Part 20
«Il n’est pas douteux que la petite vérole ne soit une maladie nouvelle, c’est-à-dire inconnue aux médecins de l’antiquité grecque et romaine. C’est en vain que quelques auteurs ont prétendu que les _anthrax_, les _épinyctides_ et autres éruptions semblables de la peau étaient la petite vérole de notre temps. Il faut croire en effet que les premiers maîtres de l’art, qui se sont montrés si exacts dans la description et la distinction des maladies, ne se seraient pas contentés d’une mention rapide, mais qu’ils en auraient longuement tracé l’histoire, s’ils avaient connu cette affection à la fois terrible et contagieuse[309].»
Ecoutons Sydenham, ce grand peintre de la petite vérole:
«Je ne vois pas, dit-il, pourquoi on condamnerait une méthode nouvelle de traiter une maladie dont on ne trouve aucune trace ni dans Hippocrate ni dans Galien, à moins de donner la torture à quelques passages..... Il est en effet très-vraisemblable, pour ne pas dire plus, que la variole n’existait pas dans l’antiquité. Si cette maladie avait régné à cette époque comme de nos jours, je suis convaincu qu’elle n’aurait pas échappé à la sagacité d’Hippocrate. Ce grand homme, qui a mieux connu les maladies et qui les a décrites plus exactement qu’aucun de ceux qui sont venus après lui, nous aurait certainement laissé, selon son habitude, une histoire simple et fidèle de la variole[310].»
Plus près de nous, Pinel, si familier avec la lecture des classiques de l’antiquité, n’a pas trouvé non plus, dans leurs écrits, la trace certaine de la variole.
«Il est sans doute facile, dit-il, à l’aide de quelque interprétation oblique ou de quelque terme équivoque, de faire remonter la connaissance de la variole jusqu’aux premiers temps de la médecine antique. Mais si l’on veut être sévère dans ses jugements, on finit par convenir que cette maladie n’était point connue avant Rhazès et Avicenne[311].»
Les deux épidémistes français, Fodéré et Ozanam, sont d’accord sur l’origine moderne[312].
M. Littré, sans être aussi affirmatif, et tout en donnant les raisons qui peuvent justifier encore certaines réserves, penche évidemment pour la nouveauté, comme on s’en assure dans maints passages de ses écrits[313].
M. Rayer ne pense pas autrement, et ce sera ma dernière citation. «Plusieurs auteurs, dit-il, ont avancé que la variole avait été observée par les médecins grecs. Willan a fortifié cette opinion de nombreuses et savantes recherches qui ne m’ont pas convaincu[314].»
Ici s’élève une difficulté que je ne dois pas omettre d’examiner en passant.
Le silence des anciens prouve bien, dit-on, que la variole leur était inconnue; mais on n’en peut inférer rigoureusement qu’elle n’existait pas de leur temps. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est qu’elle n’était encore venue ni dans la Grèce, ni à Rome, et qu’elle était restée confinée dans sa circonscription originelle, en attendant l’heure plus ou moins éloignée de son apparition sur un autre théâtre.
Telle est en effet l’opinion des Chinois. Personne n’ignore leurs prétentions à la priorité des arts et des sciences sur tous les autres peuples; ce que l’on sait moins, c’est qu’ils revendiquent aussi le triste privilége de les avoir devancés dans la connaissance de la variole.
D’après leurs vieilles archives, cette maladie aurait régné épidémiquement parmi eux, depuis plus de trois mille ans, et cette tradition paraît avoir été acceptée par les missionnaires de Pékin[315]. On précise même les dates, et c’est 1122 ans avant J.-C. qu’on l’aurait vue pour la première fois. Ainsi s’expliqueraient l’étude toute particulière que la médecine chinoise aurait faite de cette maladie et les volumineux travaux qu’elle aurait inspirés.
L’interprétation des chroniques est-elle sans reproche? La maladie qu’elles désignent était-elle bien la variole de notre temps? La tradition a-t-elle traversé trente siècles sans rien perdre en route de sa pureté primitive?
