Part 21
On a généralement remarqué que les médecins à qui la variole venait imposer une si rude tâche, s’étaient longtemps recueillis avant de prendre la parole au nom de la science. Ce n’est guère que cinquante ans après son avénement, c’est-à-dire vers 622, qu’on la voit mentionnée et brièvement décrite pour la première fois, par un médecin égyptien du nom d’Aaron[331]. Paul d’Égine, son contemporain, n’en dit pas un seul mot, quoiqu’il nous ait laissé des histoires de maladies, dont la concision n’exclut pas l’exactitude. Devançant les théories futures, Aaron attribue la maladie nouvelle à l’effervescence du sang et de la bile. Il note, comme un signe fâcheux, l’apparition des boutons, dès le premier jour de l’invasion. Ce qu’on peut, selon lui, souhaiter de mieux dans l’intérêt du malade, c’est qu’ils ne se montrent que le troisième. La répercussion est un grave danger, et on la prévient en évitant l’impression de l’air froid et l’usage des boissons froides[332].
Cet écrit est le plus ancien que nous ayons sur la petite vérole. Rhazès, à qui l’on attribue assez généralement la priorité, ne dissimule pas, dans son grand ouvrage connu des érudits sous le titre de _Continent_, qu’il avait été précédé dans cette étude par Aaron et quelques autres qu’il nomme aussi. Mais il leur reproche d’être inexacts et obscurs, et se flatte avec raison d’avoir mis plus de précision dans l’étiologie de la maladie, et dans la distinction des formes qu’elle peut prendre.
Le livre écrit par Rhazès au IXe siècle, mérite à certains égards sa réputation. Souvent altéré par l’ignorance des traducteurs ou l’infidélité des copistes, il a repris aujourd’hui sa pureté primitive. Aux notions éparses recueillies avant lui, Rhazès a réuni les résultats de ses observations personnelles. Son œuvre a paru suffire pendant plus de cinq cents ans, puisque les auteurs qui se sont succédé durant cette longue période, n’y ont presque rien ajouté[333].
L’auteur arabe donne pour la prophylaxie de la petite vérole des préceptes qui s’inspirent d’une sage hygiène.
En théorie, il admet que le sang des enfants doit entrer en fermentation pour passer à l’adolescence, et c’est la petite vérole qui élimine les humeurs superflues; c’est ainsi qu’il explique l’aptitude spéciale du jeune âge à contracter cette maladie. Mais comme les adultes et les vieillards n’en sont pas exemptés, il a fallu recourir à des accommodements sur lesquels il est inutile d’insister.
Ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit pratique. Il règle minutieusement la diète du malade; indique les moyens d’accélérer l’éruption, de prévenir les accidents résultant du siége des boutons sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, etc. On remarquera qu’il redoute beaucoup les graves désordres provoqués par les pustules qui recouvrent les articulations. Il recommande d’ouvrir sans retard celles qui sont volumineuses, sous peine de voir survenir des dénudations des os, des muscles et des tendons. D’où j’induis que cet accident devait être commun à cette époque.
Contre certaines traces laissées par les boutons, l’auteur préconise, selon l’usage du temps, une foule de topiques dont il aurait eu sans doute bien de la peine à justifier la formule. La recette pour la restauration des cicatrices en creux est des plus simples, et Rhazès en confie l’exécution aux intéressés: _Onctions avec le beurre mélangé de safran des Indes_ (curcuma), _bains réitérés et frictions fréquentes_[334].
Quel que soit le mérite du _Traité_ dont je viens de donner un simple aperçu, on y découvre des lacunes inexplicables. L’auteur n’indique ni la marche, ni les caractères, ni la forme ombiliquée de l’éruption, et il ne paraît pas soupçonner sa contagiosité.
