Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 17

Chapter 173,542 wordsPublic domain

Les motifs que M. Clot-Bey allègue pour confondre la peste antique et la peste moderne, sont précisément ceux qu’on peut faire valoir pour les séparer. Les différences capitales qu’il reconnaît dans leur symptomatologie comparée, démontrent péremptoirement qu’elles ne sont pas la même espèce morbide. Pour que M. Clot-Bey pût compter sur le succès d’un raisonnement qui ébranle à son insu, son sentiment personnel, il aurait dû prouver d’abord que la pathologie humaine est, de tout temps immuable; qu’il n’y a ni maladies éteintes, ni maladies nouvelles. A défaut, puisque d’après son propre aveu, «il est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie d’Athènes,» la logique prescrivait de déclarer qu’elle a disparu et qu’elle ne peut plus figurer sous le nom de _peste_ dans la nosologie moderne. M. Clot n’ignore pas que les anciens représentaient ainsi vaguement toute épidémie meurtrière, sans distinction de nature. J’ai proposé un nom qui m’a paru autant que tout autre, convenir à la maladie antique en indiquant qu’elle n’est plus de notre temps. Le mot _peste_ doit désormais s’appliquer exclusivement à la maladie du VIe siècle, qu’une synonymie usitée, mais vicieuse, appelle aussi _typhus d’Orient_. Je n’hésite pas, malgré les apparences contraires, à compter M. Clot-Bey parmi les autorités dont l’assentiment justifie le mieux cette détermination.

Je suis surpris que Procope n’ait pas songé à ce parallèle, et peut-être en a-t-il été détourné précisément par les divergences symptomatiques qu’il a constatées. Evagre s’en est préoccupé, et sa conclusion est très-explicite quoiqu’il ne l’ait pas motivée: «Cette maladie a, dit-il, quelques traits de ressemblance avec celle qui a été décrite par Thucydide; mais elle en diffère beaucoup, en bien des points[252].»

Ranchin, chancelier de l’Université de médecine de Montpellier, a observé la peste qui désola cette ville en 1629 et 1630. Il en a tracé l’histoire et personne plus que lui n’était au courant de ce qui avait été écrit sur cette maladie. Après avoir littéralement reproduit le récit de Thucydide, «voilà, dit-il, une description de la peste bien extravagante (extraordinaire), et qui ne s’accorde pas avec les signes de la nostre[253].»

Fodéré n’est pas contraire à cette opinion, quoiqu’il soit moins affirmatif: «La peste d’Athènes décrite par Thucydide, ainsi que celle qui dévasta l’Europe et l’Asie sous Marc-Aurèle _où l’on n’a observé ni bubons ni charbons_, mais bien la gangrène des extrémités... pourraient bien n’avoir pas été la véritable peste[254].» Et ailleurs: On n’est pas bien sûr que l’épidémie d’Athènes, à laquelle Périclès a succombé, ait été véritablement la peste, quoique cela soit vraisemblable[255].»

On peut regretter qu’un épidémiste aussi exercé que Fodéré n’ait pas jugé à propos d’éclairer ses doutes par un examen plus approfondi; mais il faut au moins prendre acte de son indécision.

M. Littré déclare catégoriquement que «la peste d’Athènes est une affection tout à fait différente de la peste d’Orient[256].»

Nous avons vu précédemment que M. Daremberg ne reconnaît pas la peste bubonique dans celle qui a été décrite par Thucydide.

Pariset, de son côté, pose «_comme une vérité capitale_ que la peste d’Athènes n’a point été la peste d’Orient[257].» «Assimiler l’une à l’autre, dit-il encore, serait tomber dans une étrange confusion[258].»

Il m’eût été facile de multiplier les témoignages en faveur de la distinction que je veux établir; mais j’ai pensé qu’il valait mieux mettre en regard, dans un tableau synoptique, les principaux caractères des deux maladies. Mon lecteur saisira ainsi d’un coup d’œil l’ensemble des contrastes qui interdisent de les confondre.

MALADIE D’ATHÈNES

(Ve siècle avant J.-C.)

1º Chaleur excessive à la tête, rougeur sanglante des yeux, de la langue et de l’arrière-gorge.

2º Éternuments répétés, voix rauque, toux violente.

3º Vomissements abondants et douloureux de matières bilieuses.

4º Coloration rouge ou livide de la peau.

5º Éruption générale de petites pustules ulcérées.