Je pose ces questions, mais je n’ai pas la moindre envie de remonter aussi loin et sans guide, dans le passé de la science. Je ferai part seulement de deux motifs de doutes qui s’offrent à mon esprit et qu’on voudra bien prendre pour ce qu’ils valent.
Le premier m’est suggéré par ce fait, que la variole, à son avénement en Chine, aurait montré, d’après les documents historiques, une douceur qui contraste avec la férocité de ses débuts authentiques en Europe. Ce n’est pas ordinairement avec ces allures bénignes que les maladies nouvelles inaugurent leur prise de possession. Il faudrait au moins reconnaître que ses mœurs ont bien changé et qu’elle s’est singulièrement aggravée en vieillissant, contrairement aux données générales de l’observation[316].
D’un autre côté, quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui isolaient le Céleste Empire du reste du monde, on ne saurait comprendre qu’elles n’aient pas laissé passer le virus expansif de la variole, et que le fléau, renfermé aussi longtemps qu’on voudra dans son pays natal, n’ait jamais franchi ses frontières, pendant cette longue série de siècles qui auraient précédé son invasion parmi nous.
Ce qu’on peut assurer, c’est qu’à partir du VIe siècle, tous les doutes disparaissent devant l’irruption d’une maladie nouvelle qui surprend les populations en pleine lutte avec la peste. Deux chroniqueurs contemporains, témoins de cet événement, s’empressent de l’inscrire dans leurs annales. Ces premiers documents sont brefs, mais précis: plus d’équivoque ou de double sens; plus de textes ambigus; plus d’interprétations contradictoires. On peut regretter, j’en conviens, que ces premiers historiens n’aient pas tenu une plume médicale exercée; mais l’image dont ils ont reproduit quelques traits d’après nature, ne s’adapte qu’à la variole, et il est impossible de s’y méprendre.
Marius, évêque d’Avenches, annonce le premier la fatale nouvelle.
«L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et _variole_, affligea cruellement l’Italie et la Gaule.»
«_Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola, Italiam Galliamque valde affecit_[317].»
Ce renseignement serait sans doute bien insuffisant pour attester avec certitude l’existence de la variole. Le nom employé pour la première fois, par Marius, semblerait décisif, puisque c’est celui qui est resté à la fièvre éruptive. Mais, selon moi, ce mot n’a pas encore dans la pensée du chroniqueur, le sens nettement défini qu’on lui donne aujourd’hui. Il assimile seulement la maladie nouvelle à d’autres déjà connues. _Variola_ n’exprime donc qu’une éruption de boutons ressemblant à ceux que les Latins appelaient _vari_. Ou mieux encore, Marius a-t-il voulu faire entendre que la peau des sujets atteints de ce flux abdominal, offrait un aspect _tacheté_, ou, comme on pourrait dire, _bariolé_[318].
Ce qui rend, à mes yeux, cette interprétation la plus probable, c’est que le mot _variola_ n’a pas été emprunté à Marius par les écrivains de son temps, qui ont parlé de la même maladie, et notamment par Grégoire de Tours qui se sert, dix ans après, des mots _morbus dysentericus_, _lues valetudinaria_, ne rappelant en rien l’éruption concomitante. Si, dans certains passages, il remplace ces dénominations par celle d’_ægritudo varia_, il est évident qu’il ne fait allusion qu’à l’aspect bigarré de la peau, sans prétendre spécifier une entité morbide bien distincte. Dans la suite, quand la maladie a été mieux connue, le nom de _variole_, qui n’indiquait, dès le principe, que l’éruption cutanée, a représenté, pour tout le monde, la fièvre exanthématique varioleuse, à l’exclusion de toute autre. Mais il est à remarquer que ce mot, employé au pluriel, a fini par s’appliquer spécialement aux pustules; témoin cette formule, familière aux épidémistes: _febris variolosa sine variolis_.
