Part 10
[109] «La maladie connue sous le nom de peste d’Athènes, nous offre plutôt les symptômes d’un typhus compliqué d’une éruption difficile à caractériser et d’eschares gangréneuses, que ceux de la peste orientale. (Prus, _Rapport sur la peste..._, p. 12.) Ce n’est pas le moment de demander à Prus ce qu’il entend par un typhus compliqué d’une _éruption difficile à caractériser_. Il me suffit de noter qu’il distingue la maladie ancienne de la peste orientale qui est l’objet de son rapport.
[110] Littré, _Argument du 2e livre des Épid._, trad. d’Hippocrate, t. V.
[111] _Pièces et documents_, cit. p. 237.--Je me prévaux ici de l’opinion déjà exposée de M. Daremberg, dans ce qu’elle a de favorable à la mienne.
[112] Daremberg, _Pièces et documents_, p. 234.
[113] Moïse, _Livre de l’Exode_, chap. IX, vers. 9 et 10.
[114] Ovidii Nasonis _Metamorphoseon_, lib. VII, p. 514, vers. 528 et seq. Amstelodami, MDCCXXVII.
[115] Dionysii Halicarnassensis, _opera omnia_, t. I, p. 594, MDCCIV.
[116] Papon, _de la Peste_, an VIII, t. I, p. 55.
[117] Fodéré, _Traité de méd. légale_, 1813, t. V, p. 392.
[118] Guyon, _Hist. chronol. des épid. du Nord de l’Afrique depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours_. Alger, 1848.
[119] Prus, _Rapport sur la peste et les quarantaines_, p. 12 à 14.
[120] Prus, Discussion, p. 903.
[121] Littré, _Revue des Deux Mondes_, 1836.
[122] Diodori Siculi _bibliothecæ historicæ_, lib. XIV, p. 291, t. II. Hanoviæ, MDCIIII.
[123] Thom. Sydenham, _opera medica: variolæ anomalæ hujus constitut_. Genevæ, MDCCLXIX, t. I, _sectio quarta_, p. 123, _sectio quinta_, p. 145.
[124] Pariset eut occasion, dit-il, de traiter dans le voisinage de l’Ombos «quelque reste d’une singulière fièvre qui réunit en soi le double caractère de la _fièvre intermittente pernicieuse_ et du _typhus contagieux_, et qui, partant du Sennaar, où elle se forme, marche sur les pas des caravanes, s’introduit avec elles dans l’intérieur de l’Égypte, et s’y répand depuis les cataractes jusqu’au Caire.» Cette fièvre intermittente et contagieuse est le _vhapchap du Sennaar_, qui avait été observé par Bruce. Pariset rencontra des malades atteints de cette dangereuse fièvre dans la haute Égypte, à Daraoueh, près de Koum-Ombou. Quelques doses de sulfate de quinine suffirent pour les en délivrer. (Pariset, _Mémoire sur les causes de la peste_, 1837, p. 78 et 221.)
[125] Hildenbrand, _du Typhus contagieux_, p. 75.
[126] Hildenbrand, _ibid._, p. 81.
[127] Suétone, _Duodecim Cæsares_, _Nero_, cap. XXXIX.
[128] Cornelii Taciti, _Annales_, lib. XVI, p. 251, MDXLIIII.
CHAPITRE II
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE ANTONINE)
Les commencements du règne de Marc-Aurèle (161 de J.-C.) furent marqués par de grands désastres. Les troubles météorologiques les plus imprévus semblèrent s’y donner rendez-vous. Des tempêtes furieuses se succédèrent sans relâche. Des tremblements de terre ébranlèrent ou détruisirent des villes. Les fleuves chassés de leur lit ravagèrent de riches campagnes. D’immenses nuées de sauterelles, après avoir dévoré les récoltes en Asie, s’abattirent sur l’Europe. Les populations, réduites à la dernière détresse, souffrirent toutes les horreurs de la faim. Des révoltes lointaines à réprimer, des irruptions menaçantes dont il fallait, à tout prix, arrêter les progrès, imposèrent des guerres longues et sanglantes, mêlant des peuples divers sur de nombreux champs de bataille. La peste manquait encore à ce sombre tableau. Mais le temps n’était pas éloigné où elle viendrait en occuper le premier plan, et dévaster à son tour le monde (164-165).
