Part 3
En effet, si la religion naturelle existe, elle _oblige_, par elle-même, en principe et en droit; c’est cette _obligation_ qui est antérieure et supérieure à l’homme, et elle _limite_ sa liberté, elle lie sa conscience. En fait, l’homme, devant cette obligation, peut bien trouver, dans son ignorance ou sa bonne foi, pour son incroyance, une _excuse_, mais non pas un _droit_, _antérieur_ et _supérieur_ à la loi. Là est l’équivoque et l’erreur capitale du principe maçonnique. Certes, il ne suffit pas de nommer sa conscience pour avoir _le droit_ de tout faire et de tout nier.
Et pour mettre ceci sous les yeux par un exemple frappant, il ne suffit pas, comme le disait très-bien à la tribune l’honorable M. Laboulaye au sujet des Mormons, il ne suffit pas, pour se dégager, qu’on puisse dire: «ma conscience exige que j’aie plusieurs femmes»; non cela ne suffit pas, ni vis-à-vis de la morale, ni vis-à-vis de la loi civile.
Un raisonnement identique s’applique au Christianisme. S’il est une institution divine, il _oblige_, par lui-même, tous les hommes; et cette _obligation_, supérieure à l’individu, à moins qu’on ne proclame l’individu supérieur à Dieu, _limite_ sa liberté: là encore l’ignorance ou la bonne foi peuvent fournir une _excuse_, mais non pas créer _un droit_, _absolu_, _illimité_, _antérieur_ et _supérieur_ au Christianisme.
Cette liberté, _absolue_ et _illimitée_, de la conscience, que les francs-maçons posent à la base de la Maçonnerie, n’existe donc pas; c’est là une des chimères de ce faux libéralisme, condamné par l’Église, et qui n’est autre chose que le scepticisme ou l’indifférentisme en matière de croyances; le proclamer, comme fait la Maçonnerie, c’est nier implicitement, mais réellement, toute religion, naturelle ou révélée.
Donc le principe maçonnique est exclusif du Christianisme, et dès lors un chrétien ne peut pas être franc-maçon.
Du reste, quand une institution se propose, comme la Maçonnerie, le progrès, non-seulement matériel, mais intellectuel et moral, de l’humanité, en dehors de la Religion, en dehors du Christianisme, que fait-elle encore autre chose que se substituer à la Religion, au Christianisme; le nier par conséquent? Car s’il est inutile et superflu pour une telle œuvre, les hommes n’en ont que faire: il est pour cela, ou il n’est rien.
Quand donc _le Monde-Maçonnique_ vient nous dire que le propre de la Maçonnerie est de réunir tous les hommes, à quelque Religion qu’ils appartiennent, je lui demande encore bien pardon, mais _le Monde-Maçonnique_ ne s’entend pas lui-même: et pour peu qu’on ne se paye pas de mots, et qu’on aille au fond des choses, on verra que placer à la base des constitutions maçonniques un tel principe, et prétendre ensuite qu’on ne touche pas à la religion, c’est une contradiction et une duperie.
C’est ce que reconnaissait, avec une franchise qui ne laisse rien à désirer, un haut dignitaire d’une loge allemande:
«Maçonnerie et catholicisme, écrivait-il, s’excluent réciproquement: CE SONT LES ANTIPODES... Je demande comment un catholique peut rester fidèle à sa religion tout en professant les doctrines maçonniques... Un homme qui croit au symbole des apôtres, comment peut-il entendre dire qu’il est _libre_ et _qu’il n’est tenu à aucune croyance_?» Ce sont deux choses contradictoires.--Extrait de la brochure: Die gegenwart und Zukunft der Freimaurerei in Deutschland. (Leipzig, 1854, p. 116 et suiv.)»
VII
NOUVEAUX DÉTAILS SUR LA GUERRE FAITE AU CHRISTIANISME: LA MORALE SANS DIEU, L’ENSEIGNEMENT SANS RELIGION
La Maçonnerie est donc une guerre profonde déclarée à toute religion. Mais le but odieux des Francs-Maçons apparaît surtout dans le zèle qu’ils déploient pour prêcher la morale sans Dieu, et, par suite, l’enseignement de la jeunesse séparé de toute croyance religieuse.
La morale, disent-ils, c’est toute la Maçonnerie; mais cette morale, ils la veulent sans aucune religion. C’est dans les Loges que s’est élaborée, c’est des Loges qu’est sortie cette chimère impie qu’ils ont intitulée _la morale indépendante_, et qui n’est qu’une forme de l’athéisme.