Il n’en faut pas moins reconnaître que, sans la dénomination inaugurée par Marius, on n’aurait pu soupçonner la nature de la maladie nouvelle qu’il entendait désigner. Le cours de ventre n’est point un caractère pathognomonique de la variole, et indiquerait plutôt une maladie bien différente.
Grégoire de Tours a été moins laconique que son collègue d’Avenches, et il nous a transmis les principaux symptômes de la maladie épidémique qui se reproduisit dix ans après dans les Gaules. Le nom du chroniqueur et la date de ses récits en doublent l’intérêt. Quand on a fait la part du temps où il écrivait, on y découvre d’instructives révélations[319].
«La cinquième année du roi Childebert (580), la région d’Auvergne fut inondée par un grand déluge, car la pluie ne cessa pas de tomber pendant douze jours. La Limagne fut couverte d’une telle quantité d’eau, qu’en beaucoup d’endroits les semailles furent impraticables. Les rivières de la Loire et de l’Allier, ainsi que les autres torrents qui viennent s’y jeter, grossirent à tel point, qu’elles franchirent les limites qu’elles n’avaient jamais dépassées. Ce qui amena de grandes pertes dans les troupeaux, la destruction des récoltes, et la chute de nombreux édifices. Le Rhône, qui se joint à la Saône, sortit aussi de son lit, causant de grands dommages aux populations, et renversant plusieurs pans des murs de la ville de Lyon. Les pluies ayant cessé, les arbres refleurirent, quoiqu’on fût alors au mois de septembre. A Tours, cette même année, on vit, un matin, avant le point du jour, un feu qui sillonna le ciel et alla s’éteindre à l’horizon du côté de l’orient. Dans toute cette contrée, on entendit un bruit pareil à celui d’un arbre qui tombe, mais qui tenait à toute autre cause, puisqu’il retentit dans un rayon de cinquante milles et au delà. Cette même année, la ville de Bordeaux fut violemment ébranlée par un tremblement de terre; ses murs d’enceinte furent sur le point de crouler. Le peuple fut si terrifié qu’il craignit d’être englouti avec la ville, s’il ne se hâtait de prendre la fuite; en sorte qu’un grand nombre cherchèrent un abri dans d’autres villes. La secousse se propagea à quelques cités voisines, et fut ressentie jusqu’en Espagne, mais à un moindre degré. Cependant d’immenses quartiers de roches, détachés des monts Pyrénées, écrasèrent des animaux et des hommes. Un incendie allumé par la main de Dieu, dans les bourgs bordelais, embrasa soudainement les maisons et les granges avec le produit des récoltes; et rien n’expliquait l’apparition de ce feu, si ce n’est peut-être la volonté divine. Un terrible incendie dévora aussi la ville d’Orléans, de telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux personnes les plus riches; et ce qu’on parvenait à arracher aux flammes, devenait à l’instant la proie de voleurs sans cesse aux aguets. Dans le territoire de Chartres, le pain rompu laissa écouler du vrai sang, et la ville de Bourges fut dévastée par la grêle.
