Part 11
Notons enfin, que la maladie pouvait se prolonger et prendre la marche chronique. Après quelques alternatives de rémission et de redoublement, dont la durée était très-variable suivant les individus, la fièvre hectique s’allumait, et le patient succombait dans le dernier degré de la consomption.
Nous possédons, en ce moment, des données suffisantes pour répondre à cette question: Qu’est-ce que la peste Antonine?
En additionnant successivement ses symptômes d’après les indications de Galien, nous avons vu se dessiner peu à peu une individualité morbide dont le signalement complet a fini par reproduire, trait pour trait, l’image frappante de la peste d’Athènes.
Que le lecteur qui a bien voulu me suivre, prenne la peine de confronter les deux descriptions, et j’espère qu’il partagera ma conviction très-arrêtée sur l’identité des deux maladies.
Ardeur inflammatoire des yeux; rougeur _sui generis_ de la cavité buccale et de la langue; aversion pour les aliments; soif inextinguible; température extérieure normale, contrastant avec la sensation d’un embrasement intérieur; coloration de la peau rougeâtre et livide; toux violente et timbre rauque de la voix, signes de phlegmasie laryngo-bronchique; horrible fétidité de l’haleine; éruption générale de pustules suivies d’ulcérations; inflammation de la muqueuse intestinale; vomissements de matières bilieuses; diarrhée colliquative de même nature épuisant les forces; gangrènes partielles et séparation spontanée des organes mortifiés; troubles variés des facultés intellectuelles; délire tranquille ou furieux; terminaison funeste du septième au neuvième jour. Enfin, dans des cas moins aigus, dégénérescence de la maladie en fièvre hectique mortelle, après des oscillations plus ou moins prolongées.
Tous les symptômes que je viens d’énumérer se retrouvent dans le tableau tracé par Thucydide et dans celui que nous sommes parvenus à recomposer d’après Galien. Deux affections morbides qui ont cette expression commune, ne peuvent évidemment être séparées l’une de l’autre.
Si Galien, au lieu de critiquer son illustre devancier, avait imité son exemple, nous n’aurions eu qu’à rapprocher les deux récits pour que leur conclusion légitime surgît d’elle-même.
Mais il a mieux aimé proposer à ses lecteurs futurs une sorte d’hiéroglyphe nosographique dont il a fallu retrouver les signes, confusément éparpillés dans son œuvre immense, et comme égarés dans des digressions théoriques, au milieu desquelles il n’est pas toujours facile de se reconnaître. C’est ainsi que je m’explique le silence, l’indécision ou le laconisme des loïmographes modernes à l’égard de la peste Antonine. Ils ont trouvé commode de répéter, les uns après les autres, qu’une grande maladie épidémique avait désolé le monde sous le règne de Marc-Aurèle; que Galien, son contemporain, en avait été témoin et qu’il en avait eu grand’peur. Cela dit, ils se croient quittes, de très-bonne foi, envers leurs lecteurs, et n’ont pas l’air de se douter qu’on puisse être plus exigeant.
Il y avait donc une lacune à remplir dans l’histoire ancienne des grandes épidémies. L’entreprise a tenté deux médecins allemands dont l’érudition et l’expérience étaient une garantie de succès[155]. J’ai eu l’avantage de venir après eux, et j’ai mis la main sur quelques passages de Galien qu’ils n’avaient pas indiqués. Quelle que soit ma profonde estime pour les travaux de Fodéré et d’Ozanam, je ne pouvais méconnaître qu’en présence de la peste Antonine, ils ne s’étaient pas tenus à la hauteur du sujet; et j’aurais été sans excuse si je leur avais laissé le dernier mot, lorsqu’il y avait tant à dire[156].
Quant à ma conclusion, c’est celle de Galien lui-même qui, frappé de ce qu’il voyait, a reconnu formellement que cette maladie pestilentielle avait le même aspect que celle dont Thucydide avait écrit la relation: «... _In magnâ hâc peste cujus eadem facies fuit atque ejus qua Thucydidis memoria grassabatur_[157].» Galien revient sur cette idée en plusieurs endroits. Les médecins d’Athènes n’avaient pu dissimuler leur étonnement devant ce fléau inconnu qui prenait possession de la pathologie humaine. Il n’en fut plus de même lors de l’apparition de la peste Antonine. Comme homme, Galien fut terrifié; comme médecin, il n’éprouva pas la moindre surprise. Il n’eut qu’à relire le récit de Thucydide pour s’assurer qu’il assistait au retour d’une ancienne maladie, et que ce ne serait probablement pas le dernier.
