Part 15
Il est vrai que dans ces pages lugubres, pleines de hontes et de misères, on voit surgir, par contraste, quelques images consolantes; le dévouement de certaines âmes d’élite s’élève jusqu’à l’héroïsme. Mais ces rares exceptions ne font que mieux ressortir le dérèglement général, et l’oubli de tout ce que les hommes ont de plus cher et de plus sacré.
Disons-le hautement à la louange du présent. Ces douloureuses scènes n’ont pas frappé nos yeux dans ces temps de malheurs dont notre siècle a vu le commencement sans en prévoir encore la fin. Nos villes, décimées par le choléra, ont fait bonne contenance. Jetons un voile sur les égarements de l’ignorance qui n’ont pas survécu à la première impression de terreur, et reconnaissons que personne n’a déserté le poste de l’honneur. En face du péril commun, les liens de la famille et de l’amitié se sont resserrés. L’abnégation et le dévouement n’ont pas reculé devant le sacrifice même de la vie. La philanthropie, sous le nom chrétien de charité, a veillé jour et nuit au chevet des mourants. La science, aux prises avec un mystère impénétrable, ne s’est pas laissé troubler, et a prodigué ses secours et ses encouragements. La prévoyance tutélaire de l’administration est restée à la hauteur de tous ses devoirs. Des hôpitaux vastes et salubres ont été organisés. L’ordre le plus parfait a présidé aux inhumations. L’approvisionnement des subsistances a conjuré l’horrible famine, cortége inévitable des épidémies, aux jours néfastes. A la vue d’un pareil tableau, est-il permis de méconnaître l’amélioration des mœurs publiques, et notre époque, si décriée, ne mérite-t-elle pas, sur ce point, qu’on lui rende pleine justice?
On peut objecter que les épreuves infligées autrefois aux populations ont dépassé de beaucoup la mesure de celles de notre temps. On vit en un jour périr à Constantinople plus de dix mille personnes pendant la peste du VIe siècle. Le nombre des décès, produits à Paris, dans l’espace de neuf mois, par la peste noire de 1348, fut évalué par la Chronique des Pères Carmes de Reims, à quatre-vingt mille, sur une population qui s’élevait à peine au sixième de son chiffre actuel.
Le nécrologe général du choléra est loin d’être aussi chargé. L’invasion de 1832, qui dura six mois, n’enleva à Paris que dix-neuf mille victimes environ.
J’avoue aussi que sa contagiosité, qui est pour moi un des faits les plus certains de notre science, n’a pas cette activité d’expansion et cette énergie de virulence, qui redoublaient la gravité des pestes anciennes et rendaient si dangereuse la simple approche des malades.
Mais si l’on veut bien se reporter au souvenir des premières irruptions du fléau indien, alors que nous n’avions pas eu, en quelque sorte, le temps de nous blaser sur son imminence constante et ses reprises périodiques, on conviendra que le tribut qu’il n’a cessé de prélever, parmi nous, depuis son arrivée, a été assez lourd pour que je n’aie rien à rabattre de l’hommage que je rends à notre civilisation.
Je ne pousserai pas plus loin ces considérations qui ouvrent un vaste champ aux méditations de la philosophie, et j’aborde le commentaire nosologique du récit de Procope. Je vais étudier la maladie qu’il a décrite, en complétant ses renseignements par ceux que nous donnent d’autres chroniques. Je comparerai ensuite cette peste avec la maladie d’Athènes pour en établir le diagnostic différentiel.
Le développement que Procope a donné à sa relation et sa description minutieuse des symptômes, confirment la remarque que j’ai déjà faite. Il suffit de parcourir ses œuvres pour se convaincre de sa prédilection pour la médecine. Toutes les fois qu’un fait de cet ordre se présente sous sa plume, il s’y arrête avec complaisance, et l’interprète conformément aux théories de son temps. On découvre, en maint endroit de ses écrits, des observations pleines d’intérêt, relatives à des cas chirurgicaux. Il insiste en connaisseur sur les blessures par armes de guerre. Il en précise anatomiquement le siége, et en pose le pronostic. Il apprécie l’indication de tel ou tel procédé opératoire adapté à l’extraction de certains projectiles. On voit qu’il manie avec aisance la langue technique de l’époque. Rien ne prouve, quoi qu’on en ait dit, qu’il ait pratiqué la médecine; mais je ne mets pas en doute qu’avant d’entrer dans la carrière où il s’est fait un nom, l’historien du règne de Justinien n’ait obéi à un penchant naturel pour un genre d’études qu’il se réservait d’appliquer à ses travaux futurs.
Les effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, l’action si variable des bains, le caractère insidieux de la fièvre échappant à l’exploration du pouls, le contraste entre la bénignité apparente de certains symptômes et la gravité réelle du pronostic, forment autant d’observations dont on n’a pas besoin de signaler l’importance aux médecins.
Procope a reconnu le premier que la maturation graduelle et la suppuration des bubons, constituent un acte critique dont les tendances sont foncièrement salutaires; et il confirme son assertion par la contre-épreuve des effets funestes qui succèdent à l’affaissement prématuré des tumeurs glandulaires, dans leurs divers siéges. Ce fait n’a plus perdu dans l’histoire ultérieure de la peste la place qui lui a été donnée alors; la thérapeutique en tire son indication capitale.
Au milieu de tant de détails dont l’ensemble compose la monographie la plus complète qu’on pût tracer de la peste à l’époque de sa grande explosion, on s’étonnera peut-être que l’auteur ait passé sous silence les antécédents de l’épidémie, les influences de l’ordre externe qui en auraient préparé ou provoqué la venue. Il se hâte au contraire d’avouer son ignorance personnelle; et s’il recommande ce problème au philosophe et au météorologiste, il est facile de voir qu’il n’a pas grande confiance dans le résultat de leur enquête.
C’est qu’il a compris qu’on ne pouvait guère se promettre de découvrir la cause d’une maladie qui couvrait le monde entier et dominait tous les obstacles. Comment un fait morbide qui est, sur tous les points, en flagrante discordance avec les lois ordinaires de la pathologie, subirait-il le joug d’une étiologie banale?
Devant un pareil prodige, Procope incline sa raison, et c’est à Dieu seul qu’il fait remonter l’origine du fléau qu’il voit à l’œuvre. Ce qui revient à dire, en changeant la formule, que son principe réside dans une sphère inaccessible à l’esprit humain. La science actuelle est-elle, à cet égard, plus avancée que celle du VIe siècle, et n’est-elle pas réduite à faire le même aveu, en d’autres termes?
Certains chroniqueurs plus hardis, n’ont pas manqué de rattacher à chaque invasion locale de la peste, un concours de phénomènes avant-coureurs qui, d’après eux, en renfermeraient l’explication; mais le merveilleux qui vient toujours s’y mêler est un témoignage de l’impuissance de la science sérieuse, aux prises avec ces questions insolubles.
Dès les premières lignes du récit de Procope, nous sommes prévenus qu’un des traits principaux de la maladie qu’il dépeint, est l’étrange mobilité de ses symptômes qui dissimule si souvent son individualité. «Partout, dit Pariset, elle déploya ses variétés bizarres et ses anomalies insidieuses[206].» Procope en est si frappé, qu’il se demande s’il n’y faudrait pas voir encore un acte exprès de la volonté de Dieu. On comprend dès lors, les divergences qu’on remarque parmi les écrivains qui n’ont pas raconté la même invasion.
En 558, c’est-à-dire quinze ans plus tard, Agathias observe la maladie dans les mêmes lieux. Après avoir dit expressément qu’elle ressemblait à la première, qu’il y avait fièvre continue et éruption de bubons, il nous apprend qu’un grand nombre d’individus tombaient morts, comme frappés d’apoplexie, soit dans les rues, soit au milieu de leurs occupations ordinaires, sans avoir ni fièvre ni tout autre malaise sensible[207]. Comme cette impression foudroyante n’a été mentionnée ni par Procope ni par Evagre, il est permis d’admettre qu’elle fut le cachet particulier de la maladie dans sa seconde étape de Constantinople.
M. le docteur Grassi a eu de fréquentes occasions de voir, en Égypte, parmi les noirs, une espèce de peste qui, à raison de la rapidité de sa marche, pourrait, dit-il, recevoir le nom de peste _apoplectique_[208].
Le récit d’Agathias prouve que cette observation date des premières apparitions de la peste, et qu’elle n’est pas exclusive à la race nègre, comme M. Grassi semblerait l’insinuer. Les loïmographes de tous les temps en ont fait ressortir l’importance au point de vue des inhumations précipitées.
Il est certain que quand cette action sidérante du principe pestilentiel ne produit qu’une mort apparente avec tous les traits de la mort réelle, la nécessité de se débarrasser au plus vite des cadavres, peut occasionner de funestes méprises: «_Quis ignorat_, disait Lancisi, _pestis tempore omnem rem non nisi tumultuarie peragi, ac perinde leve dumtaxat studium ad secernendos veros à pseudo-mortuis adhiberi_?[209]» Bruhier a réuni plusieurs faits de ce genre qui ne laissent pas de doute[210]. Mais il faut savoir que la peste, même à une période plus ou moins avancée de son cours, plonge parfois le malade dans un état de léthargie ou de syncope qui peut simuler le trépas irrévocable. Diemerbroeck en a cité un exemple que je lui emprunte, parce qu’il n’est pas le moins curieux de ceux qui ont été inscrits dans ce groupe.
Il s’agit d’un individu habitant un bourg voisin de Nimègue, qui fut atteint d’une peste violente à laquelle il parut avoir succombé le troisième jour. Ses parents qui l’entouraient, l’enveloppèrent d’un suaire et le déposèrent sur son lit. Ses héritiers se partagèrent ses hardes et, par crainte des voleurs, vidèrent la maison de tout ce qu’elle contenait. Ils commandèrent le cercueil à un menuisier et firent les préparatifs de l’enterrement qui devait avoir lieu le jour suivant. L’ouvrier, surchargé de travail manqua de parole à l’heure fixée, et le convoi dut être remis au troisième jour. Le lendemain, au moment où l’on allait mettre le prétendu mort dans la bière (il avait passé cinquante-deux heures sans donner le moindre signe de vie), il commença à soulever sa poitrine et à agiter ses bras, et un quart d’heure après, il était sur pied, en proie à une sorte de délire furieux qui obligea les assistants à lui attacher les mains. Cet état dura environ cinquante-quatre heures; après quoi, revenu à lui, il vit ses parents revêtus de ses habits dont il se hâta de reprendre possession, ainsi que des autres meubles qui lui avaient été enlevés. Neuf ans s’étaient écoulés depuis cet événement, au moment où Diemerbroeck en écrivait le récit, et le sujet, plein de santé, était au service d’un noble Hollandais[211].
On a vu que Procope avait noté expressément l’égalité des âges et des sexes devant la peste qu’il observait. Dans l’invasion ultérieure dont Agathias fut témoin, les femmes étaient épargnées; le fléau frappait les hommes, et principalement les jeunes gens. Sous les yeux de Diemerbroeck, la peste de Nimègue respecta les vieillards[212]. L’épidémie de Gaza, étudiée par les médecins français pendant l’expédition d’Egypte, choisissait ses victimes parmi les femmes et les enfants[213].
Ces caprices sont familiers à la peste; mais elle n’en a pas le monopole.
Evagre, qui n’a décrit que la quatrième invasion d’Antioche, un demi-siècle environ après celle dont il avait été atteint lui-même dans son jeune âge, considère la maladie comme formée par la réunion de plusieurs autres (_morbus iste ex variis morborum generibus compositus fuit_)[214]. Moins familier que Procope avec l’observation médicale et le langage qui la traduit, il n’a pas su grouper autour de l’affection mère, les symptômes et les épiphénomènes qui n’en sont que des manifestations éventuelles. Mais les renseignements qu’il donne, n’en ont pas moins leur valeur nosographique. Ainsi la maladie débutait chez les uns, par la rougeur comme sanglante des yeux, et la bouffissure de la face; chez d’autres, par une angine; chez certains, par un flux diarrhéique. Plusieurs étaient atteints tout d’abord de bubons, avec fièvre ardente, sans que les facultés mentales éprouvassent le moindre trouble jusqu’à la mort qui survenait le second ou au plus tard le troisième jour. D’autres étaient pris d’un violent délire qui ne cessait qu’avec la vie. Il y en eut un grand nombre qui succombèrent avec une éruption de charbons à la peau[215].
Il est évident qu’Evagre a décrit à une autre époque et dans un autre siége, l’affection observée à Constantinople sous Justinien. Mais s’il avait pris la peine de s’éclairer par la lecture de la relation de Procope, il aurait été averti de bien des lacunes qu’il n’aurait pas manqué de remplir. On est surpris, au contraire, de le voir affirmer dès son entrée en matière, que l’histoire de cette peste n’était écrite nulle part, et qu’il était le premier qui eût songé à la publier. «_Jam venio narraturus historiam numquam anteà memoriæ proditam de morbo qui quinquaginta duos annos inter homines grassatus est, et ita invaluit ut universum orbem terrarum depasceretur._» Or Procope était mort depuis quelques années, laissant dans le monde des lettres, des travaux très-connus auxquels Evagre lui-même passe pour avoir fait de nombreux emprunts. On ne pourrait disculper celui-ci qu’en admettant qu’il a parlé d’une autre maladie: supposition insoutenable, et qui se réfute à chaque ligne de son récit.
Procope a signalé, comme du plus mauvais augure, l’apparition de _pétéchies_. Evagre n’a rien dit de ce symptôme, ce qui peut donner à penser qu’il a été relativement moins fréquent dans l’épidémie dont il a tracé l’image; mais la gravité de cette éruption comme élément de pronostic n’a point échappé aux loïmographes.
Diemerbroeck assure que sur six cents pestiférés, ayant des _pétéchies_, c’est à peine s’il en a vu guérir un seul[216].
Sydenham a fait la même remarque pendant la peste de Londres, en 1665. «Quelquefois, dit-il, la maladie n’est précédée d’aucun mouvement fébrile et emporte subitement les sujets dont le corps s’est couvert, en pleine rue, de _taches pourprées_ (_maculis purpureis_), présage certain d’une mort imminente[217].»
Hodges, qui a raconté la même épidémie, parle d’une dame qui avait survécu à toute sa famille. Jetant par hasard les yeux sur sa poitrine, elle la vit parsemée de taches, comprit ce sinistre avertissement, et expira bientôt après, sans avoir présenté aucun autre symptôme[218].
L’observation de Procope relative aux funestes effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, n’a été reproduite ni par Agathias ni par Evagre. Il est certain qu’_à priori_, une maladie comme la peste doit troubler violemment la gestation, provoquer l’accouchement prématuré et entraîner la mort du fœtus et de la mère.
Diemerbroeck a vu les femmes enceintes avorter ou accoucher à terme, pendant une attaque de peste et mourir promptement ainsi que leurs enfants. Les exceptions furent, dit-il, excessivement rares[219].
D’après Samoïlowitz, les femmes grosses atteintes de la peste, pendant l’épidémie de Moscou faisaient, à coup sûr, une fausse couche. Car, ajoute-t-il, «l’orifice de la matrice se relâche avec autant d’aisance que celui de la vessie ou de l’anus[220].» Il est vrai qu’il restreint ce redoutable accident aux cas où une métrorrhagie s’était déclarée. Dans ces conditions, l’avortement a toujours été mortel.
Mais quoiqu’on ait eu bien des occasions de vérifier l’exactitude de l’observation de Procope, il faut toujours réserver la part des contingences expérimentales. Les recueils des épidémistes prouvent que la peste a épargné pendant certaines constitutions, la vie des femmes grosses ou accouchées qu’elle avait frappées.
L’insidiosité de la peste qui démentait indifféremment le pronostic grave ou favorable porté par les médecins, devait être, pour son premier historien, un sujet d’étonnement. Les malades dont la fin semblait prochaine, guérissaient contre toute attente. Ceux dont les symptômes avaient un caractère de bénignité rassurante expiraient à l’improviste. Ces dehors hypocrites, que les médecins ont eu tant d’occasions de démasquer depuis la révélation de Procope sont un des attributs les plus saillants de la peste. Ce fait a fixé l’attention de la commission médicale chargée d’étudier l’épidémie du Caire, en 1835. Un amendement sensible s’opérait dans les symptômes, et les malades qui se trouvaient soulagés, succombaient au moment où l’on s’y attendait le moins. D’autres, dont l’état semblait accuser un danger imminent, éprouvaient, comme instantanément, une amélioration manifeste[221]. C’est ainsi qu’après treize siècles, les observations se rejoignent à l’appel de la science.
La question de la contagiosité de la peste est présentée par Procope sous un aspect assez imprévu pour que je m’y arrête un moment. L’opinion qu’il exprime, acceptée dans sa lettre et sans critique, serait un argument de quelque poids en faveur des prétentions modernes qui ont refusé, à cette maladie, toute faculté virulente. Si l’on y regarde de plus près, on voit que Procope se met en contradiction avec lui-même, et qu’il était tout au moins contagioniste sans le savoir.
Il affirme, avec surprise il est vrai, que personne ne gagna la maladie par le contact des malades, et que les ensevelisseurs accomplissaient tous leur office sans être frappés.
Comment Procope s’est-il assuré de l’innocuité de ces rapports? Certainement, il n’a pas voulu dire que la maladie avait épargné tous ceux qui s’y étaient exposés. Quel motif a-t-il donc pu avoir pour disculper la contagion, quand il a vu tant de maisons entièrement dépeuplées? J’accorde qu’il n’est pas permis de mesurer la part des transmissions virulentes dans le nombre total des attaques. Mais est-il possible de méconnaître le concours qu’elles ont prêté au génie épidémique?
Après avoir admiré l’immunité constante des ensevelisseurs à l’œuvre, Procope nous apprend qu’ils mouraient subitement, dans d’autres moments, sans cause appréciable. N’est-ce pas que le virus, antérieurement absorbé, n’a manifesté ses effets qu’après une incubation plus ou moins lente? Quelle que soit la mobilité de ses apparences, le phénomène se réduit toujours à ces termes. On ne croirait jamais à la contagiosité des cadavres, si l’on exigeait qu’elle se révélât au moment même de l’imprégnation. Nous ne partageons pas la surprise de Procope, parce que notre doctrine nous a rendus familiers avec cet ordre de faits.
Écoutons Evagre, qui a envisagé la même question sous un point de vue plus large et plus conforme à l’observation générale.
D’après lui, la peste pouvait être contractée dans les conditions les plus diverses. Pour les uns, il suffisait de se voir ou de vivre ensemble. D’autres étaient saisis en entrant dans la maison habitée par des malades. Il y en eut qui furent frappés dans la rue. Un certain nombre fuyant les villes infectées, sans avoir la maladie, la donnaient aux personnes bien portantes. Parmi ceux qui fréquentaient les pestiférés, ou qui rendaient les derniers devoirs aux morts, beaucoup furent préservés. Des individus que des pertes cruelles avaient dégoûtés de la vie, et qui espéraient s’en débarrasser en multipliant et prolongeant à dessein leurs rapports avec les patients, restaient imperturbablement réfractaires, comme si la mort n’en eût pas voulu[222].
Certes, on ne peut pas affirmer plus explicitement la contagion médiate ou immédiate de la peste. Les restrictions apparentes rentrent dans l’esprit de la doctrine qui pose comme un principe fondamental la contingence du phénomène.
Propager une affection dont on porte sur soi les germes sans en avoir subi l’imprégnation; soigner impunément les malades ou les cadavres; affronter volontairement le poison morbide et rester invulnérable: tous ces faits sont vulgaires dans l’histoire de la contagion. Mais il n’en est pas un seul qui puisse ébranler la croyance à la transmissibilité, quand elle repose sur des observations positives. Avant que la pratique de l’inoculation de la variole eût apporté, contre ses dangers, un secours inattendu, on exposait les enfants à la contagion pendant les épidémies bénignes, avec l’espoir de les mettre ainsi à l’abri des épidémies meurtrières. Cette attente était souvent trompée par les prédispositions des sujets. S’est-on jamais avisé d’en conclure que la petite vérole n’est pas contagieuse? Et la même remarque ne s’applique-t-elle pas à toutes les maladies dont la virulence peut différer d’activité, sans être pour cela moins certaine?
La peste se transmettait donc au VIe siècle comme de nos jours; mais à aucune époque, sa contagion n’a été constante ou fatale. «On a raisonné sur ce point avec des idées aussi absolues, aussi positives que s’il s’agissait des effets de la poudre à canon ou de tout autre effet mécanique[223].» C’est ce paralogisme antimédical qui a embrouillé et tenu si longtemps en échec une question que les faits interprétés sans prévention, avaient résolue depuis de longs siècles.
Il est facile de voir du reste que Procope, malgré ses réticences, soupçonnait la communicabilité de la peste, puisqu’il constate avec étonnement, l’innocuité des rapports compromettants. Ne remarque-t-il pas aussi expressément que la maladie voyageuse débutait toujours _dans les ports de mer_, d’où elle gagnait progressivement l’intérieur des terres? Or, nous ne disons pas autre chose aujourd’hui quand nous signalons le danger trop certain des importations par la voie des navires. Seulement, du temps de Procope, l’opinion publique n’avait que des notions vagues sur ce fait empirique qui était pour elle un mystère. C’est Fracastor qui justifia plus tard, au nom de la science, les craintes populaires, en proclamant l’efficacité préventive de la séquestration et de l’isolement.
On trouve dans la relation d’Evagre une observation qui a échappé à Procope, et qu’il aurait jugée moins étrange s’il en avait compris la véritable interprétation.
Les personnes qui habitaient une ville en proie à l’épidémie et qui comptaient s’y soustraire en se réfugiant dans des localités jusque-là préservées, étaient frappées seules, au milieu de la population saine.
N’est-il pas évident qu’il ne s’agit ici que de ce qu’on appelle aujourd’hui des _cas importés_? Les individus qui allaient mourir dans une ville intacte, après avoir quitté un foyer de peste, recélaient en eux le germe morbide dont les effets éclataient après un certain temps d’incubation. Ce genre d’observation a acquis une notoriété populaire dans l’histoire du choléra moderne.
Les médecins qui, pour complaire à certaines théories, ont nié les récidives de la peste, auraient pu s’assurer que la question avait déjà été décidée au VIe siècle, dans le sens contraire.
«Des individus, dit Evagre, qui avaient réchappé une première et même une seconde fois, ne résistaient pas à une nouvelle attaque[224].»
Ce fait a été depuis lors souvent vérifié: Samoïlowitz, qui était chef de service d’un grand hôpital de Moscou, pendant la peste, en fut atteint _trois fois_[225]. Pariset va plus loin, et assure qu’on a compté jusqu’à _huit_, _dix_ et _douze_ reprises[226].
Desgenettes raconte que, pendant la peste du Caire, pour subvenir aux besoins du service, il avait formé des convalescents à soigner les malades. Mais, dit-il, plusieurs reprirent la maladie, contrairement à l’opinion émise par bien des médecins[227].