Part 14
Si donc la peste ne peut plus être considérée historiquement comme une maladie nouvelle, il reste toujours vrai qu’elle était ignorée de l’Europe avant ce formidable débordement; qu’elle ne s’est imposée sérieusement à l’étude des médecins qu’à partir de cette époque; et que c’est alors seulement qu’elle a inauguré la série de ses invasions intermittentes. Une fois déchaînée hors de sa retraite, elle a désolé l’Europe sans trêve ni merci. Du XIe au XVe siècle, elle s’y montre trente-deux fois, et chacune de ses reprises se prolonge, en moyenne, pendant douze années. Londres et Paris, ces grandes agglomérations, vouées à tous les maux, dans l’enfance de l’hygiène publique, étaient périodiquement condamnés à ses étreintes. Sydenham, qui vivait au XVIIe siècle, rendait grâce à Dieu de ce que la métropole de l’Angleterre ne subissait que tous les trente ou quarante ans l’assaut d’une peste meurtrière[200].
Pour tous ces motifs, je devais donner chronologiquement à la peste la place qui lui appartient dans la succession des grandes maladies populaires dont ces pages reproduisent le tableau.
Il y a aujourd’hui treize cent vingt-six ans qu’elle mit hardiment le pied sur son vaste domaine, et c’est alors que la science vit se dresser devant elle ce problème sans cesse renaissant.
La détermination du mode de propagation de la peste qui représente un grand intérêt social, a longtemps passionné les esprits, et nos Académies ont pris à certains jours l’aspect tumultueux des assemblées politiques.
Cet interminable débat semble arrivé enfin à une période d’apaisement qui permet d’espérer un accord définitif. Si la solution impatiemment attendue a été trop longtemps ajournée, c’est qu’on s’obstinait à la poursuivre en dépit des principes qui régissent la matière, et avec l’intention de plier les faits à des théories préconçues. N’est-il pas curieux, pour ne pas dire plus, de voir la contagiosité de la peste attaquée avec violence en plein XIXe siècle, comme une superstition d’un autre âge? Heureusement la raison a sanctionné le dernier mot de l’expérience, et il ne reste que le regret de tant d’agitation stérile. Le rapport de M. Prus à l’Académie de médecine, malgré quelques impropriétés de langage que je ne suis pas le premier à lui reprocher, attestera les préoccupations d’une société qui prétend rester en état de légitime défense et ferme l’oreille aux utopies qui voudraient la détourner de son but.
La transmissibilité, véhémentement soupçonnée avant d’avoir conquis la certitude d’un axiome, impliquait logiquement une prophylaxie toujours en éveil, et prête à prévenir ou arrêter des importations menaçantes. Tel fut le motif de l’érection tardive des lazarets, destinés à séquestrer les germes virulents; épreuve déjà faite, sur une grande échelle, pendant les croisades, contre les envahissements de la lèpre.
Félicitons-nous hautement que l’anathème imprudent du paradoxe n’ait pu prévaloir contre cette précieuse égide de la santé publique. La révision des anciens règlements n’a servi qu’à confirmer, encore une fois, l’absolue nécessité d’en maintenir le principe. Tout le monde, à peu près, s’accorde pour reconnaître que la civilisation aurait reculé jusqu’à la barbarie, si, sous prétexte de progrès, elle avait renié ce qu’on appelait avec mépris les vieilles idoles. Ce n’est pas sur le coup de dé d’une hypothèse qu’on peut jouer la vie des hommes. _Salus populi suprema lex!_
On n’oubliera pas de longtemps l’importation de la fièvre jaune à Saint-Nazaire. Ce fait qui a parlé si haut, a amené bien des conversions doctrinales et pratiques. Éclairés enfin par cette lueur sinistre, les adversaires radicaux de nos institutions sanitaires paraissent avoir compris qu’il serait par trop téméraire de courir les aventures, et qu’un système de protection, fût-il même imparfait, est préférable à la béate expectation du fatalisme[201].
Ces grandes questions que je devais indiquer parce qu’elles se lient à l’histoire de la peste, ne sont pas heureusement comprises dans mon programme. Aussi bien, arriverais-je trop tard, après tant de travaux, de plaidoyers, de discussions qui ont enfin rendu à la vérité le terrain qu’elle avait perdu, et sur lequel, il faut l’espérer, elle restera désormais inébranlable.
Je n’ai point à écrire une monographie de la maladie inguinale qui serait, après tant d’autres, une redite inutile. Ma tâche se borne à dégager des traditions du passé le type morbide original qui a surgi au VIe siècle, et dont les reproductions fidèles, sauf les variations secondaires, se sont perpétuées jusqu’à nous.
Parmi les nombreux chroniqueurs qui ont été témoins de cet événement et nous racontent ce qu’ils ont vu, il en est trois qui se distinguent par l’importance des documents qu’ils nous ont laissés.
Le signalement, trop sommaire, tracé par Agathias, réunit les traits principaux du modèle[202]. Il faut savoir seulement qu’il n’a pas décrit la première invasion de Constantinople, mais celle qui eut lieu quinze ans après (558), et qui ne fut, pour mieux dire, qu’une recrudescence; car l’auteur remarque expressément que la maladie n’avait jamais complétement disparu, et que le feu n’avait pas cessé de couver sous la cendre.
C’est probablement par inadvertance, qu’il rapporte à la cinquième année du règne de Justinien, la première explosion qui appartient à la quinzième. Il est bon d’en être prévenu pour éviter certaines confusions[203].
Evagre a dépeint le fléau dans toute son horreur tel qu’il l’avait vu à Antioche pour la quatrième fois depuis sa venue. Dans son jeune âge, alors qu’il allait encore à l’école, comme il nous l’apprend lui-même, il en avait été atteint et avait eu des bubons aux aines. Devenu homme, il fut plus cruellement frappé encore dans ses affections les plus chères. Chacun des retours de la maladie, astreints, s’il faut l’en croire, à des échéances périodiques, infligea à son cœur de nouveaux déchirements. Il perdit d’abord plusieurs de ses enfants que leur mère ne tarda pas à suivre dans la tombe. A une autre époque, la mort s’acharna sur ses parents. Enfin quand il écrivait, à cinquante-huit ans, le récit de la quatrième invasion d’Antioche, dont il avait été témoin deux ans auparavant, il pleurait encore sa fille et son neveu que l’inexorable contagion lui avait ravis: nouvel et douloureux exemple de ces prédispositions fatales qui semblent condamner les membres d’une même famille à inscrire leurs noms dans l’obituaire des épidémies[204].
La relation de Procope l’emporte de beaucoup sur celles d’Agathias et d’Evagre, par son étendue et la multiplicité des détails qu’elle renferme. On y trouve de plus une précision technique, qui n’appartient qu’aux hommes du métier, ou qui révèle au moins un rare instinct d’observation, capable de suppléer, dans une certaine mesure, au défaut de connaissances spéciales. Mon choix ne pouvait être douteux, et j’ai traduit ce récit sans retranchement, pour qu’on pût le mettre en regard de celui de Thucydide. Le rapprochement de ces deux grandes peintures historiques, faites à onze siècles de distance, offre au moraliste non moins qu’au médecin, un intéressant sujet d’études[205].
«..... Vers le même temps, dit Procope (542), éclata une épidémie qui consuma presque tout le genre humain. Il peut se faire que des esprits subtils s’avisent d’en rapporter l’origine à quelque influence occulte provenant du ciel. Ceux qui ont la prétention d’être familiers avec ces problèmes se livrent souvent à de grands flux de paroles pour démontrer l’intervention de certaines causes qui dépassent la portée de l’intelligence; et en énonçant des théories puisées dans leur imagination bien plus que dans l’observation de la nature, ils savent bien que tout ce verbiage est sans valeur. Mais ils sont satisfaits s’ils ont pu en imposer à quelques interlocuteurs crédules. Quant à moi, il me paraît impossible d’attribuer cette maladie à une autre cause qu’à Dieu lui-même. Car elle ne sévit ni dans une partie limitée de la terre, ni sur une seule race d’hommes, ni dans un temps déterminé de l’année, ce qui aurait pu insinuer, sur sa génération, quelques conjectures plus ou moins spécieuses ou probables. Elle parcourut le monde entier, frappant cruellement les peuples les plus divers, n’épargnant ni sexe ni âge. Les différences d’habitation, de régime, de tempérament, de profession, ou de toute autre nature, ne l’arrêtaient point. Ceux-ci étaient atteints en été, ceux-là pendant l’hiver ou dans les autres saisons. Que le philosophe disserte gravement, que le météorologiste prononce, chacun suivant son point de vue! Mon but à moi est de faire connaître le lieu de naissance et les caractères particuliers de cette épidémie.
»Elle commença par la ville de Péluse en Egypte, d’où elle s’étendit suivant un double courant, d’une part, sur Alexandrie et le reste de l’Egypte; de l’autre, sur la Palestine qui touche à l’Egypte. Après quoi elle envahit l’univers, marchant toujours par intervalles réguliers de temps et de lieux. Elle semblait, en effet, obéir à une loi prescrite d’avance, et s’arrêtait dans chacune de ses stations un nombre fixe de jours, respectant, chemin faisant, les populations intermédiaires, et se propageant dans toutes les directions jusqu’aux extrémités du monde, comme si elle craignait d’oublier, sur son passage, le moindre coin de terre. Pas d’île, pas de caverne, pas de sommité habitée par l’homme, qu’elle ne visitât. Si elle dépassait quelque lieu sans y toucher ou en se contentant de l’effleurer, elle y revenait bientôt, dédaignant cette fois les populations voisines qu’elle avait déjà ravagées; et elle ne se retirait qu’après avoir prélevé, dans cette étape, un tribut de victimes proportionné à celui qu’elle avait imposé antérieurement aux localités ambiantes. Elle débutait toujours par les côtes maritimes, et s’avançait de là progressivement dans l’intérieur des terres. Au printemps de la seconde année (543), elle s’introduisit à Constantinople où je me trouvais par aventure. Voici comment elle s’annonçait:
»Plusieurs croyaient voir des esprits, ayant revêtu la forme humaine. Il leur semblait alors que l’individu qui se dressait devant eux les frappait à certains endroits du corps. Ces apparitions étaient le signe du début de la maladie. Tourmentés par ces visions, les malheureux imploraient, pour s’en délivrer, l’assistance des saints et recouraient à toutes sortes d’expiations. Mais tout cela était en pure perte, puisque la plupart rendaient l’âme dans les églises mêmes où ils s’étaient réfugiés. On en vit aussi qui s’enfermaient dans leur chambre, refusant de répondre à la voix de leurs amis; et quoiqu’on les menaçât du dehors en heurtant leur porte, ils feignaient de ne rien entendre, dans la crainte d’avoir affaire à un spectre.
»L’invasion de la maladie n’avait pas lieu chez tous de cette manière. Quelques-uns ne voyaient ces apparitions qu’en rêve, et ne croyaient pas moins ouïr une voix qui leur annonçait leur inscription sur la liste de ceux qui devaient mourir. Le plus grand nombre n’étaient obsédés ni pendant la veille ni pendant le sommeil, de ces apparitions ou prédictions sinistres. La fièvre les prenait tout à coup, les uns au moment de leur réveil, les autres à la promenade, plusieurs au milieu de leurs occupations habituelles. Leur corps ne changeait pas de couleur, et leur température n’était pas celle de l’état fébrile. On n’apercevait aucun indice d’inflammation. Du matin au soir, la fièvre était si légère qu’elle ne faisait pressentir rien de grave soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Aucun de ceux qui présentaient ces symptômes ne paraissait en danger de mort. Mais, dès le premier jour, chez les uns, le lendemain, chez d’autres, ou quelques jours après, chez plusieurs, on voyait naître et s’élever un bubon, non-seulement à la région inférieure de l’abdomen qu’on appelle les _aines_, mais encore dans le creux des aisselles; parfois derrière les oreilles ou sur les cuisses.
»Les caractères principaux de l’invasion étaient à peu près chez tous, ceux que je viens d’indiquer. Pour le reste, je ne puis rien préciser, soit que les variations qui survenaient tinssent au tempérament des sujets, soit que l’Auteur suprême de la maladie lui imprimât, par un acte exprès de sa volonté, ces modifications accidentelles. Les uns plongés dans un profond assoupissement, d’autres en proie à un délire furieux présentaient les divers symptômes observés en pareil cas. Ceux qui étaient assoupis restaient dans cet état, comme ayant perdu le souvenir des choses de la vie ordinaire. S’ils avaient auprès d’eux quelqu’un pour les soigner, ils prenaient de temps en temps les aliments qu’on leur offrait. S’ils étaient abandonnés, ils ne tardaient pas à mourir d’inanition. Les délirants privés de sommeil et sans cesse poursuivis par leurs hallucinations, se figuraient voir devant eux des hommes prêts à les tuer, et ils prenaient la fuite en poussant d’horribles hurlements. Les individus qui étaient attachés à leur service, se trouvaient dans une situation des plus pénibles, et n’inspiraient pas moins de pitié. Ce n’est pas qu’ils fussent plus exposés à contracter la maladie dans l’intimité de ces rapports; car ni médecin, ni toute autre personne ne la gagnèrent par le contact. Ceux même qui lavaient et ensevelissaient les morts, restaient contre toute attente sains et saufs pendant leur besogne. Plusieurs d’entre eux, atteints dans un autre moment sans motif apparent, mouraient subitement. On ne plaignait donc les serviteurs des malades que pour la fatigue écrasante qu’ils subissaient. Sans cesse occupés à replacer dans leur lit ceux qui se roulaient par terre, ils devaient aussi arrêter et contenir de vive force ceux qui cherchaient à se précipiter par les fenêtres. D’autres, voyant de l’eau, couraient s’y jeter, non pour calmer leur soif, puisqu’il y en eut qui se plongèrent dans la mer, mais parce qu’ils n’étaient pas maîtres de leur raison. Il fallait aussi lutter avec les malades pour leur faire prendre quelques aliments qu’ils n’acceptaient pas sans résistance. Il y en eut un grand nombre qui, faute de soins, moururent de faim ou de toute autre manière, hors de leur maison. Les bubons s’affaissaient chez certains malades qui n’avaient eu ni assoupissement ni délire, et ils succombaient dans des souffrances atroces. Il est probable qu’il en était de même pour les autres; mais ils ne manifestaient rien, parce que le trouble de leur esprit leur ôtait le sentiment de la douleur.
»Comme on ne comprenait rien à cette étrange maladie, certains médecins pensèrent que sa source secrète résidait dans les bubons, et ils prirent le parti de pratiquer l’ouverture des cadavres. La dissection des bubons mit à nu des charbons sous-jacents, dont la malignité amenait la mort soudainement ou après quelques jours. Il ne manqua pas de malades dont le corps entier se couvrit de taches noires de la dimension d’une lentille. Ces malheureux ne vivaient pas même un jour, et expiraient tous dans une heure. D’autres, en assez grand nombre, mouraient tout à coup en vomissant du sang. Ce que je puis affirmer, c’est que les plus savants médecins avaient condamné bien des malades qui furent bientôt sauvés contre toute espérance. A l’inverse, on en vit succomber beaucoup au moment même où on leur promettait la guérison. C’est que les causes de la maladie dépassaient les bornes de la raison humaine, et l’événement trompait toujours les prévisions les plus naturelles. Le bain qui avait été utile aux uns était nuisible aux autres. Parmi ceux qui étaient abandonnés et restaient sans secours, un grand nombre perdaient la vie; mais beaucoup aussi se tiraient d’affaire contre toute probabilité. Quant au traitement essayé, les effets en étaient très-variables suivant les sujets. En somme, on n’avait découvert aucun moyen efficace, soit pour prévenir à temps l’invasion de la maladie, soit pour en conjurer la terminaison funeste quand elle s’était déclarée. On ne savait en effet ni pourquoi l’on tombait malade, ni pourquoi l’on guérissait.
»Les femmes enceintes qui étaient attaquées étaient inévitablement vouées à la mort. Les unes succombaient en avortant; d’autres, arrivées au terme de la gestation, mouraient aussitôt en accouchant, de même que leurs enfants. On n’en compta, dit-on, que trois qui survécurent, après s’être délivrées de fœtus morts dans leur sein. On n’en cite qu’une seule dont le nouveau-né continua à vivre, quoique sa mère eût rendu l’âme en le mettant au monde.
»Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en suppurant, réchappèrent pour la plupart, sans doute parce que la propriété maligne du charbon déjà bien affaiblie avait été annihilée. L’expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage presque assuré du retour de la santé. Ceux, au contraire, dont la tumeur ne changeait pas d’aspect depuis son éruption, étaient frappés des accidents redoutables que j’ai signalés. On en voyait chez qui les cuisses se desséchaient; ce qui empêchait la tumeur, quoique bien développée, d’entrer en suppuration. Quelques-uns se guérirent au prix d’une infirmité de la langue, qui les réduisit pendant tout le reste de leur vie à bégayer ou à n’articuler que des paroles confuses et inintelligibles.
»L’épidémie de Constantinople dura quatre mois, et pendant trois mois elle sévit avec violence. Au commencement, on comptait quelques décès de plus qu’à l’ordinaire. Mais avec les progrès de la maladie, le chiffre des morts s’accrut chaque jour jusqu’à cinq mille, pour s’élever enfin à dix mille et même davantage. Dans le principe, chaque famille enterrait les siens; les cadavres étaient jetés furtivement ou de force dans des cercueils destinés à d’autres. Bientôt, au milieu de la confusion générale, le désordre se mit partout. Les domestiques restèrent sans maîtres, et les citoyens les plus opulents ne trouvèrent plus de serviteurs, soit qu’ils fussent malades ou qu’ils eussent été emportés. Un grand nombre de maisons étaient presque désertes, et les corps restaient plusieurs jours sans sépulture, faute de gens qu’on pût employer à cet office.
»Touché comme il devait l’être de tant de malheurs, l’empereur donna des soldats et de l’argent à Théodore qui fut chargé de veiller à tous les intérêts. Ce magistrat remplissait les fonctions de _référendaire_, pour employer l’expression usitée chez les Latins, c’est-à-dire qu’il présentait au souverain les placets qu’on lui adressait, et annonçait la décision dans sa réponse. Les survivants dans les maisons qui n’avaient pas perdu tous leurs habitants, étaient tenus de mettre leurs voisins au tombeau. Grâce à la munificence du prince et à l’aide de ses propres deniers, Théodore faisait procéder à l’inhumation des pauvres. Lorsque les sépulcres et les cercueils antérieurement construits furent gorgés de cadavres, et que la mort eut moissonné les ouvriers employés à creuser les terrains attenant à la ville pour y entasser les corps pêle-mêle, les nouveaux fossoyeurs, excédés par le nombre croissant des décès, eurent l’idée de monter sur les tours qui flanquaient le mur d’enceinte, d’en enlever la toiture et d’y jeter les morts au hasard. Quand toutes ces tours furent comblées, on les couvrit de nouveau; mais les exhalaisons infectes qui s’en dégageaient, surtout lorsque certains vents soufflaient du côté de la ville, devenaient de jour en jour plus intolérables.
»On avait renoncé aux règlements et aux cérémonies ordinaires des funérailles. Les morts étaient portés sans cortége ni chants religieux, et on se contentait de les déposer sur la plage. Quand il y en avait un certain nombre, on les entassait dans des bateaux qu’on laissait flotter à l’aventure vers la pleine mer.
»Les citoyens, antérieurement désunis par leurs dissensions politiques, abjurèrent leur vieille haine, pour concourir en commun aux nécessités des enterrements et donner la sépulture aux corps de leurs anciens ennemis.
»Ce n’est pas tout encore. Les hommes livrés à tous les débordements de la débauche et de la volupté et qui se complaisaient dans cette vie coupable, parurent y renoncer et s’adonnèrent avec ferveur aux pratiques du culte. Non pas qu’ils eussent été éclairés sur la honte de leur inconduite et qu’ils eussent senti naître dans leur âme l’amour du bien; car les malheureux qui sont rivés au vice, par leur nature perverse ou une longue habitude, ne peuvent subir une conversion aussi complète que lorsqu’ils ont été touchés par la grâce spéciale de Dieu. Mais ils étaient terrifiés à la vue de tant de désastres; et, croyant la mort suspendue sur leur tête, ils se voyaient contraints à réformer leur manière de vivre. Dès qu’ils furent délivrés de toute crainte, comptant être désormais hors de danger par la retraite définitive du fléau, ils se livrèrent avec une ardeur nouvelle à leurs criminelles passions, et se surpassèrent eux-mêmes par l’excès de leur turpitude et de leurs méfaits. Si bien qu’on pourrait dire avec vérité que cette peste, soit par l’effet du hasard, soit peut-être par une sorte de dessein prémédité, avait laissé les méchants pires qu’ils n’étaient auparavant; ce qui ne devint que trop clair par la suite.
»Pendant tout ce temps, la grande place de Constantinople était à peu près déserte. Tous ceux qui étaient bien portants restaient chez eux pour soigner les malades ou pleurer leurs pertes. Si l’on rencontrait quelqu’un dans les rues, c’était un porteur de cadavres. Tout commerce était interrompu. Les artisans n’exerçaient plus leur métier; l’ouvrage inachevé leur était tombé des mains. Aussi cette cité où tout affluait naguère à profusion, se vit-elle réduite à une horrible famine dont la population souffrit au delà de ce qu’on peut imaginer. On ne se procurait qu’avec la plus grande difficulté, et par une faveur inespérée, un morceau de pain ou tout autre aliment, en quantité à peine suffisante. D’où il advint que, chez quelques malades délaissés, le manque de nourriture avança l’heure de la mort. J’ajoute, en terminant, qu’on ne voyait personne portant la chlamyde, principalement pendant la durée de la maladie de l’empereur (car il eut aussi un bubon). Tous les habitants de cette ville si brillante de la pompe impériale, se tenaient renfermés dans leurs maisons vêtus comme de simples citoyens. Ce que je viens de dire de l’épidémie de Constantinople, s’applique à celle qui dévasta le reste de l’empire romain. Elle envahit aussi la Perse et toutes les autres nations barbares.»
Quand on compare ce long récit à celui de Thucydide, ce qui frappe tout d’abord, à la première lecture, abstraction faite de toute préoccupation médicale, ce sont les traits communs du tableau qui représente l’effet moral de l’épidémie. Les deux relations semblent calquées l’une sur l’autre.
C’est que l’histoire qu’elles racontent est de tous les temps et de tous les lieux, l’histoire de l’humanité, qui se débat contre un ennemi invisible dont les coups frappent au hasard. Au milieu de ces orgies de la mort, la pensée du salut absorbe tout autre sentiment. Dominée par l’instinct de la conservation, l’âme étale sans pudeur, sa lâcheté, son égoïsme, ses superstitions. Les liens sociaux se brisent; les affections du cœur s’éteignent. La couche des malades est désertée; on fuit avec horreur cet air empesté et ces contacts mortels. Les cadavres abandonnés sans sépulture attisent par leurs exhalaisons putrides le foyer virulent. Le désordre moral bouleverse toutes les conditions ordinaires de l’existence. Les passions n’ont plus de frein; la voix de l’autorité est méconnue; les rouages de la civilisation s’arrêtent.
Tel fut le lamentable spectacle que présentèrent, Athènes cinq cents ans avant J.-C., Rome sous Marc-Aurèle, Constantinople au VIe siècle, Florence au XIVe, etc.