Pour compléter cette étude, je crois devoir examiner quelques particularités signalées par Galien qui pourraient fournir matière à discussion si je ne les mettais dans leur vrai jour.
On ne m’opposera pas sans doute que les deux descriptions, envisagées dans leur ensemble, diffèrent sur certains points. Ces divergences sont inévitables, et on les retrouverait, à coup sûr, dans les récits de deux médecins également attentifs et instruits qui auraient observé simultanément la même épidémie et raconteraient ce qu’ils ont vu. Mais on sait que, quelle que soit la mobilité protéique du tableau symptomatique d’une épidémie en cours d’évolution, le type morbide qui la représente garde son relief personnel au milieu des épiphénomènes et des complications qui viennent se grouper autour de lui. Deux maladies qui portent cette estampille sont donc nosologiquement identiques. A cet égard, je crois ma conclusion parfaitement conforme aux principes.
J’ai à répondre à un argument plus sérieux qui exige quelques explications.
Galien donne clairement à entendre, dans plus d’un passage, que l’éruption fut souvent critique, et jugea heureusement la maladie[158]. Elle se montra, en effet, chez la plupart des sujets qui guérirent, tandis qu’elle manqua entièrement ou fut incomplète chez ceux qui succombèrent ou dont la maladie fut le plus grave. Thucydide ne fait aucune allusion à cette circonstance qui valait bien la peine d’être notée.
Entre le silence de l’un et l’affirmation de l’autre, où se trouve la vérité? Je me range sans balancer du côté de Galien, et voici mes raisons.
Thucydide n’était pas médecin, et la fermeté de l’homme de guerre ne pouvait lui tenir lieu des connaissances spéciales indispensables pour pénétrer le sens des phénomènes morbides qu’il observait.
Galien rachetait par son expérience pratique sa défaillance morale; et sa théorie favorite, dont on ne peut blâmer que l’exagération, le ramenait à l’idée d’un effort conservateur, qui pouvait avoir une issue heureuse.
«La nature, disait-il, éliminait par l’émonctoire cutané des détritus putrides, produits par la fièvre, dont la persistance dans l’organisme eût été inévitablement mortelle[159].»
J’accepte donc l’interprétation de Galien, sauf sa formule surannée, parce que c’est celle qui répond le mieux aux enseignements de la clinique, et je crois à l’efficacité médicatrice de l’éruption, quelle qu’ait été d’ailleurs la rareté des cas où elle s’est heureusement exercée. Cette remarque, pour le dire en passant, s’applique à toutes les fièvres éruptives sans distinction d’espèces.
Il n’est pas un médecin qui mette en doute l’utilité de la pustulation variolique. Les détracteurs de la vaccine s’en font même un grand argument. Revenant, sous prétexte de progrès, aux rêveries du vieil humorisme, ils mesurent les avantages de la période suppurative à la masse de _matière peccante_ qu’elle élimine; et ils refusent à l’insignifiante éruption, provoquée par le vaccin, le droit de remplacer l’épuration énergique de la variole naturelle, cette «_crise sublime!_» comme ils l’ont dit dans un ridicule élan d’enthousiasme.
Mais cette opération, dont la fin salutaire est si évidente dans les varioles régulières, subit, en temps d’épidémie grave, des déviations qui en troublent la direction normale. Les praticiens savent bien que la mort survient presque toujours pendant la période de suppuration, c’est-à-dire quand l’élimination critique est en pleine activité et semble promettre une terminaison favorable. Comme l’archer dont parle Montaigne, la nature manque souvent le but, non-seulement parce qu’elle ne l’atteint pas, mais encore parce qu’elle le dépasse.