M. le docteur Hecker a fait ressortir, avec la préoccupation d’un système à défendre, ce concours de phénomènes ou d’événements insolites, avant-coureurs constants, d’après lui, des grandes maladies populaires[129].
Il faudrait avoir l’esprit bien enclin au paradoxe pour refuser aux perturbations du monde physique toute participation à la production des épidémies. Mais quand on n’a pas d’opinion préconçue, et qu’on ne se paye pas de mots, on doit reconnaître dans l’état actuel de ce point d’observation, que ces influences de l’ordre externe ne remplissent pas le premier rôle, et que leur coopération aux résultats qu’on leur attribue n’est qu’éventuelle et contingente. Ce principe est fondamental en matière d’épidémiologie; et si je n’insiste pas, c’est que je crains les redites. Écartons les hypothèses plus ou moins ingénieuses, et tâchons de déterminer, sur la foi des témoignages dont nous pouvons disposer, la marche, les caractères et la nature de la grande épidémie _Antonine_[130].
On est assez généralement d’accord pour la faire naître dans la Mésopotamie, et c’est à la prise de Séleucie par les Romains (165) qu’elle aurait d’abord déchaîné toute sa fureur.
La ville assiégée était-elle déjà la proie de l’épidémie quand ils en prirent possession? Ou bien l’entrée de l’armée victorieuse, qu’on peut supposer déjà atteinte, fut-elle le signal de son explosion? La première version me paraît la plus probable; mais les historiens gardent le silence sur ce point.
Il n’entre pas dans mon sujet de reproduire les inventions ridicules qui eurent cours alors sur l’origine de cette maladie. Celle qui nous a été conservée par Ammien Marcellin semble renouvelée de la boîte de Pandore. Il raconte que lorsque l’armée romaine, commandée par Avidius Cassius, se fut emparée de Séleucie, les soldats, ardents au pillage, envahirent le temple d’Apollon. L’un d’eux, ayant forcé un coffret d’or, il s’en échappa un _souffle pestilentiel_ qui frappa d’abord les Parthes et se répandit de proche en proche dans le monde entier[131].
Je me borne à cette fable. Elle prouve une fois de plus que la crédule antiquité mêlait toujours le merveilleux à l’explication des phénomènes naturels, et léguait ainsi bien des embarras à la science future, réduite à débrouiller, trop souvent en pure perte, le sens caché de ces légendes.
La nouvelle maladie était éminemment contagieuse. Sur ce fait, pas de dissentiment. Faut-il croire dès lors qu’elle s’est propagée, hors de son foyer primitif, par la filiation continue des transmissions virulentes? En n’y regardant pas de trop près on pourrait alléguer, à l’appui de cette conjecture, les mouvements et les rencontres des armées belligérantes, sous un ciel de feu, et au milieu d’un concours inouï de conditions fatales.
Cette interprétation serait acceptable, s’il s’agissait d’une de ces épidémies vulgaires dont la force d’expansion ne dépasse pas un rayon limité. Mais le problème ne peut plus être posé dans les mêmes termes quand il s’applique au mode d’irradiation des épidémies voyageuses. L’importation qu’on invoque si à propos pour simplifier l’étiologie, ne représente qu’une partie du fait. Avant et au-dessus d’elle plane une force plus générale qui peut seule expliquer l’universalité de ces grands fléaux et la durée de leur règne. Quelle que soit donc la part du virus dans sa propagation, la maladie Antonine relève primordialement du _génie épidémique_ qui a eu, si je puis ainsi dire, la haute main sur ce mémorable événement pathologique.
Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, venait de terminer, grâce au talent de ses généraux, une brillante campagne qui avait illustré les armes romaines. Partout où se porta son cortége militaire, grossi par une foule compacte de courtisans et d’esclaves, la maladie se déclara avec une nouvelle violence. Lorsque les deux empereurs firent leur entrée à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, une énorme affluence d’étrangers, attirés par la curiosité, se pressaient dans l’enceinte de la ville où la famine avait déjà élu domicile. Le mal prit, dès ce moment, une telle intensité, qu’il fallut renoncer aux enterrements ordinaires et entasser les corps dans des tombereaux. Cette circonstance, à défaut de relevés nécrologiques, suffit pour donner une idée des proportions de la mortalité qui égala celle des épidémies les plus féroces. Les malheureux habitants de Rome se croyaient revenus aux jours maudits de la peste d’Athènes[132]. De hauts personnages furent enlevés, et l’empereur honora la mémoire des plus marquants en leur faisant dresser des statues. Il prescrivit des prières publiques et des cérémonies expiatoires pour fléchir la colère des dieux. Mais les rassemblements dans les édifices voués au culte, multiplièrent les foyers de contagion et accrurent le nombre des morts; observation renouvelée de tout temps dans des circonstances analogues.
Le fléau ne tarda pas à envahir le reste de l’Italie, et plusieurs provinces faisant partie de l’empire romain. Des bourgs et des maisons de campagne perdirent tous leurs habitants. Une immense étendue de pays resta sans culture. La crainte de la mort avait paralysé tous les bras, glacé tous les cœurs. L’épidémie s’avança rapidement des bords du Tigre jusqu’aux Alpes, et, après les avoir franchies, elle pénétra dans les Gaules et se porta sur les villes situées au delà du Rhin.
Cette invasion ne fut pas la seule. Des populations qui avaient déjà payé leur tribut virent avec effroi reparaître l’hôte sinistre dont elles se croyaient délivrées. Ces retours sont d’observation vulgaire dans les annales des grandes épidémies.
Malgré quelques divergences chronologiques qui n’ont aucune importance dans la question, je crois avoir adopté la version la plus conforme aux données de l’histoire, en rapportant à l’année 166 le triomphe décerné à Vérus, et l’explosion de l’épidémie dans la capitale de l’empire.
Il est un fait sur lequel tout le monde est d’accord: c’est qu’en 168, Rome se débattait contre les étreintes de l’invisible ennemi. On en trouve la preuve dans la biographie authentique de Galien qui habitait alors cette ville[133]. Frappé d’une insurmontable terreur, il partit secrètement pour la Campanie. Mais ne s’y croyant pas assez en sûreté, il s’embarqua à Brindes pour Pergame, ce qui donne à penser qu’il n’y avait plus trace d’épidémie dans l’Asie Mineure. Vers la fin de cette année ou au commencement de la suivante (169), il fut mandé par les empereurs, revint à Rome et alla les rejoindre à Aquilée. Il est vraisemblable que l’épidémie s’était sensiblement affaiblie, puisqu’on ne ralentit pas les préparatifs d’une grande expédition. Mais au moment où l’on était plein d’espoir, survint une grande recrudescence à laquelle l’agglomération des troupes ne fut probablement pas étrangère. Les deux souverains quittèrent précipitamment Aquilée; et, pendant le retour, Lucius Vérus mourut subitement d’un coup de sang, selon les uns, par le poison, d’après les autres. Cette indécision des historiens, assez indifférente en elle-même, prouve qu’il ne succomba pas à l’épidémie régnante.
Peu de temps après, Marc-Aurèle prit le commandement de l’armée, et comme l’entrée en campagne ne fut point ajournée, il est à croire que la maladie avait cessé d’inspirer des craintes. Mais son terme définitif devait se faire longtemps attendre. Galien atteste formellement qu’elle n’était pas éteinte à l’époque où il rédigeait le Ve livre de sa Thérapeutique. Il y exprime, en effet, le vœu de la voir prendre bientôt fin[134]. Or, on sait que Galien était déjà avancé en âge lorsqu’il composa cet ouvrage, où il cite plusieurs de ses écrits antérieurs[135]. On ne se trompe donc pas en évaluant approximativement à quinze ans la durée entière de la peste Antonine, que Galien distingue des autres maladies populaires dont il a l’occasion de parler, en l’appelant la _longue peste_, _pestis diuturna_.
