Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 18

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J’abrége ces considérations générales, et j’aborde l’histoire des fièvres éruptives nouvelles, en commençant par la variole qui a été la première dans la série, et, sans contredit, la plus remarquable.

SECTION I

DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Malgré des recherches très-profondes et très-intéressantes, a dit M. Littré, l’existence de la variole dans l’antiquité est restée un point fort incertain de la pathologie historique[265].»

Cette question est en effet du nombre de celles qui ne sont pas susceptibles d’une démonstration rigoureuse. Mais je déclare qu’après avoir rapproché et interprété, sans parti pris, les nombreux documents recueillis dans mes lectures, l’origine moderne de la variole m’a paru s’en dégager, comme la conclusion de beaucoup la plus probable.

Telle était aussi l’opinion bien arrêtée du savant Gruner qui la défend comme une vérité évidente, sans dissimuler le désaccord qui divise les médecins sur ce point.

Parmi les partisans de l’antiquité, il compte Manard, Fernel, Forestus, Zacutus de Lisbonne, Fracastor, Augénius, Meibomius, Sennert, Wedel, Hahn, Triller, Marc-Antoine Plenciz.

Dans le camp opposé, figurent Rodericus de Fonseca, Jérôme Mercuriali, Lister, Stahl, Mead, Clerc, Freind, Werlhof, Van-Swieten[266].

Il serait difficile de choisir entre des autorités qui se recommandent également au respect de la science; et la critique devrait, avant tout, peser et non compter les suffrages (_non numerandæ sed perpendendæ_). Ce n’est pas sur ce terrain que la question doit être posée, et le jugement à intervenir ne peut être dicté que par l’examen direct des pièces de conviction.

Simplifions tout d’abord le débat, en écartant les témoignages qui prétendent résoudre _a priori_ par des vues théoriques plus ou moins arbitraires, un problème qui est tout entier dans les textes et leur interprétation légitime.

Lazare Rivière, une des gloires de notre école au XVIIe siècle, professe l’antiquité de la variole, qui était, de son temps, un grand sujet de dispute; mais uniquement parce que cette opinion concorde avec l’humorisme qu’il enseignait. Comme, d’après lui, la variole ne peut avoir sa source que dans le _vice du sang de la mère_ (_sanguinis materni impuritatibus_), et que cette cause est inhérente à la nature humaine, il s’ensuit que cette maladie doit avoir existé de tous les temps.

Rivière reconnaît pourtant que les anciens ont _à peine_ fait mention de la variole et de la rougeole. Ces éruptions, dit-il, n’étaient pour eux que des _accidents_ des fièvres synoques ou malignes, remplissant l’office de crises, et ne représentant en conséquence aucune individualité assez tranchée pour constituer une espèce morbide distincte.

L’auteur va plus loin, et affirme que la variole et la rougeole, grâce à la douceur du climat de la Grèce, n’étaient que de simples indispositions, ne réclamant pas même les secours de l’art. Dans la suite des temps, ces maladies se sont aggravées, en étendant leur sphère d’action, parce que les impuretés du sang maternel, n’étant plus neutralisées par la salutaire influence de l’atmosphère, ont contracté une _qualité vénéneuse_ (_accedente venenata qualitate_)[267].

Quelle que puisse être l’excuse atténuante des doctrines en vogue du temps de Rivière, on regrette de lui voir prêter l’appui de son nom à de pareilles fantaisies. On conviendra que si l’antiquité de la variole n’avait pas à son service de meilleurs arguments, elle serait déjà condamnée.

Melchior Sebizius soutient la même opinion, et n’est pas plus heureux, comme on va le voir, dans son exposé de motifs:

«I.--Les anciens ont souvent mentionné la variole sous le nom d’_exanthème_.

»II.--La principale source de la variole est dans la persistance de certaines impuretés dans le sang qui a nourri le fœtus, pendant la vie intra-utérine. L’éruption est destinée à en débarrasser l’économie par l’émonctoire cutané. D’où il suit que les anciens Grecs et Latins qui partagent, avec le reste des humains, les charges primordiales de la génération, ont dû jouir du bénéfice de la dépuration variolique qui les allége.

