Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 12

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[151] Galien, _De usu partium_, lib. III, cap. V.--Quoique Galien ne parle que de la mortification des orteils, il est probable que ces organes n’en ont pas été le siége exclusif. Quant aux gangrènes de la région sacrée, leur développement est favorisé, comme on sait, par le contact irritant des matières évacuées, et le décubitus dorsal prolongé.

[152] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. III.

[153] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.

[154] Barthez, _Nouv. élém. de la sc. de l’homme_, t. II, CCXLV.--On a donné bien des définitions des maladies _malignes_. Tissot les comparait A UN CHIEN QUI MORD SANS ABOYER. On les appelle, en ce sens, _insidieuses_.--Sennert les caractérise avec autant de justesse que d’esprit, dans le passage suivant: «_Morbus malignus..... etsi periculosus sit, tamen accidentia pleraque sæpe non admodum violentia et sæva habet; unde simulatâ benignitate non rarò ægros et medicum fallit, et de quibus salutis spes concipitur, præter spem atque inopinatò moriuntur. Similes nimirum sunt tales morbi hominibus malis qui aliud vultu et verbis præ se ferunt, aliud corde occultant et factis præstant._» (_De morbis malignis_, t. I, cap. IX, p. 363.)

[155] Auguste Krauss, _Disquisitio historico-medica de natura morbi Atheniensium_, _op. cit._, cap. XI; _febris æthiopica Galeni ætate Romam vexans_.--Charles Hecker, _Commentatio cit. de peste Antoniniana_.

[156] Voy. Fodéré, _Leçons sur les épidémies: du typhus oriental ou de la peste_, t. IV, p. 167, 1824.--_Méd. légale_, t. V, p. 390 et 392.--1813.--Ozanam, _Hist. des malad. épid._, t. IV, p. 9-1835.

[157] Galeni Op., t. XII, p. 191.

[158] Galien, _Meth. med._, lib. V, cap. XII, _passim_.

[159] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII (t. X, p. 367).

[160] Galien, _De simplicium medicamentorum temperamentis et facultatibus_, lib. IX, cap. I.

[161] Le bol d’Arménie (_Bolus Armena_) n’était qu’une terre argileuse tirée de Perse et d’Arménie, qui devait sa couleur rouge à de l’oxyde de fer (_Dict. de mat. méd._ de Mérat et de Lens, art. BOL. Paris, 1829, t. I, p. 630). Galien, avant de le préconiser comme un puissant antipestilentiel, en faisait grand usage à titre d’astringent et de dessiccatif, dans le traitement des plaies et ulcères.

[162] Ch. Anglada, _Étude sur les spécifiques d’affection et les spécifiques d’organes_. 1843.

[163] Morgagni se livrait dans un hôpital à l’étude de la variole, lorsque deux malades succombèrent sous ses yeux. «Averti par cet exemple, dit-il, je ne voulus jamais visiter ensuite de ces malades, pas même lorsque je fus appelé chez des princes.» (Lettre 49, § 33.)

Voilà un aveu dont la naïveté dépasse les limites du genre; ce qui n’empêche pas Morgagni d’occuper un rang élevé parmi les écrivains médicaux.

[164] Le sort du _bol d’Arménie_ fait penser à une autre grandeur pharmaceutique bien déchue, je veux dire la _Thériaque d’Andromaque_, dont Galien avait religieusement gardé la formule et qu’il préparait avec tant de mystère. On sait que sa confection était encore au XVIIe siècle l’objet d’une solennité dont la mise en scène provoque aujourd’hui le sourire. Ce monstrueux électuaire, si renommé pour ses vertus antidotiques et antipestilentielles, se composait primitivement de 64 substances dont l’association semble mettre en cause la raison de l’inventeur. (Charas, _Pharmacopée_, p. 206. Paris, MDCCLXXXI.) Bordeu a dépensé bien de la verve en écrivant l’apologie de «ce chef-d’œuvre de l’empirisme qui est suivant le cœur, suivant l’instinct ou suivant le goût de tous les hommes.» (_Œuv. compl._, t. II, p. 564.) En dépit de sa prédiction qui lui promettait une éternelle vogue, la thériaque, revue et considérablement diminuée, est bien discréditée dans la pratique actuelle. Elle doit la petite place que lui a gardée la matière médicale à quelques substances actives qu’elle renferme, notamment à l’opium. Mais personne ne la croit indispensable, et on lui préfère bien des succédanés.

