Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 16

Chapter 163,598 wordsPublic domain

Quand on met en regard les récits contemporains de la grande invasion pestilentielle, pour les compléter l’un par l’autre, il ne faut pas perdre de vue qu’Evagre, beaucoup plus jeune que Procope, lui avait survécu pendant de longues années. L’épidémie, qui n’avait pas cessé de parcourir le monde, avait multiplié les faits qui se rattachent à son histoire. Lorsque Evagre prit la plume pour consigner ce souvenir, il avait recueilli quelques renseignements nouveaux que leur date recommande à l’attention des épidémistes.

«Il n’était pas rare, dit-il, de voir dans les villes infectées, certaines familles complétement détruites. Souvent tout se bornait à l’extinction d’une ou deux familles, le reste de la population étant épargné. Enfin, les familles qui n’avaient pas compté de victimes, étaient seules atteintes l’année suivante.» Cette dernière observation avait sans doute étonné Evagre, puisqu’il croit devoir en garantir spécialement l’exactitude: «_Sicut accurata observatione comperimus._»

Ces simples lignes mériteraient un long commentaire. Je me contenterai de faire remarquer, qu’elles mettent en évidence cette communauté de dispositions héréditaires et consanguines, qui semble désigner aux coups des épidémies les membres d’une même famille. J’ai dit ailleurs qu’Evagre avait eu le malheur de donner à ce fait sa confirmation personnelle; le fléau qui l’avait frappé dans son enfance s’était impitoyablement acharné sur les siens, prélevant un nouveau tribut à chaque reprise.

La parenté, comme l’a dit Sénac, est, en pareil cas, une espèce de contagion[228]. Il est certain qu’elle est la source de susceptibilités morbides congénitales, que renforce naturellement, dans une foule de cas, l’action prolongée des mêmes influences de climat, d’atmosphère, d’habitation, de régime, de profession, etc. Qu’une maladie populaire vienne à éclater, elle trouve des organismes modifiés dans le même sens, et préparés à en féconder le germe. Cette explication ne s’adapte pas uniquement aux observations d’Evagre, mais à certains faits analogues qui ont fixé l’attention de plusieurs épidémistes, et qu’on a traités d’incroyables parce qu’on n’a pas su s’en rendre compte.

Diemerbroeck a vu, par exemple, plusieurs familles dont les membres, quoique séparés et résidant dans des lieux exempts de peste, en étaient attaqués en même temps que ceux de leurs parents qui n’avaient pas quitté le foyer de l’épidémie.

Un habitant de Nimègue, effrayé des progrès de la peste, envoya deux de ses fils à Gorcum, ville hollandaise dont la salubrité était parfaite, et il garda le troisième auprès de lui. Les deux émigrants passèrent trois mois dans le meilleur état de santé; mais ils furent tout à coup mortellement frappés par le fléau, à une époque très-rapprochée de celle où leur père et leur frère, qui n’avaient pas quitté Nimègue, furent aussi emportés[229].

S’agit-il d’une attaque de peste spontanée? ou bien d’une incubation virulente qui aurait duré trois mois? Quelle que soit l’explication qu’on préfère, la coïncidence vaut la peine d’être notée[230].

Les documents que j’ai extraits des principales relations contemporaines de la fameuse irruption de la peste inguinale, suffisent pour lui attribuer la caractéristique des grandes maladies populaires: universalité de domination, originalité de symptômes, spécificité de nature, léthalité indomptable, résistance au traitement: rien n’y manque, si ce n’est, dira-t-on, la nouveauté, qui n’est plus admissible dans l’état actuel de la question. Mais à ce point de vue même, on ne contestera pas qu’elle était inconnue à notre Occident, lorsqu’elle entreprit pour la première fois son voyage autour du monde, et qu’elle ne rappelait aucune des maladies inscrites dans le cadre nosologique officiel.

