Part 19
Il sait bien cependant que ce sont précisément les varioles les plus bénignes qui se passent de la suppuration. La varioloïde s’arrête au moment même où l’intensité des symptômes semble annoncer l’imminence de cette période. D’autre part, c’est pendant le cours de la suppuration que les malades succombent le plus souvent. Sydenham est très-explicite sur ce point. Qu’il y ait des tumeurs ou des pustules qui doivent naturellement se terminer par la formation du pus, c’est ce qui est aussi vrai dans nos doctrines actuelles que dans l’humorisme d’Hippocrate. La coction, comme on disait, doit succéder à la crudité, sans quoi le pronostic est funeste. Qu’une variole parvenue normalement à sa période suppurante, s’aggrave quand une complication accidentelle l’arrête dans son cours et provoque la résorption, c’est un fait clinique vulgaire. Mais ce n’est pas là, je le répète, un attribut exclusif de la variole. Remarquez encore qu’on a essayé bien des moyens pour prévenir la suppuration et ses dangereuses péripéties. Sydenham ne fit pas autre chose quand il proscrivit la méthode échauffante qui avait été si funeste.
On trouve, dans un aphorisme d’Hippocrate, l’indication nominale de plusieurs éruptions survenant au printemps, parmi lesquelles il en est qui s’accompagnent de sécrétions purulentes.
«Au printemps les lèpres, les lichens, les dartres farineuses, les exanthèmes ulcéreux en grand nombre et les abcès[288].» _Vere quidem lepræ, impetigines, vitiligines et pustulæ ulcerosæ plurimæ et tubercula._
Les traducteurs français sont loin d’être d’accord sur le sens des termes employés par Hippocrate, sauf sur les mots _pustulæ ulcerosæ_, _pustules ulcéreuses_, _exanthèmes ulcéreux_. Ceux-ci, au dire de Hahn, ne peuvent appartenir qu’à la variole. Mais n’est-il pas une foule d’efflorescences cutanées qui sécrètent un liquide séreux ou purulent, se recouvrent de croûtes, et n’ont rien de commun avec la pustule varioleuse? Le printemps est de nos jours, comme autrefois, la saison d’élection de ces fluxions dermatosiques, qui, sous forme de boutons, de taches, de papules, de vésicules, traduisent certains états morbides, passagers ou diathésiques, complétement étrangers au mode varioleux.
Quand nous voulons aujourd’hui tracer l’histoire des fièvres éruptives, nous réunissons d’abord les traits communs qui les rattachent à la même classe nosologique. Pour les distinguer entre elles, nous mettons en relief, les attributs respectifs qui leur donnent une individualité bien marquée. Hahn procède autrement pour les besoins de sa cause, et il est en cela d’autant moins excusable qu’il est familier avec ces principes. Quelques analogies lui suffisent pour faire rentrer bon gré mal gré dans la variole, les éruptions symptomatiques des maladies les plus disparates. N’est-ce pas le cas de répéter après Montaigne: «Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de _salade_[289].»
Arétée a décrit les derniers moments des malades atteints d’_aphthes pestilentiels_ à l’arrière-gorge, et Hahn prétend que ce tableau ne peut représenter que la fin des varioles.
«Fétidité horrible de l’haleine, intolérable pour le sujet lui-même; pâleur ou lividité de la face; fièvre violente; soif dévorante excitée par l’ardeur interne, mais refus de boissons par crainte d’exaspérer la douleur gutturale et de provoquer le reflux très-pénible des liquides par les fosses nasales; inspirations profondes et expirations courtes; raucité de la voix ou aphonie complète; accroissement de tous ces symptômes jusqu’à la mort qui est soudaine[290].»
J’accorde à Hahn qu’on ne dépeindrait pas autrement la terminaison funeste des varioles confluentes. Mais comment n’a-t-il pas vu que la plupart des phénomènes indiqués par Arétée, tiennent uniquement au siége spécial des ulcères sur l’arrière-gorge, et qu’en conséquence, on doit les observer dans toutes les fièvres graves qui se localisent sur cette région. Quel est le praticien qui n’a pas constaté cet ensemble de symptômes aux approches de la mort, chez les sujets atteints de scarlatine maligne dont l’angine gangréneuse est la complication familière?