6º Gangrènes des extrémités, des organes génitaux, des globes oculaires.

7º Insomnie opiniâtre, agitation incessante.

8º Mort le 7e ou le 9e jour.

9º Dans la convalescence, perte de la mémoire.

MALADIE DE CONSTANTINOPLE

(VIe siècle après J.-C.)

1º Hallucinations effrayantes ou invasion subite d’une fièvre légère.

2º Nul indice local d’irritation inflammatoire.

3º Pas d’évacuations.

4º Coloration normale de la peau.

5º Éruption de taches noires, de bubons inguinaux, axillaires, etc.

6º Eschares charbonneuses de la peau.

7º Assoupissement continu ou délire furieux.

8º Mort soudaine ou du 2e au 3e jour.

9º Dans la convalescence, bégaiement ou articulation confuse de la parole[259].

Il me semble qu’après un pareil rapprochement, il ne peut rester la moindre équivoque sur la séparation radicale des deux espèces morbides. Le parallèle pourrait même être résumé en deux mots. La maladie d’Athènes n’était pas la _peste bubonique_, par la raison péremptoire qu’elle n’avait pas de _bubons_. A la rigueur, ce trait de dissemblance pourrait tenir lieu de tous les autres.

Cette conclusion, également conforme à la lettre et à l’esprit du récit de Thucydide, a cependant trouvé des contradicteurs, parmi lesquels je distingue M. Frédéric Osann, auteur d’une dissertation latine sur la peste de Libye, d’après le texte de Rufus, conservé par Oribase[260].

Dans cet écrit, M. Osann se demande si toutes les pestes originaires d’Afrique ont même forme et même nature, ce qui autoriserait à les confondre; et comme il opte, sans balancer, pour l’affirmative, il prétend que le mot αιδοια, que tous les interprètes de Thucydide ont traduit par _organes génitaux_, ne s’est appliqué, dans sa pensée, qu’aux parties molles voisines, c’est-à-dire à la _région inguinale_ qui aurait été le siége d’une tumeur[261]. D’où il s’empresse de déduire qu’il n’existe pas de peste sans bubons, et que la maladie de l’Attique, qu’une fausse interprétation avait dépossédée de ce caractère essentiel, ne différait pas, sous ce rapport, de la peste de Libye décrite par Rufus, et de celle du VIe siècle qui n’en est qu’une réapparition.

Le ton d’assurance avec lequel M. Osann prétend rectifier, sur ce point, l’opinion générale, me surprend d’autant plus qu’il ne dissimule pas son incompétence médicale, et avoue qu’il est tenu à de grandes réserves en traitant une question qui l’éloigne de ses études philologiques habituelles.

Il ne peut cependant s’empêcher de convenir que Thucydide n’a pas spécifié les bubons inguinaux en termes assez explicites pour prévenir toute ambiguïté. Mais, dit-il, on ne peut exiger d’un simple historien la précision technique qu’on devrait attendre d’un homme de l’art[262].

Est-il croyable que l’exactitude descriptive de Thucydide eût été en défaut sur un fait aussi saillant? Le mot _bubon_ (βουβων) était très-usité dans la langue grecque, et il était le seul qui représentât nettement ce genre de tumeur. On peut être certain que si Thucydide en a employé un autre, c’est qu’il voulait exprimer autre chose; et la gangrène des organes génitaux qu’il désigne à ne pas s’y méprendre, n’a rien de commun avec la tuméfaction des ganglions de l’aine. Ne dit-il pas d’ailleurs que les parties sur lesquelles «s’était porté le mal» se détachaient au grand avantage des patients? Est-ce ainsi, je le demande, qu’il aurait parlé des bubons inguinaux? Et comment cette remarque a-t-elle échappé à M. Osann?

J’ai une dernière réflexion à faire avant de passer à un autre sujet.

La résistance trop avérée des grands fléaux populaires à tous les efforts de l’art, nous prive d’un moyen précieux de délimitation nosologique. Le traitement est, en effet, le meilleur criterium de la nature des maladies, et rien n’est plus vrai que l’aphorisme d’Hippocrate: _Naturam morborum curationes ostendunt_, pourvu qu’on n’en exagère pas le sens pratique. Si la peste ancienne et la peste moderne avaient cédé au même spécifique, il n’y aurait plus eu de doute sur leur identité affective. Si, au contraire, chacune d’elles avait eu son remède exclusif, on en aurait déduit, avec assurance, qu’elles représentaient deux entités morbides foncièrement distinctes.