»Tous ces prodiges furent suivis d’une épidémie meurtrière. Au moment où les rois en discorde, se préparaient de nouveau à la guerre civile, _la maladie dysentérique (morbus dysentericus) envahit presque toutes les Gaules_[320]. _Ceux qu’elle attaquait, avaient une fièvre violente, accompagnée de vomissements, de grandes douleurs dans la région rénale et de lourdeurs dans la tête et le cou. Les matières rejetées par la bouche étaient jaunes ou mêmes vertes. Plusieurs assuraient que c’était un poison secret. Les paysans appelaient cela pustules corales (CORALES PUSULAS). Ce qui n’est pas invraisemblable; puisque après l’application de ventouses aux épaules ou aux jambes, il s’élevait des cloches qui, en se rompant, donnaient issue à de la sanie; ce qui en sauva beaucoup[321]. Les breuvages composés avec des simples, propres à combattre les poisons, furent aussi très-efficaces._
»Cette maladie qui avait d’abord commencé au mois d’août, _attaqua d’abord les enfants_ et les emporta. Nous perdîmes nos doux et chers petits enfants que nous avions pressés contre notre cœur, bercés entre nos bras, et nourris de notre propre main avec une constante sollicitude... En ces jours-là, le roi Chilpéric fut aussi gravement frappé, et lorsqu’il commençait à se rétablir, le plus jeune de ses fils, qui n’avait pas encore été régénéré par l’eau et le Saint-Esprit, fut pris de la maladie, et quand on le vit à l’extrémité, on lui donna le baptême. Peu de temps après, il se trouva mieux, et son frère aîné nommé Chlodobert, fut atteint à son tour... Après cela, le plus jeune mourut consumé de langueur... On plaça Chlodobert sur une civière, et on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saint-Médard. On le mit en contact avec le saint tombeau, en faisant des vœux pour lui. Mais exténué et déjà presque sans souffle, il rendit l’âme vers le milieu de la nuit.
»... En ces jours-là, Austrechilde, femme du roi Gontran, fut de même emportée par le fléau... Nantin, comte d’Angoulême, succomba aussi au même mal... _Son cadavre devint si noir, qu’on eût dit qu’il avait été calciné par des charbons ardents_[322].»
La description qu’on vient de lire, tout incomplète qu’elle est, ne permet pas de méconnaître une invasion de variole. La fièvre violente, les vomissements, la céphalalgie, la douleur lombaire, l’éruption générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent évidemment cette maladie, qui révèle déjà sa prédilection pour les jeunes enfants.
On a remarqué sans doute l’expression _corales pusulas_, que j’ai cru devoir traduire littéralement par _pustules corales_. Le sens de ces mots a été très-diversement compris. Les uns ont supposé, je ne sais trop pourquoi, qu’ils désignaient des _pustules du cœur_ (_pusulæ in corde ortæ_). D’autres ont prétendu que Grégoire avait écrit: _coriales pusulas_ (pustules du cuir ou de la peau), ce qui en donnerait une juste idée, si le texte permettait cette version. Quelques-uns ont pensé qu’il s’agissait de _boutons intérieurs_ que l’action des ventouses attirait au dehors[323].
Ce qui me paraît le plus probable, c’est que l’argot populaire de l’époque indiquait, par ce néologisme forcé, des pustules _rouges comme le corail_ (_purpurei coloris_, _corallo similis_). N’est-ce pas la couleur des boutons varioleux à leur début?
Je rappellerai, à ce propos, que le patois de quelques populations du midi de la France, qui a tant de rapports avec le latin, désigne par le mot _courals_, des boutons rouges provoqués par l’action des chaleurs. L’étymologie ne serait-elle pas la même des deux parts[324]?
En l’an 582, Grégoire signale en ces termes, une nouvelle épidémie du même genre.
«La septième année du roi Childebert, qui était la vingt et unième de Chilpéric et de Gontran, pendant le mois de janvier, il y eut des pluies, des éclairs et de grands coups de tonnerre. Des fleurs se montrèrent aux arbres. Une de ces étoiles que j’ai plus haut désignées par le nom de comètes, apparut, ayant autour d’elle un espace fort noir. Elle semblait placée dans une sorte de trou, d’où elle brillait au sein des ténèbres, scintillant et étalant sa chevelure. Il en partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui apparaissait au loin, comme la fumée d’un vaste incendie. Elle était visible à l’occident, vers la première heure de la nuit. Le saint jour de Pâques, la ville de Soissons vit le ciel tout en feu, comme s’il y eût eu en même temps deux incendies, l’un plus considérable que l’autre. Dans l’espace de deux heures, ils se réunirent, et, après avoir jeté une vive clarté, ils disparurent. Dans le territoire de Paris, il tomba, des nuages, une véritable pluie de sang qui mouilla les vêtements de plusieurs personnes, et les souilla de telle sorte qu’elles s’en dépouillèrent avec horreur. Dans trois endroits du même territoire, ce prodige se reproduisit. Dans le territoire de Senlis, un homme trouva le matin, à son lever, l’intérieur de sa maison arrosé de sang.
