Part 2
La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.
S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.
Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe, que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours. Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée. Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous les temps qui ont décoré du nom de _peste_ les épidémies inconnues dont l’apparition est venue les surprendre.
Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes, elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.
Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde, on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.
La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: _affection_, _spontanéité_, _spécificité_, qui sonnent mal aux oreilles de la science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me permettent de les rassurer.
Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible, de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie, ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif _essentielle_. Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.
Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.
Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives, dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles de leur développement[6].
_A priori_, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle. L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce fait la portée d’une loi générale.
A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément. On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent et à l’avenir?
Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine, et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique, soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies _catarrhales_, _inflammatoires_, _bilieuses_, auxquelles on peut joindre les _typhus_ d’origine infectionnelle.
Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à l’humanité qu’après une longue élaboration.
Certainement la _goutte_, le _scrofulisme_, la _tuberculose_, l’_herpétisme_ et autres entités morbides analogues n’ont point été inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un élément indispensable à leur prise de possession définitive.
Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à la même conclusion.
Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La _Plique de Pologne_, le _Bouton d’Alep_, le _Sibbens d’Écosse_, la _Radézyge de Norwége_, la _Lèpre d’Égypte_, le _Pian d’Amérique_, le _Yaws des côtes de Guinée_, le _Tara de Sibérie_, le _Waren de Westphalie_, la _Fégarite d’Espagne_, le _Mal de la Rose des Asturies_, le _Ginklose d’Islande_, le _Noma de Suède_, la _Chilolace d’Irlande_, représentent autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur développement que dans le concours indéterminé de certaines influences topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].
Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même. Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8]. Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup? Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels, échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets sont si éclatants?
Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même. Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?
L’exemple suivant qui a été souvent cité, se rattache, dans la sphère restreinte d’un fait spécial, à une observation plus générale.
Hippocrate assure, dans un de ses aphorismes, que les femmes n’ont pas la goutte, avant la ménopause. «_Mulier podagra non laborat, nisi ipsam menstrua deficiant_[9].»
Sénèque, qui avait été frappé de cette remarque, signale au contraire la fréquence de la goutte chez les femmes de son temps, et il en accuse vertement leurs mœurs dissolues. Livrées à tous les vices, à toutes les débauches des hommes, les femmes avaient perdu l’ancien privilége de leur sexe. «_Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt; et quia fœminam exuerunt, damnatæ sunt morbis virilibus_[10].»
Sénèque partageait l’opinion des médecins qui caractérisaient sommairement l’étiologie de la goutte en la disant fille de Bacchus et de Vénus. Cette vieille croyance est venue jusqu’à nous sans changer de formule; il n’en faudrait peut-être reprendre que l’interprétation trop absolue[11]. Une seule chose m’intéresse pour le moment, c’est l’apparition imprévue dans la vie de la femme d’une maladie diathésique qui a vaincu ses dispositions réfractaires. Aujourd’hui le sexe a reconquis l’immunité relative que lui attribuait l’aphorisme hippocratique. Les statistiques les plus récentes sont unanimes. Faut-il s’en prendre à l’adoucissement des mœurs? Je ne demande pas mieux que d’accepter cette explication[12].
L’histoire de la médecine met en relief une observation qui atteste hautement l’influence du temps sur le système des maladies.
Certaines affections abandonnent petit à petit les lieux où elles semblaient établies, et ne sortent plus de leur retraite. D’autres s’amendent sur place et se dépouillent de certains symptômes graves qui les accompagnaient dans l’origine.
La lèpre qui avait désolé, sans désemparer, une longue période du moyen âge, s’est confinée dans son foyer lointain. Au XIIIe siècle on comptait, en France, deux mille léproseries, et Mathieu Pâris nous apprend qu’il en existait dix-neuf mille en Europe. Il n’en reste plus que le souvenir historique, et quelques ruines éparses dont le nom populaire rappelle encore l’ancienne destination[13].