Dans le monde moral, on voit tous les jours échouer, contre des obstacles inattendus, une entreprise dont la sagesse et la prévoyance avaient mûri le plan et assuré les chances. Peut-on s’étonner que l’aveugle instinct qui dirige les actes hygides et morbides de l’organisme soit dominé par des influences qui déconcertent ses tendances foncièrement salutaires? Les gens du monde, étrangers à notre art, ont seuls le droit de nier l’effort conservateur dans les cas où la mort n’a pas permis d’en recueillir le bénéfice. Galien ne s’y est pas trompé. Entre Thucydide et lui, la divergence apparente sur ce fait, se réduit à une question de compétence médicale.
Il me reste à vider une dernière question à laquelle on pourrait donner une importance que je suis loin de lui reconnaître.
Thucydide déplore amèrement, dans son récit, l’impuissance absolue de l’art et l’inutilité des remèdes essayés par les médecins.
Galien, au contraire, exalte avec assurance l’efficacité d’une substance inscrite dans les pharmacopées de l’époque sous le nom de _bol d’Arménie_. «Tous ceux qui en firent usage, furent, dit-il, _promptement_ guéris. Ceux qui n’en ressentirent aucun effet, moururent: nul autre remède ne pouvait le remplacer.» Et il conclut, avec une logique douteuse, que les sujets sur lesquels ce médicament échoua, étaient absolument incurables[160].
Voilà donc l’innocent _bol d’Arménie_ promu par Galien à la dignité de _spécifique_. Son refus d’agir est l’arrêt de mort des malades.
Il m’est impossible d’accepter la question thérapeutique dans ces termes, et je demande la permission de justifier ma méfiance.
Dans toutes les épidémies, la superstition populaire, encouragée souvent par la connivence des médecins, dont il ne faut pas toujours approfondir les motifs, s’est confiée à certaines préparations bizarres, auxquelles on peut du moins accorder l’avantage de relever le moral, indication capitale en pareil cas.
Que le bol d’Arménie ait produit ce dernier genre d’effet, je ne veux pas le nier; mais qu’il ait mérité, comme agent médicamenteux, le panégyrique de Galien, c’est ce que je ne puis me résoudre à admettre.
Le sophisme _post hoc ergo propter hoc_, se dresse en face de toutes les questions de matière médicale appliquée, quand il s’agit de juger les remèdes nouveaux ou d’étendre l’emploi de certaines substances connues. Je soupçonne fort l’ardente imagination de Galien de ne l’avoir pas tenu assez en garde contre cette mauvaise forme de raisonnement.
Non pas que je fonde ma contradiction sur l’inertie apparente ou l’insignifiance pharmaceutique du bol d’Arménie[161].
Le propre de la spécificité médicamenteuse est d’agir directement sur certaines affections par une vertu occulte, sans rapport appréciable avec l’état morbide qu’elle combat. Tout est mystère dans le mode d’action du remède comme dans la nature de la maladie qu’il guérit. On comprend dès lors que la découverte des spécifiques soit un bienfait du hasard; et nous savons, par l’histoire du quinquina, qu’ils doivent faire un long noviciat avant d’obtenir leur droit d’entrée dans l’arsenal thérapeutique. Une fois leurs titres reconnus, l’art a entre les mains une ressource héroïque qui ne lui fait pas défaut quand il sait s’en servir[162].
A la rigueur donc, le bol d’Arménie aurait pu être une de ces conquêtes imprévues; mais pour croire à ses merveilleux effets, l’affirmation intéressée de Galien ne suffit pas.
Quand on veut mettre en lumière les vertus réelles d’un médicament nouveau, il faut réunir un certain nombre de faits observés sans prévention, les comparer entre eux, les débarrasser des causes d’erreur ou d’illusion qui pourraient en altérer le sens. Dans quelle mesure d’activité et de fréquence le remède a-t-il rempli l’attente du praticien? Dans quels cas a-t-il paru indifférent, nuisible ou utile? Quelles sont les indications et les contre-indications de son emploi, etc., etc.?
