Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Part 1

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ÉTUDE

SUR

LES MALADIES ÉTEINTES

ET

LES MALADIES NOUVELLES

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR

Toxicologie générale rédigée sur les notes du professeur Joseph Anglada, et accompagnée d’un tableau toxicologique pour servir à la recherche analytique des poisons. 1835, in-8, 356 pages.

Étude sur les spécifiques d’affections et les spécifiques d’organes. 1843.

Contagion de la morve des solipèdes à l’homme. 1845.

De la pathogénie de l’inflammation et de son application à la thérapeutique de cette maladie (thèse de concours. 1849, in-8, 113 pag).

Quels sont les avantages de la connaissance de l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même (thèse de concours. 1850, in-8, 183 pages).

Traité de la contagion pour servir à l’histoire des maladies contagieuses et des épidémies. 1853. 2 volumes in-8.

De la pathologie, de son objet, de son but et de ses principes. 1853.

De l’heureuse influence de la civilisation sur la fréquence des maladies populaires. 1854.

De l’importance d’une bonne doctrine médicale pour la thérapeutique. 1856.

De la prétendue dégénérescence physique et morale de l’espèce humaine, déterminée par le vaccin. 1856.

Des causes en médecine. 1857.

Du vitalisme de Montpellier. 1858.

De la maladie et de l’affection morbide. 1859.

Notice sur la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier pour servir à l’histoire de cette Faculté. 1859.

IMPRIMERIE L. TOINON ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.

ÉTUDE

SUR LES

MALADIES ÉTEINTES

ET LES

MALADIES NOUVELLES

POUR SERVIR

A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

PAR CHARLES ANGLADA

PROFESSEUR DE PATHOLOGIE MÉDICALE A LA FACULTÉ DE MONTPELLIER MEMBRE FONDATEUR DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET LETTRES DE LA MÊME VILLE CORRESPONDANT DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE DE MÉDECINE DE MARSEILLE DE LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DU DÉPARTEMENT D’INDRE-ET-LOIRE DE L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE DE MADRID, ETC.

«Il est certain que des maladies nouvelles apparaissent et que des maladies anciennes s’éteignent. S’il y a une géographie pour la Pathologie, il y a aussi une chronologie.»

(LITTRÉ, trad. d’Hippocrate, t. V, p. 507.)

«Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de plantes?»

(CH. BŒRSCH, _de la Mortalité à Strasbourg_, p. 96, 1836.)

PARIS

J.-B. BAILLIÈRE ET FILS

LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE rue Hautefeuille, 19, près le boulevard Saint-Germain

LONDRES | MADRID HIPP. BAILLIÈRE | C. BAILLY-BAILLIÈRE

1869

Tous droits réservés.

A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE

JOSEPH ANGLADA

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER DOYEN ET PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE LA MÊME VILLE ETC., ETC., ETC.

PRÉFACE

Ce livre n’est qu’une étude: j’espère que les exigences de la critique ne dépasseront pas la mesure de mes prétentions.

La nature de mon sujet m’a imposé de longues et minutieuses recherches. Dès mes premiers pas, je me suis assuré que les auteurs ont perpétué, en se copiant, des erreurs acceptées sans contrôle, et je n’ai rien négligé pour échapper à ce reproche. Bien décidé à tout voir par moi-même, j’ai rejeté les matériaux de seconde main, et j’ai toujours puisé aux sources. Toutes les fois que la fidélité d’une traduction m’a paru suspecte, je l’ai refaite, et ce n’a pas été la partie la moins ingrate de ma tâche. J’ai tenu, par-dessus tout, à mettre entre les mains de mon lecteur, des pièces justificatives dignes de sa confiance.

En exprimant les opinions que j’ai cru devoir adopter, je me suis fait une loi d’éviter toute affirmation trop absolue. La mobilité du terrain de la discussion, la diversité des points de vue, le contraste ou l’incertitude des interprétations débattues, seront l’excuse de ma réserve. Quand j’ai pris la plume, je me suis bien promis de ne pas oublier «qu’il est dans la destinée de certaines questions de rester des questions[1].»