Pas si chimère pourtant, puisque la Commune triomphante à Paris se hâta de la réaliser, en faisant disparaître des écoles tout emblème, tout enseignement religieux, et que, tout récemment encore, revenant aux traditions de la Commune, le Conseil général de la Seine votait, dans le même sens et dans le même but, l’enseignement obligatoire et _laïque_.
«La morale est indépendante de toute hypothèse religieuse[57].»
[57] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1867, p. 51.
Tel est l’axiome de la Maçonnerie. Et voici les conséquences qu’elle en tire: c’est que l’instruction religieuse _doit être supprimée_. Et la raison qu’elle en donne, c’est que les croyances religieuses sont inutiles pour l’éducation de la jeunesse, et de plus que la FOI EN DIEU ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ, TROUBLE SA RAISON, et PEUT CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE.
C’est ce qui a été expressément déclaré dans la R∴ L∴ _La Rose du parfait silence_, à Paris. A cette question en effet: «L’instruction religieuse doit-elle être supprimée? Sans aucun doute, fut-il répondu; et l’orateur de la R∴ L∴ développa en ces termes cette réponse:
«_Le principe d’autorité surnaturelle_, c’est-à-dire la foi en Dieu, _ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ; est inutile pour discipliner les enfants; et il est même susceptible de LES CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE_.»
«_Le respect dû spécialement à l’enfant_, ajouta-t-il, _interdit de lui inculquer des doctrines QUI TROUBLENT SA RAISON[58]_.»
[58] _Ibid._, octobre 1866, p. 372, 373.
Veut-on un autre témoignage? Je lis encore ceci dans _le Monde-Maçonnique_[59]:
[59] T. XIII, mai 1870, p. 40.
«La R∴ Loge les _Amis de l’Ordre_, Orient de Paris, a posé dernièrement la question suivante:
«_Quelle éducation un Maçon doit-il donner à ses enfants?_»
«Tous les orateurs se sont montrés partisans d’une éducation libre, _laïque_, indépendante de l’étroitesse de l’enseignement religieux.»
Et _le Monde-Maçonnique_ cite en entier un de ces discours, dont j’extrais le passage suivant:
«Plus de cette instruction _bâtarde, faussée, basée sur des dogmes surannés..._ Cette méthode d’élever nos enfants a trop duré; _il est temps, grand temps qu’elle finisse..._ La base sur laquelle il faut fonder l’instruction de nos enfants, la voici: Apprenons-leur à admirer, à étudier les grands phénomènes de la nature, et l’orateur ajoute: «sans nous trop soucier de quel nom nous devons décorer ces belles choses[60].»
[60] _Ibid._, p. 14, 15.
Mais voici un sentiment plus paternel encore, et qui inspire ces Messieurs dans l’éducation de leurs enfants:
«La Maçonnerie», disait le F∴ Massol, dans une des séances de la session maçonnique _internationale_ tenue en Juillet 1867, «doit être et n’est qu’une école de morale, _indépendante de tous les dogmes religieux_. J’ai élevé des enfants, mais je ne leur ai jamais menti. CHAQUE FOIS QU’ILS M’ONT DEMANDÉ CE QUE C’ÉTAIT QUE DIEU, JE LEUR AI RÉPONDU: «JE N’EN SAIS RIEN.» C’EST AINSI QUE J’EN AI FAIT DES HOMMES[61].»
[61] _Le Monde-Maçonnique_, août 1867, p. 196-197.
Voici du reste comment dans une poésie maçonnique du F∴ Lachambaudie, lue dans un banquet maçonnique, est traité le catéchisme chrétien:
«Quel est ce livre élémentaire? «De superstitions, où la raison s’altère, «C’est un tissu. . . . . .»[62]
[62] _Ibid._, avril 1867, p. 722.
Les Loges belges ne se sont pas laissé devancer ici par les Loges françaises. Ainsi, en 1864, le _Grand-Orient_ de Belgique,--je ne cite pas, on le voit, du minces autorités maçonniques,--mit la même question _à l’ordre du jour_ de toutes les Loges de l’Obédience; les Loges lui répondirent, et voici jusqu’où la Loge d’Anvers en particulier ne craignait pas d’aller dans sa réponse:
«L’ENSEIGNEMENT DU CATÉCHISME EST LE PLUS GRAND OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT DES FACULTÉS DE L’ENFANT.
«L’INTERVENTION DU PRÊTRE _dans l’enseignement PRIVE LES ENFANTS DE TOUT ENSEIGNEMENT MORAL, logique et rationnel_[63].»