Mais nous savons ce qu’il faut penser des spécifiques, acclamés par la crédulité publique ou prônés par le charlatanisme, en temps d’épidémie. Ni l’antidote fantastique vanté par Actuarius contre la peste d’Athènes, ni le bol d’Arménie prescrit par Galien contre la peste Antonine, ni l’éternelle thériaque, toujours opposée à la vraie peste, à titre d’Alexipharmaque éprouvé, n’ont obtenu la sanction d’une pratique sérieuse. Les médecins d’Athènes, comme ceux de Rome, comme ceux de Constantinople, n’ont eu que la ressource tristement impuissante de la cure symptomatique qui n’attaque que les dehors de la maladie, sans atteindre sa source. Le contrôle de la thérapeutique nous manque donc complétement. Mais, dans l’espèce, ce surcroît de démonstration n’était pas indispensable, puisque la caractéristique individuelle des deux maladies ressort nettement du contraste de leurs symptômes.

NOTES:

[194] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste et les moyens de la détruire_. Paris, 1837.

[195] Rufus vivait sous le règne de Trajan au IIe siècle de notre ère.

[196] _Classicorum autorum è vaticanis codicibus editorum_, t. IV, p. 11, Curante A. Maio, in-8º. Rome, 1831.

[197] A la rigueur même, d’après le texte ancien, les bubons observés en Égypte, auraient pu appartenir aux manifestations de certaines pyrexies malignes ou même de maladies sans fièvre qui ne peuvent, en conséquence, être identifiées à la peste. C’est même l’interprétation à laquelle je me serais arrêté, si Rufus n’avait pas conjointement emprunté à Dioscoride le souvenir de l’_épidémie pestilentielle_ de la Lybie.

[198] Prus, _Rapport sur la peste. Discussion..._, p. 900-902. Paris, 1846.

[199] Pariset, _ouv. cit._, p. 92.

[200] Thomæ Sydenham, _Opera_, t. I, p. 64. Genevæ, 1769.

[201] Voy. sur les événements de Saint-Nazaire, le remarquable livre de M. le professeur Bertulus: _Marseille et son intendance sanitaire_, 3e part., p. 307. Paris, 1864.--Et Mélier, _Relation de la fièvre jaune survenue à Saint-Nazaire en 1861_. Paris, 1863, in-4, avec 3 cartes.

[202] Agathiæ, _De Imperio et rebus gestis Justiniani imperatoris_, _lib._ V, p. 148. Lugduni Batavorum, MDXCIIII.

[203] Justinien monta sur le trône en 527, et la peste parut pour la première fois en 542.

[204] _Maxima bibliotheca veterum patrum_, t. XI, p. 1002.--Evagrii, _Hist. Ecclesiasticæ_, _lib._ IV, cap. XXVIII: _De pestilente morbo_. Lugduni, MDCLXXVII.

[205] Procopii Cæsariensis, _Historiarum sui temporis libri VIII_, interprete Claudio Maltreto, t. I, cap. XXII et XXIII, p. 141 et seq.: _Pestilentia gravissima_, 1662.

[206] Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste_, p. 82.

[207] Agathiæ historici, _loc. cit._, _lib._ V, p. 148.

[208] Clot-Bey, _De la peste observée en Égypte_, p. 16.

[209] Lancisi, _De subitaneis mortibus illarumque causis_.

[210] Bruhier, _Dissertation sur l’incertitude des signes de la mort_, MDCCXLV, 2e part., p. 416, § V. _Fausses apparences de mort dans la peste._

[211] Diemerbroeck, _op. cit._, _historia_ LXXXV.

[212] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. VI.

[213] Desgenettes, _Hist. méd. de l’armée d’Orient_, 1802, p. 58.

[214] Evagrii, _Histor. eccles. Maxima biblioth. veterum Patrum_, t. XI, p. 1002.

[215] Ni Procope ni Evagre, n’ont indiqué, en moyenne, le nombre des charbons qui apparaissaient sur la peau. On sait que ce nombre est très-variable; on en a compté de 10 à 12 dans l’épidémie du Caire en 1834-35. Un seul malade en a eu 30 à la cuisse et à la jambe droite, avec cette particularité inattendue qu’ils ont tous été bénins. (Clot-Bey, _De la peste_, p. 34.)