Après avoir ravagé Constantinople, où nous l’avons étudiée, elle se répandit dans la Ligurie, dans les Gaules, dans l’Espagne, d’où elle fut portée à Marseille par un navire infecté. Elle reparut ensuite en Orient, et, dans ses retours périodiques, elle déploya toujours la même fureur.

Il est un fait que je tiens à bien établir. C’est que la peste est restée fidèle à ses précédents, et qu’elle a conservé à travers les siècles, cette mobilité et cet imprévu de formes qui avaient tant étonné Procope.

Sans doute, Diemerbroeck a été autorisé à caractériser la peste de Nimègue par la réunion des _tumeurs glandulaires_, des _charbons_ et des _pétéchies_. Ce sont, dit-il, les indices extérieurs auxquels le peuple la reconnaît. Mais il n’est pas moins en droit d’affirmer que c’est à peine si l’on trouvait deux malades offrant le même aspect. «Il n’est pas, d’après lui, de signe isolé dont la présence atteste nécessairement une attaque de peste; pas plus qu’il n’en est dont l’absence soit une preuve qu’il s’agit d’une autre maladie[231].» Ces lignes devraient servir d’épigraphe à toutes les monographies de la maladie inguinale.

A Marseille, pendant l’épidémie de 1720, les médecins eurent de nombreuses occasions de recueillir des observations analogues à la suivante, qui a été rapportée par Chicoyneau.

Un jeune homme revenant d’une maison de campagne où il était allé voir une femme qu’il aimait, rentra chez lui et alla se jeter sur son lit. Sa sœur, qui le suivit pour lui offrir ses soins, le trouva glacé, sans mouvement, le visage cadavéreux, les yeux éteints, ne donnant presque aucun signe de vie. Tous les secours furent inutiles; il expira en deux heures, sans aucun vestige de bubons, de charbons ou de toute autre éruption[232].

Beaucoup de malades mouraient sans symptômes apparents, avec le pouls presque normal, et n’accusant que de la faiblesse et de l’abattement; ils avaient seulement les yeux étincelants et égarés, et cet indice suffisait pour révéler la nature de leur maladie.

Quelques médecins ont cru poser une objection gênante, en demandant comment on pouvait déterminer le diagnostic d’une maladie aussi changeante. Les épidémistes ne sont pas embarrassés pour répondre.

Si l’on entend parler de la peste _sporadique_, il est certain qu’on ne peut la reconnaître, que lorsque les traits principaux de son signalement typique sont nettement dessinés et que l’observation n’a pas franchi le rayon de sa juridiction endémique. Partout ailleurs, les mêmes symptômes pourraient donner le change et dissimuler l’identité de la maladie qu’ils traduisent.

Mais, en temps d’épidémie, l’expérience et le tact médical, éclairés par la comparaison des cas morbides, apprennent à démêler la maladie, sous ses formes les plus insolites. Le praticien prononce alors hardiment qu’un sujet est pris et meurt de la peste, quoiqu’il n’ait présenté que quelques symptômes vagues et indécis, et qu’il ne porte pas la moindre trace de bubons, de charbons et de pétéchies.

Avant de terminer cette étude de la peste du VIe siècle, il m’a paru qu’il y aurait pour nous un intérêt de plus à la suivre un moment dans notre Occident, et j’ai emprunté à Grégoire de Tours, quelques faits peu connus, sur les courses du fléau dans la Gaule. L’illustre écrivain rédigeait à cette époque son _Histoire des Francs_, et consignait jour par jour les renseignements qu’il recueillait. J’ai cru devoir traduire sans omission les extraits qu’on va lire. Quelle que soit l’élévation de son esprit, Grégoire n’avait pas encore rompu avec toutes les superstitions de son siècle. C’est ainsi qu’on le voit énumérer de prétendus prodiges, parmi les avant-coureurs obligés des irruptions épidémiques. Quant aux troubles météorologiques et autres phénomènes naturels dont il ne manque jamais d’accuser l’intervention, on peut lui reprocher d’en avoir amplifié ou faussé le rôle; mais nous savons bien que cet ordre d’observations renferme une part de vérité dont il s’agit seulement de fixer les limites.