[63] _Journal de Bruxelles_, 28 novembre 1864.--Cité par M. Neut, t. I, p. 347.
Des diverses réponses envoyées par les Loges de son obédience au Grand-Orient de Belgique sortit donc un projet de loi en vingt-trois articles, dont l’art. 1er disait: SUPPRESSION DE TOUTE INSTRUCTION RELIGIEUSE; et l’art. 2: OBLIGATION POUR LE PÈRE ET POUR LA MÈRE VEUVE, de conduire DE FORCE ses enfants à l’école.
Que l’on remarque bien la connexion redoutable de ces deux articles. Ainsi donc, si les vœux de ces grands libéraux sont exaucés, la loi FORCERA le père, la mère, la mère veuve, à conduire ses enfants à une école où toute instruction religieuse sera supprimée.
Et voilà pourquoi à Paris comme à Bruxelles on réclame si ardemment l’enseignement laïque, gratuit et obligatoire: «C’est sur cette question que doivent se concentrer tous les efforts de la Franc-Maçonnerie[64]», dit le _Monde-Maçonnique_; et pourquoi? Les Loges belges ne l’ont pas dissimulé: Pour que l’enfant soit élevé--DE FORCE--sans Dieu et sans aucune religion.
[64] _Le Monde-Maçonnique_, octobre 66, p. 358.
Et la _Chaîne d’Union_, journal maçonnique de Londres, répondant à la Loge d’Anvers, au Grand-Orient de Belgique, et à _La Rose du parfait silence_ de Paris, en donnait la raison: elle déclarait que l’éducation religieuse est un poison, et demandait, en conséquence «que les parents _S’ENGAGEASSENT à soustraire leurs enfants AU VIRUS de l’éducation religieuse_[65]».
[65] _Ibid._, 1er mai 1866.
Ainsi donc l’enfant N’APPARTIENDRA PLUS A SES PARENTS; et la loi les FORCERA de l’envoyer à des écoles, desquelles Dieu et tout enseignement religieux sera banni.
Certes, s’il y a une odieuse, une exécrable tyrannie, c’est bien celle-là. Aussi, M. Ledru-Rollin lui-même, un jour, a-t-il trouvé, pour la flétrir, les énergiques paroles que voici: «Y a-t-il une souffrance plus grande pour l’individu que la déportation de ses fils dans les écoles qu’il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l’enfance traînée violemment dans un camp ennemi, et pour servir l’ennemi?[66]»
[66] Dit au Corps législatif, et cité par M. Neut, t. I, p. 350.
Eh bien, c’est là, on ne saurait trop le redire, c’est sur ce point capital de l’enseignement OBLIGATOIRE ET ATHÉE, que la Maçonnerie en Belgique et en France, déploie aujourd’hui ses plus grands efforts. Le _Monde-Maçonnique_ le déclarait tout à l’heure; et ailleurs encore il s’écriait: «Un champ immense est ouvert à notre activité. L’ignorance et la superstition pèsent sur le monde; créons des _écoles_, des _chaires_, des _bibliothèques_.»
Aussi, car MM. les Francs-Maçons sont gens qui agissent en même temps qu’ils parlent, la Maçonnerie adopte, comme elle dit, des enfants, et je ne suis pas surpris de lire, dans le _procès-verbal du protectorat international maçonnique_, qui a terminé, le 27 juillet 1867, la session organisée par les loges écossaises, les paroles que voici:
«Soixante-dix-neuf enfants venaient, accompagnés de leurs familles, demander à la Maçonnerie asile et protection; soixante-dix-neuf enfants dont l’intelligence ne sera pas EMPOISONNÉE _par des théories rétrogrades_; soixante-dix-neuf enfants, POUR LA PLUPART DES FILLES, qui sèmeront _nos idées_ dans le champ fécond de l’avenir.»
D’autre part, le convent maçonnique de 1870 prit, à l’unanimité, la décision suivante[67]:
[67] _Le Monde-Maçonnique_, t. X, p. 267.
«La Maçonnerie française s’associe aux efforts faits dans notre pays pour rendre l’instruction gratuite, obligatoire et _laïque_[68].» _Laïque_; non pas seulement donnée par des laïques, mais, séparée de toute religion[69].
[68] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1870, p. 202.