[216] Diemerbroeck, _op. cit._, lib. I, cap. XV.

[217] Thomæ Sydenham, _Opera medica_, t. I, sect. II, cap. I, p. 65. Genevæ, MDCCLXIX.

[218] Hodges, _Pestis nuperæ apud populum Londinensem grassantis narratio historica_. Lond., 1672, p. 57.

[219] Diemerbroeck, _Op. cit._, lib. I, cap. IV.

[220] Samoïlowitz, _Mémoire sur la peste qui, en 1771, ravagea l’empire de Russie, surtout Moscou, etc._, p. 135. Paris, MDCCLXXXIII.

[221] Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 72.

[222] Evagrii, _loc. cit._

[223] Fréd. Bérard, _Disc. sur le génie de la méd._, p. 24.

[224] «_Evenit etiam interdum ut qui semel atque iterum hoc morbo correpti evasissent, rursus eodem oppressi interirent._» (Evagrii, _op._, _loco cit._).

[225] Samoïlowitz, _Mémoire sur l’inoculation de la peste_, Strasbourg, 1782, p. 12.--Samoïlowitz proposait l’inoculation de la peste, sur ce motif qu’on ne l’avait pas deux fois pendant le cours de la même épidémie. Le hasard, qui joue souvent le rôle de mystificateur, le choisit pour donner un démenti personnel à sa théorie.

[226] Pariset, _Discuss. cit. sur la peste_, p. 960.

[227] Desgenettes, _Hist. méd._, p. 88.

[228] Sénac, _Traité des causes, des accidents et de la cure de la peste_. Paris, 1744.

[229] Diemerbroeck, _Opera omnia_, lib. I, cap. IV, annotat. VI.

[230] Si on se décide pour une incubation prolongée, ce qui me paraît assez probable, ce fait viendrait grossir la liste de ceux qu’on peut opposer à la prétention de réduire systématiquement à une huitaine de jours, la durée de cette première période de la peste.

[231] _Loco cit._, lib. I, cap. VII.--La peste décrite par Diemerbroeck dura de 1635 à 1637. Elle dévasta la Belgique, une partie de l’Allemagne, et principalement la province de Gueldre. A Nimègue, elle fut terrible, n’épargnant pas une famille, dépeuplant des maisons, déjouant tous les efforts de la médecine. C’est dans cette station que Diemerbroeck recueillit les matériaux de ce traité magistral qu’on ne saurait trop consulter. Il l’a enrichi de 120 observations qui forment un répertoire clinique dont il serait difficile de trouver le pendant, parmi les travaux consacrés à la peste épidémique.

[232] Chicoyneau, _Traité des causes, des accidents de la peste_, etc., imprimé par ordre du Roy. Paris, MDCCXLIV, p. 244. (Sans nom d’auteur.)

[233] Gregorii Turonensis _Opera omnia_, lib. IV, cap. V. 1699.

[234] Gregorii, _ibid._, lib. VI, cap. XIV.

[235] Gregorii, _ibid._, lib. IV, cap. XXXI.

[236] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. XXIII.

[237] Gregorii, _ibid._, lib. X, cap. I.

[238] Je ne puis m’empêcher ici d’opposer à la prudence de l’évêque du VIe siècle, l’héroïsme de Belzunce, qui donna, pendant la peste de 1720, un des plus beaux exemples d’abnégation chrétienne dont les annales des calamités publiques aient gardé le souvenir. Courant de maison en maison à travers les cadavres qui jonchaient les rues, c’est surtout aux pauvres qu’il prodiguait ses secours, et ses consolations. (Voir le _Journal abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille, depuis qu’elle est affligée de la contagion, par le sieur Pichatty de Croissainte, procureur du roi de la police_.)

[239] Gregorii Turonensis, lib. IX, cap. XXII.

[240] Ch. Bœrsch, _Essai sur la mortalité à Strasbourg_, p. 79.

[241] Nous verrons plus tard que bien des sujets frappés par la _suette anglaise_ étaient également tourmentés par des _bâillements_ et des _éternuments_ répétés.

[242] La peste de Marseille fut importée à Toulon, et d’après les relevés du Dr Bertrand, témoin aussi véridique que compétent, le nombre total des décès, dans les deux villes, s’éleva au chiffre véritablement effrayant de 87,659.