»III.--L’éruption n’est souvent qu’un accident de la fièvre synoque, et ne traduit pas une espèce morbide particulière, ce qui explique pourquoi les Grecs n’en ont parlé qu’avec une sorte de négligence.

»IV.--La douceur du climat de la Grèce, et l’art, si avancé alors, de régler la diète, avaient rendu cette fièvre éruptive si légère qu’elle n’a pas attiré l’attention sérieuse des médecins contemporains.»

Cette argumentation, qui rappelle en bien des points celle de Rivière et n’en vaut pas mieux pour cela, est un tissu de contradictions et d’hypothèses qui se réfutent elles-mêmes.

Sebizius commence par affirmer que les Grecs ont désigné la variole sous le nom d’_exanthème_. Cette raison les vaudrait toutes; mais c’est précisément ce que l’auteur était tenu de démontrer, et il n’en donne d’autre preuve que sa parole.

S’il était vrai que la variole est une loi naturelle primordialement imposée au genre humain, son existence dans l’antiquité, malgré le silence des textes, serait _à priori_ un fait indiscutable. Pour adopter cette hypothèse, il faudrait faire à l’humorisme de Sebizius des concessions qui dépassent la mesure de ma déférence pour son autorité.

Comment ose-t-il soutenir que la variole n’était, sous le ciel clément de la Grèce, qu’une simple indisposition dédaignée par les médecins, alors qu’elle est si meurtrière dans les conditions climatériques dont on connaît l’analogie avec celles de la région où Hippocrate pratiquait la médecine?

De quel droit enfin Sebizius fait-il peser sur l’infériorité supposée de la diététique moderne, la redoutable aggravation de la variole que nous traitons? Y a-t-il un rapport rationnellement déterminable entre la prétendue cause et le désastreux effet qu’on lui attribue?

L’auteur de ce raisonnement n’en était pas moins un des médecins les plus considérés du XVIIe siècle, un érudit très-estimé de Haller, et remarquable par sa fécondité. Mais la prévention est une mauvaise préparation à la recherche de la vérité. On ne se méfie pas assez de l’entraînement d’une prémisse vicieuse et, comme dit Malebranche, «quand on n’est pas dans la bonne voie, plus on fait de chemin, plus on s’égare.»

Il n’y aurait qu’un moyen de démontrer, sans réplique, l’antiquité de la variole; ce serait d’en vérifier les traces authentiques dans les écrits des classiques anciens. A défaut, on devra bien reconnaître qu’elle n’existait pas de leur temps.

Voilà, en effet, une fièvre éruptive remarquable entre toutes, qui prélève un huitième environ de la mortalité générale; détruit la vue ou l’ouïe; souille le visage d’empreintes difformes et ineffaçables; donne l’élan à une foule de maladies consécutives trop souvent incurables; frappe enfin tout le monde, «sauf, comme disait Lacondamine, ceux qui ne vivent pas assez pour l’attendre.» Et un pareil type morbide aurait échappé à l’observation si pénétrante des anciens[268]!

Si d’autre part, on soutient qu’ils l’ont connu et mentionné, est-il croyable qu’Hippocrate, Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus, Aétius, Alexandre de Tralles et tant d’autres à qui nous devons des descriptions nosographiques aussi claires que précises, se seraient contentés de quelques indications si vagues et si ambiguës que la postérité n’aurait pu s’y reconnaître?

Remarquez de plus que les maladies populaires qui ont accompli leur œuvre sous les yeux des anciens, vivent encore dans les souvenirs historiques qu’ils nous ont laissés. Si l’on y cherche vainement la variole, et ses épidémies si fréquentes et si cruelles, il n’y a pas, ce me semble, deux manières d’expliquer cette omission.

On essaie de se rejeter sur la concision habituelle d’Hippocrate qui s’attacherait surtout aux vues d’ensemble, aux principes généraux, et négligerait trop souvent les détails de l’observation.

