ne peut être que la _roséole essentielle_, quoique l’auteur lui assigne un ensemble de symptômes graves que nous ne lui voyons pas d’habitude en France. En rapprochant sa description de celle d’Hufeland, on s’explique facilement leur concordance. Selle pratiquait aussi la médecine à Berlin. (_Rudimenta Pyretologiæ methodicæ_, _auctore_ Selle, p. 171. Berolini, 1786.)
[393] Bateman, _Abrégé prat. cit._, p. 136.
[394] Je reproduis pour mémoire, avec les additions postérieures, la nomenclature de Willan. Les sept variétés de roséole qui la composaient, dans l’origine, sont distinguées d’après la saison où apparaissent les taches, d’après les formes qu’elles affectent, d’après les maladies qu’elles accompagnent, d’après l’âge des sujets. Un pareil principe de classification se passe de commentaire.
1º _Roseola æstiva._ 2º _R. autumnalis._ 3º _R. annulata._ 4º _R. infantilis._ 5º _R. variolosa._ 6º _R. vaccina._ 7º _R. miliaris._ 8º _R. febrilis_ (taches rosées des fièvres continues et typhoïdes). 9º _R. arthritica._ 10º _R. cholerica._ 11º _R. syphilitica._ 12º _R. scorbutica._
[395] Certains auteurs donnent à la roséole le nom de _fausse rougeole_.
[396] Alibert, _Monogr. cit._, t. I, p. 337.
[397] Bousquet, _Nouv. Trait. de la vaccine_, p. 131.
[398] Bousquet, _ouv. cit._, p. 134.
[399] François Home d’Édimbourg eut le premier l’idée d’inoculer la rougeole avec le sang des malades. Voici le passage où il prend date de son expérience: «_Morbilli per insitionem, ope sanguinis infecti communicantur, uti à me usu confirmatum est. Die sexto plerumque febricula sese monstrat, mitissima tussicula sine insomnio, et inflammatoriis symptomatibus concomitante; et neque febre hectica, neque tussi, neque oculis inflammatis succedentibus._» (_Principia medicinæ auctore_ Francisco Home, pars IV, sect. VIII, p. 196. Amstelodami, M.DCC.LXXV).
[400] Le titre du livre de M. Bousquet renferme implicitement la même idée. La place de la varicelle était marquée de droit dans un _Traité de la vaccine et des éruptions varioleuses_.
SECTION III
DE LA SCARLATINE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE
L’étude historique de la scarlatine commence par une incertitude chronologique.
A quelle époque est-elle venue prendre place parmi les maladies humaines, et compléter le groupe si original des fièvres éruptives?
On peut choisir entre les deux réponses qui suivent.
Les médecins ne font pas généralement remonter au delà du XVIe siècle, les premières descriptions qui se rapportent à la scarlatine. A ce compte, et en supposant qu’elles l’aient prise à sa naissance, sa date serait postérieure d’un millier d’années à celle de la variole et de la rougeole.
Bateman propose une autre version qui me paraît, sous certaines réserves, assez judicieuse.
D’après lui, les anciens auraient connu ces trois fièvres; mais leurs indications incomplètes auraient laissé bien des obscurités qui ont été dissipées au VIe siècle par les Arabes. Ce sont eux qui ont clairement démontré l’existence de ces fièvres, non sans laisser encore bien des doutes sur leur nature individuelle. Leurs successeurs, esclaves trop serviles de leur enseignement, ont continué pendant plus de mille ans, à confondre ces trois maladies en une seule, dont elles ne représentaient que des variétés. L’illusion a duré jusqu’à la fin du XVIIe siècle, et c’est alors seulement, qu’une observation plus attentive et plus exacte, a mis en évidence les caractères distinctifs et l’origine indépendante de ces espèces d’exanthèmes[401].
Il va sans dire que je laisse à Bateman, la responsabilité de sa croyance personnelle à l’antiquité de ces fièvres; mais je puis souscrire, sans rien rabattre de mes propres convictions, à leur coexistence dès le VIe siècle. L’apparition contemporaine de la variole et de la rougeole représente la première manifestation d’une constitution épidémique insolite, résultant d’un concours d’influences inconnues dans leur nature et trahies par leurs effets. Le terrain était dès lors préparé à recevoir la scarlatine, et il est vraisemblable qu’elle n’a pas tardé à y porter ses fruits. N’ai-je pas rencontré chemin faisant, dans les écrits des Arabes, certaines efflorescences cutanées qui semblaient, par exclusion, se rapporter à la scarlatine elle-même? Cette maladie aurait donc été à cette époque soupçonnée, entrevue, vaguement indiquée. Mais quand on songe à la confusion dont le diagnostic différentiel de la variole et de la rougeole, a eu tant de peine à se dégager, on ne s’étonne plus que cette indécision ait contribué à prolonger indéfiniment l’incognito de la scarlatine, perdue pour ainsi dire parmi les exanthèmes _morbilleux_. Ce n’est qu’au prix d’innombrables observations, résumant l’expérience de plusieurs siècles, qu’elle a reçu enfin son baptême nosologique. Rien ne prouve qu’elle n’ait pas coopéré de bonne heure aux épidémies qui ont été, dans l’origine, exclusivement attribuées à la variole et à la rougeole.
Hufeland avait sans doute perdu de vue ces précédents, dont il aurait dû au moins tenir compte, lorsqu’il a affirmé que «la scarlatine est une maladie nouvelle qu’on n’a commencé à observer qu’au XVIIe siècle[402].»
Quelle que soit du reste, la version qu’on préfère, je suis, quant à moi, intimement persuadé, qu’il n’y a pas eu en réalité, entre l’avénement simultané de la variole et de la rougeole, et l’annexion ultérieure de la scarlatine, l’intervalle plusieurs fois séculaire qui est censé séparer ces deux faits, si l’on s’en rapporte uniquement et sans critique, aux dates inscrites par leurs historiens.