Julius Capitolinus a noté un détail des derniers moments de Marc-Aurèle qui pourrait avoir sa valeur dans cette question de chronologie. «Le septième jour, dit-il, s’étant senti plus mal, il ne voulut recevoir que son fils, qu’il congédia aussitôt, dans la crainte de lui communiquer sa maladie[136].»
La préoccupation du mourant et les termes qui l’expriment font assez justement supposer à M. Hecker que l’empereur se savait atteint de la peste, dont il n’ignorait pas la transmissibilité. Je suis d’autant plus disposé à adopter cette version, qu’elle n’est contredite par aucun document. A ce compte, il y aurait encore eu des cas de peste en 180, année de la mort de Marc-Aurèle.
Les historiens qui ont consigné dans leurs chroniques le récit de ce funèbre épisode, ont laissé prudemment à l’écart la question médicale. Mais on compte se refaire de leur silence auprès de Galien, qui a saisi, sans doute, avec empressement l’occasion d’ajouter à son œuvre un beau travail de plus. L’épreuve dément bientôt cette espérance.
Galien, qui affecte un grand dédain scientifique pour la description de Thucydide, et qui aurait dû montrer comment il fallait s’y prendre pour faire mieux, a reculé devant les chances du parallèle[137].
Comprend-on qu’un écrivain aussi fécond, dont la prolixité filandreuse se donne si souvent carrière sur une foule de sujets sans importance, au risque de lasser la patience du lecteur le plus résolu, se soit borné, sur un fait aussi grave, à quelques indications éparses, dont on regrette doublement l’obscurité et la concision[138]!
Alléguera-t-on la manière d’observer des anciens? Mais cette excuse banale tombe devant les descriptions nosographiquement irréprochables qui ne sont pas rares dans leurs livres et sont restées des modèles.
Disons-le sans détour, quoi qu’il en coûte: le motif de l’inexplicable réserve de Galien n’est pas de ceux que la science avoue. Il faut s’en prendre tout simplement à l’effroi qu’inspirait une maladie épidémique et contagieuse, contre laquelle il n’y avait de recours assuré que dans la fuite. A cette époque d’abaissement moral, la fibre du devoir médical restait insensible. Les nobles engagements du serment d’Hippocrate ne trouvaient plus d’écho. Affronter la mort pour soigner des malades était acte de dupe. De nos jours ce lâche égoïsme serait justiciable de l’opinion publique. Au temps de Galien, il avait passé dans les mœurs, et le médecin de l’empereur donnait lui-même l’exemple. Comme le dit avec esprit M. Hecker: au lieu d’observer et de traiter des pestiférés, au péril de sa vie, Galien aimait mieux s’isoler dans son paisible laboratoire pour y préparer sa merveilleuse thériaque d’Andromaque, destinée à calmer les souffrances des souverains et des grands de l’empire[139].
Cédant peut-être à un remords secret, il se vante d’avoir soigné d’_innombrables_ malades (μυριους), sans s’apercevoir que cette hyperbole, fût-elle même l’expression de la vérité, aggravait le reproche qu’il avait encouru pour avoir traité avec tant d’indifférence, la plume à la main, un fait médical aussi mémorable[140].
Il n’en faut pas moins reconnaître que les renseignements qu’il nous a transmis, tout incomplets qu’ils sont, ont d’autant plus de prix qu’on ne les trouve que dans ses écrits, qu’ils nous viennent d’un témoin oculaire, et que ce témoin est Galien[141].
Voici donc le tableau symptomatique de la peste Antonine, tel que nous avons pu le reconstruire en rapprochant, non sans difficulté, tous les fragments disséminés dans les œuvres les plus disparates du médecin de Rome.
Au contact, le corps des malades ne paraissait pas plus chaud que dans l’état naturel; mais ils ressentaient une ardeur intérieure intolérable[142]. La peau n’était pas jaune, mais un peu rouge et livide. A un moment donné, elle se couvrait d’une éruption dont Galien a parfaitement spécifié les caractères. Chez le plus grand nombre, elle occupait toute la surface du corps, sous la forme de _pustules_ qui s’_ulcéraient_ et se recouvraient d’une _croûte_ (εφελκις des Grecs)[143]. Quand cette croûte se détachait, elle laissait une _cicatrice solide_. Dans des cas plus rares, l’éruption était «rude et psorique» (_aspera_ et _scabiosa_), c’est-à-dire composée de papules qui se terminaient par une sorte de _desquamation_[144].
