Étude sur la Franc-Maçonnerie

Part 6

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Mais ce qu’il faut bien remarquer ici, et les aveux si catégoriques que nous venons d’entendre ne permettent pas d’en douter, c’est que ce ne sont pas là des excès isolés ou démentis, dans la Maçonnerie; il y a plus: la question a été officiellement agitée et résolue par les autorités maçonniques; et des solutions données il résulte que la Maçonnerie n’entend pas être confinée dans ses loges, que son but est de s’emparer politiquement de la Société tout entière, et que ses loges ne lui servent qu’à former des hommes pour lutter dans l’arène politique.

C’est ce que notamment le grand Orient de Belgique, «les colonnes consultées et le F∴ orateur entendu dans ses conclusions», a répondu:

«La Maçonnerie n’a point pour but d’établir des principes à respecter, _seulement dans l’étroite enceinte de ses assemblées_: C’EST LA SOCIÉTÉ TOUT ENTIÈRE QU’ELLE A POUR OBJET; les loges sont DES ÉCOLES, où l’on doit _former des hommes_ aux convictions raisonnées, _afin qu’ils luttent ensuite avec vigueur dans le monde profane_, ET SURTOUT DANS L’ARÈNE POLITIQUE[127].»

[127] M. Neut, t. I, p. 267.

Je trouve dans la Maçonnerie italienne les mêmes déclarations; j’ai en effet sous les yeux les procès-verbaux de l’Assemblée maçonnique constituante, réunie à Rome du 28 avril au 2 mai 1872; là aussi dans la séance du 2 mai, la même question a été posée, et il a été décidé, «à une grande majorité», que «les Loges ont la faculté de discuter les questions d’ordre religieux et politique, et que la Maçonnerie étudie les questions sociales, SANS RESTRICTION D’ESPÈCE OU DE DEGRÉ[128]...»

[128] _Le Monde Maçonnique_, t. XIV, p. 250.

Mais d’ailleurs, est-ce que Garibaldi--complice, et agent peut-être en ce moment à Rome du grand persécuteur de l’Église en Allemagne--n’a pas été grand-maître de la Maçonnerie italienne? Et quand mourut le grand conspirateur Joseph Mazzini, que se passa-t-il? Les Loges italiennes prirent le deuil; quelques-unes envoyèrent des députations à ses funérailles; et le Grand-Orient d’Italie invita tous les Franc-Maçons, à quelque nation qu’ils appartinssent, qui se trouvaient alors dans la vallée du Tibre, à se rassembler sur la place du Peuple: «A l’heure indiquée, une foule de Frères entouraient la bannière maçonnique qui, pour la première fois, se montrait dans Rome, la suivirent, et accompagnèrent jusqu’au Capitole le buste de Mazzini[129].»

[129] _Ibid._, p. 30.

Telle est donc, sans contestation possible, la Maçonnerie: et M. Félix Pyat avait raison de le dire, c’est l’ÉGLISE DE LA RÉVOLUTION, et le vestibule, ou comme disait ce révolutionnaire italien cité plus haut, l’_antichambre_ des sociétés secrètes.

Je le veux bien, elle n’est pas précisément un de ces clubs où l’on discute chaque soir avec violence les questions politiques et sociales à l’ordre du jour. Elle n’est pas une de ces sociétés secrètes directement organisées pour préparer le triomphe de telle ou telle conspiration, à l’aide du poignard ou de la bombe. Elle se soumet même, quand il le faut, à voir nommer ses Grands-Maîtres par les gouvernements, ou à accepter dans son sein des personnages officiels. Elle l’a fait sous le premier et le second empires, elle l’a fait sous le roi Louis-Philippe[130]. Mais elle n’en est pas moins une conspiration permanente contre le fondement même, non pas tant de tel ou tel état, de tel ou tel culte, que de toute religion et de la société tout entière: selon la déclaration expresse des francs-maçons belges, C’EST LA SOCIÉTÉ TOUT ENTIÈRE QU’ELLE A POUR OBJET. Elle pose les principes dont les révolutions sont les conséquences; elle élabore les idées qui ensuite arment les bras. C’est ainsi que _les Loges sont DES ÉCOLES où l’on doit FORMER DES HOMMES qui luttent ensuite avec vigueur dans le monde profane, ET SURTOUT DANS L’ARÈNE POLITIQUE_; ou, comme le dit _le Monde Maçonnique_, «c’est ainsi que la Maçonnerie _façonne les hommes_; elle les élève et les rend propres AUX LUTTES DU DEHORS. C’est aux Maçons qu’il appartient ensuite de réaliser à l’extérieur ses conceptions[131]».