(A) «Pendant ce temps (549) la maladie qu’on nomme _inguinale_, ravageait plusieurs pays, et la province d’Arles était cruellement dépeuplée[233].»

(B) «Nous apprîmes cette année que la ville de Narbonne était dévastée par la _maladie des aines_, si bien que quand on était frappé, on succombait aussitôt.

»Félix, l’évêque de Nantes, en fut atteint et parut très-gravement malade..... La fièvre ayant cessé, l’humeur se porta sur les jambes qui se couvrirent de pustules. C’est alors qu’après l’application d’un emplâtre trop chargé de cantharides, ses jambes tombèrent en pourriture, et il cessa de vivre dans la trente-troisième année de son épiscopat et dans la soixante-dixième de son âge[234].»

(C) «Avant que le fléau eût envahi l’Auvergne, de grands prodiges avaient terrifié la contrée. On avait vu apparaître autour du soleil trois ou quatre grandes clartés très-brillantes; ce qui faisait dire aux paysans: voilà trois ou quatre soleils! Néanmoins un certain jour des calendes d’octobre, le soleil s’obscurcit tellement qu’on n’en voyait pas même luire le quart. Il était sombre et décoloré, et présentait l’aspect d’un sac. A la même époque, un de ces astres qu’on nomme comètes, ayant un rayon en forme de glaive, se montra pendant une année entière au-dessus du pays. Le ciel paraissait en feu et on vit beaucoup d’autres signes..... L’épidémie survint (567) et il y eut, dans toute cette région, une telle mortalité qu’il est impossible de donner le nombre des individus qui périrent en masse. Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus, dans la même fosse. Un certain dimanche, dans la basilique de Saint-Pierre (à Clermont), on compta jusqu’à trois cents cadavres. La mort en effet était soudaine. Il naissait à l’_aine_ ou sous l’_aisselle_ une plaie en forme de serpent, dont l’action était telle sur les hommes, qu’ils rendaient l’âme le deuxième ou le troisième jour, et que sa violence leur ôtait complétement le sens..... L’évêque Cautin, après avoir erré en divers lieux, dans la crainte d’être atteint, rentra dans la ville et succomba à la contagion, la veille du dimanche de la Passion. A la même heure, mourut Tétradinus, son cousin germain. Dans ce temps-là, Lyon, Bourges, Châlons et Dijon furent fortement dépeuplés par la même maladie[235].

(D) «Cette année (590) la terre fut éclairée, pendant la nuit, d’une lumière si brillante qu’on se serait cru au milieu du jour. On vit aussi de nombreux globes de feu sillonner le ciel, pendant la nuit, et éclairer le monde..... Un violent tremblement de terre fut ressenti le 14 juin, à l’aube du matin. Vers le milieu du huitième mois, le soleil s’éclipsa et sa lumière diminua au point qu’il ne donnait pas plus de clarté que le croissant de la lune au cinquième jour. Il y eut pendant l’automne, d’abondantes pluies, accompagnées de violents coups de tonnerre, et les eaux grossirent considérablement. Les villes de Viviers et d’Avignon furent cruellement ravagées par la _maladie inguinale_[236].»

(E) «La quinzième année du règne de Childebert (590) notre diacre, qui revenait de Rome, avec les reliques des saints, nous raconta que l’année précédente, au neuvième mois, le Tibre avait tellement débordé qu’il avait couvert la ville entière. Les édifices antiques avaient été renversés, les greniers de l’église emportés, et plusieurs milliers de mesures de froment furent perdues. Une multitude de serpents et un dragon du volume d’un gros soliveau, furent entraînés vers la mer; mais étouffés par les flots salés, ils furent rejetés sur le rivage. Immédiatement après, éclata cette maladie épidémique qu’on appelle _inguinale_. C’est au milieu du onzième mois qu’elle apparut..., et frappa tout d’abord le pape Pélage qui succomba aussitôt. Après sa mort, la population fut ravagée..... Notre diacre qui était présent, assure que pendant une supplication publique, il avait vu, en une heure, tomber et expirer quatre-vingts personnes[237].»