Comme il était difficile, après tout, de vérifier l’identité de la variole antique sous ses noms présumés, Hahn s’est avisé d’un expédient qui révèle son embarras. Il soutient donc que l’_anthrax_ des Grecs et le _carbunculus_ des Latins représentent la pustule variolique, toutes les fois qu’on ne peut sous-entendre leur association à la peste. Consultons d’abord sur ce point notre lexicographe classique:
«_Carbunculus_, dit Castelli, _significat tumorem illum igneum et malignum qui dicitur anthrax aut carbo_[291].»
Le savant philologue parle comme tout le monde, et il ne lui est pas venu à l’esprit d’insinuer un rapprochement quelconque avec le bouton varioleux.
Il est certain que lorsque les Grecs et les Latins écrivent les mots _anthrax_ et _carbunculus_, ils désignent, sans équivoque possible, la tumeur à laquelle nous donnons comme eux le nom de charbon. Le nosographe moderne le plus exigeant n’aurait rien à changer aux descriptions qu’ils nous ont laissées[292].
La synonymie gratuitement imputée aux anciens par Hahn est le pivot de son argumentation; mais on peut dire que son plaidoyer ressemble plutôt à une gageure qu’à la défense d’une conviction sérieuse. Il n’est pas aujourd’hui un praticien qui acceptât la discussion dans ces termes. Werlhof prit au sérieux l’œuvre de son compatriote et se conforma aux habitudes de son temps, en lui opposant la dissertation dont j’ai parlé et qu’on peut offrir comme un modèle[293]. Je ne le suivrai pas dans sa longue polémique. Il me suffira pour le moment de prendre note des principaux contrastes qui séparent le bouton varioleux et le charbon.
1º Bien loin d’être imposé à tous les hommes comme l’éruption variolique, l’anthrax est une maladie relativement rare.
2º Une première atteinte n’est point une garantie contre la récidive, et il peut se reproduire plusieurs fois comme symptôme de maladies très-diverses.
3º La marche de l’anthrax diffère essentiellement de celle de la variole. Il n’a pas comme celle-ci, une période d’invasion bien dessinée par ses symptômes et sa durée. Son éruption, qui est le plus souvent soudaine, n’éteint ni ne diminue le mouvement fébrile, mais le rend au contraire plus actif. On ne peut admettre dans l’anthrax une période de suppuration, car par lui-même il ne produit pas de pus, et celui qui s’écoule provient des parties ambiantes auxquelles l’inflammation s’est communiquée. La mortification de la partie où siége l’anthrax, est son caractère pathognomonique et n’appartient point heureusement à la pustulation de la variole commune. Il n’y a point non plus de période de dessiccation sur la fin de l’anthrax. L’eschare en tombant, découvre seulement un ulcère large et profond, lent à guérir, qui n’a pas d’analogue dans la terminaison de la pustule varioleuse.
4º L’anthrax est une maladie de tous les âges. Rien ne démontre que l’enfance y soit plus spécialement sujette.
5º Quand on a eu occasion de comparer la cicatrice de l’ulcère charbonneux et le creux variolique, on ne peut avoir la pensée de les confondre. A défaut d’expérience clinique, la lecture de leur description suffit pour en montrer les différences. J’ajoute que la cicatrice caractéristique de l’ulcération charbonneuse en est la suite constante et inévitable; tandis que le bouton varioleux ne laisse très-souvent aucune trace après lui.
On pourrait encore extraire du rapprochement de la variole et de l’anthrax, bien d’autres traits distinctifs qui séparent profondément ces deux maladies.