Je n’examine pas la portée du reproche adressé au peintre des _Constitutions épidémiques_; mais on m’accordera, je pense, que deux lignes dans le style des aphorismes, la simple mention de la dépression centrale du bouton varioleux, auraient suffi pour dissiper toute incertitude. Galien, plus prolixe que son maître, aurait complété le signalement. S’il a imité son silence sur un fait d’aussi haute importance, on peut être sûr qu’il n’avait rien à en dire.

Les partisans de l’antiquité de la variole ont parfaitement compris la force de l’objection et ils s’en sont débarrassés, d’un tour de main, en affirmant que les textes démonstratifs fourmillent dans les écrits des anciens, et que ceux qui le nient n’ont pas su les trouver.

En 1733, Godefroy Hahn de Breslau publia une dissertation où sont groupés les témoignages qui prouvent, selon lui, pour la première fois, que les Grecs connaissaient la variole et la désignaient sous le nom d’_anthrax_[269].

Gottlieb Werlhof répondit à cet écrit en praticien consommé, également versé dans les études philologiques. Après avoir loyalement rendu hommage au talent et à la sincérité de son adversaire, il n’eut pas de peine à démolir, pièce à pièce, son ingénieux édifice, en démontrant sans réplique, que cette opinion toute personnelle sur l’identité du bouton variolique et du charbon, ne résiste pas aux démentis d’une vérification impartiale[270].

Hahn ne se tint pas pour battu, et riposta l’année suivante, par un autre travail où il prétend établir les caractères distinctifs du _charbon pestilentiel_ et du _charbon varioleux_[271]. Mais le coup était porté, et l’assentiment presque unanime du corps médical resta acquis à Werlhof. Comme tant d’avocats, dont l’habileté n’est pas douteuse, Hahn avait compromis, par excès de zèle, la cause dont il rêvait le succès.

Suivons-le un moment sur le terrain où il s’est placé, pour apprécier sa méthode et ses preuves. Le ton tranchant de ses formules pourrait donner le change, si l’on ne pesait pas avec attention la valeur de ses arguments. Comme la thèse qu’il soutient n’a pas, que je sache, de champion plus autorisé, il me suffirait d’avoir raison contre lui. Il n’hésite pas à reconnaître que les médecins de son temps les plus instruits croyaient à la nouveauté de la variole, dont ils fixaient l’avénement à l’époque de la domination des mahométans en Asie. C’est, dit-il, qu’ils ignoraient ou comprenaient mal les textes anciens qui désignent clairement cette maladie. Comment l’érudition de Hahn justifie-t-elle ces graves reproches, et quelle confiance méritent les interprétations qu’il propose? C’est ce qu’il s’agit d’examiner.

Nul doute que l’antiquité médicale n’ait nommé et décrit bien des éruptions fébriles, que nous classerions aujourd’hui parmi les fièvres exanthématiques. Je n’en voudrais d’autre preuve que le passage suivant d’Hérodote, qui nous a été conservé par Aétius[272]:

«Chez les fébricitants, vers la fin de la maladie, on voit très-souvent survenir des éruptions autour des lèvres et des narines. Mais au début des fièvres graves qui dépendent d’une profonde dépravation des humeurs, le corps entier ou les membres se couvrent de _petites taches semblables aux morsures des cousins_. Dans les fièvres malignes et pestilentielles, ces éruptions s’ulcèrent souvent et prennent l’aspect de _charbons_ (ανθρακωδη). Toutes ces éruptions attestent la surabondance des humeurs viciées qui corrodent l’économie. Les plus mauvaises de toutes sont celles qui s’établissent au visage. Celles qui sont abondantes, étendues, persistantes ou provoquant un sentiment de brûlure, sont pires que celles qui sont moins nombreuses, moins étendues, promptes à disparaître ou accompagnées d’une simple démangeaison. Celles qui se montrent pendant la constipation ou conjointement avec des évacuations modérées sont salutaires. Celles qui s’accompagnent de diarrhée ou de vomissements pénibles sont fâcheuses. Quand leur apparition resserre le ventre, cela est d’un bon augure. Dans les fièvres malignes, où les éruptions se rapprochent du charbon, nous prescrivons dès le début la saignée, sans interdire les aliments, parce que l’abstinence augmente la putridité et épuise les forces qu’il importe de ménager dans toutes les fièvres et principalement dans celles qui sont pestilentielles... Nous adoucissons par des lotions chaudes les éruptions du visage. Quant à celles du reste du corps, nous y appliquons des éponges imbibées d’eau chaude, surtout quand le malade accuse de la démangeaison[273].»