En 587, la peste éclata à Marseille. Grégoire en a tracé le tableau et je le lui emprunte en entier, parce qu’on croirait lire la description d’une de ses invasions modernes à Smyrne, à Alexandrie et à Marseille même.

(F) «... Sur ces entrefaites, un navire venant d’Espagne, chargé de marchandises, entra dans le port de Marseille. Il recélait par malheur le foyer de la maladie. Plusieurs personnes ayant fait divers achats, tous les habitants d’une maison au nombre de huit furent enlevés par cette contagion. L’incendie ne gagna pas tout d’abord le reste de la ville. Mais, après un certain temps, comme lorsque le feu couve dans une moisson, l’embrasement s’étendit sur Marseille tout entier. L’évêque (Théodore) se tint renfermé dans l’enceinte de la basilique de Saint Victor, avec le petit nombre de personnes qui étaient restées auprès de lui; et c’est là, qu’au milieu de la désolation générale, il implorait, par des veilles et des prières, la miséricorde de Dieu, jusqu’au moment où la fin de la mortalité ramena le calme[238]. Après deux mois d’interruption, la population rassurée crut pouvoir rentrer dans la ville; mais le fléau reparut, et ceux qui étaient revenus furent emportés. Depuis lors, la même maladie ravagea Marseille à plusieurs reprises[239].»

L’arrivée du navire marchand de provenance suspecte, sa libre communication avec les habitants, les premiers cas de peste, suivis d’une sorte d’incubation, sa propagation rapide à toute la ville, sa cessation apparente pendant deux mois, sa reprise après la rentrée prématurée des fuyards, toutes ces circonstances se retrouvent dans l’épidémie de 1720, racontée par les contemporains.

On ne peut douter que la maladie qui désola Strasbourg en 591, n’ait été la grande peste inguinale qui courait alors le monde. Telle est du moins l’opinion de M. le docteur Bœrsch, qui en a découvert la mention dans la chronique locale avec laquelle il est familier. Kleinlauel dans sa chronique en vers, et Oséas Schadœus, dans l’appendice de sa chronique manuscrite, en parlent dans les mêmes termes, quoiqu’on ne possède aucun renseignement sur les ravages que fit cette maladie à Strasbourg même. Voici ce qu’en disent ces auteurs:

«En 591, il y eut une grande mortalité dans tous les pays, au point que les hommes tombaient dans les rues, dans les auberges, dans les sociétés et étaient trépassés. Et quand une personne éternuait, son âme s’envolait. De là vient le mot: Dieu vous aide! Et quand une personne bâillait, elle mourait. De là vient que quand on bâille, on fait le signe de la croix devant la bouche[240].»

On n’a pas oublié que trente-trois ans auparavant, Agathias avait noté la soudaineté de la mort, et cette similitude a bien sa signification. Il est à regretter que le passage si laconique que je viens de citer, ne nous éclaire pas mieux sur les autres symptômes. La maladie de Strasbourg s’y présentait-elle sous un aspect nouveau? Tout ce que nous savons, c’est qu’elle débutait brusquement par des éternuments et des pandiculations. M. Bœrsch est frappé de la conformité de ces symptômes avec ceux qui annonçaient la maladie d’Athènes, et il s’en prévaut pour s’associer à la pensée d’Ozanam qui confond les deux maladies. J’ai exprimé ailleurs l’opinion contraire, et j’aurai bientôt l’occasion d’y revenir. Mais je suis surpris qu’un nosologiste de la force de M. Bœrsch ait donné une telle valeur séméiologique à des prodromes insignifiants qui se retrouvent dans les maladies les plus diverses[241].

