Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 23

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D’après le titre de son livre, Rhazès s’engageait à écrire conjointement l’histoire de la variole et de la rougeole; mais c’est à peine s’il prononce le nom de cette dernière maladie. On voit qu’elle n’est, à ses yeux, qu’une sorte de diminutif, engendré, selon les théories en vogue, par une moindre proportion de matière morbifique. Quand il veut caractériser la rougeole maligne ou mortelle, il lui assigne des formes qui la rapprochent de la variole. Il est impossible de débrouiller dans cette relation nosographique, l’individualité morbilleuse. Sa pathognomonie n’y est pas même indiquée, et la variole y domine presque sans partage. Le reproche que cette indécision semblerait mériter à Rhazès, est bien atténué par cette circonstance que l’incertitude s’est perpétuée pendant plusieurs siècles; tant l’observation en médecine est lente et complexe! Durant cette longue période, les deux maladies passent pour de simples variétés du même mode morbide, susceptible de prendre, au gré des conditions individuelles, la forme de variole ou de rougeole.

Avicenne, qui a écrit cent ans après Rhazès, n’est pas plus précis que lui, et paraît n’avoir pas mis à profit les acquisitions cliniques dont l’art aurait dû s’enrichir dans cet intervalle.

D’après lui, il n’y aurait le plus souvent aucune différence entre les deux exanthèmes. La rougeole (_morbilli_) n’est qu’une _variole bilieuse_ (variola biliosa) dont l’éruption est d’un moindre volume et ne dépasse presque pas, surtout au début, la superficie de la peau, tandis que les varioles (_variolæ_) constituent, dès leur apparition, des élevures assez marquées. Les _morbilles_ sont en outre moins abondantes et affectent moins les yeux. Les signes de leur invasion sont à peu près les mêmes. Toutefois le trouble de l’estomac, l’anxiété, et le sentiment d’ardeur générale sont plus modérés, et la douleur au dos est moins vive... Les pustules varioliques naissent successivement; l’apparition des taches morbilleuses est, pour l’ordinaire, subite[360].

Avicenne signale de plus, sous le nom de _hhamikha_, une autre espèce d’exanthème plus bénin, qui tiendrait le milieu entre la rougeole et la variole. «_Sunt quædam exanthemata inter variolas morbillosque media; hhamikha appellantur, suntque ipsis salutariora._»

Les avis sont partagés sur la nature de cette maladie. Les uns ont opiné pour la roséole, d’autres pour la scarlatine.

Quelques auteurs ont cru deviner, sous cette étiquette, une espèce morbide mixte ou hybride, traduisant la combinaison de la rougeole et de la scarlatine. Ce serait alors cette fièvre éruptive très-connue des médecins allemands qui l’appellent vulgairement _rotheln_, en latin _rubeola_[361].

Sprengel prétend que le _hhamikha_, distingué par Avicenne de la rougeole (_hhazbâh_) et de la variole (_giodari_), n’est autre que le _rotheln_ des modernes qu’il faut bien, dit-il, séparer de la scarlatine. Croira-t-on après cela que cet auteur, oubliant qu’il ne s’adresse pas uniquement à ses compatriotes, n’a pas jugé à propos de nous apprendre ce qu’est le rotheln! Et cependant il reproche vivement à la plupart des écrivains étrangers à l’Allemagne de ne pas distinguer la scarlatine, du rotheln et de la rougeole. J’ignore la part de responsabilité qui revient à l’interprète français de Sprengel; mais je recommande les trois pages qui renferment ce détail, comme un rare modèle d’obscurité et de confusion[362].

La médecine française a gardé le silence sur le _rotheln_, qui n’est pas même nommé dans nos traités contemporains de pathologie interne. Comme cette étude n’est pas sans quelque importance historique, on doit savoir gré à M. le docteur E. Gintrac d’avoir consacré un article spécial à la _rubéole_ dans le groupe des fièvres exanthématiques[363].