Pline prétend que l’histoire plaît de quelque façon qu’elle soit écrite: «_Historia quoquo modo scripta delectat_.» Si tout le monde pensait de même, je serais sans inquiétude sur l’accueil qui m’attend; mais j’ai de fortes raisons pour être moins rassuré.

On ne peut se dissimuler que l’histoire a perdu une grande partie de son prestige. La médecine actuelle se vante d’oublier son passé, et de sacrifier au présent l’héritage qu’elle en a reçu. Son idéal est de mettre l’observation des faits contemporains à la place des «_fables traditionnelles_» (le mot n’est pas de moi) qui ont bercé la naïve crédulité de nos pères.

Je n’essaierai pas de désarmer des préventions qu’on élève à la hauteur d’un principe. Je réclamerai seulement contre le dédain irréfléchi d’un moyen d’étude, dont l’utilité me paraît trop manifeste dans certains cas, pour être méconnue.

La question que je traite, ne peut être évidemment éclairée et résolue que par l’histoire. Elle seule contient la révélation de cet aspect particulier de la pathologie, que l’observation, renfermée dans les limites d’un temps et d’un pays, n’aurait jamais soupçonné.

Si les anamnestiques ou les antécédents des sujets forment un des éléments les plus précieux, et souvent même, l’élément décisif du diagnostic des maladies individuelles, les anamnestiques des sociétés humaines, dans l’évolution de leur vie collective, ne sont pas moins nécessaires pour déterminer le caractère de leur constitution pathologique, et les changements qu’elle a subis par l’action des siècles. C’est de ces rapprochements historiques, recueillis depuis les époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, qu’est sorti ce grand fait des maladies éteintes et des maladies nouvelles dont il me paraît difficile de nier l’intérêt et l’importance, à moins d’une indifférence préconçue qui équivaudrait à un déni de justice.

En 1850, le hasard des concours m’appela à défendre l’histoire de la médecine contre les attaques qui la discréditent[2]. Tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est que j’apportai dans l’exécution forcément rapide de ma tâche, la chaleur d’une conviction de longue date, et je serais heureux si l’ouvrage que je publie, renforçait d’un nouvel argument la thèse que j’ai soutenue.

L’Histoire qui comprend toute la dignité de son rôle, occupe, n’en déplaise à ses détracteurs, un rang élevé dans l’Encyclopédie médicale. Mais la valeur des services qu’elle peut rendre est subordonnée au caractère de la philosophie qui l’inspire. Si elle se borne à une simple exposition chronologique, elle rétrécit gratuitement son domaine. En déroulant à nos yeux le fleuve du passé, en décrivant les sinuosités et les accidents de son cours, elle doit dire aussi, quelle est la nature du mouvement qui l’entraîne, et quel est le but où il tend, au milieu des obstacles qui ralentissent sa marche ou en troublent momentanément la direction.

Ce n’est pas le lieu, je le regrette, de développer des considérations que je ne fais qu’indiquer. Je ne dépasserai pas cependant les bornes d’une préface, en disant, sans détour, ma pensée, sur ce parti pris d’abaisser les vieux maîtres et leurs immortels écrits, sur cette ingratitude affichée pour ceux qui ont parcouru la carrière avant nous, et nous ont passé le flambeau.

Effacer l’auréole des grands noms qui personnifient, dans la succession des âges, l’ordre scientifique dont on a juré la perte; proscrire les œuvres consacrées par la sagesse des siècles: tel a toujours été le mot d’ordre des réformes.

Lorsqu’on s’est approprié le programme expéditif de Bacon: «_Instauratio facienda est ab imis fundamentis_,» la logique prescrit de porter hardiment le marteau sur le vieil édifice, et de déblayer le sol des débris vermoulus qui l’encombrent. On avisera plus tard au plan de la construction nouvelle qui doit s’élever sur ces ruines: «_Campos ubi Troja fuit_.»