Dans le traitement de la variole ordinaire et même confluente, l’œuvre du chirurgien est à peu près nulle, à moins qu’il ne surgisse quelques complications accidentelles ou qu’on n’ait à craindre des suites graves. On sait, au contraire, qu’il est de précepte constant de porter sur la pustule gangréneuse du charbon, dès son apparition, soit le fer rouge fortement appliqué, soit un caustique potentiel très-actif. Cette pratique recommandée par Celse, a été suivie par tous les chirurgiens anciens et modernes. En est-il un seul qui oserait prescrire l’emploi de pareils moyens contre les pustules varioleuses?
Le traitement interne du charbon n’a pas moins d’importance que le traitement local, et ne diffère pas au fond de celui des fièvres ataxiques ou adynamiques.
La variole simple dont aucune complication n’entrave l’évolution régulière, peut être le plus souvent livrée à elle-même ou ne réclame que des médications peu actives.
Si je voulais maintenant résumer en deux mots le parallèle que je viens d’esquisser, je dirais avec Werlhof, que la tumeur charbonneuse et le bouton varioleux diffèrent «par leur nature, leur mode de développement, leur volume, leur siége, leur marche, leur traitement[294].»
Comment croire après cela que les anciens, qui ont si bien étudié l’anthrax, et qu’on suppose de plus avoir connu la pustule varioleuse, n’aient pas été frappés de leurs divergences nosographiques, et qu’ils leur aient affecté la même dénomination sans prendre souci de la confusion qu’ils devaient jeter dans leur pratique et leurs écrits?
Malgré ma répugnance pour les longueurs, je n’en ai pas encore fini avec Hahn.
Aétius a remarqué que le charbon peut envahir les paupières et le globe de l’œil, et amener la cécité par l’évacuation des humeurs.
Comme il n’est pas rare que ce grave désordre soit l’effet de l’implantation des pustules de la variole sur la cornée, Hahn insiste avec intention sur cette analogie.
Cependant, s’il avait été moins absorbé par son idée fixe, il aurait reconnu que ces altérations des yeux, et la perte irrémédiable de la vue qui en est la conséquence, ne sont pas des caractères inhérents aux deux maladies qu’il voudrait confondre. Tout dépend ici du siége que le hasard ou quelque autre circonstance a assigné au bouton. Quand le virus charbonneux des animaux imprègne le globe de l’œil, comme on en cite des exemples, la pustule maligne consécutive prive aussi le malade de la vision. Faudra-t-il en conclure que cette pustule et le bouton varioleux ont de grandes affinités, alors que tout les sépare sous les rapports étiologique, anatomique et nosologique?
Galien parle souvent d’épidémies _charbonneuses_; mais comme il ne mentionne pas la coexistence d’une constitution pestilentielle, Hahn se hâte de prononcer qu’il ne peut être question que d’épidémies de variole. N’a-t-il donc jamais vu, comme nous l’observons nous-mêmes, certaines influences générales, multiplier les maladies gangréneuses dont les localisations s’établissent sur la peau sous forme de charbon, sans que les praticiens aient jamais imaginé de les assimiler aux boutons varioleux?
Dans le second livre des épidémies, Hippocrate décrit la constitution estivale de Cranon, et les charbons (ανθρακες, _carbunculi_) dont il parle, ne peuvent être, d’après Hahn, que les pustules varioleuses.
«A Cranon, des anthrax en été. Pendant les chaleurs, il y eut des pluies abondantes et continues, surtout par le vent du midi. Il se formait dans la peau, des humeurs qui renfermées s’échauffaient et causaient du prurit; puis s’élevaient des phlyctènes semblables à des bulles produites par le feu, et les malades éprouvaient une sensation de brûlure sous la peau[295].»
Quelles que soient les apparences qui rapprochent au premier coup d’œil cette éruption de celle de la variole, il ne peut pas rester la moindre indécision sur la nature de la maladie signalée par Hippocrate, et c’est Galien qui nous la révèle. Dans le commentaire qu’il nous a laissé de ce récit, il nous apprend que Cranon est situé dans un lieu creux et exposé au sud, ce qui explique, dit-il, la fréquence des charbons et des maladies putrides qui affectent les habitants[296]. Est-il un médecin qui ait jamais subordonné les invasions de la variole à de pareilles conditions topographiques? Ces tumeurs causant du prurit, ces phlyctènes semblables aux bulles produites par des brûlures, appartiennent sans contredit aux maladies charbonneuses de tous les temps. «En vérité, dit à ce propos Gruner, il faut avoir des yeux de lynx pour découvrir dans ce passage d’Hippocrate tout ce que Hahn prétend y voir.»