[165] Voy. Hippocrate, trad. de Littré, _Argum. du 2e livre des épid._, t. V.

Dans le travail déjà cité où M. Krause cherche à établir l’existence de la variole dans l’antiquité, le document fourni par Cassius figure parmi les arguments invoqués à divers titres.

[166] Dion Cassius, _Excerptæ historiæ ab Joanne Xiphilino_. _Commodus._ XVIII, p. 290. Excudebat Henricus Stephanus MDXCII.

[167] Dion Cassius, _ibid. Domitianus_, XII, p. 235.

CHAPITRE III

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIIe SIÈCLE APRÈS JÉSUS-CHRIST

Il est à remarquer que plus on s’éloigne de l’époque où Thucydide écrivit la belle page médicale dont j’ai si souvent parlé, plus on regrette l’insignifiance et la concision des documents indispensables pour tracer la monographie des grandes maladies populaires. On ne peut inculper l’ignorance ou la paresse des médecins contemporains, quand on les voit signer, à cette date reculée, tant d’œuvres magistrales qui sont restées l’honneur de la science. Ils méritent pourtant le reproche d’avoir manqué de prévision, en laissant perdre tant de matériaux et d’éléments d’études qu’ils auraient dû, au contraire, religieusement léguer à l’avenir. Il faut sans doute faire la part des moyens incomplets et défectueux de transmission qu’on possédait alors; mais cette excuse atténuante n’empêche pas que ma remarque subsiste.

On ne trouve quelques indications sur ces grands fléaux que dans les écrits des historiens étrangers à la médecine, obligés d’en mentionner la date. Quand ils en ont noté le point de départ, la léthalité, la durée totale et la disparition, il ne leur reste plus rien à dire, et ils ne s’aventurent pas dans des régions où ils craignent de s’égarer.

C’est ainsi que la maladie dont je vais m’occuper serait restée pour nous une sorte de légende, sans la découverte de quelques lignes noyées, pour ainsi dire, dans l’œuvre d’un écrivain ecclésiastique. Elles renferment, en effet, quelques traits symptomatiques, dont nous sommes, faute de mieux, obligés de nous contenter.

Le règne de Gallus et de Volusien, qui se dénoua, en moins de deux ans, par leur fin tragique, n’est célèbre, selon la remarque d’Eutrope, que par l’avénement de l’horrible maladie qui dévasta alors le monde.

On sait qu’après la mort de Dèce, Gallus partagea, pendant quelques mois, l’exercice du pouvoir avec Hostilien. C’est en ce moment qu’éclata l’épidémie dont Hostilien fut une des premières victimes (252), ce qui permit à Gallus d’associer à l’empire son propre fils Volusien[168].

Cette maladie avait déjà fait de grands ravages en Égypte et surtout à Alexandrie, lorsqu’elle pénétra dans l’empire romain, aux approches de la solennité pascale, d’après Eusèbe[169]. Elle se répandit de là avec une sorte de furie sur tout le reste du globe (_et cæteras orbis partes invasit_)[170]. Il y eut des villes entièrement dépeuplées. La mortalité fut encore effroyable au commencement du règne de Gallien (253-254). Ou vit succomber, tant à Rome que dans plusieurs villes de la Grèce, jusqu’à _cinq mille_ personnes par jour. Il est peu d’épidémies qui puissent revendiquer un pareil nécrologe[171].

Les chroniqueurs sont à peu près d’accord sur sa durée totale qu’ils évaluent à quinze années, juste le terme de la _longue peste_ du temps de Marc-Aurèle. Elle aurait donc pris fin en 267[172].