Une question se présente tout d’abord. Existe-t-il en réalité une maladie indépendante, tenant à la fois de la scarlatine et de la rougeole, méritant une place à part dans le cadre nosologique, sous le nom de rubéole ou tout autre équivalent? C’est à l’expérience de décider, et je ne sache pas qu’elle se soit encore prononcée formellement pour l’affirmative.

Les faits recueillis avec une sorte de complaisance par nos confrères d’outre-Rhin, mieux placés pour les observer, et les déductions qu’ils se sont crus en droit d’en tirer, n’ont point entraîné mon assentiment. M. Gintrac a parfaitement résumé l’état actuel de la science, en y ajoutant quelques indications empruntées à sa pratique; mais la conclusion vers laquelle il semble incliner, reste encore bien incertaine. Pour répondre au signalement qu’on lui attribue, la _rubéole_ devrait être, dans l’ordre pathologique, ce que sont, en chimie, ces composés dont la nature toute nouvelle n’a rien gardé de celle de leurs éléments constitutifs. Les partisans conséquents de son individualité morbide ne peuvent l’entendre autrement.

La preuve cependant que l’accord est loin d’être établi, même en Allemagne, c’est que les auteurs interprètent très-diversement les faits qu’ils rapportent. On les voit parler tantôt de _roséole_, tantôt de _roséole-scarlatineuse_, ou de _roséole-morbilleuse_, tantôt enfin de _scarlatine-rubéoleuse_. L’indécision du langage ne réfléchit-elle pas l’indétermination du sujet?

François Hildenbrand trace le tableau symptomatique de la rubéole, et déclare _qu’elle n’est ni une rougeole, ni une scarlatine modifiées, mais une maladie nouvelle_. Voilà indubitablement une espèce morbide bien distincte, et il ne s’agit plus que de savoir si les faits confirment ou démentent cette assertion; mais quand l’auteur ajoute que «_cette maladie peut provenir de la rencontre fortuite des miasmes des deux exanthèmes_,» cette pathogénie me semble inconciliable avec son opinion[364].

S’il faut, pour créer la rubéole, la connivence des virus de la scarlatine et de la rougeole, cette maladie rentre dans l’ordre de celles que le règne collectif des fièvres exanthématiques met journellement sous les yeux des praticiens. Deux ou trois éruptions s’unissent sur le même sujet, marchent de concert ou s’influencent réciproquement. La physionomie du mélange peut être confuse ou révéler des prédominances symptomatiques qui éclairent sa nature. Pourtant on n’a jamais songé à ériger ces promiscuités accidentelles en autant d’entités morbides décorées d’un nom spécial[365]. Valentin Hildenbrand signale des _scarlatines de forme miliaire_, qu’il dit être les plus communes à Vienne[366]. Pourquoi n’en ferait-on pas une espèce particulière, au même titre que la _rubéole_? Et où s’arrêterait l’analyse clinique engagée dans cette voie?

On ne peut nier que les maladies ainsi composées, n’offrent un grand intérêt pratique, et l’observation y découvre un curieux sujet d’études. Mais la conséquence qu’on s’efforce d’en déduire me paraît, dans l’espèce, en opposition avec les vrais principes de la nosologie et fort mal justifiée, jusqu’à preuve contraire, par le commentaire impartial des faits allégués en sa faveur.

Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’Avicenne ait eu l’intention qu’on lui prête. Au point où se trouvait de son temps la question si vague et si embrouillée des fièvres éruptives, la science n’était pas assez sûre d’elle-même pour démêler aussi nettement, un type morbide _sui generis_ sous une telle complication de symptômes. Ce soupçon a pu naître _a posteriori_ dans l’esprit des cliniciens familiers avec ces vicissitudes imprévues de l’observation; et rien ne prouve qu’ils aient touché juste. C’est à peine si le laconisme de l’auteur arabe permet quelques conjectures.

Prend-on parti pour la _roséole_, l’allusion ne conviendrait que par la bénignité relative qu’on lui attribue.

Si l’on se décide pour la _scarlatine_, on ne comprend guère pourquoi elle serait représentée comme un terme moyen entre les _varioles_ et les _morbilles_, quand on sait surtout que l’intervalle laissé par l’auteur entre ces deux exanthèmes est à peu près nul.