Cet exanthème spécial ne peut être confondu avec aucun de ceux que nous connaissons. Il diffère totalement des éruptions pétéchiales et miliaires qui accompagnent si souvent les pyrexies épidémiques de notre temps et notamment la peste d’Orient. On ne les voit jamais en effet s’ulcérer, se revêtir d’une croûte et laisser des cicatrices. Si nous y retrouvons quelque analogie avec la pustulation variolique, nous constatons aussi des dissemblances notables. Le champ est donc largement ouvert aux conjectures. Pour nous guider dans la détermination de ce diagnostic différentiel, nous aurions pu tirer d’utiles éclaircissements du rapprochement et de la comparaison d’un certain nombre de faits. Mais j’ai annoncé bien des lacunes, et Galien qui avait, à l’entendre, recueilli tant d’observations, a trouvé bon de ne nous en donner qu’une seule.
Il s’agit d’un jeune homme qui eut, le neuvième jour, le corps entier couvert d’ulcères. Trois jours après, les cicatrices étaient faites, et le malade se sentit assez bien pour s’embarquer et aller achever sa guérison, par l’usage du lait, dans un site renommé pour sa salubrité[145].
D’après le nombre de jours assignés par l’auteur à la formation de l’éruption et des cicatrices, il paraîtrait que cette maladie rappelait par la succession régulière de ses périodes et leur durée prévue, les fièvres éruptives de la nosologie moderne. Mais il ne nous est pas permis d’aller au delà de cette similitude extérieure.
Les pustules étaient _noires_ et leur passage à l’ulcération était le fait le plus commun, sans toutefois être constant.
Dans certains cas, il n’y avait ni croûtes, ni cicatrices consécutives, et on ne voyait se détacher qu’une simple pellicule. D’où il résulte que l’éruption affectait la forme de _pustules_ ou de _vésicules_. Les premières, profondément implantées dans le derme, laissaient des marques après elles. Les autres, plus superficielles, soulevaient simplement l’épiderme et il n’en restait pas de traces. Dans les cas où il se formait des cicatrices, elles étaient complètes en deux ou trois jours, témoin l’observation qu’on vient de lire.
Lorsque l’exanthème était «sec» c’est-à-dire _papuleux_, la desquamation s’effectuait dans le même temps; ce qu’il était facile de vérifier sur les sujets dont la peau était semée de pustules et de papules entremêlées.
La couleur _noire_ de l’éruption et l’odeur repoussante exhalée par les malades étaient l’expression de l’état malin et putride dont on ne pouvait méconnaître la redoutable association.
Il est heureux que Galien n’ait pas abrégé le signalement de cet exanthème qui est un des traits les plus originaux de la peste Antonine et lui imprime un cachet d’individualité morbide, que nous retrouverons d’ailleurs dans l’ensemble de ses autres caractères.
Les malades accusaient une invincible aversion pour les aliments. Tourmentés par une soif dévorante, ils demandaient à grands cris des boissons froides[146].
Le trouble des facultés intellectuelles prenait diverses formes. Certains malades éprouvaient comme des absences pendant lesquelles ils n’avaient pas conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leur entourage[147]. D’autres étaient pris d’un délire furieux, suivi d’un état comateux ou léthargique. Dans ce cas, le pronostic était alarmant. On comptait aussi parmi les symptômes de funeste augure, les inflammations viscérales; les évacuations diarrhéiques colliquatives; la gangrène qui dévorait jusques à l’os les parties en contact avec les excrétions putrides dont le lit était imprégné.
Du côté de l’appareil respiratoire, on observait une _toux sèche_ plus ou moins intense avec _timbre rauque_ de la voix, signe évident de la phlegmasie de la muqueuse laryngo-bronchique.