»Aussi, cette année éclata une épidémie. C’étaient des maladies _tachetées_, _malignes_, _avec pustules et vessies_, qui emportèrent beaucoup de monde. Cependant des soins bien entendus en sauvèrent un grand nombre[325].»
Quand on rapproche ce passage de celui qui a été précédemment cité, on retrouve la même maladie caractérisée aussi par des taches, des vésicules, des pustules. Grégoire nous apprend de plus, que la peste inguinale régnait dans les Gaules en même temps que la variole. Le terrible fléau ravageait la ville de Narbonne, où ses attaques étaient instantanément mortelles.
Voici enfin une dernière citation qui convaincra les plus sceptiques. L’épidémie sévissait alors dans le diocèse de Grégoire, qui avait été témoin du fait qu’il raconte:
«L’année précédente (582) la Touraine était cruellement ravagée par la _maladie valétudinaire_. Le sujet _pris d’une fièvre violente avait bientôt toute la surface de la peau couverte de vessies et de petites pustules. Les vessies étaient blanches et assez dures, ne présentant aucune mollesse, et s’accompagnant d’une vive douleur. Dès qu’elles avaient atteint leur maturité, elles crevaient et laissaient échapper l’humeur qu’elles renfermaient. Leur adhérence aux vêtements en contact avec le corps, augmentait considérablement la douleur. L’art des médecins était complétement impuissant contre cette maladie_, à moins que Dieu lui-même ne lui vint en aide. Plusieurs obtinrent cette grâce, après avoir imploré aux pieds des autels la miséricorde divine. Mais pourquoi parler des autres, quand nous en avons vu nous-même un exemple frappant? La femme du comte Eborin, qui était atteinte de ce fléau, _était tellement couverte de vésicules que ni les mains, ni la plante des pieds, ni aucune autre partie du corps n’en étaient exemptes. Il en était même venu sur les yeux qui restaient constamment fermés... Bientôt après, la fièvre cessa, la décroissance graduelle des pustules s’opéra sans douleur et la malade fut guérie_[326].»
Je n’entends pas donner cette description pour un modèle de précision nosographique. Grégoire écrit en simple chroniqueur, sans aucune prétention médicale. Mais on conviendra que s’il manque quelque chose au portrait de la variole, il n’en est pas, pour cela, moins ressemblant. Une fièvre ardente, suivie de vésicules et de pustules blanches et dures, dont la rupture, à l’époque de leur maturité, donne issue à une humeur; leur adhérence aux vêtements en contact avec la peau; leur dissémination sur toutes les parties du corps, et, en particulier, sur les yeux qu’elles tiennent fermés: est-il une autre maladie à laquelle réponde un pareil ensemble de symptômes?
Le VIe siècle fut donc témoin de la première invasion de la variole, et le texte de Marius ne permet pas de douter qu’elle n’ait frappé l’Italie et la Gaule en 570[327].
Après ses premiers ravages, elle sembla assoupie pendant quelques années, si l’on en juge par le silence des écrivains contemporains; mais elle se réveilla en 580 et désola, pour la seconde fois, les Gaules pendant plusieurs années consécutives, toujours accompagnée du flux dysentérique qui avait marqué ses débuts. C’est cette épidémie dont nous venons de lire la relation d’après l’évêque de Tours.
Les documents que j’ai cités, et dont l’authenticité est irrécusable, démentent l’opinion très-répandue qui attribue les importations successives de la variole aux courses des Sarrasins pendant le VIIe siècle.