[69] C’est ce que ne débrouillait pas très-bien ce brave ouvrier dont on me racontait ces jours-ci l’histoire: «Je veux, disait-il aux frères, en leur amenant son petit garçon, que mon fils reçoive une instruction laïque.» «Mais alors, lui dirent les chers frères, ce n’est pas à nous qu’il faut le confier.» «Oh! si fait, répondit le brave homme, je veux que mon fils reçoive une instruction laïque, comme on dit au Conseil municipal; mais je veux tout de même aussi qu’il soit élevé comme moi par les frères.»
«On sait, ajoute le _Monde-Maçonnique_, que cette décision dut être renvoyée à M. Jules Simon pour qu’il l’appuyât au Corps législatif.»
De même en Belgique, à la grande fête solsticiale-nationale célébrée à Bruxelles, le F. Bourlard s’écriait: «Quand des ministres viendront annoncer au pays comment ils entendent organiser l’éducation du peuple, je m’écrierai: A MOI MAÇON! A MOI LA QUESTION DE L’ENSEIGNEMENT; A MOI L’EXAMEN, A MOI LA SOLUTION!» (Applaudissements)[70].
[70] M. Neut, t. I, p. 306.
Et ce prosélytisme impie a été solennellement pratiqué en Belgique et en France. A Bruxelles, le 10 octobre 1865, lors de l’inauguration d’une statue érigée au Grand-Maître de la Franc-Maçonnerie belge, M. Verhaegen, la Maçonnerie eut l’audace de faire venir là les enfants des écoles communales, et de faire chanter à ces enfants les strophes athées que voici:
LE CHŒUR
Ouvrez, ouvrez toutes les portes; Le monument s’est élargi Pour laisser entrer les cohortes De l’_enseignement affranchi!_
PREMIER GROUPE
Ce temple de l’intelligence Marque au progrès une ère immense QUEL EST SON TEMPLE?
SECOND GROUPE
_La science._
PREMIER GROUPE
QUEL EST SON DIEU?
SECOND GROUPE
_La liberté._
PLUS DE DOGME, _aveugle lien_! PLUS DE JOUGS, TYRANS, NI MESSIES!
CHŒUR GÉNÉRAL
Élève et maître, il faut qu’ensemble nous dotions De mâles générations LES PROCHAINES DÉMOCRATIES[71].
[71] Cité par M. Neut, t. I, p. 362.
Ces doctrines, hélas! ont fait et font chaque jour leur chemin; et à Paris, pendant la Commune, à laquelle, nous l’avons vu, la Maçonnerie témoigna de si étranges sympathies, n’a-t-on pas fait monter dans la chaire de Saint-Sulpice un enfant de douze ans, proclamant, aux applaudissements d’un peuple en délire, qu’il n’y a pas de Dieu?
VIII
PROPAGANDE DE L’ENSEIGNEMENT SANS RELIGION PAR LES ÉCOLES D’ADULTES.--LES ÉCOLES PROFESSIONNELLES DE FILLES.--LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT
La Maçonnerie déploie une égale ardeur de prosélytisme pour s’emparer des adultes par l’enseignement athée: C’est ainsi que l’orateur maçonnique, qui, dans la loge _la Rose du parfait silence_, à Paris, déclarait l’enseignement religieux _inutile pour discipliner les enfants, et susceptible de les conduire à l’abandon de toute morale_, terminait son discours par ces paroles:
«J’émets le vœu que des Maçons éloquents fassent aux ouvriers, dans toutes les villes de France, s’il est possible, des «cours de droit élémentaire et de morale universelle» sans qu’il y soit jamais question _d’un enseignement religieux susceptible de les conduire à l’abandon de toute morale_[72].»
[72] _Le Monde-Maçonnique_, octobre 1866, p. 374.
Certes, il est temps que nous ayons autant de zèle, nous, catholiques, pour éclairer les ouvriers, que les Francs-Maçons pour les corrompre!
Mais c’est surtout à conquérir, à pervertir les femmes chrétiennes que travaillent les Maçons: oui, cette conspiration effroyable, tentée de nos jours pour arracher la foi du cœur des femmes, quels en sont les promoteurs infatigables? Les francs-maçons.
Écoutons ce que disait à ce sujet le F∴ Massol, dans la loge _Bienfaisance et Progrès_, à Boulogne, le 19 juillet 1867:
«Par l’instruction, _les femmes_ parviendront à secouer _le joug clérical_, et à se débarrasser _des superstitions_ qui les empêchent de s’occuper d’_une éducation en rapport avec l’esprit moderne_. Pour n’en donner qu’une preuve, quelle est la femme anglaise, allemande ou américaine qui, aux deux questions religieuses que peuvent leur adresser leurs enfants: «Qui est-ce qui a créé le monde? Existe-t-on après la mort?» oserait répondre qu’elle n’en sait rien, et que personne n’en sait rien? Eh bien, cette audace, la femme française instruite l’aurait[73].»