Je n’aperçois dans l’œuvre de Galien aucune trace de ce travail. Doué médicalement de toutes les qualités nécessaires pour le mener à bien, il manquait de sang-froid et d’esprit de suite. Dieu me garde d’être injuste envers lui! Mais on peut admirer ses talents et douter de son courage; il n’y a pas de solidarité entre ces deux choses[163].
Quoi qu’il en ait dit, il n’avait vu que quelques scènes détachées du grand drame pathologique. Il est bien permis de croire qu’il a évité autant que possible tout rapport compromettant avec les malades. Nous savons que la peste régnait encore pendant qu’il composait, dans le prudent isolement de son cabinet, quelques-uns de ses écrits les plus remarquables. Est-il un praticien un peu répandu à qui une maladie épidémique ait laissé ces loisirs? Comment croire dès lors aux exploits thérapeutiques de Galien? Cet exemple serait unique dans l’histoire des grandes épidémies. L’expérience a trop souvent montré dans quelles étroites limites est renfermée l’action de la médecine lorsqu’elle entre en lutte avec ces implacables ennemis de la vie humaine. La science doit s’incliner alors devant une sorte de loi fatale dont les peuples sont condamnés à subir l’inflexible arrêt dans certains moments de crises. La maladie traitée par Galien n’a pas sans doute fait exception à la règle générale. La preuve, c’est que le bol d’Arménie n’a pas survécu à sa gloire éphémère. On l’a banni de toutes les pharmacopées, sans encourir le reproche d’ingratitude. Galien, qui croyait ou feignait de croire aux songes, leur a dû peut-être la révélation de son prétendu spécifique. Je ne puis me décider à lui donner une origine plus sérieuse[164].
Un dernier mot. Lors même que le bol d’Arménie aurait mérité, par ses services éprouvés, l’honneur que lui a fait Galien, je n’aurais rien à changer à mon opinion sur la nature de la maladie Antonine. Cela prouverait seulement que l’art s’était fortuitement enrichi d’une ressource précieuse qui manquait aux médecins contemporains de Thucydide. Avant la découverte du quinquina, les fièvres intermittentes étaient (c’est Sydenham qui l’a dit) l’opprobre de la thérapeutique. Elles en sont aujourd’hui le plus beau titre. Ceci soit dit simplement comme similitude. Le quinquina a fait largement ses preuves, tandis que le bol d’Arménie, un moment exalté, ne s’est plus relevé de l’oubli profond où il est justement tombé.
Nous avons vu que la maladie populaire qui avait si tristement inauguré le règne de Marc-Aurèle, s’était perpétuée avec des alternatives de rémission et de recrudescence jusqu’à l’époque de la mort de cet empereur. A dater de ce moment, le vaste incendie jette encore çà et là quelques lueurs éparses qui ne tardent pas à s’éteindre; le retour trop prévu du fléau paraît ajourné à une échéance lointaine.
Sept ans après, sous le règne de Commode, éclata encore une terrible épidémie, dont la mention nous est transmise, sans autre détail, par Dion Cassius, qui se borne à dire que de mémoire d’homme il n’y en avait pas eu de plus meurtrière.
Il n’est pas douteux pour moi qu’elle ne soit une émanation de la peste Antonine. Ces retours imprévus sont dans les habitudes des grandes épidémies; c’est malheureusement tout ce que je puis en dire. J’ai fait quelques recherches pour m’éclairer; mais aucun des historiens que j’ai consultés ne signale même cette invasion nouvelle, et il m’est resté le regret de ne pouvoir satisfaire sur ce point la juste curiosité de mon lecteur.
M. le Dr Théod. Krause, qui guette au passage les faits favorables à son opinion personnelle sur l’antiquité de la variole, s’est emparé de la relation de Dion Cassius. Selon lui, cette maladie se serait transmise par l’inoculation à l’aide d’aiguilles empoisonnées; ce qui semblerait ne devoir se rapporter qu’à la variole[165].
Il suffit de lire le récit du chroniqueur pour s’assurer que cette interprétation est purement arbitraire.