Après Rhazès, Avicenne a consacré à la petite vérole un chapitre important de ses œuvres[335]. Il n’y aurait aujourd’hui rien à retoucher au tableau qu’il a tracé des phénomènes précurseurs; mais il n’établit aucune distinction entre les symptômes, ni pour leur fréquence, ni pour leur ordre de succession. Il insiste longuement sur le pronostic et les indices qu’il peut tirer de la couleur, du nombre, du volume et de la consistance des pustules. Elles peuvent être blanches, jaunes, rouges, vertes, violettes, noirâtres. Plus elles se rapprochent de la teinte noire, plus elles sont dangereuses; plus elles s’en éloignent, plus elles sont bénignes. Leur blancheur est donc du meilleur augure. Avicenne note aussi le danger des éruptions à marche irrégulière, qui sortent et rentrent alternativement, surtout si elles ont une teinte violette.
On ne s’explique pas qu’un observateur aussi attentif ait négligé de distinguer les phases si remarquables de la fièvre. Il se borne à constater qu’il est plus rassurant de voir la fièvre précéder l’éruption que de voir les boutons se montrer avant tout mouvement fébrile. D’où je serais porté à penser qu’il ne distinguait pas nettement en nosologie, les fièvres éruptives des éruptions fébriles; et qu’il a pu prendre plus d’une fois pour des varioles, des exanthèmes qui n’en offraient que les apparences.
Mieux renseigné que Rhazès par l’expérience, Avicenne reconnaît formellement, dès les premières lignes, la contagion de la variole et de la rougeole. «_Sunt variolæ et morbilli in classe morborum contagiosorum._»
Je ne veux ici consigner qu’un détail du traitement. L’auteur prescrit d’ouvrir les pustules parvenues au septième jour, et présentant les signes d’une maturation complète; et par un raffinement destiné à frapper l’imagination des malades et du public, il veut qu’on se serve d’une _aiguille d’or_, en ayant soin d’éponger avec du coton, l’humeur dont on provoque l’écoulement.
En théorie, il adopte les idées de son devancier sur la fermentation du liquide sanguin, comparée à celle du suc de raisin qui se purifie en se débarrassant d’une lie épaisse et terreuse: hypothèse grossière dans sa formule; mais qui n’est pas plus paradoxale que tant d’autres, aujourd’hui surtout où le rôle confié aux ferments pour la génération des maladies, tend à dépasser toute mesure.
Les auteurs arabes qui sont venus après Rhazès et Avicenne, n’ont rien ajouté à leurs travaux, et ont laissé l’étude de la petite vérole à peu près où ils l’avaient prise. Esclaves de la loi de Mahomet et du fatalisme qu’elle impose, ils n’ont pas osé toucher à la question prophylactique. Nous avons vu que Rhazès avait été mieux inspiré et que son esprit élevé avait secoué hardiment la tyrannie d’un préjugé absurde qui livre l’homme sans défense à tous les maux qui le menacent.
Constantin l’africain est le premier médecin qui ait écrit en latin sur la petite vérole[336]. Il appelle _variola_ la maladie éruptive, et réserve le pluriel pour les pustules elles-mêmes[337]. Théoriquement il ne considère la variole, que comme l’acte éliminateur des détritus laissés dans le sang de l’enfant par le sang menstruel qui l’a nourri pendant la vie intra-utérine, et par le lait qui lui a servi d’aliment après la naissance. Un individu peut la contracter, soit pour avoir ressenti l’impression de l’air pestilentiel, soit _pour avoir respiré les émanations adhérentes au siége sur lequel un varioleux s’est antérieurement assis_. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la contagion médiate, quoique l’auteur n’ait pas écrit le mot.
Constantin énumère assez exactement les phénomènes de l’invasion; mais il n’y a pas compris la douleur lombaire caractéristique. En s’occupant de la forme, de la consistance, de la couleur des pustules dans leur rapport avec le pronostic, il n’oublie pas de noter les cas où elles sont confluentes. (_Altera alteri conjungitur._)
C’est à Sydenham, dans le XVIIe siècle, qu’appartient l’honneur d’avoir doté la science d’une description de la variole qui est restée un modèle[338]. Boerhaave la tenait en si grande estime, qu’il convenait n’avoir pu y faire que des additions de peu d’importance, quoiqu’il en fût à la dixième lecture[339]. Les médecins n’ignorent pas que l’Hippocrate anglais réforma le traitement en vogue de la variole, et le remplaça heureusement par la méthode rafraîchissante, non sans mériter le reproche d’en avoir fait un emploi trop exclusif[340].