On n’est pas d’accord sur son lieu de naissance. Freind et quelques autres ont indiqué l’Égypte, uniquement parce que cette région est un foyer reconnu de maladies pestilentielles. Mais de ce que la combinaison des influences topographiques de l’Égypte peut engendrer la peste, endémie toujours prête à prendre l’expansion épidémique, il ne s’ensuit pas qu’on puisse imposer théoriquement la même étiologie originelle, non-seulement à la variole, entité morbide radicalement distincte, mais encore à la rougeole qui a fait en même temps son entrée dans le monde.
Ce qui est certain, c’est que la variole a marché bien plus lentement que la peste, sa contemporaine. Il ne lui fallut pas moins de plusieurs siècles pour s’étendre sur toute la surface de la terre, tandis que Procope, témoin de la peste de Constantinople, pouvait la suivre en écrivant son histoire, jusque dans les régions les plus reculées.
Après avoir jeté son premier feu en Occident, la variole semble ralentir ses progrès, sans abandonner toutefois l’Égypte, où se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à son développement. Vers l’année 639, sous la domination d’Omar Ier, les Sarrasins se rendirent maîtres de ce pays. Cette irruption donna un tel élan à la maladie, ou tout au moins coïncida avec une recrudescence si violente, que quelques écrivains ont prétendu qu’elle avait paru alors pour la première fois. Elle se répandit, à la suite des armées victorieuses, dans la Lycie, la Cilicie, à travers toute la partie occidentale de l’Asie, d’où elle parvint jusqu’à la Chine par la Mingrélie, la Tartarie, etc.[328].
Dans le VIIIe siècle, la conquête de l’Espagne, de la Sicile, etc., par les Sarrasins, ramena le fléau en Europe, et l’incendie qui semblait éteint se ralluma avec une dévorante activité. Il va sans dire que la contagion prit une grande part à sa propagation.
On sait que du IXe au XIIe siècle, les arts et les sciences trouvèrent un refuge chez les Arabes, pendant que l’Europe entière restait plongée dans l’ignorance. En 813, Al-Mamoun, célèbre par son esprit élevé et son goût pour les lettres, était assis sur le trône des califes. Par son ordre, les œuvres de l’antiquité grecque furent traduites en arabe. Les écrivains de cette nation, qui se livrèrent avec ardeur à l’étude de la médecine, consacrèrent de nombreux travaux à la variole qu’ils avaient eu le temps de bien observer. Il est à remarquer qu’ils ne sont pas d’accord sur le nom qui la désigne: autre preuve de son origine récente.
La variole, très-connue dans l’Europe méridionale au XIIe siècle, semblait ménager le Nord. Mais à leur retour de la Terre-Sainte, les Anglais, les Allemands et les autres peuples qui s’étaient rangés sous l’étendard de la croix, importèrent le fléau dans leur pays. Cette invasion générale fut si meurtrière que plusieurs historiens ont cru pouvoir dater de cette époque, sa première explosion en Europe.
Je laisse la variole poursuivre son voyage jusqu’au XVe siècle, où nous constatons l’étendue de ses progrès. La Hollande, l’Angleterre, la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, avaient été ravagées à plusieurs reprises; mais sa marche vers les régions septentrionales était toujours ralentie par la défaveur des conditions climatériques[329].
La raison contraire explique la rapidité de son extension en Asie, où elle n’avait respecté que quelques îles de la mer des Indes qui avaient peu de relations avec l’extérieur.
Les Espagnols la portèrent en Amérique au XVIe siècle. En 1517, elle fit tant de victimes à Saint-Domingue qu’on eût dit une île déserte. Le fléau se propagea ensuite dans cette partie du globe, sur les pas des conquérants qui découvraient de nouveaux pays[330].
Enfin dans le XVIIIe siècle, elle avait envahi le monde entier et il n’était pas de lieu privilégié qui eût échappé à ses atteintes. Cependant le moment approchait où l’art, vaincu dans cette lutte inégale, devait prendre sa revanche.