«En ce temps-là (sous le règne de Commode), éclata une maladie qui dépassa en violence toutes celles qui me sont connues. Souvent en un seul jour il succombait à Rome plus de deux mille personnes. De plus, il périt beaucoup de monde par un autre genre de mort, non-seulement dans la ville, mais encore dans presque tout l’empire romain. Des scélérats, moyennant salaire, empoisonnaient des individus en les piquant avec des aiguilles préalablement enduites de matières toxiques (ce qui s’était déjà fait du temps de Domitien), et ce procédé fit d’innombrables victimes[166].»
Voici maintenant, d’après l’auteur, ce qui s’était passé sous le règne de Domitien:
«Une bande de malfaiteurs empoisonnèrent des aiguilles et s’en servirent pour piquer les individus qu’ils avaient désignés d’avance. Plusieurs de ceux qui avaient reçu ces piqûres succombèrent sans se douter de la cause de leur mort. Mais quelques-uns de ces scélérats furent dénoncés et livrés au dernier supplice. Et cela arriva non-seulement à Rome, mais pour ainsi dire sur toute la terre habitée[167].»
La première pensée que cette lecture fait surgir, c’est que le narrateur est l’écho d’un de ces bruits populaires avidement recueillis par les masses en temps d’épidémie, et qui se perpétuent dans l’histoire, jusqu’à ce que le progrès des lumières en fasse justice. A l’époque dont il s’agit, de graves écrivains rapportaient sans sourciller les fables les plus absurdes; et j’avoue que je ne puis donner un autre nom au récit de Cassius, qui n’est qu’un tissu d’invraisemblances, si l’on en pèse attentivement les détails.
Ce complot énigmatique contre la vie des citoyens, si cruellement moissonnés par l’épidémie; ces assassinats salariés et propagés par une complicité inexplicable dans tout l’empire romain et même dans le monde entier; le procédé infernal imaginé par les exécuteurs de ce pacte homicide; tout cela ressemble à un mauvais rêve, et n’a probablement pas plus de réalité. Comment les historiens du règne de Domitien et de Commode ont-ils gardé le silence sur un événement aussi extraordinaire qui est resté enfoui dans les œuvres de Cassius?
Après tout, les annales de la perversité humaine sont assez riches pour qu’on ne se hâte pas de fixer en ce genre les limites du possible. Mais en supposant vraie de tous points la relation du chroniqueur romain, les partisans de l’ancienneté de la variole qui s’en prévaudraient dans l’intérêt de leur cause, témoigneraient d’une grande pénurie d’arguments. On a beau tordre le texte, on n’en fera jamais sortir ce que M. Krause a cru y voir dans un moment de préoccupation.
Cassius n’a pas dit certainement, et n’a pas même voulu faire entendre que ces aiguilles empoisonnées transmettaient la maladie régnante. La preuve est sans réplique: c’est qu’on ne connaissait de son temps ni les virus, ni par conséquent leur procédé d’insertion artificielle. On prononçait souvent le mot de contagion pour représenter la communicabilité de certaines maladies; mais on ignorait par quel intermédiaire le passage s’opérait. De longs siècles devaient s’écouler avant que la science, éclairée par Fracastor, soupçonnât l’existence des principes matériels des transmissions morbides.
Je n’insiste donc pas plus longtemps, et je me serais contenté d’une simple indication si je n’avais dû tenir compte de l’autorité de mon érudit confrère. Il n’est pas douteux pour moi que sa prévention et un examen trop superficiel, ont été la seule cause de sa méprise.
NOTES:
[129] J’ai dit avec quel talent et quel esprit de suite ce médecin a étudié ce groupe de maladies. Nous lui devons une dissertation remarquable sur la _peste Antonine_: _De peste Antoniniana commentatio: Scripsit Car. Hecker D. M. Historiæ medicæ in Universitate berolinensi, professor publicus ordinarius_. Berolini, 1835.--Ce travail, aussi bien écrit que sagement pensé, m’a été d’un grand secours pour la rédaction de ce chapitre.
[130] Cette épidémie a été ainsi désignée parce qu’elle apparut sous le règne des Antonins.
[131] Ammian. Marcellin., _rerum gestarum_, lib. XXVIII, cap. VI, p. 402. Lugduni Batav., 1693.