La peste, toujours suspendue sur les peuples, a préludé à sa retraite par des invasions partielles, et le calme qui a suivi tant d’orages semble l’augure d’un avenir meilleur. Rentrée dans la Basse-Égypte, premier foyer de son endémie, elle paraît avoir perdu cette force d’expansion qui la déchaînait sur le monde.
Loin de moi la pensée d’atténuer l’efficacité prophylactique de nos institutions sanitaires, et de méconnaître l’heureuse influence de la transformation hygiénique de nos villes. Mais je déclare, qu’à mon avis, ce n’est pas là que réside le secret tout entier. Si la peste a renoncé à ses vieilles habitudes, c’est qu’elle subit à son tour la loi générale qui préside à l’amendement des maladies les plus graves, après un règne de longue durée.
La syphilis, sauf quelques réminiscences accidentelles, imputables aux conditions des sujets, n’est plus ce qu’elle était au temps de Jean de Vigo et de Bérenger de Carpi. Le tableau qu’elle présente aujourd’hui semble mettre en suspicion la véracité de ses premiers témoins.
Rendons au traitement spécifique la part légitime qu’il peut revendiquer; mais n’oublions pas aussi que les virus dégénèrent lentement par la multiplicité de leurs transmissions successives. Si quelques circonstances accidentelles viennent réveiller leur vigueur, la règle n’est pas ébranlée par ces déviations apparentes. L’expérience directe a pris sur le fait cet affaiblissement graduel, et de là est venu l’art de ranimer l’activité défaillante du vaccin en le reprenant à sa source[14].
Il fut un temps où le scorbut menaçait d’absorber la pathologie. «Une maladie est nouvelle, disait à ce propos Malebranche en veine d’ironie. Elle fait des ravages qui surprennent le monde. Cela imprime des traces si profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujours présente à l’esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple, le scorbut, toutes les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d’une douzaine de symptômes dont il y en a beaucoup de communs à d’autres maladies: cela n’importe. S’il arrive qu’un malade ait quelques-uns de ces symptômes, il sera malade du scorbut, et on ne pensera pas seulement aux maladies qui ont les mêmes symptômes[15].»
Ce passage de Malebranche devrait être médité par ceux qui assistent à l’avénement des maladies nouvelles. Bordeu, à qui j’en ai emprunté la citation, remarque que le philosophe avait deviné juste. Au XVIIIe siècle, Bontékoë attribuait toutes les maladies au scorbut. «Nous avons vu, dit Bordeu, régner sur cette maladie un délire épidémique. Tout le monde voulait avoir le scorbut. On le voyait partout... Aujourd’hui l’on ne craint plus, le dirai-je, ou l’on n’aime plus tant le scorbut[16].»
De tout cela il résulte que le scorbut considéré comme une affection nouvelle, avait pris des proportions effrayantes, et déteignait sur une foule de maladies. De nos jours il ne réclame ses anciens droits que dans de courtes et locales apparitions. Proclamons hautement l’ascendant des perfectionnements de l’hygiène, et surtout de l’hygiène navale qui a poursuivi, avec tant de persévérance et de sagacité, le compagnon obstiné des expéditions maritimes. Mais pour expliquer l’éclipse presque totale d’une maladie aussi répandue, il faut que le génie de l’homme ait été secondé par la coopération du temps; et l’élément qui nous échappe, dans cette prophylaxie complexe, n’est peut-être pas le moins puissant.
Si quelques maladies semblent être rentrées dans des limites plus ou moins restreintes d’extension et d’intensité, il en est d’autres qui n’ont laissé que le souvenir de leur règne. De ce nombre sont, comme j’essaierai de le démontrer plus tard, la peste d’Athènes, la maladie cardiaque de l’antiquité, la peste noire du XIVe siècle. La suette anglaise s’est aussi éteinte depuis trois cents ans, et j’avertis, par anticipation, que la suette que nous observons, n’en est qu’une pâle copie symptomatique, qui cache sous cette menteuse homonymie, une différence radicale de nature.
Entre les maladies disparues et les maladies amendées, il en est d’autres qui ont eu des alternatives de douceur et de malignité, de rémission et de recrudescence, sans qu’on puisse en donner une explication satisfaisante.