[130] Néanmoins le roi Louis-Philippe eut la sagesse de refuser pour son fils aîné la grande maîtrise de l’Ordre, qui lui avait été offerte.--_La Franc-Maçonnerie_ et la Révolution, par le P. Gautrelet, p. 444.

[131] _Ibid._, t. X, p. 49.

Ainsi donc, la Maçonnerie _forme et façonne_ ses adeptes, et les éprouve, avant de leur confier son dernier secret, afin de voir s’ils sont capables de la servir, et de descendre dans les _mines_ que, selon l’expression de M. Louis Blanc, «elle creuse», sous l’édifice social pour le faire sauter.

III

JUSQUE DANS QUELS DÉTAILS LA MAÇONNERIE S’OCCUPE DE POLITIQUE

«Toutes les grandes questions de principes politiques, tout ce qui a trait à l’organisation, à l’existence et à la vie d’un État, oh! cela, oui CELA NOUS APPARTIENT EN PREMIÈRE LIGNE; tout cela est de notre domaine, pour le disséquer et le faire passer par le creuset de la raison et de l’intelligence.»

Ainsi parlait le F∴ Bourlard, Grand Orateur du Grand-Orient, dans une occasion des plus solennelles, à la grande fête célébrée par le Grand-Orient de Belgique, le 24 juin 1854[132].

[132] M. Neut, t. I, p. 305.

En effet, les questions d’élections, de réforme électorale et de suffrage universel, les pétitionnements et les agitations révolutionnaires, l’envahissement des fonctions publiques, les grands problèmes économiques, les plus redoutables questions sociales, telle que l’organisation du travail, les questions d’enseignement et de charité publique, les questions même de paix et de guerre, tout le détail en un mot de la plus ardente politique, voilà de quoi se mêle la Maçonnerie, et à quelles profondeurs sociales elle travaille.

Donc, quand des élections se présentent, élections nationales, provinciales ou municipales, les Loges, en Belgique, choisissent des candidats, leur donnent un mandat impératif, leur font jurer de le remplir; cela fait, elles mettent au service du candidat élu et assermenté ces _ressources immenses_, ces _mille têtes_, ces _cent mille bras_, dont parlait tout à l’heure le F∴ Grisar. C’est ce qui est prescrit textuellement dans l’important document maçonnique que voici:

«Un candidat Maçon sera d’abord proposé par la Loge, dans le ressort de laquelle se fera l’élection, à l’adoption du Grand-Orient, pour être ensuite IMPOSÉ _aux frères de l’obédience_.»

«Dans l’élection, qu’elle soit _nationale_, _provinciale_ ou _municipale_, il n’importe, l’élection du Grand-Orient sera également réservée:

«_Chaque Maçon_ JURERA d’employer _toute son influence pour faire réussir la candidature adoptée_;

«L’élu de la Maçonnerie SERA ASTREINT à faire en loge _une profession de foi_ dont acte sera dressé.

«Il sera invité à recourir aux lumières de cette Loge ou du Grand-Orient dans les occurrences graves qui peuvent se présenter pendant la durée de son mandat.

«L’inexécution _de ses engagements_ l’exposera à _des peines sévères; même à l’exclusion de l’Ordre_.

«Chaque Loge pouvant juger utile de s’aider de la publicité, devra se ménager des moyens d’insertion dans les journaux; mais le Grand-Orient lui recommande ceux de ces journaux qui auront sa confiance»[133].

[133] Document maçonnique cité par M. Neut, t. I, p. 267.

Ce n’est pas tout, et si le candidat, une fois élu, manque à son mandat et à son serment, voici ce qu’alors a décidé le Grand-Orient, et de quels _droits_ il arme les Loges, quels _devoirs_ il leur intime:

«Le Grand-Orient, sans hésitation, décide que non-seulement les Loges ont _LE DROIT de surveiller LES ACTES DE LA VIE PUBLIQUE de ceux de leurs membres QU’ELLES ONT FAIT ENTRER DANS LES FONCTIONS PUBLIQUES_, de réprimander, et même de retrancher du corps maçonnique les membres qui ont manqué _aux devoirs que leur qualité de Maçon leur impose_, SURTOUT DANS LA VIE PUBLIQUE, etc...[134]»

[134] _Ibid._

Ainsi, non-seulement les loges s’occupent de politique, mais encore elles poussent leurs membres aux fonctions politiques; et, les y ayant poussés, elles réclament le droit de les diriger, de surveiller et juger de quelle façon ils s’en acquittent.