[243] D’après la statistique officielle, présentée au sénat et au conseil de santé, cette épidémie enleva à Moscou 80,000 hommes. (Mertens, _De febribus putridis_, p. 124.)

[244] M. le Dr Bertulus a donné le relevé exact de ces importations dont la dernière date de 1837. C’est par erreur que d’autres documents en ont compté onze. (_Marseille et son intendance sanitaire_, p. 67. 1864.)

[245] «On n’a jamais bien sçu, dit Astruc, si M. Chicoyneau croyoit ce qu’il disoit sur la non-contagion de la peste, ou s’il paroissoit soutenir cette opinion pour plaire à son beau-père, qui en étoit fortement persuadé.» (_Mémoires pour servir à l’histoire de la Faculté de méd. de Montp._ Paris, MDCCLXVII, p. 290.) Il va sans dire que je laisse à Astruc la responsabilité de son insinuation.

[246] _Traduction du discours latin prononcé pour l’ouverture solennelle des écoles de méd..._, par M. François Chicoyneau, chancelier, le 26 octobre de l’année 1722. (La traduction est de Chicoyneau lui-même.--Montp., 1723.)

[247] _Dissertation où on a établi un sentiment particulier sur la contagion de la peste (le latin à côté) pour l’ouverture solennelle de l’École de méd. de Montpellier, faite le 22 octobre 1725 par M. Deidier._

[248] Deidier a exposé sa manière de voir dans une lettre au Dr Montresse que j’ai textuellement insérée dans mon _Traité de la Contagion_, t. II, p. 78. Paris, 1853.

[249] «Ce professeur, dit Astruc, avoit de l’esprit et du sçavoir; mais, pour ne rien dissimuler, il paroît qu’il couroit après la nouveauté, beaucoup plus qu’après la vérité.» (_Mémoires cit._, p. 286.)

[250] J’ai rapporté et commenté les expériences de Deidier dans mon _Traité de la Contagion_, t. II, p. 70-72.

[251] Clot-Bey, _de la Peste_, p. 47.

[252] Evagrii _Op cit._, ibid.

[253] F. Ranchin, _Opuscules et traités divers et curieux en médecine_. 3e part. Lyon, MDCXL.--Ranchin était alors maire lorsqu’on lui dénonça le premier cas de peste, le 6 juillet 1629. Le professeur Delort l’avait vu dans le couvent des capucins. Bientôt vingt malades pareils furent signalés en ville; mais il y eut quelques jours de répit, ce qui fit croire qu’on s’était mépris. Tout à coup la maladie reparut dans les premiers jours d’août, avec plus de fureur qu’auparavant. L’épidémie pendant laquelle Ranchin se montra constamment magistrat courageux et administrateur plein de ressources, dura huit mois, et emporta cinq mille personnes; chiffre énorme, si l’on considère que l’émigration avait diminué la population de plus des trois quarts. (_François Ranchin_, par le prof. Victor Broussonnet, p. 14. 1844.)

[254] Fodéré, _Dictionnaire des sciences méd._ en 60 vol., art. _Peste_.

[255] Fodéré, _Leçons sur les épidémies_, etc., t. IV, p. 169.

[256] Hippocrate, _Trad._, t. III, p. 8.--J’ai déjà dit que dans un autre endroit de ses œuvres, M. Littré établit que la _maladie de l’antiquité est éteinte_, ce qui signifie implicitement qu’elle n’est pas la maladie inguinale, puisque celle-ci n’a jamais abandonné la pathologie.

[257] Pariset, _Mémoire cit._, p. 79.

[258] Pariset, _Ibid._, p. 76.

[259] Dans l’épidémie du Caire en 1834-35, on observa chez les individus qui avaient subi les plus graves atteintes, un _mutisme_ qui se prolongea cinq ou six mois après la convalescence. (Clot-Bey, _ouv. cit._, p. 36.)

[260] Osann, _De loco Rufi Ephesii medici apud Oribasium servato sive de peste Lybica disputatio_. Gissæ, MDCCCXXXIII. L’auteur qui est professeur de philologie, a dédié son œuvre à son oncle Guillaume Hufeland, qui occupa un rang si élevé dans la médecine contemporaine.

[261] La version de Lucrèce est celle de tous les traducteurs:

«_... Tamen in nervos huic morbus et artus_ »_Ibat et in_ partes genitales _corporis ipsas_.»

(Lib. VI, vers 1204-5.)