Lorsque la petite vérole, digne satellite de la peste bubonique, lançait sur tous les hommes ses traits empoisonnés, et infligeait à un grand nombre de ceux dont elle épargnait la vie, des maux sans remède ou des difformités repoussantes, quel n’eût pas été l’étonnement des médecins, s’il leur eût été donné de lire dans l’avenir, et d’y voir, en premier lieu, l’inoculation artificielle, cette heureuse témérité qui conjurait, en les affrontant, les dangers du fléau, et plus tard, ce talisman de la vaccine qui le supprimait en prenant sa place! Et pourtant, douze siècles devaient s’écouler, avant que l’art, désolé de son impuissance, s’enrichît de ces inventions providentielles qui venaient rendre un peu de calme à la famille humaine, fatalement vouée à tant d’épreuves. Exemple unique dans les fastes des épidémies, et qui forme le trait le plus saillant de l’histoire de la petite vérole[341]!
On sait que certains animaux sont sujets à des maladies éruptives que quelques ressemblances avec notre variole ont fait désigner du même nom. Ce fait a même été exploité par les détracteurs obstinés de la vaccine, qui en ont déduit qu’une loi naturelle assujettit tous les êtres vivants à ce travail dépuratoire et, qu’en conséquence, l’origine de la variole remonte au berceau du genre humain.
A quoi je réponds que cette prétendue loi est démentie par l’observation, puisqu’un grand nombre d’espèces animales sont visiblement exemptées de cet impôt. Si l’homme est devenu, au VIe siècle, la proie d’une maladie éruptive nouvelle, il ne répugne en rien d’admettre que certains animaux soumis aux mêmes influences en aient aussi subi l’impression. Le régne simultané des épidémies et des épizooties, est de notoriété vulgaire dans leur histoire. D’après une statistique dressée par Paulet, sur quatre-vingt-douze épizooties dont il a recueilli la relation dans ses lectures, vingt et une ont été communes aux animaux et à l’homme. On pourrait, à la rigueur, n’y voir qu’une coïncidence fortuite. Mais si l’on tient compte de la fréquence de ces associations et des rapports symptomatiques constatés des deux parts, on ne peut guère méconnaître l’œuvre collective des mêmes facteurs pathogéniques.
L’analogie de certaines éruptions des animaux avec l’éruption de la variole humaine, n’a pas échappé aux Anglais, qui leur ont donné le même nom: _small-pox_ (variole de l’homme, littéralement petite vérole); _cow-pox_ (variole de la vache); _horse-pox_ (variole du cheval); _swine-pox_ (variole du porc); _chicken-pox_ (variole du poulet).
Je sais bien que dans le langage usuel de la médecine anglaise, les mots: _chicken-pox_ et _swine-pox_, servent à désigner deux variétés de varicelle. Dans la première, les vésicules sont petites, en pointe, ou aplaties. Dans l’autre, elles sont grandes, globuleuses, molles, plus larges au milieu qu’à la base. Ces deux dénominations ne devraient donc pas être prises à la lettre, et n’indiqueraient que deux formes différentes de l’éruption.
Il n’en est pas moins vrai que les vétérinaires ont observé des boutons varioliformes chez divers oiseaux de basse-cour, tels que les _poules_, les _oies_, les _pigeons_, les _dindons_.
D’autre part, Viborg a décrit comme analogue à la petite vérole de l’homme, une maladie éruptive qu’il a observée chez le _porc_.
Sacco assure aussi qu’en Italie cet animal est sujet à une éruption générale et contagieuse, à laquelle on a cru devoir donner le nom de _variole_.
Il paraît que le chien a aussi son exanthème varioleux. Une maladie de ce genre a été observée à l’École vétérinaire de Lyon en 1809. Avant cette époque, elle avait déjà été signalée, et depuis on a eu quelques occasions de la revoir[342].