Le débordement qui porta la peste sur toute la surface du globe, ne dura pas moins de cinquante-deux ans. Evagre en vit le commencement et la fin. Jamais fléau plus terrible n’avait moissonné la race humaine. On a estimé qu’il a fait disparaître de la terre, pendant cette fatale période, près de cent millions d’habitants.

Après avoir, pour ainsi dire, assouvi sa fureur, la maladie se retira dans son foyer primitif, dont elle avait franchi les limites, et c’est de là qu’elle n’a cessé de menacer les contrées qui n’ont pas su se garantir de ses atteintes.

Depuis plus d’un siècle, elle ne s’est plus montrée parmi nous. En France, ses derniers coups ont été pour Marseille et la Provence[242]. La Russie et surtout Moscou ont été cruellement ravagées en 1771[243]. Le Caire et Constantinople, autrefois condamnés à des invasions très-rapprochées, sont épargnés depuis un certain nombre d’années. Ce répit imprévu semble autoriser des espérances auxquelles il serait sans doute imprudent de se livrer sans réserve. On ne me taxera pas de pessimisme si je prétends que les intendances sanitaires, bien loin de s’endormir dans une trompeuse sécurité, doivent redoubler de vigilance pour rester à la hauteur de leur tâche. Ne sait-on pas que la peste a été, depuis 1720, importée _neuf fois_ dans le lazaret de Marseille, et s’y est éteinte presque à l’insu de ses habitants? Quelle réponse les adversaires systématiques des quarantaines pourront-ils faire à un aussi vigoureux argument[244]?

Ce propos me remet en mémoire, par rapprochement d’idées, un fait peu connu qui se rattache à l’histoire de cette peste, et dont le récit ne sera pas déplacé ici, fût-ce même comme digression anecdotique.

On sait que l’effroyable épidémie, dont le souvenir glace encore de terreur la grande cité phocéenne, fut étudiée sur les lieux par les courageux mandataires de la Faculté de médecine de Montpellier. Deux de ses professeurs, Chicoyneau et Deidier, auxquels furent adjoints les docteurs Verny et Sollier, rivalisèrent de philanthropie et d’amour de la science, pendant leur périlleuse mission qui ne dura pas moins d’une année.

Chicoyneau soutenait que la maladie dont il contemplait les ravages, n’était pas contagieuse, et il se défendait énergiquement d’obéir au mot d’ordre de son beau-père Chirac, médecin du Régent, qui proclamait la même opinion par entêtement, et avec le parti pris de fermer les yeux à la vérité[245].

Deidier, abstraction faite de ses idées personnelles sur l’étiologie originelle du fléau, croyait à sa transmissibilité, et la démontrait sans réplique en inoculant avec succès à des chiens la bile virulente des pestiférés.

Jusque-là nous ne voyons qu’un exemple de plus, des discordances proverbiales des médecins.

De retour à Montpellier, acclamés par la reconnaissance universelle, les deux collaborateurs attendaient impatiemment l’occasion de mettre le public dans la confidence de leur dissentiment.

Le 26 octobre 1722, Chicoyneau prononça, pour l’ouverture solennelle de la Faculté, un discours où il se posa résolûment en adversaire déclaré de la contagion[246].

Trois ans après, dans la même chaire, à pareil jour et devant le même auditoire, Deidier prend la parole sur le même sujet, mais pour se mettre en pleine contradiction avec son collègue et affirmer en termes très-vifs la contagiosité[247].

Il m’a semblé que cette lutte oratoire de deux antagonistes également recommandables, dans les circonstances où elle s’était engagée, valait la peine d’être rappelée. Au lieu d’égayer la galerie toujours disposée à rire de nos querelles, il eût été de bon goût d’éviter ce scandale; mais il eût fallu un peu de cet esprit de conciliation qui n’est pas la vertu dominante des médecins, et les contendants, si fermes devant la mort, ne purent résister au plaisir de se faire une malice. Je ne crains pas de dire, quant à moi, qu’avec des principes mieux arrêtés en matière de contagion, on se serait facilement mis d’accord. Mais cette question a le singulier privilége d’agacer les fibres irritables (_genus irritabile_), et de là, tant de divagations qui ont si mal servi les intérêts de la vérité.