Il est évident que Hahn veut, à tout prix, retrouver la variole dans l’antiquité, et il n’hésite pas à prendre de toutes mains, les documents qu’il croit favorables à sa thèse, tant la prévention trouble les meilleurs esprits!
Rhazès, dont le nom est inséparable de l’histoire de la petite vérole, affirme, dès les premières lignes de son _Traité_, que Galien a nommé cette maladie dans plusieurs endroits de ses écrits, et il reproche aux médecins qui le nient, de ne pas connaître cet auteur, ou de l’avoir lu légèrement[297].
Hahn s’empare de ce témoignage sans prendre la peine d’en vérifier la valeur. Il exprime seulement le regret de n’avoir pu, faute de loisir, rechercher laborieusement (_operosè_) dans l’immense recueil du médecin de Pergame, les textes vaguement signalés par l’auteur arabe.
Mais avec un peu d’attention, il aurait vu que Rhazès lui-même s’était chargé de simplifier sa tâche. Étranger, de son propre aveu, à la langue de Galien, il avait dû se fier à des traductions arabes postérieures au VIe siècle. Or les interprètes, ne se doutant pas que la variole était nouvellement incorporée à la pathologie, avaient cru la reconnaître dans certaines dermatoses signalées par Galien, et en particulier dans cette espèce de bouton du visage, appelé par les Grecs, ιονθος, et par les Latins, _varus_; et ils avaient donné à ces éruptions le nom arabe de _giodari_, ou tout autre nom affecté de leur temps à la variole[298]. Rhazès a donc commis un lourd anachronisme sur la foi de quelques traducteurs ignorants, et Hahn s’en est rendu complice.
Ce n’est pas tout encore. L’écrivain arabe s’étonne que Galien, «d’ordinaire si exact dans la recherche des causes des maladies et de leur meilleur traitement, se soit borné à des indications insignifiantes, à l’égard d’une affection aussi répandue que la variole et aussi digne d’attirer l’attention des médecins[299].»
Cette surprise de Rhazès aurait dû avertir Hahn qu’il fallait s’enquérir avant tout, du degré de confiance que méritaient les interprètes dont il avait accepté la version. Un homme rompu comme lui aux recherches d’érudition, n’est pas excusable d’avoir accepté sans critique, des renseignements provenant d’une source aussi suspecte.
Voici enfin, en faveur de la nouveauté de la variole, un dernier argument qui n’est pas, selon moi, le moins sérieux.
Si cette maladie eût existé du temps des anciens, on ne peut admettre qu’ils n’eussent rien dit des cicatrices si caractérisées qu’elle laisse après elle. Dans une société qui professait le culte de la forme et dressait des autels à la Beauté, l’œuvre dégradante de la variole eût soulevé un concert de malédictions, dont les écrivains de Rome et d’Athènes nous auraient transmis les échos. Les satiriques latins surtout, qui semblaient se complaire dans le tableau des maladies cutanées et des stigmates hideux dont elles marquent leurs victimes, auraient trouvé dans les suites de la variole un sujet toujours renaissant d’épigrammes. Les contemporains des Coclès, des Scævola, des Corvinus, des Cicero, des Nasica, des Lentulus, n’auraient pas épargné les allusions à ces _visages en écumoire_, illustrés par la caricature moderne.
Ce fait est si compromettant pour la thèse de Hahn qu’il a pris le parti de le nier. Il affirme donc que les anciens écrivent souvent ces mots: _cicatrices_, _coutures_ (_cicatrices_, _suturæ_) et qu’il est impossible de n’y pas reconnaître les traces de la variole confluente. Il ne conteste pas qu’ils n’aient signalé d’autres espèces de cicatrices, ne fût-ce que celles qui résultent des brûlures[300]; mais comme ils insistent sur celles qui succèdent au charbon, et que dans leur langage _tumeur charbonneuse_ et _bouton variolique_ sont synonymes, Hahn ne prévoit pas la moindre objection à son commentaire.