Quant au détail même des questions que la Maçonnerie réclame comme lui _appartenant en première ligne_, écoutons les revendications suivantes:

«Au maçon la question de l’enseignement; à lui l’examen, à lui la solution!

«Lorsque bientôt des ministres viendront apporter au Parlement l’organisation de la charité... à moi, maçon, la question de la charité publique!

«Le pays se couvre d’établissements qu’on appelle religieux... Il faudra bien que le pays entier finisse par en faire justice, DÛT-IL MÊME EMPLOYER LA FORCE[135]!»

[135] Discours maçonniques, cité par M. Neut, _passim_.

Et à ces paroles les émeutes répondaient, à Bruxelles, à Mons, à Anvers, à Liége, à Verviers! Et il fallut toute la prudence du Roi pour échapper à une révolution.

D’autres questions plus brûlantes encore sont réclamées et agitées par la Maçonnerie, les _questions sociales_ et en première ligne l’_organisation de travail_.

Nous en trouvons une preuve, entre beaucoup d’autres, dans une importante pièce maçonnique, une _circulaire_ que la Loge _la Persévérance_ d’Anvers, en mars 1846, deux ans avant notre révolution du 24 février 1848, adressait à toutes les Loges belges, pour _soumettre à leur sanction_ un projet développé à la fête de l’ordre par l’Orateur de cette Loge que nous citions tout à l’heure, le F∴ Grisar.

«Il est temps, disait la circulaire, que la Maçonnerie s’occupe activement des grandes questions qui remuent toute la société moderne.

«Travaillons, T∴ C∴ F∴, concluait la circulaire; étudions les grandes questions sociales, et le triomphe de notre cause est assuré...»

Et en tête du projet, que trouvons-nous? _La question palpitante du travail_, L’ORGANISATION DU TRAVAIL; et en résumé TOUS LES PROBLÈMES DÉMOCRATIQUES.

Aussi, la circulaire, en communiquant ses projets à toutes les Loges, ajoutait-elle:

«IDENTIFIONS-NOUS AVEC LES IDÉES DÉMOCRATIQUES QUI TRIOMPHERONT[136].»

[136] M. Neut, t. I, p. 288.--Dans un discours prononcé à Liége, à la fête solsticiale de l’ordre, et qui fut reproduit et distribué à cinquante mille exemplaires, le F∴ Goffin développait le programme suivant:

_Principes à réserver pour l’avenir._

Suffrage universel direct.

ABOLITION DES ARMÉES PERMANENTES, causes de ruine et d’oppression pour les peuples.

SUPPRESSION DE LA MAGISTRATURE INAMOVIBLE, origine des injustices et des procès scandaleux.

Abolition des traitements du clergé, désormais rétribué par les croyants de chaque culte.

_Principes d’application immédiate._

Suffrage universel pour les élections provinciales et communales, comme moyen d’habituer peu à peu la nation à l’exercice de son pouvoir souverain.

_Instruction primaire, gratuite et obligatoire._

ABOLITION DE L’OCTROI _et de tous les impôts de consommation_, remplacé par un impôt unique d’assurances.

Suppression de la _Banque nationale_ et établissement d’un vaste système de _crédit foncier_, commercial et agricole.

DROIT AU TRAVAIL RÉSULTAT DU DROIT A L’EXISTENCE.

_Organisation du travail par la création de grandes associations ouvrières._

Récompenses nationales accordées aux ouvriers laborieux et intelligents.

_Réduction de tous les budgets et principalement de celui de la guerre._

_Association pour rendre les derniers devoirs aux morts sans le concours du clergé._

_Institution de crèches, écoles gardiennes, salles d’asiles_, bains, lavoirs et chauffoirs publics, boucheries et boulangeries économiques.

_Abolition de la peine de mort en matière politique et CRIMINELLE._

Tel doit être, selon moi, ajoutait l’orateur, l’ordre du jour de la grande réunion M∴ qui aura lieu prochainement... VOULONS-NOUS ÉCRASER L’INFAME ou le subir?» etc. etc.