Les Grecs et les Romains ont gardé le silence sur les catarrhes épidémiques, et on n’est pas mieux renseigné par les Arabes et les médecins du moyen âge. Il est permis de croire que ces maladies, destinées, par leur nature même, à ne pas se séparer de l’homme, n’avaient pas, jusque-là, dépassé le cercle de la sporadicité, ou tout au moins que leurs expansions épidémiques étaient trop rares, trop resserrées et trop bénignes pour fixer sérieusement l’attention des praticiens et mériter une mention réservée.
A partir du XVe siècle, elles agrandissent tellement leur sphère d’activité qu’on les voit à plusieurs reprises envahir le monde entier, mais avec un caractère de gravité très-variable, suivant les stations qu’elles occupent.
«En 1414, dit Félibien, il régna un vent de bise si contagieux qu’il causa une maladie presque générale qu’on appeloit _coqueluche_, le _tac_ ou le _horion_. C’estoit une espèce de rhume qui causa un tel enrouement, que le Parlement et le Chastelet furent obligez d’interrompre leurs séances. On dormoit peu et l’on souffroit de grandes douleurs à la teste, aux reins et par tout le reste du corps. Mais le mal ne fut mortel que pour les vieilles gens de toute condition[17].»
Ce contraste remarquable entre la généralisation de la maladie et son peu de gravité a été noté aussi par Sauval, qui nous a transmis le même récit. D’après lui «plus de cent mille personnes en furent attaquées, et cependant personne n’en mourut[18].»
Treize ans après (1427) une épidémie catarrhale régna à Strasbourg où elle fut des plus meurtrières. Oséas Schadœus nous apprend que la grande cloche de la cathédrale qui sonnait pour tous les enterrements, se fêla à force d’être mise en branle[19].
M. Bœrsch, qui emprunte ce détail au chroniqueur, explique cette excessive mortalité par l’intensité et la durée des intempéries antécédentes, par le dégagement d’émanations délétères, après une grande inondation; mais surtout par cette circonstance que la maladie se montrait pour la première fois à Strasbourg, ce qui est généralement une cause puissante d’aggravation.
Plusieurs épidémies de même nature ont été observées au XVIe siècle. Si certaines d’entre elles se sont fait remarquer par leur bénignité, il en est une qui fit un grand nombre de victimes. C’est celle dont Mézeray nous a laissé la description sous le nom de _coqueluche_[20].
Les épidémies catarrhales n’ont rien perdu de leur fréquence en venant jusqu’à nous. La grippe (car c’est le nom qui a prévalu) a fait, en peu d’années, plusieurs apparitions. Mais, malgré l’universalité de sa diffusion, elle s’est montrée assez douce pour justifier l’espoir d’une décroissance graduelle[21].
L’influence que la marche du temps exerce sur les maladies est encore attestée de nos jours par les progrès de la _diphthérite_.
Nul doute que les anciens n’en aient connu et mentionné certaines formes; mais elle n’éclatait pas épidémiquement et la rareté de ses cas sporadiques la dissimulait à l’observation.
Au commencement du siècle actuel, cette redoutable maladie fondit tout à coup sur la France, la Hollande, l’Angleterre et une grande partie de l’Europe. On sait qu’en 1807, à l’occasion d’un douloureux événement, Napoléon Ier fit mettre au concours la question du croup: de nombreux et importants travaux répondirent à cet appel et enrichirent cette branche de la littérature médicale assez pauvre à cette époque.
Les épidémies de croup se multiplièrent, et l’enfance fut décimée pendant plusieurs années sur notre continent. Le fléau porta même ses ravages dans des contrées lointaines. Mais le moment vint où il parut perdre ses forces; ses atteintes furent plus rares et moins meurtrières et l’on eût dit qu’il annonçait sa prochaine disparition.
A Montpellier et dans son ressort médical, les praticiens les plus répandus se souvenaient à peine d’avoir vu quelques cas de croup, et chaque nouvelle attaque était une sorte d’événement public qui semait la terreur dans les familles.