La guerre, la famine, les persécutions sanglantes contre les chrétiens, furent ses avant-coureurs; et quelle que soit notre ignorance constante sur le rapport étiologique qui unit l’incubation des grandes maladies populaires à ce concours de désastres physiques et de souffrances morales, il importe de prendre acte de la coïncidence qui est trop fréquente en pareil cas, pour ne pas laisser suspecter un lien plus intime.

Eusèbe Pamphile, qui nous a transmis une relation de cet événement dans son Histoire ecclésiastique, ne signale, sauf la mortalité et la contagion, aucun fait qui puisse servir à la pathologie[173]. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’était pas contemporain de l’épidémie, et qu’il a eu à se plaindre, comme tant d’autres, du manque de traditions techniques. Nous lui emprunterons plus tard d’autres observations que la médecine peut s’approprier avec fruit. Dans le récit dont je parle, il dépeint énergiquement l’affreuse situation des villes luttant contre la mort. Il glorifie, dans un chaleureux langage, la belle conduite de ses coreligionnaires qui prodiguèrent leurs soins aux malades, sans penser à leur propre vie dont ils avaient fait d’avance le noble sacrifice. Ce tableau, si vivement coloré, n’a pas la moindre teinte médicale.

Saint Cyprien, qui a écrit dans le foyer même de l’épidémie, était mieux placé pour en retracer l’image. Il n’eût tenu qu’à lui de nous conserver une description qui eût été le digne pendant de celle de Thucydide.

Mais l’illustre évêque de Carthage qui devait, cinq ans après, couronner par le martyre sa vie de dévouement et d’abnégation, rapportait tout à Dieu, et toujours soucieux de la destinée des âmes dont on lui avait confié la charge, il ne voyait dans les tortures corporelles qu’il contemplait sans pâlir (_lues horribilis et feralis_), qu’une épreuve utile au salut. Pour relever le courage et enflammer le zèle de ses frères moissonnés par la faux implacable, il composa cette éloquente homélie _De mortalitate_, dont j’abrége l’éloge en disant que saint Augustin l’admirait sans réserve[174].

C’est dans cet écrit que saint Cyprien a indiqué, en passant, quelques-uns des principaux symptômes de la maladie; mais, absorbé par des pensées plus hautes, il n’a pas même eu l’idée d’en compléter le signalement, et nous ne pouvons remplacer son silence que par des conjectures. Comme ce document est resté unique, nous sommes privés de tout moyen d’éclaircissement et de contrôle.

Voici cette brève description[175]: «L’invasion s’annonçait par un flux de ventre qui épuisait les forces. Les malades accusaient une chaleur intérieure intolérable. Bientôt se déclarait une angine douloureuse; des vomissements continuels s’accompagnaient de vives douleurs d’entrailles. Les yeux, injectés de sang, étaient étincelants. Chez un certain nombre de malades les pieds, ou d’autres parties envahies par la gangrène, se détachaient spontanément. Brisés par ces terribles assauts, les malheureux étaient en proie à un état de faiblesse qui rendait la marche chancelante. Les uns restaient privés de l’ouïe, d’autres avaient perdu la vue[176].»

Ozanam n’a pas reproduit textuellement ce récit, et se contente de dire que «saint Cyprien donne une description semblable à celle de la maladie d’Athènes[177].»

La vérité est qu’il y a de frappantes analogies entre la maladie du IIIe siècle et celle du temps de Périclès et de Marc-Aurèle. _L’ardeur intérieure, la rougeur inflammatoire des yeux, les vomissements et les déjections alvines, les gangrènes partielles, la cécité résultant de la mortification des globes oculaires, la perte de l’ouïe causée par le sphacèle de l’appareil auditif_: tous ces caractères sont communs aux deux maladies, et leur réunion représente un type morbide original. Mais il nous manque bien des signes pour affirmer l’identité absolue. On ne nous dit rien de l’état du pouls, de la température et de la coloration de la peau, des périodes de la maladie, de sa durée moyenne. Y avait-il une éruption? Le silence de l’auteur sur ce point capital implique-t-il la négative ou une omission involontaire? La conclusion, dans les deux cas, serait essentiellement différente. Il est évident que le récit de Cyprien, accepté dans sa lettre, nous laisse dans l’indécision. Je répète qu’il avait résumé à la hâte ce tableau symptomatique qui le détournait de sa pensée fixe; et ce qu’il a négligé de nous dire était peut-être ce que nous aurions le plus d’intérêt à savoir.