M. le Dr Phillippe, après avoir transcrit la tirade du poëme latin qui se termine ainsi, ajoute que «le dernier vers ne nous permet guère de douter qu’il ne soit question de bubons.» (_Histoire de la Peste noire_, p. 175. Paris, 1853.)

Comment l’auteur, qui est familier avec toutes ces questions, a-t-il pu fausser le sens d’un passage aussi clair? La prévention serait-elle à l’esprit ce qu’est, à la vision, la maladie désignée par Sauvages sous le nom de _suffusio colorans, berlue colorante_?

[262] Osann, _Op. cit._, p. 15-19.

CHAPITRE V

DES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRES ÉRUPTIVES NOUVELLES, APPARUES AU VIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE

Pendant que la peste inguinale fauchait impitoyablement, dans sa course effrénée, les populations qu’elle rencontrait sur son passage, on vit éclater une autre maladie inconnue, non moins fatale, qui venait, de plus, infliger à tous les hommes un tribut permanent et inévitable. J’ai nommé la variole.

Cette coïncidence de deux fléaux, associés pour leur œuvre d’extermination, est un fait digne de remarque dans l’histoire de la médecine. L’observation semblait séparer leurs échéances par de longs intervalles; la variole a éludé cette loi générale. Pendant plus de vingt ans, elle a couru le monde à côté de la peste, dont la grande invasion n’était pas encore à son terme.

Mais la variole n’était pas seule. Elle menait à sa suite la rougeole, et l’on peut dire au moins qu’elle préparait les voies à la scarlatine qui devait tôt ou tard s’y joindre.

Le moment était venu, où la médecine serait mise en demeure de compter, sans relâche, avec ce mode morbide exanthémateux, en permanence constante à l’état sporadique et toujours prêt à passer à l’état d’épidémie.

Si l’on en juge par ce qui se voit de nos jours, on est très-porté à croire que ces trois fièvres éruptives par excellence ont pris simultanément possession de leur domaine.

L’observation clinique prouve, en effet, que s’il est des périodes de l’année exclusivement fécondes en varioles, en rougeoles, en scarlatines, on voit aussi souvent ces fièvres se partager, en proportions presque égales, certaines constitutions qui méritent la qualification générique d’_éruptives_, sans distinction d’espèces.

De Haën a insisté sur les faits qui démontrent que la variole et la rougeole sont souvent épidémiques en même temps. Il avait vu en 1752, les divers membres d’une même famille contracter ces maladies, l’une après l’autre[263].

Willan a reconnu aussi que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine prennent la forme épidémique à peu près aux mêmes époques, et se développent souvent tour à tour sur le même sujet.

Le docteur Lettsom a vu une famille entière, composée du père et de la mère, de huit enfants et de trois servantes, pris à la même époque de rougeole ou de scarlatine. Les uns contractèrent d’abord la première, les autres la seconde. Tous eurent la scarlatine. Quelques-uns avaient eu antérieurement la rougeole; mais aucun ne fut atteint des deux en même temps, autant du moins qu’il fut permis d’en juger par la réunion et le caractère des symptômes[264].

Ces faits bien connus des praticiens, mettent en relief l’étroite affinité qui rapproche ces trois fièvres exanthématiques, sans préjudice de leur individualité morbide incommutable.

Cette affinité ressort bien mieux encore des associations, sur un même sujet, de la rougeole et de la variole, de la variole et de la scarlatine, de la scarlatine et de la rougeole. Dans certains cas, les deux maladies réagissent l’une sur l’autre et sont plus ou moins modifiées dans leurs caractères habituels. Quelquefois, l’une d’elles suit sa marche ordinaire, tandis que l’autre ressent l’influence du voisinage. Enfin on les voit fréquemment parcourir régulièrement leurs périodes, manifestant, l’une par rapport à l’autre, une tolérance singulière.

Nous pouvons donc expliquer, jusqu’à un certain point, par l’intimité de leurs rapports, l’avénement collectif de ces maladies, lentement et sourdement préparé par un concours d’influences communes. Mais si nous essayons d’en pénétrer le _progrès caché_, comme disait Bacon, nous sommes arrêtés par une inconnue que toutes nos analyses sont impuissantes à découvrir, et nous vérifions une fois de plus ces paroles de Baglivi: «_In morbis enim sive acutis sive chronicis producendis viget occultum quid, per humanas speculationes fere incomprehensibile._»