Le jeune homme dont nous avons déjà dit un mot, se mit à tousser le jour même où sa peau fut entièrement couverte d’ulcères. Le lendemain il fut pris tout à coup d’une quinte violente qui provoqua l’expulsion d’une croûte semblable à celles de l’éruption cutanée. Le sujet s’était plaint d’éprouver, dans la région latérale du cou, sur le trajet de la trachée-artère, une sensation douloureuse, signe probable de la formation d’un ulcère interne. Galien avait exploré attentivement la bouche et l’arrière-gorge, et n’y avait découvert aucun indice de travail ulcératif. La déglutition des solides et des liquides s’opérait sans la moindre gêne. Le corps étranger, rejeté par le patient, n’était pas ce que nous appellerions aujourd’hui un produit _diphthéritique_. Il provenait des pustules propagées sur la muqueuse des voies aériennes, comme on le voit si souvent dans la variole. Galien reconnut aussitôt une croûte détachée de l’ulcération laryngienne, pareille à celles qui recouvraient la peau. Il eut occasion, s’il faut l’en croire, de vérifier le même phénomène chez d’autres sujets dont la maladie eut également une heureuse fin. (_Ad postremum similiter alii._)
Pour préciser le véritable siége de la douleur accusée par le sujet, et s’assurer qu’elle ne dépendait pas d’une lésion gutturale ou œsophagienne, Galien avait eu recours à un singulier expédient. Il avait prescrit une mixture de vinaigre et de moutarde, et comme le contact de cette matière irritante le long de l’œsophage n’avait éveillé aucun sentiment douloureux, il avait acquis la certitude que l’ulcération était établie sur la muqueuse trachéale[148].
Le diagnostic pouvait être porté dès l’invasion, lorsque les yeux étaient enflammés, et que la cavité buccale, la langue et l’arrière-gorge offraient une teinte rouge _sui generis_ dont Galien a caractérisé d’un mot la valeur séméiotique en l’appelant _pestilentielle_[149]. A première vue, les personnes étrangères à la médecine reconnaissaient la maladie. Cette coloration, que l’auteur compare à celle «de l’érysipèle ou de l’herpès» n’était pas le résultat d’un état phlegmasique local, puisque la déglutition était facile et indolente. Elle annonçait seulement un haut degré d’inflammation dans la muqueuse intestinale.
On n’observa que chez un certain nombre de malades des vomissements de matières jaunes plus ou moins foncées; mais il y eut chez tous des déjections alvines de même couleur, qui devenaient plus tard noirâtres par leur mélange avec le sang. Cette couleur n’apparaissait jamais à l’invasion ou dans la période d’augment, mais toujours vers le déclin ou aux approches de la mort; parfois vers le septième jour; le plus souvent au neuvième; plus rarement au onzième[150]. Dans quelques cas, ces évacuations diarrhéiques parurent salutaires; mais généralement elles furent du plus fâcheux augure. Elles emportèrent le plus grand nombre des malades en épuisant leurs forces.
La survenance des gangrènes locales était aussi des plus graves, sans cependant interdire tout espoir. Galien avait vu les orteils (_extremos pedes_) se séparer spontanément après leur mortification. Plusieurs malades, qui avaient survécu à cette mutilation, ne pouvaient, dit-il, assurer leur marche qu’à l’aide d’un bâton, sur lequel ils étaient même obligés de s’appuyer fortement[151].
Notre auteur qui s’était tant occupé du pouls, nous apprend qu’il restait souvent normal pendant le cours de la maladie, et que les malheureux chez lesquels il conserva ce caractère, périrent tous. Circonstance bien faite, ajoute-t-il, pour donner le change même aux praticiens les plus expérimentés[152].
A côté de ces faits, il faut placer ceux où il avait vu l’urine différer à peine de l’état naturel[153].
Ces deux phénomènes congénères n’appartenaient pas en propre à la peste Antonine. Ils ne s’y rattachaient éventuellement qu’à titre de maladie maligne où «l’affaiblissement des forces radicales fait cesser les synergies et les sympathies les plus ordinaires des organes[154].» Galien vérifiait une fois de plus le célèbre aphorisme de son maître: «_Pulsus bonus, urina bona, æger moritur._»