Ceux que cette raison n’ébranlerait pas et qui ne se croiraient pas moins fondés, d’après l’analogie, à retrouver, dans le hhamikha, la scarlatine des modernes, s’engagent, par cela même, à reporter la date authentique de l’avénement de cette _fièvre rouge_, six siècles avant celle que lui assignent généralement les monographes[367].

Je garde donc mes doutes, que je soumets à l’appréciation du lecteur. Pour être plus affirmatif, il m’eût fallu des renseignements que je n’ai découverts nulle part.

Ce qu’on peut certifier, c’est que la confusion de la variole et de la rougeole prévalait encore dans la pensée des médecins, après deux cents ans d’études.

On n’obtient pas une réponse plus satisfaisante quand on interroge Constantin l’Africain.

Fidèle à ses habitudes, cet écrivain se traîne sur les pas des Arabes, sans prendre la peine de grossir leur bagage du produit de son observation personnelle.

Dans le chapitre relatif à la variole, dont j’ai ailleurs donné un extrait, il se contente de dire, aux dernières lignes, que la _rougeole n’est qu’une variole_, provenant spécialement de la chaleur du sang, et accompagnée d’une éruption rouge qui s’efface insensiblement sans s’ouvrir[368].

Prosper Martian, qui pratiquait la médecine à Rome, vers le milieu du XVIe siècle, donnait le nom de _rosalia_ à la rougeole. Il est bon d’en être prévenu, pour ne pas s’y méprendre et sous-entendre la scarlatine.

Hippocrate parle de certaines éruptions (_aspritudines_) qui rendent la peau légèrement raboteuse et rappellent, par leur forme, les piqûres des cousins.

Martian proteste contre l’opinion de Valésius et de quelques autres médecins qui les assimilent aux pétéchies. Selon lui, elles en diffèrent notablement, et auraient plus de rapport avec les sudamina et autres éruptions miliaires, dont elles dépasseraient seulement les dimensions. Il les a, dit-il, souvent observées pendant le cours des fièvres, principalement des fièvres ardentes, et même sans aucun mouvement fébrile. Le peuple de Rome, trompé par les apparences, donnait à cette maladie le nom de _rosalia_, qui appartient à une éruption d’une tout autre nature.

Martian ne saurait retrouver dans les _aspritudines_ d’Hippocrate aucun des exanthèmes dont il admettait, à bon droit, l’origine récente. Aussi réserve-t-il exclusivement la dénomination de _rosalia_ pour «une maladie spéciale des enfants, qu’ils ne peuvent pas plus éviter que la variole. Elle débute par une fièvre violente, suivie, vers le troisième ou quatrième jour, d’une éruption de petites taches rouges qui s’élèvent peu à peu, et rendent la peau âpre au toucher. La fièvre dure jusqu’au cinquième jour, et quand elle a cessé, les papules commencent à s’effacer insensiblement[369].»

Cette description ne peut évidemment s’adapter qu’à la rougeole, et cependant Martian reproche aux médecins de confondre cette maladie éruptive avec les _morbilli_ d’Avicenne, malgré leur profonde différence. En effet, dit-il, les morbilles et les varioles sont déclarées, par le médecin arabe, également graves et souvent mortelles, tandis qu’il est infiniment rare que la _rosalia vraie_ ait une terminaison funeste; ce qui n’arrive que par l’imprudence du malade ou la faute du praticien, surtout s’il a saigné mal à propos. D’où Martian déduit que la maladie _morbilleuse_ d’Avicenne n’est qu’une espèce particulière de variole (_speciem quamdam variolarum_), qui l’accompagne d’habitude, et ne s’en distingue que par le moindre volume de son éruption.

Cette opinion de Martian était de son temps si générale, que dans certaines localités, ainsi qu’il en fait la remarque, le peuple appliquait indistinctement aux _morbilli_ et aux _variolæ_ le nom commun de _morviglioni_ ou de _varioli_.