Toujours est-il que l’universalité reconnue de la maladie, sa résistance aux traitements, sa léthalité indomptable, ses caractères accentués et insolites, lui assurent le titre de grande épidémie. Comme la peste d’Athènes, elle se transmettait par tous les modes de contagion, par les vêtements, et même _par le regard_, au rapport de Cédrénus. Ce dernier préjugé, répandu chez les anciens, signifie, dans le langage de la doctrine moderne, que le contact immédiat des malades n’était pas nécessaire, et que le principe virulent, mêlé à l’air, était directement absorbé par les voies respiratoires. C’est le _contagio distans_ de l’école allemande.

Tous les auteurs, unanimes sur le concours que la contagiosité a prêté au génie épidémique, sont même portés à amplifier son rôle. J’ai dit bien des fois que les grandes maladies populaires obéissent dans leur course irrésistible à leur propre ressort, et que les communications virulentes ne sont en réalité qu’une condition puissante, sans doute, mais auxiliaire et éventuelle, de leurs irradiations lointaines.

Quelle idée doit-on se faire, en dernière analyse, de la maladie dont je viens d’esquisser le tableau? Deux réponses se présentent.

Ou bien elle constitue une entité morbide nouvelle et sans précédent, et mérite une place à part dans le groupe nosologique des affections populaires. Ou bien, si l’on s’en rapporte à la description de Cyprien, en sous-entendant quelques symptômes, elle serait la troisième invasion bien connue de la _peste antique_. Le lecteur peut choisir entre ces deux hypothèses celle qui lui semblera la plus probable.

Je n’ai pas de répugnance pour la première; et c’est celle qu’il faudrait bien se déterminer à accueillir, si la découverte ultérieure de quelque texte ignoré venait révéler avec certitude le défaut complet d’éruption. La maladie du IIIe siècle serait, dès ce moment, nettement distincte de la maladie d’Athènes, qui était essentiellement éruptive.

Mais comme en l’absence de tout document certain, le rapprochement des deux images fait ressortir leur frappante ressemblance, la conclusion suivante réunirait peut-être le plus de suffrages, et je la propose, sous bénéfice d’inventaire.

La peste du siècle de Périclès, celle du temps de Marc-Aurèle, et celle qui inaugura le règne de Gallus, ne formeraient qu’une seule et même maladie qui, après avoir parcouru le monde à diverses époques, aurait fini par s’éteindre.

Cette opinion a été adoptée par M. Krauss, qui a voulu la consacrer en quelque sorte en donnant un nom spécial à la maladie ancienne, représentée par ses trois grandes invasions historiques[178].

Thucydide a indiqué l’Éthiopie comme point de départ de la peste qu’il a décrite. Schnurrer fait naître dans la même contrée la peste Antonine, et c’est aussi de l’Éthiopie que serait venue, au rapport de Cédrénus, l’épidémie du IIIe siècle[179].

En considération de cette communauté d’origine, M. Krauss propose d’appeler cette maladie: _typhus éthiopique des anciens_, ou _fièvre éthiopique putride_, ou mieux encore _typhus pustuleux des anciens_, en supposant que la maladie du temps de Gallus ait compté parmi ses principaux symptômes une éruption pustulo-ulcéreuse.

Que mon savant confrère me permette quelques objections.

Le mot _typhus_ implique étymologiquement un état de _stupeur_ et ne convient, en conséquence, qu’aux maladies qui présentent ce symptôme. Or, nous ne le trouvons dans aucune des descriptions de la maladie ancienne. Une vicieuse synonymie que l’usage consacre sans la justifier, adapte au _vrai typhus_, à la _fièvre jaune_, à la _peste bubonique_, les noms de _typhus_ d’_Europe_, d’_Amérique_, d’_Orient_. Ne dirait-on pas une seule et même fièvre grave, distinguée selon les cas par sa provenance? L’incongruité nosologique de cette nomenclature s’aggraverait encore par l’addition inopportune d’une nouvelle espèce de _typhus_.