On s’étonne quelquefois, au lendemain de certaines révolutions, de voir se poser tout à coup, dans la presse et dans le pays, des questions redoutables dont la masse du public ne se doutait pas la veille; par exemple l’organisation du travail, après la révolution de février; question qui fut traitée d’une façon si menaçante au palais du Luxembourg, par l’assemblée des ouvriers, présidée par M. Louis Blanc, et dont les journées de juin furent la suite; par exemple encore, la séparation de l’école et de la religion, question que la Commune trancha en chassant de partout les frères et les sœurs, en arrachant des écoles les crucifix, etc.; mais ces questions, qui éclatent ainsi tout à coup, s’agitaient depuis longtemps au sein des sociétés secrètes et des Loges maçonniques; après s’être produites dans ces _laboratoires de révolution et d’idées nouvelles_, dès qu’une occasion favorable se présente, elles font explosion au dehors; l’active propagande des Loges les porte partout; et puis, le _colosse aux mille têtes, aux cent mille bras_, pousse aux élections, _nationales_, _provinciales_ et _municipales_, les hommes en qui se personnifient ces idées. Ainsi se fait tout à coup cet enlacement et _cette étreinte d’un pays_, dont nous parlait tout à l’heure un orateur maçonnique. Puis enfin, à un moment donné, les catastrophes éclatent. C’est ainsi que derrière les acteurs immédiats des révolutions, il y en a d’autres, qui voyaient plus loin, et travaillaient à de plus grandes profondeurs: ceux-là étaient les vrais révolutionnaires, invisibles et cachés.

IV

FAITS PÉREMPTOIRES, EMPRUNTÉS A L’HISTOIRE CONTEMPORAINE

Interrogeons de nouveau ici l’histoire, l’histoire contemporaine.

Je viens de nommer la révolution de février: croit-on, par exemple, qu’elle n’ait eu pour auteurs que les organisateurs des banquets réformistes, et les pauvres gardes nationaux qui criaient _Vive la réforme!_ Ce serait une naïveté étrange de le penser. D’autres, qui n’attendaient pour se montrer que le moment favorable, l’avaient préparée dans l’ombre, et, la victoire remportée, se hâtèrent d’en revendiquer l’honneur; ce furent eux qui lui imprimèrent son vrai caractère, cet esprit socialiste, qui bientôt épouvanta la France et le monde, et fit couler dans Paris des flots de sang: au premier rang de ces ouvriers-là, étaient les francs-maçons.

«Les combattants, écrivait le journal _le Franc-maçon_, n’ont eu besoin que de quelques heures de lutte pour conquérir _cette liberté que la Maçonnerie prêche depuis des siècles_. NOUS, OUVRIERS DE LA FRATERNITÉ, NOUS AVONS POSÉ LA PIERRE FONDAMENTALE DE LA RÉPUBLIQUE[137].»

[137] Cité par M. Neut, t. I, p. 333.

On les vit, en effet dès les premiers jours qui suivirent la catastrophe de février, dès le 10 mars 1848, se lever, marcher dans Paris bannière déployée, se rendre à l’Hôtel-de-Ville, et là, au nombre de 300 francs-maçons de tous les rites, représentant toute la Maçonnerie française, offrir cette bannière au gouvernement provisoire de la république, et réclamer hautement la part qui leur revenait dans cette glorieuse révolution.

M. de Lamartine leur fit cette réponse qui enthousiasma les loges:

«C’EST DU FOND DE VOS LOGES, QUE SONT ÉMANÉES D’ABORD DANS L’OMBRE, PUIS DANS LE DEMI-JOUR, ET ENFIN EN PLEINE LUMIÈRE, LES IDÉES QUI ONT JETÉ LES FONDEMENTS DES RÉVOLUTIONS DE 1789, DE 1830 ET DE 1848[138].»

[138] _Ibid._

Ce n’était pas assez, et la Maçonnerie voulut faire une manifestation plus officielle encore que cette démonstration spontanée des francs-maçons de tous les rites. En conséquence, quinze jours plus tard, une nouvelle députation, composée de membres du Grand-Orient, revêtus de leurs cordons maçonniques, se rendait à l’Hôtel-de-Ville; elle fut reçue par M. Crémieux et par M. Garnier-Pagès, également revêtus de leurs cordons; le représentant du Grand-Maître porta la parole, et dit:

«La Maçonnerie française n’a pu contenir l’élan universel de sa sympathie pour le grand mouvement national et social qui vient de s’opérer... Les francs-maçons saluent _le triomphe de leurs principes_, et s’applaudissent de pouvoir dire que _la patrie tout entière a reçu par vous la consécration maçonnique_. QUARANTE MILLE FRANCS-MAÇONS, RÉPARTIS DANS CINQ CENTS ATELIERS, N’ONT QU’UN CŒUR ET QU’UNE AME POUR VOUS ACCLAMER.»