Le dernier mot est resté à Deidier, puisque tout le monde aujourd’hui croit à la contagiosité de la peste. L’opposition de quelques retardataires est plus apparente que réelle; au fond, ils pensent comme la masse. Pour être juste, il faut rendre au hasard la part qui lui revient dans les expériences dont le résultat a dépassé peut-être l’attente de celui qui les a entreprises. L’auteur repoussait obstinément, contre l’opinion générale, l’importation par un navire infecté. Il s’était entiché sur quelques données plus que douteuses, de l’idée que l’épidémie était due à l’altération des céréales livrées à la consommation[248]. Le trouble de la nutrition provoqué par ce régime avait, selon lui, spécialement retenti sur les fonctions hépatiques, et c’est la bile profondément viciée qui constituait le «venin pestilentiel.» Fort de cette théorie imaginaire, Deidier injecte cette humeur à des chiens, et leur transmet la peste avec tous ses caractères. Il multiplie les épreuves, et toutes font la même réponse. Un pas de plus, et la substitution du pus des bubons à la bile eût probablement épargné à l’avenir bien des discussions oiseuses. Mais, dans l’hypothèse adoptée par Deidier, le pus devait être irréprochable, et la découverte de sa virulence eût été un grand embarras. L’expérimentateur aurait dû refaire son thème, ou trouver des accommodements auxquels il n’était pas préparé, malgré son goût décidé pour les explications paradoxales[249]. Toujours est-il que ses épreuves, suggérées en principe par une supposition inadmissible, ont apporté à la contagiosité de la peste un argument qui défie toute contradiction. C’est pour moi, un grand sujet d’étonnement que M. Prus, qui a donné dans son célèbre Rapport, tant de preuves d’érudition, n’ait pas dit un seul mot de ces ingénieux essais dont l’authenticité n’est pas plus attaquable que leur conclusion directe[250].

Je reviens à la question qui doit être, d’après le plan de mon livre, l’indispensable complément de ce chapitre.

La peste inguinale est-elle identique à la peste d’Athènes? Thucydide et Procope n’ont-ils décrit que des invasions différentes d’une seule et même maladie?

Je ferai d’abord remarquer qu’avant la révélation imprévue des textes de Rufus sur l’antiquité de la peste à bubons, l’opinion presque unanime la considérait comme ayant éclaté pour la première fois au VIe siècle. Or comme personne, au moins parmi les médecins, n’ignorait que cinq cents ans avant Jésus-Christ avait apparu une épidémie désignée sous le nom de peste d’Athènes, j’en déduis qu’on reconnaissait tacitement la distinction des deux maladies.

Le préjugé très-répandu qui assimile la maladie ancienne au typhus de l’encombrement, milite encore dans le même sens. J’ai montré ailleurs que cette interprétation était en contradiction avec les faits. Mais il n’en reste pas moins acquis, que ceux qui se sont placés à ce point de vue, confessent, par cela même, la séparation dont il s’agit, puisque le typhus et la peste proprement dite constituent, dans la nosologie, deux entités morbides bien tranchées.

L’opinion exprimée par M. Clot-Bey sur l’objet de ce débat, me paraît avoir besoin d’être revue et corrigée.

«Supposons, dit-il, que l’épidémie d’Athènes ait offert la physionomie que lui donne Thucydide, serait-on pour cela en droit de conclure que cette maladie n’était pas la peste? _Mais à quel genre d’affection pourra-t-on la rattacher? Quelle est donc la maladie qui de nos jours présente ces gangrènes, ce sphacèle des membres, et ces désordres de l’intelligence aussi extraordinaires que les lésions physiques?... Pourquoi donc, s’il est impossible de rapporter à aucune affection connue_ la maladie d’Athènes, pourquoi lui contester sa nature, lui enlever son nom de _peste_, sous lequel on la désignait à cette époque[251]?»