Il y a plus. Ce mot qui sous-entend l’intervention initiale d’une influence _infectionnelle_, est en défaut lorsqu’on l’applique aux épidémies qui retrouvent dans les milieux les plus disparates, les conditions de leur développement. Dans l’espèce, il serait d’autant plus déplacé qu’il semblerait donner gain de cause aux médecins pour qui la peste d’Athènes n’est encore que le typhus de l’encombrement. Opinion manifestement contraire aux faits, comme j’espère l’avoir précédemment démontré.

Désigner une épidémie cosmopolite d’après son point de départ, c’est faire supposer qu’elle s’élabore toujours dans ce foyer générateur pour s’élancer de là sur le reste du monde; ce qui n’est pas confirmé par l’histoire de ces fléaux voyageurs.

La dénomination que je repousse a enfin cet inconvénient qu’étant employée de tout temps dans la langue nosologique, pour représenter une entité morbide bien définie, elle semble indiquer une maladie vulgaire, ce qui en donne une fausse idée.

Puisque la nouveauté incontestable de cette affection réclame un néologisme, nous aurons, je crois, rempli toutes les exigences en l’inscrivant dans nos cadres, sous le nom de _lœmos pustuleux_, grande épidémie aujourd’hui éteinte après une existence plusieurs fois séculaire, pendant laquelle trois apparitions à longue échéance semblèrent annoncer la fin du monde[180].

Serait-ce à dater du IIIe siècle que ce fléau aurait déserté la pathologie? Impossible de répondre.

La lecture attentive des historiens qui se succèdent à cette époque, met de temps en temps, sous les yeux, la simple mention de quelques épidémies cruelles, renfermées dans l’enceinte de certaines villes ou, tout au moins, dans un rayon circonscrit. Quoique le silence absolu qu’on garde sur les symptômes laisse tout à deviner, on n’excède pas les limites des vraisemblances permises, en admettant que ces indications cachent plus d’un retour partiel de la grande épidémie, préludant ainsi graduellement à sa retraite définitive. Si quelque document nouveau exhumé des vieilles archives, venait confirmer cette présomption, je n’aurais rien à changer à l’opinion que j’ai exprimée. Nous savons en effet que le VIe siècle tient en réserve un autre fléau aussi terrible qui prendra la place vide, se perpétuera jusqu’à nous, et finira par resserrer le cercle de son action dans les bornes que les progrès de la science et de la civilisation semblent lui avoir assignées. Le lœmos pustuleux n’est plus dès lors qu’un souvenir historique et la vraie peste prend possession, à son tour, de la société humaine. Avant d’en entreprendre l’étude j’ai quelques mots à dire d’une épidémie _charbonneuse_, dont Eusèbe Pamphile nous a laissé une courte description[181].

Cette maladie observée l’an 302 de J.-C., sous l’empereur Maximien, régnait conjointement avec une _pestilence_ sur laquelle le chroniqueur ne nous apprend rien qui puisse nous être utile, quoiqu’il lui ait consacré un long article et qu’il en ait parlé _de visu_.

Il paraît seulement qu’elle se compliqua d’une horrible disette, et Eusèbe voudrait bien pouvoir faire la part de la faim et de la peste dans ce désastre commun. Mais ce problème d’analyse clinique, qui était digne d’un épidémiste expérimenté, dépassait la mesure de sa compétence; et c’est précisément ce qui rend son silence plus regrettable encore. Comme il avait toute la fermeté qu’exige ce genre d’observation, s’il eût pensé à recueillir quelques-uns des traits les plus saillants de la maladie dont il était témoin, nous aurions essayé de suppléer à ses réticences et de recomposer, à l’aide des matériaux qu’il nous aurait transmis, une synthèse pathologique qui aurait trouvé sa place dans la biographie générale des épidémies.