On est surpris de ne pas compter dans la nomenclature anglaise des varioles ou pox, la _clavelée_ des bêtes à laine, fièvre éruptive que des hippiâtres très-autorisés confondent avec notre petite vérole[343]. Dans le midi de la France, on lui donne le nom de _picote_, qui s’applique indifféremment à la variole. Cette homonymie vulgaire est justifiée non-seulement par les analogies symptomatiques des deux maladies, mais aussi par la fréquence de leur coexistence épidémique. A l’heure où j’écris ces lignes, la petite vérole, atténuée par la vaccine, règne sur plusieurs points du département de l’Hérault, pendant que les troupeaux sont la proie d’une épizootie de clavelée dont l’inoculation préventive modère efficacement les ravages[344].
Ces rapports, qui se révèlent au premier coup d’œil, avaient même suggéré l’idée d’essayer la vaccine sur les moutons condamnés aux assauts périodiques d’un fléau meurtrier. Mais ces expériences n’ont donné que des résultats contradictoires entre les mains des hommes les plus compétents: ce qui signifie peut-être qu’elles n’ont pas dit le dernier mot et qu’elles demandent à être reprises[345].
Parmi les éruptions varioliformes des animaux dont l’étude appartient à l’hippiatrie, il en est une que la médecine humaine revendique comme une de ses plus belles conquêtes. C’est la _picote de la vache_, plus connue sous son nom anglais de _cow-pox_, que Jenner a rendu célèbre.
Comme rien de ce qui touche cette étrange maladie ne peut être indifférent, il serait curieux de rechercher si elle a accompagné la petite vérole à sa première apparition.
Une ligne de la chronique de Marius est le seul document qui permette d’essayer une conjecture.
Après avoir annoncé, dans le passage que j’ai déjà cité, l’invasion de la Gaule et de l’Italie par une maladie épidémique accompagnée de flux de ventre et de variole, Marius ajoute immédiatement que, dans les mêmes régions, il y eut une grande mortalité parmi les bêtes bovines.
«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola Italiam Galliamque valde affecit; et animalia bubula, per loca supra scripta, maximè interierunt_[346].»
La maladie qui frappait le gros bétail était-elle, en réalité, la _picote_, et Marius assistait-il à l’avénement simultané des deux fièvres éruptives? Ou bien s’agirait-il d’une épizootie bovine indéterminée qui n’aurait, avec la variole humaine, d’autre rapport que celui de leur coïncidence?
Je ne trouve, du moins, à la première version rien d’invraisemblable. Le rapprochement des deux faits inscrits par Marius, sans commentaire, permettrait de croire qu’il n’hésitait pas à rapporter les deux fléaux à une généalogie commune. Mais en l’absence de tout élément de diagnostic, il est prudent de ne pas aller au delà d’un simple soupçon.
Si l’on objectait que la _picote bovine_ de nos jours ne répond, ni pour sa gravité, ni pour son extension, au sombre tableau tracé par le vieux chroniqueur, je me rejetterais sur la malignité exceptionnelle du génie épidémique, dont la marche du temps aurait progressivement adouci la férocité primitive, hypothèse qui pourrait se prévaloir de certains faits du même ordre[347].
Dans l’orageuse discussion sur l’origine du vaccin, qui a tant agité l’Académie de médecine en 1863, au milieu de vérités pratiques qui ont ouvert à la science des horizons nouveaux, quelques paradoxes se sont fait jour, et je n’hésite pas à qualifier ainsi l’opinion qui affirme l’identité de la petite vérole et de la vaccine, malgré ma considération pour les autorités qui la patronnent[348].
Il est certain que si l’on se borne à comparer leurs éruptions respectives, on trouvera, entre la pustule vaccinale et la pustule varioleuse, tant de ressemblances, qu’il n’est pas de médecin, si exercé qu’on le suppose, qui soit en état de les distinguer[349].
Mais si on établit le diagnostic différentiel des deux maladies sur sa véritable base, c’est-à-dire, sur le rapprochement des principaux attributs que l’observation pathologique leur assigne, il n’est pas possible de les confondre.