Il sait pourtant bien qu’une foule d’éruptions, aiguës ou chroniques, sans rapport avec la variole, laissent sur la région où elles siégent, des marques indélébiles. Les _scrofulides_, en particulier, ont pour caractère la production de cicatrices qui ne manquent jamais, qu’elles aient été précédées ou non d’ulcérations. Leur forme déprimée, leur aspect réticulé, leur adhérence aux tissus sous-jacents, défigurent trop souvent les sujets qui en sont atteints. Ces cicatrices ont certainement leur place parmi celles que les anciens ont signalées, mais leur origine les éloigne radicalement de celles de la petite vérole.
Les dermatologues ont même remarqué que les ulcérations de la _scrofulide pustuleuse du visage_, se terminent par des cicatrices dont la réunion représente une surface, violacée d’abord, qui passe ensuite au blanc, et imite assez bien les cicatrices couturées de certaines varioles confluentes[301]. Supposez que les anciens, qui les connaissaient sans doute, en eussent donné une description fidèle, ne se serait-on pas cru en droit d’affirmer leur origine variolique?
Puisque les anciens ont en effet parlé d’empreintes cutanées tout à fait étrangères à la variole, et qu’ils n’ont jamais indiqué ces creux caractéristiques qu’une assimilation fort juste a comparés aux effets de la grêle, on ne peut non plus rien préjuger du mode de traitement qu’ils ont prescrit pour rétablir l’état normal des tissus.
Leurs écrits abondent en topiques résolutifs, adoucissants, caustiques, produits monstrueux de l’art pharmaceutique de leur temps. Mais rien ne prouve que ces agents soient destinés à réparer les méfaits de la variole; et l’efficacité qu’on leur attribue suffirait, à mon sens, pour démentir cette conjecture. Si l’on avait possédé jadis un spécifique capable de restaurer les visages grêlés ou couturés, nous l’aurions reçu de la tradition, et nous ne déplorerions pas, après tant d’essais infructueux, cette lacune de la matière médicale.
Criton, médecin de Trajan, conseille une série de topiques contre les _rugosités_, les _fissures_, les _cicatrices noires_, et garantit l’infaillible vertu de certaines lotions contre les traces que laisse sur la figure l’espèce de boutons appelés _vari_. Quelques médecins, trompés par la similitude des noms, ont sous-entendu les marques de la variole, et Hahn a adopté cette interprétation avec empressement[302]; mais la question est vidée depuis longtemps. L’éruption dont il s’agit diffère de celle de la petite vérole, par sa forme, sa marche, son origine, et le mode morbide interne qu’elle traduit.
Dioscoride vantait aussi des substances propres à effacer les cicatrices difformes du visage, qu’il a distinguées avec soin de celles qui succèdent aux blessures de guerre; rien ne permet de supposer qu’il ait eu en vue les marques varioleuses.
Pline, son contemporain, insiste sur les mêmes remèdes, et recommande aux femmes l’emploi de la _litharge_ comme le meilleur correctif des empreintes disgracieuses, si préjudiciables à leur beauté. C’est aux femmes exclusivement qu’il donne ce conseil sous le prétexte, fort discutable, que les hommes sont bien plus accommodants sur le chapitre de leurs agréments physiques[303].