L’Histoire nous montre cette entreprise dans bien des pages de ses annales; il n’y a de changé que le nom des acteurs et les couleurs de la bannière. Mais à moins de renier les leçons de l’expérience, quand on voit que, dans ce projet de rénovation, tout est en honneur pour les progrès de la médecine, excepté la médecine elle-même, on peut prédire que l’issue de cette croisade ne remplira pas toutes les espérances des chefs habiles qui la dirigent, et de la phalange studieuse qui les suit.

Notre belle Science, restée debout depuis plus de deux mille ans sur sa base hippocratique, et toujours vigoureuse malgré les blessures qu’elle a reçues, ne peut pas être l’esclave résignée de cette tyrannie capricieuse, qui la condamne périodiquement à abjurer ses croyances, pour servir un autre culte. Elle n’est pas sans doute à l’abri d’un coup de main, et doit, pour un temps, subir la loi du vainqueur. Mais revenue de sa surprise, elle reprend son indépendance et ses droits. C’est le partage exclusif de la vérité que sa lumière, voilée par quelques éclipses passagères, se dégage bientôt plus vive et plus pure. Qu’est-il resté de la frénétique ovation qui accueillit naguère l’entrée en scène du grand réformateur de la médecine? A peine un souvenir au milieu de l’indifférence générale!

L’École qui grandit sous nos yeux, montre autant d’imprévoyance que d’injustice. Le mépris qu’elle affecte pour les _antérieurs_, comme disait Leibnitz, retombera sur elle, quand elle comparaîtra à son tour devant ses juges. La représaille sera de bonne guerre, et cette perspective vaut la peine qu’on y songe. Si nos aïeux dans l’ordre médical, ont été le jouet d’une hallucination obstinée; s’ils ont pris pour des réalités, les fantômes de leurs rêves, de quel droit l’École nouvelle vient-elle affirmer sa constante lucidité, et se dire en possession de la vérité absolue et définitive?

Soyons de bonne foi. N’est-on pas aveuglé par son orgueil, lorsqu’on prétend remplacer le labeur éprouvé de vingt siècles, par le produit hâtif de quelques années de travail? Le passé, le présent et l’avenir sont les trois termes, inséparables et solidaires, d’une même équation. La médecine, envisagée dans son évolution historique, doit représenter une chaîne ininterrompue qui n’a fait que s’allonger par l’addition de nouveaux anneaux. C’est un dessin auquel ont participé des hommes laborieux et dévoués, qui l’ont légué à leurs descendants, pour qu’ils accentuent plus nettement les traits ébauchés et qu’ils y ajoutent ceux qui manquent. La médecine, sortant tout armée du cerveau d’un homme ou du génie d’une époque, est un symbole qu’il faut laisser à l’ancienne mythologie.

Personne, je l’atteste, n’admire, plus que moi, cette fiévreuse ardeur qui nous a valu tant de découvertes et nous en promet tant d’autres. C’est le brillant cachet de la période qui s’écoule, et jamais peut-être le «_mens agitat molem_» du poëte n’a été plus éclatant.

Mais quand on observe attentivement la jeune École avec l’intérêt qu’elle mérite, sans partager cependant toutes les illusions qu’elle caresse, on regrette de la voir fascinée, comme le statuaire de la légende, par la contemplation passionnée de son œuvre. Pénétrée de la conscience de sa force et de l’infaillibilité de sa méthode, elle entend se suffire à elle-même, et tout puiser dans son propre fonds. Traditions séculaires, dogmes fondamentaux, lois inscrites au code de notre art, tout cela n’est, pour elle, que reliques surannées, qui ont eu leur temps de foi superstitieuse, et que le réveil de la Raison a dépossédées de leurs vertus imaginaires. Pour marcher librement dans la voie nouvelle, il faut briser ces entraves. Enrichie de l’inépuisable tribut des sciences latérales, armée de précieux instruments d’exploration qu’elle manie avec une dextérité qu’on aurait mauvaise grâce à méconnaître, cette École ne sait pas résister à ces entraînements téméraires qui l’éloignent, sans qu’elle s’en doute, de son but avoué. Sa grande faute est de ne pas comprendre que pour qu’on puisse croire, dans la mesure permise, à la certitude de la doctrine et de l’art qu’elle fonde, elle devrait, avant tout, renoncer à donner comme des vérités acquises, des hypothèses ingénieuses ou des conceptions arbitraires, dont le faux éclat séduit un instant, et s’évanouit au premier souffle de la clinique.