Le F∴ Crémieux, membre du gouvernement provisoire, répondit:

«Citoyens et frères du Grand-Orient, le gouvernement provisoire accepte avec plaisir votre UTILE et COMPLÈTE adhésion... LA RÉPUBLIQUE EST DANS LA MAÇONNERIE... LA RÉPUBLIQUE FERA CE QUE FAIT LA MAÇONNERIE; elle deviendra le gage éclatant de l’_union des peuples sur tous les points du globe_, sur tous les côtés de notre triangle[139].»

[139] _Le Moniteur_, 25 mars 1848.

_La République est dans la Maçonnerie_, dit le F∴ Crémieux, la République universelle, celle qui aujourd’hui parle de faire les États-Unis d’Europe. Eugène Sue y voyait encore autre chose; il y voyait _le socialisme_. En effet, la loge _la Persévérance_ d’Anvers ayant offert au _noble et courageux_ écrivain, à l’homme qui a été un des plus grands précurseurs chez nous de l’explosion socialiste de 1848, _une plume d’or_. Eugène Sue ne crut pas pouvoir mieux répondre à cette _sympathie flatteuse_ qu’en faisant de la Maçonnerie belge cet éloge: «Frères, par l’_extrême et juste influence_ que les Loges maçonniques acquièrent de jour en jour en Belgique, CES LOGES SONT A LA TÊTE DU PARTI LIBÉRAL SOCIALISTE[140].»

[140] M. Neut, t. I, p. 340.

Et en effet, ne voyions-nous pas tout à l’heure les plus autorisés francs-maçons belges placer au premier rang des questions à élaborer dans les Loges, l’_organisation du travail_; cette question redoutable qui a été chez nous le cri de guerre des trop fameux ateliers nationaux organisés par M. Louis Blanc?

Un tel triomphe assurément n’était pas fait pour ralentir l’activité des Loges; le coup d’État de 1852 vint les rappeler pour quelque temps à plus de prudence; toutefois si l’Empire, en s’introduisant dans la Maçonnerie, crut avoir dompté cette puissance formidable, grande et courte fut son illusion.

Voici en effet de quelle sorte, et avec quel enthousiasme maçonnique s’exprimait, en 1856, l’orateur d’une des plus influentes Loges de Paris. Décrivant, telle qu’il la connaissait bien, la sourde fermentation de la démocratie contemporaine, et annonçant «qu’un _monde entier d’acteurs nouveaux_ se prépare à descendre sur la scène, que _des machines inouïes_ s’ajustent, que des _frémissements sans nom_ avertissent que l’heure est proche»: «_Dans ce labeur effrayant de l’enfantement des sociétés futures_, s’écriait-il, glorifions-nous ensemble DE MARCHER AU PREMIER RANG DES OUVRIERS DE LA PENSÉE[141].»

[141] _Le Franc-Maçon_, mars 1857, t. VII, p. 24: «Ce bon et beau discours, dit ce journal, a été couvert d’applaudissements, et l’impression en a été votée à l’unanimité.»

Et pour voir de plus près encore comment travaillent les _ouvriers de la pensée_, comment, de ces hauteurs, de ces principes généraux, où les dupes s’imaginent que la Maçonnerie plane inoffensive, les hommes des Loges descendent dans la polémique et la politique quotidiennes, disons un mot de la révolution de 1871 et de la Commune.

Une solennelle manifestation maçonnique eut lieu pendant la Commune, un mois avant l’entrée des troupes dans Paris; mais fut-ce en faveur de Versailles et de l’armée nationale? Non certes; ce fut en faveur de l’effroyable insurrection communarde, _la plus grande révolution_, selon le franc-maçon Thirifocq, _qu’il ait été donné au monde de contempler_[142]. Le grand journal officiel de la Commune a raconté cette manifestation; le F∴ Thirifocq, un des principaux auteurs de la manifestation, l’a raconté de son côté, dans un curieux écrit publié en Belgique et que j’ai sous les yeux[143]: pas de doute possible sur l’esprit dont elle était animée. J’abrége les détails: je vais de suite au fait capital.