Depuis un certain nombre d’années, la diphthérite, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, a pris un nouvel élan, et il a bien fallu se rendre à l’évidence après quelques hésitations intéressées. Le croup est devenu si commun qu’il trahit le règne d’une constitution stationnaire. Ce n’est plus l’enfance qui lui est exclusivement prédestinée; il a franchi la barrière et ne respecte aucun âge. M. de Kergaradec a pu dire que l’angine couenneuse et le croup en particulier «figurent au premier rang dans les rapports annuels présentés à l’Académie de médecine, soit pour le nombre des cas, soit pour la léthalité[22].»
En somme, on peut affirmer que si la diphthérite n’est pas nouvelle, son extension et son développement sont une nouveauté trop certaine. Sa contagion autrefois méconnue ou vaguement indiquée, non sans protestation, a acquis la notoriété d’un fait vulgaire que personne ne conteste. Des catastrophes récentes ne laissent plus de doutes. Le médecin qui affronte tant de dangers dans l’exercice de son art, sait aujourd’hui qu’en traitant les malades atteints de diphthérite, il ne doit négliger aucune des précautions compatibles avec l’accomplissement consciencieux de ses devoirs.
De tout ce qui précède, il faut bien conclure que le cours du temps qui modifie si puissamment la constitution des maladies, doit amener forcément des combinaisons imprévues d’influences morbides, capables d’engendrer des affections insolites comme leurs causes.
On peut, après tout, vérifier ce fait sans se condamner à de longues recherches dans les vieilles archives de la science. Quand on suit pas à pas la marche de la pathologie, on découvre à tout moment des maladies dont la physionomie imprévue déroute la pratique usuelle.
Quel est le médecin qui ne pourrait pas extraire de ses notes des observations analogues à celles que je vais rapporter?
«Il vient d’éclater (1849) dans les montagnes du Guipuscoa, en Espagne, une terrible maladie analogue à l’épidémie observée en Pologne, il y a quelques années, sous le nom de peste noire. Cette maladie, qui paraît plus virulente que la fièvre jaune et la peste, est appelée _Clignotte_ parce que les malades sont emportés dans un clin d’œil[23].
»A l’invasion, se montrent des pustules jaunes, verdâtres, aux jarrets, aux avant-bras, à la nuque. En quelques heures, elles sont devenues autant d’ulcères d’où s’échappent, avec une odeur infecte, des myriades de corpuscules microscopiques animés, qui se répandent comme une lave incandescente sur toute la surface du corps dont ils soulèvent l’épiderme pour s’y loger. Au bout de trois heures d’atroces souffrances, le corps du sujet présente l’aspect d’une immense vessie gonflée de liquide, et la fièvre aidant, le malade ne tarde pas à succomber. Deux heures après, la putréfaction est complète, et l’inhumation doit être hâtée pour que le cadavre ne soit pas dévoré par les masses d’insectes qui le couvrent.
»Dans deux villages de quatre à cinq cents habitants chacun, cent vingt-deux personnes de tout âge et de tout sexe avaient succombé dans les trois jours qui ont suivi l’apparition du fléau.»
Il va sans dire que je laisse au journal dont je l’extrais la responsabilité de ce récit.
Il y a une vingtaine d’années que les médecins qui pratiquent en Écosse, ont observé une maladie nouvelle pour ce pays. Elle se manifeste par une fièvre à exacerbation, de la jaunisse et quelques autres symptômes de la fièvre ardente bilieuse des pays chauds, avec ce caractère particulier que sa faculté contagieuse a été vérifiée. Parmi les suites de cette pyrexie et à des époques plus ou moins distantes du début, figure une ophthalmie inflammatoire qui envahit principalement les parties internes de l’œil et notamment la rétine, ce qui amène nécessairement un grand trouble dans la vue. La douleur que suscite cette localisation portée à un certain degré, suffit pour interdire le sommeil. D’après le professeur Mackenzie, cette maladie aurait aussi envahi l’Irlande et régné à Dublin[24].
Voici une autre observation du même genre: