Part 13
Je conviens qu’au point de vue de ses caractères extérieurs, la lésion locale peut prêter à la confusion des deux maladies. Mais, outre que leur marche respective est loin d’être la même, l’étiologie initiale de la _pustule maligne_ lui est exclusive. La pathologie actuelle, en dépit de quelques contradictions qui n’ont pas reçu la sanction de l’expérience, professe que cette maladie virulente n’est _jamais spontanée_ chez l’homme, et provient toujours de l’inoculation directe ou médiate d’un principe morbide élaboré par certains mammifères atteints de fièvre charbonneuse. Elle n’est donc pas susceptible de prendre la forme épidémique, pas plus que la morve, qu’on peut lui comparer sous ce rapport.
Sans doute elle règne, comme endémiquement, dans quelques provinces françaises, telles que la Lorraine, la Franche-Comté et surtout la Bourgogne. On en voit même les cas se multiplier dans certains milieux, et à des époques déterminées de l’année, de manière à présenter l’aspect d’une petite épidémie. C’est ainsi qu’on l’observe souvent dans les bas quartiers de Chartres, et qu’elle y dépassa de beaucoup, en 1835, ses proportions ordinaires[186].
Mais il ne faut pas se laisser prendre à ces apparences. La pustule maligne ne se montre que dans des conditions d’insalubrité locale et sous l’influence de certaines constitutions atmosphériques qui provoquent et propagent chez les animaux les fièvres charbonneuses. Les sujets qu’elle affecte sont précisément ceux que leur profession expose au contact des débris organiques qui recèlent ces germes virulents. Tous les faits bien observés se rattachent, en dernière analyse, à cette cause originelle. On les constate en effet presque exclusivement chez les _bouchers_, les _tanneurs_, les _corroyeurs_, les _mégissiers_, les _ouvriers de marchands de laine_, les _conducteurs de bestiaux_, etc.
Personne n’ignore aussi que la pustule maligne s’établit avec une préférence significative sur les parties habituellement découvertes, c’est-à-dire directement exposées à l’accès du principe charbonneux: le visage, le cou, la poitrine, les avant-bras, le dos de la main. Quand elle se forme sur des régions protégées par les vêtements, comme dans de rares exemples, on finit toujours par en découvrir la raison dans quelque particularité de l’imprégnation. Mais la préférence si marquée de l’anthrax épidémique du IVe siècle pour le globe oculaire n’appartient pas à la pustule maligne. Cet organe n’est pas, en effet, le plus exposé à l’application immédiate du virus carbunculaire. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il y a bien peu de borgnes, et encore moins d’aveugles, qui tiennent leur infirmité d’une pareille origine. Le siége assigné par Eusèbe à l’anthrax qu’il observait, suffirait donc, à mon sens, pour mettre hors de cause la _pustule maligne_[187].
On a pu remarquer, au surplus, que l’auteur ne fait allusion à aucune épizootie coexistante; ce qu’il n’aurait pas manqué de rappeler, à l’exemple des anciens, qui ont eu de nombreuses occasions de signaler ces associations morbides.
Il reste donc évident, pour moi, qu’Eusèbe a décrit l’anthrax malin épidémique; c’est-à-dire le charbon de cause interne dont Pline et Celse surtout ont parfaitement précisé les caractères[188].
Cette tumeur n’est que la détermination cutanée d’une affection fébrile qui se développe sous l’empire d’une constitution médicale appropriée et dont les cas se multiplient souvent dans certaines salles d’hôpital. La pustule maligne en diffère essentiellement dans ce sens qu’elle est primitivement locale, formée sur le point d’application du virus, et passible, au début, du traitement topique ou chirurgical. Elle est promptement suivie, si on la laisse marcher, d’un trouble général toujours très-grave et trop souvent mortel. Mais on peut l’éteindre sur place, et c’est encore un caractère qui la distingue nosologiquement de l’anthrax contre lequel Celse prescrivait toujours le traitement interne.
Au rapport de Pline, cet anthrax était de son temps spécialement endémique dans la Gaule narbonnaise, et il aurait été porté en Italie sous la censure de L. Paulus et de Q. Martius. Les consuls F. Rufus et Q. Lecanius Bassus en furent victimes[189]. L’auteur dit formellement que le mal se fixait sur les _parties les plus cachées_ (_occultissimis corporum partibus_) et souvent sous la langue, ce qui exclut la pustule maligne[190]. Cette maladie, dont le symptôme dominant était un état soporeux, emportait les sujets en trois jours, ou même plus rapidement, quand la tumeur siégeait à l’estomac ou à l’arrière-gorge.
Les traits principaux énumérés par Pline s’adaptent parfaitement au charbon malin de nos jours. Pendant les chaleurs exceptionnelles de l’été de 1724, on observa à Montpellier des cas nombreux de cette fièvre gangréneuse. Ils se multiplièrent surtout dans le voisinage de cette ville et dans les villages situés sur nos côtes marécageuses, dont l’insalubrité constante exerça concurremment avec les ardeurs insolites de la saison une influence puissante sur le développement de cette épidémie[191]. Elle n’a plus paru depuis, dans notre région languedocienne, assez généralement accusée de réunir les conditions favorables à sa production. Le charbon malin s’y montre bien encore à l’état sporadique; mais il est incontestable qu’à cet égard les prédispositions populaires se sont heureusement modifiées, et que la pathologie a subi encore un de ces revirements qui s’offrent à notre étude, sous tant d’aspects divers. Les améliorations progressives de l’hygiène, qui ont si efficacement retenti sur la vie matérielle et notamment sur la bromatologie publique, ne sont certainement pas étrangères à ce changement. Les anciens, au contraire, étaient livrés sans défense à l’assaut de ces cruelles maladies; et ces épidémies, accidentelles et rares dans des temps plus rapprochés de nous, tenaient une grande place dans leur pratique et dans leurs écrits.
Celse, en traitant du charbon de cause interne, ne lui assigne pas de siége d’élection. Il se contente de dire que s’il attaque l’œsophage ou l’arrière-gorge, le malade peut mourir subitement suffoqué[192]. Mais il étudie aussi, dans un article spécial, le charbon des yeux qui devait être commun de son temps[193]. Supposez une épidémie, et cette particularité de localisation sur le globe oculaire lui donnera un cachet spécial qui l’assimilera à celle du IVe siècle.
Je me résume. L’anthrax, dont Eusèbe nous a conservé le souvenir, était une de ces affections gangréneuses auxquelles la forme qu’elles impriment aux altérations locales qui en dépendent, a valu le nom de _charbon_ ou _fièvre charbonneuse_. L’épidémie observée par Fournier dans les premières années du siècle dernier, reproduit l’image de l’épidémie ancienne dans des proportions plus restreintes, et sauf quelques différences extérieures qui ne changent rien au mode morbide interne. Certes, si de nos jours, il est reconnu que les vices de l’alimentation réclament une grande part dans la production, l’extension et la gravité des fièvres charbonneuses, cette condition étiologique n’a pas manqué à la maladie d’Eusèbe. L’affreuse disette dont il décrit les effets, l’usage des produits les plus malsains auxquels la population se trouvait réduite pour tromper sa faim, étaient des avant-coureurs menaçants dont on aurait pu, en quelque sorte, prédire les suites. Et comme ce concours d’influences a été renforcé par l’intervention adjuvante d’une constitution pestilentielle, dont nous connaissons au moins l’irrésistible activité, l’explosion d’une maladie charbonneuse s’explique naturellement, toutes réserves faites pour le mode pathogénique essentiel dont il ne nous est jamais permis de pénétrer le secret tout entier.
NOTES:
[168] Les ennemis de Gallus l’accusèrent de s’être défait de son collègue par un crime. La version que je rapporte est généralement adoptée par les historiens (Eutropii _Romana historia_, lib. X, p. 127. Basileæ, MDXXXII, et Aurelius Victor, _Historiæ romanæ script. latini veteres_, t. I, p. 619 E, _de Cæsaribus_).
[169] Eusebii Pamphilii _Eccles. hist._, lib. VII, cap. XXII.
[170] Pomponius Lætus, _Roman. hist. compend. in script. latini veteres_, t. II, p. 559.
[171] Trabelli Pollionis, _Gallieni duo in hist. rom. script. cit._, t. II, p. 373.
[172] Georgii Cedreni _compendium historiarum ex versione Xylandri_, p. 258 B.--Joannis Zonaras monachi.... _Annales_, t. I, lib. XII, p. 628. Parisiis, MDCLXXXVI.--_Ea labes_, dit Pomponius Lætus, _vix intra decem annos finem invenit_.
[173] Eusebii Pamphilii _Ecclesiast. hist._, lib. VIII, cap. XXII, _De morbo qui tum grassatus est_.
[174] Sancti Cypriani Episcopi Carthaginiensis _Opera, lib. de Mortalitate_, p. 229. MDCCXXVI.
Pour qu’on puisse juger du ton général de cette œuvre, bien digne de celui qui passe pour le premier des Pères vraiment éloquents, j’en ai extrait quelques lignes, avec le regret de ne pas la reproduire en entier.
«_Potius, fratres dilectissimi mente integra, fide firma, virtute robusta, parati ad omnem voluntatem Dei simus, pavore mortis excluso, immortalitatem quæ sequitur cogitemus. Hoc nos ostendamus esse quod credimus, ut neque carorum lugeamus excessum, ut cum accersitionis propriæ dies venerit, incunctanter et libenter ad Dominum, ipso vocante, veniamus._»
[175] Sancti Cypriani _Op. cit._, p. 232, _lib. de Mortalitate_.
[176] Je fais remarquer dès à présent que Cyprien note expressément comme Thucydide la _chute spontanée_ des parties gangrénées. «_Membrorum partes contagio morbidæ putredinis amputantur._» Il ne saurait y avoir d’équivoque. L’art est resté étranger à cette opération naturelle.
[177] Ozanam, _Mal. épid._, 1835, t. IV, p. 9.
[178] A. Krauss, _Disquisitio cit._, p. 54.
[179] Schnurrer serait ici en défaut, puisque M. Hecker assure (_Op. cit._, p. 10) que tous les historiens s’accordent pour désigner la Mésopotamie.
[180] Le mot _lœmos_ (λοίμος) emprunté aux anciens, indique l’antiquité de la maladie. Quant à la qualification de _pustuleux_ que j’y adjoins, elle rappelle qu’il s’agit d’une _fièvre à éruption_ tranchée. Ce caractère est pathognomonique. S’il était bien avéré qu’il a manqué à la maladie du IIIe siècle, elle serait _ipso facto_ séparée des deux autres.
[181] Eusebii Pamphili _Ecclesiastica historia_, lib. IX, cap. VIII, p. 355. Parisiis, MDCLIX.
[182] Nous avons vu que dans d’autres épidémies, les animaux fuyaient les corps morts ou tombaient frappés en les touchant. Peut-on conclure que la maladie décrite par Eusèbe n’était pas généralement contagieuse? que son virus était moins actif? ou que les animaux étaient réfractaires à ses effets? Je remarque que l’historien ne dit pas, cette fois, un seul mot de la contagion.
[183] Eusèbe Pamphile, _loco cit._
[184] Galien, t. II, p. 224 et 803.--T. VII, p. 293.--T. X, p. 979.--Paul d’Égine, IV, 25.
[185] Hippocrate, _trad._ Littré, t. V, p. 53.
[186] L. Leuret, _Note sur la fréquence des affections charbonneuses à Chartres_. (_Annales d’hygiène publique_, t. XVIII, p. 489. 1837.)--Voyez Raimbert, _Nouveau dict. de médecine et de chirurgie pratiques_, art. CHARBON, Paris, 1867, t. VII, p. 143.
[187] L’éraillement de la paupière inférieure est souvent la suite d’une pustule maligne qui a siégé sur cette partie sans intéresser le globe de l’œil, ni compromettre la vue. Il est, en France, des localités où la fréquence de l’ectropion atteste l’endémicité des fièvres charbonneuses, dont le virus s’est mis en contact avec l’homme par cette voie spéciale.
[188] Plinii secundi _Historiæ..._ lib. XXVI, p. 469. Parisiis, 1543.--Corn. Celsi, _de medicina lib. quintus_, cap. XXVIII, p. 236, _De Carbunculo_.
[189] Plinii _op. cit._, ibid.
[190] Le charbon siégeant sous la langue rappelle le _glossanthrax_ des herbivores, souvent épizootique en France, en Suisse, en Allemagne. En 1731, Sauvages le vit régner dans le Languedoc, sur cette classe d’animaux, à l’exception du mouton.
[191] Fournier, _Observations et expériences sur le charbon malin avec une méthode assurée de sa guérison_. Dijon, MDCCLXIX.
[192] Celsi _lib. quintus_, cap. XXVIII, _De Carbunculo_.
[193] Celsi _lib. sextus_, cap. VI, _De Carbunculis oculorum_.
CHAPITRE IV
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU VIe SIÈCLE (PESTE INGUINALE)
On admettait généralement, jusqu’à ces derniers temps, que la peste proprement dite avait fait sa première apparition au VIe siècle. Aucun document historique n’était venu démentir cette opinion. Les médecins spécialement versés dans la recherche des antiquités pathologiques concluaient dans le même sens, après s’être assurés du silence des textes. M. Hecker, poursuivant son système favori, n’hésitait pas à rattacher étiologiquement cette explosion au contact et au mélange désordonné des barbares de l’Asie avec les peuples de l’Europe. Leur fameuse irruption du Ve siècle aurait préparé, d’après lui, dans une longue et trop féconde incubation, l’horrible épidémie qui semblait faire présager l’anéantissement de la race humaine.
On affirmait donc que la maladie populaire qui éclata sous le règne de Justinien, et qui, de l’aveu de tous, n’est autre que la peste inguinale, avait forcé pour la première fois l’entrée de la pathologie et continuait le rôle de ces fléaux inconnus, dont les invasions plus ou moins distantes portent avec elles autant de surprise que de terreur.
Dans son éloquent plaidoyer en faveur de l’étiologie miasmatique qu’il n’a cessé de défendre, Pariset présente expressément la peste comme une maladie sans précédent, avec laquelle la médecine entrait en lutte. Il dévoile, avec ce charme de style et cette habileté de dialectique dont il possède le secret, la signification incomprise de ce désastre qui venait faire expier à l’Égypte, protégée autrefois par ses coutumes, le déplorable oubli de son antique hygiène[194].
Pariset, dont la plume obéissait à une prévention très-arrêtée, ne soulevait pas de contradiction lorsqu’il montrait ce pays exempt de peste à l’époque de la grande ferveur des embaumements. Cette immunité était un fait, et l’on n’en contestait que l’interprétation trop exclusive.
De nouvelles recherches ont changé la face de la question. Un texte ignoré, dont la publication ne remonte qu’à quelques années, établit que la peste avait existé bien avant l’ère chrétienne, dans la région où elle a conservé son endémicité originelle.
Cette rectification imprévue du préjugé général est due au savant cardinal Angelo Maï, qui a découvert à Rome, en 1831, un passage décisif de Rufus, d’Éphèse, enfoui dans un ouvrage inédit d’Oribase, médecin de l’empereur Julien[195].
Il n’est pas indifférent de noter que Rufus ne traitait pas précisément de la peste, mais des _bubons_, considérés par les anciens comme complication habituelle des fièvres de mauvais caractère: remarque importante, en ce qu’elle prouve que la formation de ces tumeurs glandulaires était autrefois bien plus fréquente que de nos jours, dans le cours de certaines pyrexies qui n’avaient, au fond, rien de commun avec la peste inguinale. D’où il suit qu’il faut y regarder de bien près avant d’attribuer à cette maladie les épidémies indiquées par les médecins de l’antiquité, sous le nom vague de _lœmos_ ou _pestilentia_, lors même qu’elles compteraient les engorgements de l’aine parmi leurs symptômes.