Il est impossible de mettre en doute qu’Avicenne n’ait voulu désigner la rougeole, quand il l’a inscrite à côté de la variole, quoiqu’il n’ait pas nettement caractérisé sa spécificité individuelle. Si Martian attribue à la rosalia un pronostic toujours rassurant, cela indique tout au plus qu’il n’avait pas eu occasion de voir des épidémies de rougeole, graves ou malignes qui l’auraient cruellement détrompé. Quoi qu’il en dise, la maladie dont il parle n’est autre que les _morbilli_ d’Avicenne. Il s’en fait sans doute une idée plus précise, et c’est peut-être pour ce motif qu’il ne la reconnaît pas dans la description incertaine de l’auteur arabe. La vérité est, qu’il restait encore bien des obscurités sur cette question de diagnostic différentiel, et que l’état de la clinique contemporaine ne permettait pas au médecin romain de les dissiper entièrement.

Aujourd’hui que la nosologie a définitivement saisi la ligne de démarcation tracée par la nature entre la variole et la rougeole, on a quelque peine à s’expliquer ces fluctuations interminables. «_Experientia fallax, judicium difficile!_» dirait encore Hippocrate.

Au temps de Sennert, c’est-à-dire du XVIe au XVIIe siècle, les médecins étaient encore si mal fixés, qu’ils désignaient également l’une et l’autre maladie par le terme _morbilli_ ou _variolæ_[370]. Sennert lui-même, tout en s’efforçant d’être plus précis, se demande si l’affection ne prendrait pas, suivant les individus, la forme de la petite vérole ou celle de la rougeole[371].

Cette indécision ne tient pas uniquement aux difficultés du sujet, et à la multiplicité des éléments de solution dont il faut tenir compte. L’homonymie qui a confondu, dès l’origine, la rougeole avec des maladies éruptives très-différentes au fond, n’a pas peu contribué certainement à voiler son identité.

Le nom de _morbillus_ que lui imposa la latinité du moyen âge, signifiait-il _petite peste_ par opposition avec la peste qui courait alors le monde et qu’on appelait _morbus_, la _maladie par excellence_?

Je n’ai pas d’objection à cette étymologie qui est généralement acceptée et paraît assez plausible[372]. Je ferai seulement remarquer que le pluriel _morbilli_, qui a fini par prévaloir exclusivement dans l’usage, ne peut plus avoir le même sens. Il n’indique, en effet, que l’exiguïté des papules de la rougeole, comparées au volume des boutons varioliques. Le savant Ducange ne l’entend pas autrement[373].

Cela est si vrai, que le terme _morbilli_, plus spécialement consacré à la rougeole, est aussi employé par certains auteurs pour représenter des éruptions, composées de papules ou de taches nombreuses et de petite dimension, associées à des maladies très-diverses, soit comme phénomène habituel, soit comme complication accidentelle.

La confusion, pour le rappeler en passant, alla même si loin que les fièvres éruptives furent divisées en deux genres d’après la forme et le caractère de leurs exanthèmes respectifs. C’est ce qu’il faut toujours avoir présent à l’esprit quand on parcourt les écrits postérieurs à Rhazès.

On s’assure en effet que la dénomination de _varioles_ comprenait les maladies accompagnées d’élevures cutanées plus ou moins prononcées, remplies d’une humeur morbide, telles que les pustules, les vésicules, les bulles.

Dans les _morbilles_, l’éruption se composait de taches ou de papules dépassant à peine la superficie de la peau et ne renfermant aucun dépôt liquide[374].

La terreur qu’inspirait la peste, peut bien expliquer l’adoption populaire du diminutif _morbillus_ appliqué à une maladie nouvelle qui semblait, par comparaison, presque bénigne; mais je n’ai la prétention d’apprendre à aucun praticien que cet euphémisme reçoit souvent de cruels démentis.

D’après Rosen, la rougeole fit d’innombrables victimes à Stockholm, en 1713[375].

Elle fut plus meurtrière encore à Vienne en 1732. Les malades étaient presque tous atteints de gangrène à la gorge, et succombaient le troisième ou le quatrième jour[376].

Morton observa à Londres, en 1671, une épidémie de rougeole qui enlevait, par semaine, environ trois cents personnes. Une angine ou une péripneumonie suraiguë suffoquait soudainement les malades, dans la seconde période[377].

Tous les médecins retrouveraient dans leurs souvenirs des faits analogues.

Aux preuves que j’ai données de l’origine récente de la rougeole, j’en ajouterai une dernière, extraite des Éphémérides de Baillou.

«Nous vîmes, dit-il (pendant l’automne de 1575), grand nombre d’enfants et même leurs mères, dont le corps était couvert d’exanthèmes rouges. Il n’y avait ni fièvre ni dégoût pour les aliments. Devions-nous être pleinement rassurés? Nullement, malgré le manque de fièvre. Car Hippocrate raconte qu’un enfant chez lequel s’étaient montrés des exanthèmes sans fièvre, fut pris de convulsions et mourut. Les apparences les plus bénignes laissent encore des craintes[378].»

Voilà des exanthèmes, colorés comme ceux de la rougeole et de la scarlatine, et qui s’en distinguent évidemment par l’absence de la fièvre, le maintien de l’appétit et leur coexistence sur les enfants et leurs mères. Baillou mentionne souvent ces efflorescences anomales ou indéterminées si multipliées dans sa pratique; mais il n’a garde de les confondre avec la scarlatine ou la rougeole, classées dans la nosologie de son temps comme des types morbides bien arrêtés. Ces observations ont d’autant plus d’importance dans la question dont je m’occupe, que l’illustre épidémiste, placé par Barthez au-dessus même de Sydenham, avait, de plus que lui, une vaste érudition et une connaissance approfondie des écrits d’Hippocrate qu’il cite à tout propos, avec ce respect religieux qui honore les grands esprits de son époque[379]. Or nulle part, il ne laisse même entrevoir l’existence de nos fièvres éruptives au temps du Père de la médecine. Parmi les innombrables emprunts qu’il lui fait, il n’en est pas un seul que les partisans de l’ancienneté de ces fièvres puissent invoquer en leur faveur. Baillou, qui aime tant à abriter ses théories et ses méthodes curatives sous l’égide d’un texte hippocratique, et qui se demande sans cesse «si on ne trouve rien de pareil dans l’Œuvre du maître,» «_An quiddam tale unquam reperiatur apud Hippocratem?... An id Hippocrates adumbravit?_» (_passim_), Baillou a de bonnes raisons pour se priver de ce témoignage, quand il décrit les éruptions dont le silence d’Hippocrate atteste l’absence complète dans l’antiquité.

Avant de passer à l’histoire de la scarlatine qui est inséparable de celle de la variole et de la rougeole, j’ai à parler d’une autre fièvre éruptive dont les auteurs latins venus après Rhazès, écrivent souvent le nom. C’est la roséole (_roseola_), ainsi désignée à cause de la teinte rosée de ses taches. Quand elle est mentionnée à côté des autres, son identité se démontre nettement. Mais il faut être prévenu que la dénomination qu’elle porte a été étendue, par certains auteurs, à diverses éruptions, notamment à la scarlatine, ce qui oblige à y regarder de près pour éviter les méprises[380].

Chez les enfants, la _roséole_ est souvent qualifiée de _fièvre rouge_, vieille expression qui peut donner le change, et sous-entendre certaines éruptions érythémateuses, fréquentes à cet âge, et qui n’ont de commun que leur nuance plus ou moins vive.

La roséole essentielle ou idiopathique a été souvent prise pour la rougeole ou la scarlatine, et quand on a vu ultérieurement survenir ces exanthèmes chez les mêmes individus, on a cru à des récidives[381]. Le fait est que la constitution régnante, la saison, l’âge, le tempérament du sujet, etc., impriment souvent à la maladie une forme plus grave qui peut fourvoyer le diagnostic.

Mon lecteur se demande sans doute à quel titre je soulève ici un débat nosologique qui serait bien mieux placé dans un traité _ex professo_ de pathologie interne.