1º La durée de la période d’incubation de la variole est notablement plus longue que celle de la vaccine.
2º Le mouvement fébrile est très-prononcé dans la variole, presque inaperçu dans la vaccine.
3º Généralement, le nombre des pustules varioliques dépasse de beaucoup celui des points d’insertion et peut aller jusqu’à la confluence. Il est presque inouï au contraire, que l’inoculation vaccinale fasse naître plus de boutons qu’il n’y a eu de piqûres, et, le cas échéant, ces boutons surnuméraires sont en petit nombre.
4º La variole est presque toujours dangereuse et trop souvent mortelle, tandis qu’on peut compter sur la bénignité naturelle de la vaccine, sauf l’éventualité infiniment rare de quelques complications intercurrentes qui la détournent de sa marche normale.
5º Le virus varioleux est vaporeux ou halitueux, et se mêle à l’air, dans un certain rayon, comme les principes odorants. La fixité du vaccin lui interdit toute expansion hors du dépôt où il s’est formé.
6º Enfin, si on inocule un mélange des deux virus, on voit surgir deux éruptions correspondantes à leur double origine. Cette expérience souvent répétée a toujours donné les mêmes résultats[350].
Ce n’est donc pas sans motif qu’on renonça à l’inoculation variolique, qui rachetait ses bienfaits par de graves inconvénients, pour lui substituer l’insertion du _cow-pox_ dont l’innocuité était aussi assurée que son pouvoir préservateur[351]. L’identité des deux maladies une fois admise, la logique voudrait qu’on employât indifféremment dans la pratique l’un ou l’autre virus. Est-il un seul médecin qui ne reculât devant la reprise de l’ancien procédé, au risque même d’une inconséquence? Il y a trop longtemps que le vaccin a fait ses preuves pour qu’on ose répudier des services aussi éclatants, sur la foi d’une présomption qui, après tout, n’est point infaillible. En un mot, si la vaccine a conquis, d’un commun accord, la préséance sur sa rivale, c’est apparemment qu’elle en diffère par quelque trait essentiel, et qu’elle ne représente pas, au fond, la même entité morbide.
D’après une théorie fort en vogue parmi les médecins, et assez bien vue des gens du monde, le vaccin serait l’_antagoniste_ ou le _neutralisant_ de je ne sais quel germe inné dont la préexistence matérielle est encore une des fictions favorites du vieil humorisme.
Renonçons à une hypothèse qui ne soutient pas l’examen, et bornons-nous au simple énoncé du fait empirique.
La picote de la vache, transportée sur l’homme, lui tient lieu de la petite vérole à laquelle il serait tôt ou tard condamné. Les deux virus, malgré la diversité de leur origine, se suppléent dans leurs effets. La garantie qu’ils offrent contre la variole est la même, et à ce point de vue, ce sont de vrais succédanés. Quand on a le choix, on doit naturellement la préférence à celui qui a toujours été sans reproche. En dépit de quelques divergences plus apparentes que sérieuses, je crois traduire l’opinion unanime des médecins, en disant qu’il ne serait permis d’exhumer l’inoculation de la variole que dans le cas (_quod numen avertat!_) où la source du vaccin viendrait à se tarir.
En retraçant rapidement le souvenir du mémorable débat académique, j’ai voulu seulement justifier cette conclusion, directement afférente à mon sujet: que le cow-pox est une maladie nouvelle comme la variole. Il y a indécision sur sa date historique. Mais comme l’expérience nous a appris que la maladie de l’animal peut passer à l’homme, dans certaines conditions bien définies d’imprégnation naturelle, on est porté à se demander si les faits qui l’attestent, n’auraient pas été inaperçus ou méconnus, pendant de longs siècles. Toujours est-il qu’ils ne nous apparaissent qu’au moment où Jenner s’emparant, avec la pénétration du génie, d’une tradition populaire, en dévoile le secret ignoré, et dote notre nosologie d’une maladie artificielle qui est le plus grand bienfait de la médecine contemporaine[352].