Rufus commence par rappeler que le bubon qui s’élève au cou, aux aisselles et aux cuisses, sous l’influence provocatrice de causes très-variables, est avec ou sans fièvre. Quand la fièvre s’y joint, il s’accompagne de frissons; et s’il ne survient aucun accident, sa guérison est facile. Cela dit, il écrit les lignes suivantes dont je donne la traduction littérale:
«Les bubons appelés pestilentiels sont les plus dangereux et suivent une marche très-aiguë, surtout ceux qu’on observe en Lybie, en Égypte et en Syrie, et dont a fait mention Denys surnommé le Tortu. Dioscoride et Posidonius en ont longuement parlé, à propos surtout de la peste qui a régné de leur temps en Lybie. Ils disent que cette épidémie fut caractérisée par les symptômes suivants: fièvre violente, douleurs, tension de tout le corps, délire, éruption de bubons volumineux, durs, n’arrivant pas à suppuration, se développant non-seulement dans les lieux accoutumés, mais encore aux jarrets et aux coudes[196].»
A cette description il n’est guère possible de méconnaître la peste de notre temps, celle qu’on observe encore dans les contrées où elle aurait déjà régné trois siècles avant l’ère actuelle. La peste ne saurait donc être rapportée à une étiologie moderne, et le brillant échafaudage de Pariset croule sur sa base.
Sans doute, la gravité et la concordance des témoignages contemporains, attestant la salubrité permanente de l’ancienne Égypte, portent à croire, comme on l’a dit, que les cas auxquels Rufus fait allusion étaient sporadiques, et que cette contrée était indemne de vraies épidémies de peste[197]. Il serait inconcevable, en effet, que Rufus, après avoir noté ses ravages en Lybie, eût gardé le silence sur ses invasions générales en Égypte, et on ne comprendrait pas davantage que l’histoire écrite dans les chroniques ou gravée sur les monuments n’en eût pas conservé la mémoire.
Malgré mon penchant pour cette conjecture, si favorable à ma thèse, j’avoue que mon adhésion ne serait que conditionnelle. Si l’on accorde que la peste s’est montrée dans ce temps-là, en Égypte, sous forme sporadique, il est difficile d’admettre qu’elle n’ait jamais rompu la barrière fragile qui la séparait de l’épidémicité. Mais il n’en resterait pas moins ce fait désormais acquis, que la maladie qui doit exclusivement porter le nom de peste, quelles que fussent les limites de son extension, a existé bien antérieurement au VIe siècle, dans les lieux où on l’avait déclarée inconnue.
Comme on ne renonce pas sans résistance à une opinion longtemps caressée, dont on a poursuivi le triomphe au prix même de son repos, Pariset a formulé, avant d’avouer sa défaite, quelques objections qui, selon moi, font encore assez bonne figure dans ce débat. On dira qu’il avait un système à soutenir, et que son impartialité devient par cela même suspecte. Mais comme sa loyauté est inattaquable, et qu’il possédait à fond la question, il faut juger ses raisons sans parti pris et avec la déférence qu’il mérite. Je suis obligé à regret d’abréger ma citation dont je n’ai gardé que les traits essentiels.
«On parle d’épidémies de véritable peste, de peste à bubons et à charbons, lesquelles se sont montrées en Libye, en Syrie, en Égypte, _trois siècles_ avant notre ère. C’est Oribase qui le dit sur la foi de Rufus. C’est Rufus qui le dit sur la foi de trois médecins, Dioscoride, Posidonius et Denys le Court. Où vivaient ces trois hommes? On l’ignore. Dans quel temps? Posidonius était contemporain de Dioscoride, puisqu’ils ont vu ensemble la peste de Libye. Et Dioscoride? Lequel? On en connaît quatre. Le plus ancien vivait 30 ans avant J.-C. Le second, 90 ans plus tard. Ne parlons pas des autres. Et Denys? Personne, si ce n’est Rufus, n’en a parlé. Je me trompe: c’est Hermippe de Smyrne qui en a parlé, dit-on, 280 ans avant J.-C..... Mais où sont les relations originales? On les a perdues. Malgré la juste défiance que doivent inspirer ces citations, je suppose que Rufus et Oribase ont cité fidèlement... Pour m’en tenir à ces pestes de la Libye qu’a mentionnées Rufus, quand je pense que ni Celse, ni Galien, l’élève de l’école d’Alexandrie, n’en ont point parlé; ni dix à douze médecins de premier ordre, entre autres, Dioclès, Praxagore, Sérapion, Soranus, élève lui aussi d’Alexandrie; quand je pense que le traducteur ou plutôt le copiste de ce dernier écrivain, Cœlius Aurelianus, a été, sur les bubons, sur les charbons, sur la peste, aussi muet que tous les autres, lui qui vivait dans le Ve siècle de notre ère et qui pratiquait la médecine à Sicca, dans le cœur même de la Numidie, je suis forcé d’en conclure que si pendant sept à huit siècles, des pestes ont paru, elles ont été si rares, si transitoires et si bornées qu’elles ont tout au plus attaché l’attention de deux ou trois observateurs; qu’elles n’ont point formé de véritables épidémies; qu’elles ont pu s’associer, comme autant d’épiphénomènes, à des maladies d’une tout autre nature, comme l’a vu Hippocrate, comme on le voit peut-être encore aujourd’hui à Erzéroum et sur les bords du Danube, et qu’enfin n’ayant point laissé de traces dans le souvenir des hommes, elles étaient complétement oubliées, lorsque parut sous Justinien, la grande peste de 542, que les médecins de Constantinople prirent pour une maladie toute nouvelle[198].»