Cette remarque n’est pas indifférente, parce qu’elle donne à penser que Pline a entendu désigner uniquement ces éruptions de la peau, passagères ou opiniâtres, qui désespèrent d’autant plus les femmes que leur sexe y est plus sujet (_lentigo_, _ephelis_, _acne miliaris_, _couperose_, _etc._). Ce qui appuie cette conjecture, c’est que Celse fait la même restriction que Pline, à propos du traitement des stigmates de la face. «Comment, dit-il, détourner les femmes de l’importance qu’elles mettent aux soins de leur beauté[304]!» Quel que soit, en réalité, le degré de modestie des hommes, il n’est pas admissible que ceux qui auraient porté les marques de la petite vérole, eussent laissé à la coquetterie féminine l’usufruit exclusif d’un moyen héroïque de restauration. Il ne s’agit donc dans le passage de Pline, que d’une application spéciale de cette cosmétique dont Galien a flétri les abus avec tant d’énergie. Toutes ces drogues, ces onguents, ces huiles, ces poudres, s’attribuaient la vertu de rendre au teint sa fraîcheur, à la peau sa souplesse et son poli. Je n’ai pas à m’enquérir jusqu’à quel point les effets répondaient aux promesses; mais on conviendra que nous sommes bien loin des cicatrices de la petite vérole et de leur panacée.
Avicenne, reproduisant le passage de Dioscoride que j’ai indiqué plus haut, ajoute qu’il recommandait l’_écume d’argent_ (_argenti spuma_) contre certaines ophthalmies et contre les traces de la petite vérole (_vestigia variolarum_)[305].
Pour le coup, Hahn chante victoire, en entendant nommer la variole dès le Ier siècle de notre ère. Comment n’a-t-il pas vu que ces mots _vestigia variolarum_, ont été écrits par Avicenne, qui vivait au Xe siècle, ou pour mieux dire, par son traducteur, et nullement par Dioscoride qui, pour de bons motifs, n’a jamais songé à s’en servir. Que l’anachronisme soit du fait de l’auteur arabe ou de son interprète, Hahn ne mérite pas moins le reproche de s’y être laissé prendre, faute de réflexion.
Les partisans de l’antiquité de la petite vérole ont encore émis bien des allégations arbitraires dont je pourrais leur demander compte. J’ai déjà trop abusé du temps de mon lecteur pour ne pas clore ce débat.
En résumé, si l’on fait abstraction des auteurs qui défendent cette opinion par des vues théoriques plus que suspectes; de ceux qui, au prix d’un cercle vicieux, soutiennent que les anciens ont tout vu et tout su en fait de maladies; de ceux enfin qui repoussent, comme une chimère, les révolutions de la pathologie, dans le cours des âges et, par conséquent, l’accession de maladies nouvelles, on est en droit de certifier que l’immense majorité des suffrages sérieux a sanctionné l’origine récente de la variole.
Ainsi en ont jugé, après mûr examen, quelques médecins dont la science est habituée à respecter les décisions, et qu’on me permettra bien d’appeler en témoignage pour relever mon crédit personnel.
«La petite vérole, dit Martin Lister, est une maladie d’un genre nouveau; et quoique les anciens aient fait mention d’une espèce de pustule qui a paru à quelques écrivains n’être autre chose que celle de la petite vérole, ce qu’ils en ont dit est si concis et si vague, qu’on peut affirmer que la maladie dont ils parlent n’est pas celle de nos jours. Certes, ils auraient été bien négligents, s’ils avaient gardé le silence sur une maladie aussi grave, aussi répandue, aussi fréquente. Ce qui démontre assez la nouveauté de cette affection, c’est qu’elle est complétement inconnue dans certaines parties du monde[306].»
Freind, l’historien de la médecine, n’est pas moins catégorique.
«Depuis Hippocrate jusqu’à nous, dit-il, je ne crois pas qu’il y ait rien d’aussi remarquable que la naissance de cette nouvelle et étonnante maladie[307].»
Quant à ceux qui persistent à soutenir que la petite vérole et quelques autres maladies dont l’origine récente est avérée, étaient connues des anciens, quoiqu’ils n’en aient pas donné de description exacte, Freind renonce à discuter «avec des esprits entêtés qui, pour l’honneur de l’antiquité, voudraient peut-être nous faire accroire que la découverte de la circulation du sang n’appartient pas aux modernes[308].»
Mead, contemporain et ami de Freind, nourri comme lui de la moelle des anciens, tient le même langage.