Je m’explique en posant la question suivante:

Ne doit-on pas rattacher l’avénement de la roséole à la grande explosion éruptive du VIe siècle, et donner à son acte de naissance, la même date qu’à celui des autres fièvres exanthématiques dont j’ai fixé l’origine à cette époque?

Quelles que soient les réserves de ma réponse, elle attestera du moins que je ne m’écarte pas de mon programme.

La roséole se manifeste presque toujours par un léger mouvement fébrile qui précède ou accompagne une éruption de taches rosées, sans proéminence, se montrant spontanément sur plusieurs régions de la peau, paraissant et disparaissant dans les vingt-quatre heures. Il est rare que sa durée dépasse deux ou trois jours; et ce n’est que par exception qu’elle se prolonge pendant une semaine. La forme changeante de ses taches a frappé les observateurs. Elles sont semi-lunaires autour du ventre, à la région lombaire, aux fesses et aux cuisses. Souvent elles affectent la configuration de larges plaques rosacées[382].

La roséole partage, avec les autres fièvres exanthématiques, une prédilection marquée pour l’enfance. Sa préférence généralement admise pour les petites filles a été gratuitement attribuée à la finesse de leur peau.

Je m’abstiens, pour abréger, de suivre cette maladie dans le cours de son évolution. Les praticiens suppléeront facilement à cette omission volontaire[383].

M. le professeur Grisolle l’a classée parmi les _inflammations de la peau_, loin des fièvres éruptives. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer «qu’il peut être difficile, dans certains cas, de la distinguer de la rougeole, leurs caractères respectifs étant alors, à peu près, les mêmes[384].»

Elle n’est pour MM. Littré et Robin qu’une «sorte d’éruption cutanée ou d’efflorescence, de fort peu d’importance, qui survient quelquefois comme épiphénomène dans le cours d’affections morbides plus ou moins graves[385].» Ces auteurs ne reconnaissent donc qu’une _roséole_ symptomatique, dont la gravité se mesure à celle de la maladie qu’elle accompagne.

M. Requin, qui a aussi inscrit la roséole dans la classe des _inflammations cutanées_, lui donne le nom significatif d’_érythème rubéoliforme_.

«_C’est_, dit-il, _une copie de la rougeole... un simple érythème sans les symptômes catarrhaux, sans la nature spécifique, sans la propriété contagieuse de la rougeole_[386].»

Voilà bien des affirmations hasardées dont l’auteur eût été embarrassé d’exhiber la preuve. En lisant cet article, on devine aisément que lorsqu’il a pris la plume, il n’avait pas, malgré les apparences, une opinion arrêtée sur la maladie dont il voulait tracer la caractéristique. Son indécision contraste avec la manière nette et précise qui lui est habituelle.

D’un côté il déclare «que cette espèce a bien le droit, en fait de nosographie, d’être reconnue et mise à part; qu’elle est bien _une réalité indépendante de la rougeole_.» De l’autre il prétend que «_quand l’érythème rubéolique règne épidémiquement, il y a lieu de croire que c’est la rougeole même, la rougeole irrégulière, tronquée, amoindrie, la rougeole sans symptômes catarrhaux_.»

Ainsi donc l’érythème rubéoliforme qui représente, on en convient, «une réalité indépendante de la rougeole,» deviendrait la rougeole elle-même en passant à l’épidémicité! Bien définie sous sa forme sporadique, l’éruption changerait de nom et de nature par l’effet d’une influence générale! En vérité, on a peine à comprendre, de la part de M. Requin, cet oubli passager des principes élémentaires de la nosologie, et il faut bien se résoudre à admettre que son bon esprit médical sommeillait quand il a écrit ces malencontreuses lignes[387].

Je crois n’être que l’écho des praticiens les plus accrédités, en attribuant à la roséole une individualité morbide indépendante et spontanée, ayant son étiologie externe et interne, sa marche, ses formes éruptives, ses crises, sa terminaison, son traitement. Si sa contagiosité qui n’est encore qu’un soupçon à vérifier, devenait une certitude, ce serait, à l’appui de sa nature spécifique, un argument décisif pour les plus sceptiques[388].