Quel que soit le jugement qu’on porte sur la question d’érudition discutée par Pariset, il me semble qu’on peut être d’accord avec lui sur la conclusion qu’il en tire. Le défaut de relations originales, le silence unanime de tant de médecins éminents si bien placés pour étudier une affection telle que la peste, et si compétents pour en parler savamment, démontrent en effet, que les épidémies de ce nom, observées huit à neuf siècles avant la mémorable explosion qui a dépeuplé le monde, ont été si distantes, si restreintes, si fugitives, qu’elles ont à peine été remarquées par quelques praticiens et qu’elles n’ont été sommairement indiquées que par un très-petit nombre d’écrivains, qui ne leur ont pas donné l’importance qu’on leur prête. Je laisse de côté les _pseudo-pestes_ qui se sont certainement glissées parmi les pestes légitimes, à la faveur de l’homonymie trompeuse usitée à cette époque; ma conviction bien réfléchie est que la pathologie moderne a subi, sous ce rapport, de profondes mutations. Les bubons ne sont si souvent mentionnés par les anciens soit à l’état sporadique, soit comme expression particulière d’une constitution médicale, que parce qu’ils étaient d’observation commune, et traduisaient des prédispositions populaires dont la marche du temps a effacé ou tout au moins bien amoindri les effets. Mais les engorgements inguinaux ou parotidiens ne s’associaient si fréquemment aux pyrexies graves qu’à titre d’épiphénomènes qui ne préjugeaient rien sur leur nature foncièrement _pestilentielle_. La lecture des vieux maîtres met à tout moment, sous nos yeux, des observations de ce genre. Toujours est-il que les pestes anciennes, pour ne parler que de celles qui ont droit à cette désignation, avaient été oubliées, et que la tradition en était perdue lorsque éclata la grande épidémie qui sema partout la stupeur et l’épouvante par la nouveauté de ses caractères et la rapidité de ses coups. Jamais on n’avait vu pareille destruction d’hommes, et l’hydre devait dévorer la terre pendant plus d’un demi-siècle. C’est alors que le nom de _peste_ (_pessimum?_) jusque-là sans signification déterminée, fut consacré, d’un commun accord, à cette étrange maladie, comme pour faire entendre qu’elle méritait le premier rang parmi les plus malignes. Alors aussi le latin, cette langue des savants et des médecins, s’appropria tous ces néologismes de _lues inguinaria_, _morbus inguinarius_, _clades inguinaria_, _pestis bubonica_ et autres synonymes rappelant le principal symptôme.
«C’est un volcan, a dit Pariset, qui, allumé du temps de Justinien, jette continuellement des étincelles et menace de faire explosion[199].» Il y aurait peu à changer à ces lignes écrites avant la révélation de Rufus.
On pourrait dire, en suivant la similitude, que les matières en ignition qui bouillonnaient, de temps immémorial, dans ce cratère, se frayaient, par intervalle, une issue, sans se porter au loin. Mais tout à coup sans cause appréciable, l’éruption éclate avec une fureur inouïe; la lave longtemps comprimée, renverse ses anciennes digues et se précipite, comme un torrent, sur le monde, entraînant, dans son cours, des générations entières.
Telle est l’image qui représente l’effroyable cataclysme du VIe siècle.