NOTES:
[263] Cit. par Joseph Adams, _Observations on morbid poisons chronic and acute_, p. 11. London, 1807.
[264] Adams, _ouv. cit._ Ibid.
[265] Hippocrate, _Trad._ E. Littré, t. V, p. 60.
[266] Gruner, _Morborum antiquitates_, p. 16-18. Vratislaviæ, 1774.
[267] Lazari Riverii _Oper. med._, sect. 3, cap. III, p. 461. Genevæ, MDCCXXXVII.
[268] Il va sans dire que l’universalité du tribut imposé par la variole compte des exceptions. Des familles entières en ont fourni des exemples. Diemerbroeck nous apprend que sa grand’mère, son grand oncle, son père, ses deux cousins germains, tous plus qu’octogénaires, n’avaient jamais eu la variole, et lui-même en était encore exempt à 70 ans, malgré ses longs et nombreux rapports avec les varioleux qu’il avait soignés. Mais on sait que l’âge avancé n’est jamais une garantie d’immunité définitive. Lacépède se croyait épargné lorsqu’il fut mortellement frappé à 70 ans.--Werlhof avait vu un paysan qui avait toujours joui d’une bonne santé et qui se tira parfaitement de la petite vérole dans sa quatre-vingtième année (_Disquisitio cit. de variolis et anthracibus_, p. 21). Dezoteux et Valentin parlent d’un homme qui eut, à 94 ans, une variole dont il guérit (_Traité de l’inoculation_, p. 111, an VIII).--Pendant une épidémie qui régnait à Cette, en 1838, le Dr Lassalvy, a observé en même temps la variole sur un enfant le surlendemain de sa naissance, et sur un vieillard de 80 ans. (Bousquet, _Nouv. traité de la Vaccine_, p. 277.)
[269] Cette dissertation devenue rare porte le titre suivant: «_Variolarum antiquitates nunc primum e Græcis erutæ a Joanne Gothofredo Hahn, phil. et med., doctore et natur. curios. socio._--Brigæ imprimebat Gothofredus Trampius. 1733, in-4º.»
Gruner, qui ne partageait pas l’opinion de son compatriote, le dépeint toutefois comme un médecin très-considéré et très-répandu à Breslau, très-versé dans l’étude de l’antiquité et cherchant de bonne foi la vérité.
[270] _Disquisitio medica et philologica de variolis et anthracibus, ubi de utriusque affectus antiquitatibus, signis, differentiis, medelis disserit_ Paul. Gottlieb Werlhof, D. medicus in aula Hannoverana regius. Hannoveræ, MDCCXXXV.
[271] Hahn (Jo. Gothofr.), _Carbo pestilens a carbunculis sive variolis veterum distinctus_. Vratislav, MDCCXXXVI.
[272] Hérodote était un médecin du premier au deuxième siècle de notre ère.
[273] Aetii Amideni lib. V, cap. cxxx, Basileæ, MDXXXV: _Curatio pustularum in febribus quas exanthemata vocant ex Herodoto_.
[274] Hippocrate, _Trad._ Littré, t. V, p. 62.
[275] Si je me sers au besoin des mots, _putridité_, _malignité_, c’est qu’ils expriment, à mon sens, un état bien défini de l’organisme, quelle que soit la théorie qu’on en donne. Ces expressions sonnent mal aujourd’hui à quelques oreilles délicates; mais les faits qu’elles traduisent n’ont pas vieilli, et la clinique actuelle ne peut répudier cet héritage de la pathologie ancienne. Ce n’est pas ma faute si ce langage qui a, dit-on, fait son temps, me paraît encore préférable à celui qui aspire à le remplacer.
[276] Paulet, _Hist. de la petite vérole_, t. I, p. 57. MDCCLXVIII.
[277] Oribase, _Synopsis_, V, 6, p. 176, _Collect. Steph._
[278] Cornel. Celsi _De Medicina_, lib. V, cap. XXVIII. _De pustularum generibus._
[279] Celsi lib. V, cap. XXVIII, 15.