[132] Eutrope ne précise pas plus que les autres historiens le chiffre total des décès. Mais il nous apprend que toutes les classes de la population civile comptèrent un grand nombre de victimes, et que des corps entiers de troupes furent emportés. (_Breviarium rerum Romanarum_, lib. VIII, in _Historiæ romanæ scriptores latini veteres_, t. I, p. 657, MDCIX.)
[133] _Vita Galeni conscripta ab Ackermanno_, t. I, édit. de Kuhn.--S’agit-il d’une recrudescence prévue de l’épidémie, qui n’aurait pas désemparé depuis son invasion? L’émotion de Galien et sa fuite précipitée donneraient plutôt à penser que la maladie, qui semblait éteinte, reprit à l’improviste son œuvre momentanément interrompue.
[134] «..._In gravis hujus pestilentiæ initio, quæ utinam aliquando cesset!_» (_Method. med._, lib. V, cap. XII.)
En fouillant les textes de Galien qui pouvaient m’éclairer, j’y ai acquis la preuve que la peste régnait aussi pendant qu’il écrivait son beau traité _de præsagitione ex pulsibus_. «_In pestilentia_, dit-il, _qualis nostra memoria fuit_, ET VIGET ETIAM NUNC.» (Lib. III, cap. IV.)
[135] «_Est opus (Method. medendi) Galeni jam senis, in quo et plurimos suos libros citat._» (_Vita Galeni ab Ackerman_. Kuhn, t. I, p. CXXVI.)
[136] _Historiæ romanæ scriptores latini veteres_, etc., t. II, p. 304. Aureliæ Allobrogum, MDCIX.
[137] C’est ainsi qu’il redresse puérilement quelques expressions médicalement incorrectes: _cor_ (καρδια) employé pour _os ventriculi_ (το στομα της γαστρος) (t. V, p. 275, édit. Kuhn)--_purgatio_, _expurgatio_ (καθαρσις, αποκαθαρσις), employés pour _evacuatio_ (κενωσις) (t. XVII, 2e part., p. 168). Ce dernier reproche lui tient même à cœur, puisqu’il le reproduit, dans les mêmes termes, au t. XVI, p. 106.
[138] M. Littré fait, à ce propos, la remarque fort juste, que «si nous n’avions pas le récit de Thucydide, il nous serait fort difficile de nous faire une idée de la maladie qu’a vue Galien et qui est la même (comme M. Hecker s’est attaché à le démontrer) que la peste d’Athènes.» (Hipp. _Trad._, t. I, p. 122.)
[139] Hecker, _Commentatio_, p. 19.
[140] Galien indique par le mot μυριους, le nombre des malades qu’il assure avoir traités. Son traducteur latin a écrit _sexcentos_ (t. IX, p. 357), ce qui ne représente pas ici un chiffre précis. C’est une forme de langage très-usitée, qui désigne seulement un nombre élevé. Un ancien a dit dans le même sens: «_Uterus sexcentarum ærumnarum mulieribus causa_.» Du reste, si Galien avait en réalité vu et soigné _six cents_ malades, on serait mal venu à se montrer plus exigeant.
[141] Galien parle souvent de maladies épidémiques, sous le nom générique de λοίμος, _pestis_. On est averti qu’il fait allusion à la _peste Antonine_ par les épithètes qu’il lui accole: _pestis longa_, _longissima_, _diuturna_, _magna_, _maxima_, _gravis_, _immanis_. (_Passim._)
[142] _Commentar._ I, _in Hippocratis lib._ VI, _epidem._, _aph._ 29.
[143] Εφελκις, _ulcerum crustula_. (Castelli, _lexicon_, art. _Ephelcis_.)
[144] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.
[145] Galien, _Method. med._, lib. V, cap. XII.
[146] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.
[147] Galien, _Quod animi mores corporis temperamenta sequuntur_, cap. V. (T. IV, p. 788.)--Galien ne précise pas la période où se montrait cette forme de délire tranquille. D’après un rapprochement qu’il fait, il est à croire qu’il l’a observé surtout pendant la convalescence des atteintes très-graves.
[148] Galien, t. X, p. 360.
[149] Galien, _De præsagitione ex pulsibus_, lib. III, cap. IV.
[150] _De atra bile_, cap. IV.