On ne peut évidemment rapporter qu’au groupe des exanthèmes, ces _taches_ rappelant les piqûres des cousins; cette éruption devenant ulcéreuse et prenant parfois l’aspect de _charbons_, dans les fièvres malignes et pestilentielles; ces _efflorescences_ d’autant plus fâcheuses quand elles siégent à la face, qu’elles sont plus abondantes ou plus volumineuses. On s’explique donc que certains auteurs aient cru retrouver ici la petite vérole. L’éruption d’apparence charbonneuse semble appartenir à la variole confluente et maligne dont les croûtes prennent une couleur noire.

J’accorde volontiers que ces traits conviennent assez bien à la variole. «Mais, comme l’a dit M. Littré, il est certain aussi que ce tableau n’est pas assez caractéristique pour fixer la conviction, surtout quand il s’agit d’une maladie ayant, comme la variole, un type très-déterminé[274].»

L’opinion assez plausible que pourrait suggérer un premier aperçu est bien ébranlée par les réflexions subséquentes. La nature maligne et pestilentielle, assignée par Hérodote aux fièvres dont l’éruption abondante et étendue prend la teinte noire, donne plutôt à penser qu’il ne s’agit que des complications gangréneuses, si communes dans ce genre de maladies, provoquées par l’exhaustion des forces et l’état putride qui en est l’effet ordinaire[275]. Dans tous les cas, la seule conclusion certaine qu’on puisse tirer de ce passage, c’est que les anciens connaissaient des fièvres éruptives, ou tout au moins des éruptions accompagnées d’état fébrile, et qu’ils les observaient même sous forme épidémique. Dans cette catégorie se rangent certaines fièvres qualifiées par la forme de l’éruption concomitante: _Febris puncticularis_,--_Febris peticularis_,--_Febris miliaris sive purpurata_,--_Febris urticata_, etc. Les anciens ont signalé aussi une foule d’efflorescences, ou, comme ils disaient, de _vices de la peau_, (_vitia cutis_) _eczema_, _epinyctides_, _papulæ_, _pustulæ_, _vitiligo_, _alphus_, _leuce_, _psora seu scabies_, _lichenes_, _lepra Græcorum_, etc. Il est à regretter que la multiplicité des noms portés par la même maladie soit, pour les médecins, un grand sujet d’embarras, et qu’elle obscurcisse le sens de certains textes originaux.

Mais on dirait que les défenseurs de l’antiquité de la variole ont eu leurs raisons pour se contenter d’approximations. Ils ont trouvé commode de s’épargner de longues et minutieuses confrontations de symptômes, et n’hésitent pas à interpréter en leur faveur les plus simples apparences. «Ne voyant jamais une description précise de la variole, ils la trouvent partout, parce qu’elle n’y est point[276].»

Ainsi, par exemple, si Oribase mentionne _certaines pustules qui naissent sur la peau des enfants_[277], ils reconnaissent la variole, sans considérer que l’auteur ne dit rien de la fièvre, ce qui prouve qu’il n’a entendu parler que de ces éruptions régulières ou anomales qui tiennent une si grande place dans la pathologie du jeune âge.

La détermination de la véritable _nature_ d’une éruption n’est pas un problème aussi simple qu’on paraît le supposer; et j’en fais dès à présent la remarque, parce qu’elle se rattache à un principe fondamental qu’on ne saurait trop rappeler.

On croit généralement avoir établi le diagnostic d’un exanthème quand on en connaît les formes extérieures; cette opinion est grosse d’erreurs pratiques.