Eusèbe s’est contenté de nous peindre le funèbre spectacle auquel il assistait. La mortalité fut énorme tant dans les villes que dans les campagnes. Le peuple était réduit à brouter l’herbe des champs. Des malheureux décharnés, semblables à des ombres, tombaient épuisés sur le sol, implorant un morceau de pain, et c’était leur dernier cri de détresse au moment d’expirer. Des cadavres nus restaient entassés plusieurs jours dans les rues et sur les places, et les chiens s’en disputaient les lambeaux[182]; ce qui donna l’idée de les tuer dans la crainte qu’ils ne devinssent enragés et ne s’en prissent aux vivants. Des familles entières furent enlevées en peu de temps, et Eusèbe voyait emporter de la même maison deux ou trois cadavres. La classe riche semblait n’avoir échappé aux horreurs de la faim que pour tomber victime de la maladie régnante, sous ses formes les plus aiguës et les plus rapides. C’est ainsi, dit le narrateur, que «la mort apparaissait armée de deux traits: la famine et la peste.»

Serions-nous ici en présence d’une nouvelle invasion du _lœmos pustuleux_, renfermé cette fois dans un cercle plus restreint? Nous n’aurions guère en faveur de cette hypothèse que la léthalité de la maladie et sa date assez rapprochée de celle du IIIe siècle. Ces reprises partielles sont un attribut des grandes épidémies.

Mais laissons ces conjectures sans vérification possible, et jetons un coup d’œil sur la maladie charbonneuse qui vint compléter cette trilogie de fléaux.

Voici le récit d’Eusèbe:

«Après un hiver remarquable par l’abondance et la durée insolite des pluies, survint une famine inattendue, à laquelle s’adjoignit bientôt une peste. Pour surcroît de malheur, régnait une autre maladie, consistant dans une plaie qu’on appelait _anthrax_ (_carbunculus_), parce qu’elle semblait avoir été produite par le feu. Ce mal gagnant petit à petit tout le corps, mettait en grand danger ceux qui en étaient atteints. Il affectait de préférence les yeux, et priva de la vue un nombre infini de gens des deux sexes et de tout âge[183].»

Plusieurs opinions peuvent être émises sur la nature de cette maladie.

Les défenseurs obstinés de l’antiquité de la petite vérole prétendent la reconnaître à cette éruption générale, disposée à se porter sur les yeux.

D’après eux, les anciens désignaient par le mot _anthrax_ le bouton varioleux dans certaines conditions spéciales. J’ajourne pour le moment la réfutation de cette synonymie arbitraire. A mon avis, l’étymologie seule exclut le rapprochement.

Mais est-il certain qu’Eusèbe ait désigné une éruption générale? N’a-t-il pas plutôt voulu faire entendre qu’un premier charbon a été suivi de plusieurs autres sur diverses régions du corps; ce qui s’observe en effet dans bien des cas d’affection charbonneuse? Un médecin décrirait-il une variole confluente en disant qu’un bouton s’étend peu à peu sur toute la surface du tégument? On sait bien que le visage se couvre simultanément d’un grand nombre de pustules.

D’un autre côté, l’invasion des globes oculaires par les boutons varioliques et la cécité consécutive n’ont jamais atteint, sous les épidémies les plus malignes, la proportion signalée par Eusèbe.

Quelle que soit la nature de la maladie en question, je déclare pour ma part que, dans ma conviction, elle n’est pas la variole.

Quand on rapproche divers passages empruntés aux auteurs anciens, on s’assure qu’ils ont connu une maladie charbonneuse, désignée sous le nom d’_anthrax_ ou de _carbunculus_, souvent observée à l’état sporadique, prenant, par intervalles, la forme et l’extension des épidémies. Cette maladie tenait même dans la pathologie de leur temps une plus grande place que celle qu’elle occupe dans la nôtre, et j’aurai à y revenir plus tard[184].

M. Littré, examinant rapidement cette question, fait remarquer qu’aujourd’hui même la science n’est pas définitivement fixée sur la distinction qui sépare le charbon malin de la pustule maligne. D’où il déduit _a fortiori_ qu’il doit être très-difficile de porter un diagnostic rétrospectif sur les descriptions si incomplètes, disséminées dans les écrits des anciens[185].