[142] _Appel aux francs-maçons de tous les rites_, par le F∴ Thirifocq.

[143] L’_Appel_ que nous citions tout à l’heure.

Le 29 avril donc[144], sur un appel fait à toutes les Loges de l’Orient de Paris, une foule immense de francs-maçons déployant soixante-deux bannières maçonniques, se rendit, de la cour du Louvre à l’Hôtel-de-Ville, précédée par cinq membres de la Commune: la Commune tout entière se présenta au balcon d’honneur pour les recevoir. La statue de la république était là, «ceinte d’une écharpe rouge, et entourée par les trophées des drapeaux de la Commune: les soixante-deux bannières maçonniques vinrent se placer successivement sur les marches de l’escalier[145]». Les Frères maçons se massèrent dans la Cour.

[144] Le 26 avril, dans une réunion préparatoire de la grande manifestation du 29, le citoyen Lefrançais, membre de la Commune, avait fait la déclaration que voici: «J’étais de cœur avec la Maçonnerie, lorsque j’ai été reçu dans la Loge 183, _une des plus républicaines_, et je me suis assuré que LE BUT de la Maçonnerie et de la Commune était LE MÊME.»--Cité par le F∴ Thirifocq.

[145] _Appel aux francs-maçons de tous les rites_, par le F∴ Thirifocq.

«Dès que la cour fut pleine, dit le _Journal officiel_, les cris: vive la Commune! vive la maçonnerie! vive la République universelle! se firent entendre de tous côtés.»

Puis, après un échange de discours, dans lesquels fut proclamée l’_Union inséparable de la Commune et de la maçonnerie_, et après que le F∴ Thirifocq eut fait la déclaration suivante: «Si nous échouons dans notre tentative de paix, tous ensemble nous nous joindrons aux compagnies de guerre pour prendre part à la bataille...», les députations de la Franc-Maçonnerie, «accompagnées des membres de la Commune, sortent de l’Hôtel-de-Ville; l’orchestre joue la marseillaise».

Dix mille francs-maçons étaient là se rendant de l’Hôtel-de-Ville à la Bastille; descendant ensuite toute la ligne des boulevards, et montant à travers les Champs-Élysées, cette immense colonne arrive aux remparts, y plante les soixante-deux bannières maçonniques, parlemente avec les généraux, à l’effet d’obtenir _une paix basée sur le programme de la Commune_.

Et après le nécessaire insuccès d’une telle démarche, un appel aux armes fut lancé, au moyen de ballons, _par la fédération des francs-maçons et compagnons de Paris_, à tous les francs-maçons des départements. Cet appel aux armes se terminait par ce cri: _Vive la République! Vivent les Communes de France, fédérées avec celles de Paris!_

Un tel fait n’a pas besoin de commentaires.

Je sais bien que le Grand Orient, sans avoir un mot de blâme pour la manifestation, déclara que cette manifestation n’engageait _que les maçons qui y avaient personnellement adhéré_. Mais d’abord ils étaient dix mille. Et ensuite, qu’importe? Et qui peut, après de tels faits, douter de l’esprit qui anime les Loges parisiennes?

Si la révolution de 1871 a été _athée_, comme on l’a écrit, si elle a, selon une autre horrible expression, _biffé Dieu_, ce mouvement d’athéisme, au bout duquel il y avait de si sanglantes horreurs, où a-t-il été plus secondé que dans ces Loges parisiennes, qui, elles aussi, ont _biffé Dieu_, et le veulent bannir du berceau des enfants comme de la tombe des morts, de l’école comme de la vie publique, de partout?

J’écris ces lignes au milieu de l’agitation des élections municipales de Paris. Eh bien, sur quel terrain se débattent ces élections? Cela ne s’était jamais vu, du moins à ce degré: sur le terrain de la morale indépendante et de l’enseignement sans Dieu! Les candidats que les comités les plus démocratiques patronnent, qui sont-ils? Ceux qui ont inscrit dans leurs professions de foi l’enseignement _laïque_, c’est-à-dire _athée_. Et voilà parmi ces candidats un des hommes les plus considérables des Loges, membre du Grand-Orient, le F∴ Massol, celui dont nous avons cité de si violents discours maçonniques contre Dieu, et contre l’enseignement religieux: le voilà qui écrit dans sa circulaire électorale, et qui affiche sur les murs de Paris, ces doctrines; et son nom sort des urnes!