Aujourd’hui même où la dermatologie clinique a conquis, après bien des vicissitudes, une précision qu’elle ne pouvait se promettre chez les anciens, on s’exposerait à des méprises impardonnables, si l’on préjugeait exclusivement, d’après les caractères apparents des éruptions, la nature du mode morbide qu’elles traduisent. Les praticiens connaissent bien ces pustules _varioliformes_, qui cachent les affections les plus disparates sous les dehors de la variole. Mais puisque l’observation moderne est tenue, en pareil cas, à de grandes réserves, comment espérer démêler la variole dans les esquisses vaguement tracées par les anciens?

Comme exemple des bévues auxquelles peut conduire l’ignorance ou l’oubli de ces principes, je rappellerai un fait qui remonte seulement à quelques années.

Les praticiens ont remarqué que parmi les pustules provoquées par les applications topiques de la pommade stibiée d’Autenrieth, il en est qui présentent une ressemblance frappante avec celles de la vaccine. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on se crût sur la voie de la découverte d’un succédané du vaccin. On s’empressa d’inoculer le liquide renfermé dans ces boutons. Ai-je besoin d’ajouter que cette étrange expérience ne donna que des résultats insignifiants? On ne s’y serait pas exposé si l’on avait pris la peine de réfléchir que l’humeur vaccinale ne tient sa spécificité virulente que du mode morbide interne qui l’élabore, et non de la forme et de la texture anatomique du réservoir qui la contient.

Demandons, avant d’aller plus loin, quelques renseignements à Celse dont le langage précise clairement le sens de certains mots qui désignaient, de son temps, les éruptions les plus répandues dans la pratique. Outre que nous serons en garde contre des confusions trop légèrement accueillies, nous aurons de plus la preuve que le médecin romain n’a pas connu la variole, puisqu’on cherche en vain, parmi les indications techniques qu’il donne, celles qui pourraient se rapporter à l’éruption de cette fièvre.

Nous apprenons tout d’abord que le mot pustule (_pustula_), qui semblait impliquer, sur la foi de l’étymologie, un dépôt de pus, était un terme générique représentant les diverses espèces de boutons qui peuvent éclore sur la peau. Celse note avec soin les caractères qui distinguent les pustules suppurantes de celles qui ne suppurent pas.

Plusieurs espèces de pustules se montrent principalement au printemps. Il en est qui recouvrent tout le corps ou une région limitée, et donnent à la peau une sorte de rugosité. Elles rappellent les _piqûres des orties_ ou les _miliaires provoquées par la sueur_. Ce sont les _exanthèmes_ des Grecs. Tantôt leur couleur est rouge, tantôt elle ne diffère pas de celle de la peau[278].

Je n’ai pas à m’enquérir, en ce moment, de la véritable nature de ces pustules; mais on m’accordera bien que si Celse avait voulu sous-entendre la pustulation variolique, il ne l’aurait pas assimilée aux piqûres d’orties ou aux miliaires sudorales.

Les anciens ont beaucoup parlé d’une éruption qu’ils ont appelée _épinyctide_, et qu’on n’a pas manqué aussi de rapporter à la variole.

Elle est formée, dit Celse, par des pustules de mauvais caractère, noirâtres ou blanches, qui se montrent principalement la nuit, d’où leur est venu le nom qu’elles portent[279].

Il n’est pas possible de préciser l’espèce d’exanthème ainsi désigné, et il est certain que cette description ne s’adapte nullement aux éruptions de même nom, observées par les modernes. Il n’est pas moins évident que la variole n’offre pas ces caractères[280].

L’auteur latin signale aussi des phlyctènes (φλυκταιναι) livides, pâles, noires ou de toute autre couleur anormale, mettant à nu par leur rupture une espèce d’ulcération.

On retrouve bien dans cette éruption quelques traits de la _variole noire_; mais on ne peut pousser plus loin l’assimilation, puisque Celse lui assigne pour cause l’_action du feu_, du _froid_ ou de _certains topiques_[281].