Est-ce à dire qu’il serait bon de comprimer cet élan? A Dieu ne plaise! et je proteste hautement contre toute insinuation malveillante qui m’attribuerait cette arrière-pensée, quoique je sois fermement convaincu qu’il y aurait tout avantage pour le perfectionnement durable et continu de la science, à déplacer le courant qui l’emporte, et à le guider vers les régions d’une philosophie plus tolérante.

Restons de notre siècle, rien de mieux; mais gardons-nous de l’isoler, comme une de ces îles flottantes qui surgissent tout à coup du sein des eaux. Au lieu de proclamer entre les Anciens et les Modernes un stérile et énervant antagonisme, unissons-les franchement par cette indissoluble et féconde alliance, tant désirée par Baglivi: «_Quoad fieri potest, perpetuo jungendi fœdere_.» Puisque, après tout, «on est toujours le fils de quelqu’un» renonçons désormais à la prétention inouïe d’éluder la loi commune.

Il n’y a qu’un moyen de nous assurer que nous avançons: c’est de savoir d’où nous venons et où nous sommes. Faute de cette précaution, indiquée par le bon sens, ceux qui ont toujours à la bouche ce grand mot de progrès «_Os magna sonaturum_,» s’exposent à n’être que stationnaires ou rétrogrades.

Ambroise Paré nous compare à «l’enfant qui est sur le col du géant.» Cette similitude souvent rappelée est un trait de lumière. Montons sur les épaules de nos devanciers pour étendre notre horizon et contempler ce qu’ils n’ont pu voir. C’est ainsi que la médecine reculera ses frontières, et enrichira son empire sans ébranlement, sans révolution nouvelle. Et quand elle dressera l’inventaire pacifique de ses conquêtes, elle se fera honneur de rendre loyalement aux hommes et aux idées de tous les temps, la justice qui leur est due.

Montpellier, le 9 décembre 1868.

NOTES:

[1] L. Peisse, _De la médecine et des médecins_, 1857, t. I, p. 204.

[2] Ch. Anglada, _Quels sont les avantages de la connaissance de l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même?_ Thèse de concours pour la chaire de pathologie et de thérapeutique générales. Montpellier, 1850, 183 pages.

INTRODUCTION

Une opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de la pathologie.

Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.

L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et voici ce qu’elles enseignent:

A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois, faire valoir leurs titres.

En d’autres termes, il y a des maladies _éteintes_ et des maladies _nouvelles_.

Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments: c’est une trop grande entreprise[3].»

Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent un malentendu qui pourrait en fausser le sens.

Les maladies se forment de deux manières: par _réaction_ et par _affection_. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice radical de la doctrine de Broussais.

Les maladies _réactives_ sont celles dont le premier phénomène est un acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite. Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences vitales.

Par opposition, les maladies _affectives_ représentent un état morbide général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on exprime en disant que ces maladies sont _spontanées_, ou réductibles à une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent d’une cause extérieure.

Un grand nombre d’affections spontanées sont _spécifiques_ (_speciem facere_). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.

Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux. On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de maladies _sans cause_!

Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité pareille à une doctrine antipathique.

Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme garde le secret.

Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases successives de la gestation.

On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la distinction que je viens d’établir.

La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art, pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe siècle.

L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares. Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.

Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie. Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.

Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: _Uno avulso, non deficit alter_[4].

Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux _doreurs sur métaux_ un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie. L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la _maladie mercurielle_ avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était l’inévitable terme.

Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril la santé et la vie des ouvriers[5].