Les anciens donnaient le nom de _phlyzacie_ (φλυζακιον) à certaines pustules assez dures, blanchâtres et pointues dont la pression donne issue à un liquide. Elles dégénèrent parfois en ulcères secs ou humides qui tantôt s’accompagnent seulement de prurit, tantôt sont douloureux avec tous les signes de l’inflammation. Dans ces cas, il en sort du pus, de la sanie ou un mélange de ces deux liquides. C’est surtout chez les enfants qu’on les observe, et leur siége ordinaire est aux extrémités[282]. Ce dernier trait suffirait pour écarter tout soupçon de variole.

Celse a décrit encore, sous le nom de _phyma_, une élevure _plus grosse que le furoncle_, laissant écouler du pus, et attaquant plus particulièrement les enfants[283].

Les interprètes latins, et Celse lui-même, ont souvent rendu _phymata_ par _tubercula_, c’est-à-dire _petites tumeurs_, que les Français ont traduit littéralement par _tubercules_, ce qui ne s’accorde nullement avec l’idée nouvelle attachée à ce mot. La description de Celse paraît s’adapter à une espèce bien définie de _bouton_, en dépit de l’étymologie qui désigne une éruption extérieure quelconque[284].

Il faut être très-porté à se faire illusion pour retrouver la variole dans les éruptions que je viens de passer en revue. Nul doute que les fièvres exanthématiques ne se touchent par quelques éléments communs qui justifient leur rapprochement dans un des groupes les plus naturels de la nosologie; mais ces similitudes n’excluent pas leurs différences radicales.

La question n’est donc pas de savoir si les anciens ont vu des éruptions comparables, par quelques côtés, à la variole. Je suis même prêt à admettre qu’ils ont connu des espèces morbides de cet ordre, aujourd’hui perdues. Mais ont-ils observé l’entité varioleuse, sa marche, ses périodes, en un mot, ce cortége de symptômes originaux qui lui donnent une physionomie si tranchée? «Il y a bien, disait Gui Patin, chez iceux (les anciens), quelques pustules, quelques taches; mais il n’y a, en aucun endroit, _talis congeries symptomatum qualis est in nostris variolis_[285].»

Hahn l’a si bien compris qu’il s’évertue à composer l’image complète de la variole, en réunissant quelques traits épars empruntés à diverses fièvres éruptives de l’antiquité: synthèse arbitraire qui ne saurait remplacer le modèle.

Toutes les fois qu’il lit, dans l’œuvre d’Hippocrate, le récit de maladies succédant à de longues pluies, s’accompagnant de pustules ulcérées, de boutons recouvrant la peau, surtout chez les enfants et les adolescents, de pustules larges et autres efflorescences pareilles, il ne peut, dit-il, se défendre de songer à la variole, à la scarlatine, à la rougeole[286]. Même soupçon quand il voit Hippocrate signaler le danger des déjections bilieuses pendant le cours de ces éruptions, et opposer les suites funestes de leur rétrocession ou de leur avortement, aux effets salutaires de leur évolution régulière et de leur maturation progressive.

Hahn serait dans son droit si ces observations s’appliquaient exclusivement aux trois fièvres éruptives qu’il désigne; mais il sait bien que toutes les éruptions aiguës ou chroniques, n’importe leur nature, s’aggravent par leur refoulement ou leur développement incomplet. La peau est devenue l’aboutissant d’une fluxion qui ne peut, dans aucun cas, être entravée ou comprimée sans exposer sérieusement les jours du malade, par le transport à l’intérieur des actes morbides délogés de leur siége primitif. De là, le précepte absolu de respecter ces localisations cutanées, ou de n’agir qu’avec prudence et graduellement, dans le traitement qu’on leur oppose.

Hippocrate décrit des pustulations générales qui apparaissent dans le cours des fièvres continues et qui se terminent par la mort, si elles n’aboutissent pas à la suppuration. «_Quibus per febres assiduas pustulæ toto corpore enascuntur, lethale est, nisi quid purulentum abscedat_[287].» «Comment, s’écrie Hahn, ne pas reconnaître la variole!»