[73] _Ibid._, Août 1867, p. 205.
Est-ce clair?
Et la raison de cette propagande, le F∴ Albert Leroy, naguère professeur de rhétorique, si je ne me trompe, au lycée de Versailles, sous le ministère de M. Jules Simon, l’exposait en ces termes dans une séance de la session maçonnique internationale d’août 1867, à Paris: «Sans la femme, tous les hommes réunis ne pourront jamais rien[74].»
[74] _Ibid._, août 1867.
Deux faits, du reste, contemporains et éclatants, témoignent de cette activité de la Maçonnerie à propager l’enseignement athée et en dehors de toute religion, je veux parler de la création des _Écoles professionnelles de filles_ et de la _Ligue de l’Enseignement_.
Les écoles professionnelles de filles--Sous l’Empire, dans un écrit que j’ai intitulé les _Alarmes de l’Épiscopat_, et auquel presque tous les évêques de France ont bien voulu adhérer par des lettres publiques, j’ai été amené à dénoncer cette institution comme une entreprise des plus dangereuses: j’ai démontré que la pensée d’où sont nées ces écoles était une pensée antireligieuse, antichrétienne; que, sous prétexte d’enseignement, c’était l’irréligion pratique que l’on s’efforçait d’inculquer aux jeunes filles; que l’on se proposait, positivement, d’en faire des libres-penseuses, vivant et mourant en dehors de tout christianisme et de toute religion. Rien de tout cela n’a été et ne pouvait être l’objet d’un démenti quelconque; je citais en effet les déclarations des fondatrices, et l’exemple trop décisif de leur vie et de leur mort; les discours impies prononcés sur leurs tombes en présence de leurs élèves; les termes formels des prospectus officiels; en un mot, je prouvais, péremptoirement, que l’institution avait deux faces: «l’une, sur laquelle était écrit, pour les dupes: _Enseignement professionnel_; c’était l’enseigne: l’autre sur laquelle on aurait pu écrire: _Plus de Christianisme, ni pendant la vie, ni à la mort_»; c’était le vrai but.
Ce que j’ajoute ici, c’est que la Franc-Maçonnerie avait la main dans cette œuvre; c’est que les plus ardents propagateurs de ces écoles, c’étaient les Francs-Maçons et les journaux Francs-Maçons. Tout en effet ici était maçonnique: et le but, à savoir, l’éducation en dehors de toute religion, l’irréligion pratique; et le moyen, le grand moyen de propagande maçonnique, l’école, l’enseignement, la perversion des jeunes filles et de la femme par l’enseignement.
Mais, plus formidable encore que les écoles professionnelles, parce que la diffusion, grâce à la légèreté publique, en a été rapide et universelle dans notre pays, c’est cette _Ligue_ dite _de l’enseignement_, fondée en Belgique par les Francs-Maçons solidaires, et importée de Belgique en France, par un Franc-Maçon célèbre, que j’ai déjà nommé, le F∴ Jean Macé.
C’est en effet, ainsi qu’on peut le lire dans le 2e _bulletin de la Ligue_, «après avoir assisté à Liége à une séance de la ligue de l’enseignement belge», que le F∴ Jean Macé prit «la résolution de provoquer en France la formation d’une Ligue analogue».
Cette origine, maçonnique et solidaire, de la _Ligue de l’enseignement_, en révèle assez clairement le but; et quant au F∴ Jean Macé lui-même, pour connaître quel esprit l’anime, il suffirait de son toast, porté lors de l’inauguration, à Strasbourg, d’un nouveau temple maçonnique: «A la mémoire du F∴ Voltaire[75]...»
[75] _Le Monde-Maçonnique_, mai 1867, p. 25.
De même que les écoles professionnelles, la _Ligue de l’enseignement_ a deux buts, l’un proclamé, l’autre caché; le but avoué, c’est la diffusion de l’instruction: Mais quelle instruction? C’est ce qu’on dit beaucoup moins; l’instruction sans Dieu, en dehors de toute religion, et dont le résultat est d’amener l’homme à vivre comme si le Christianisme n’existait pas. Voilà la vraie pensée de l’œuvre.
Que si une foule d’hommes inattentifs et trompés, en entrant dans cette Ligue, n’ont pas regardé jusque-là, et se sont arrêtés à l’enseigne; qu’ils écoutent ce que les journaux Francs-Maçons, qui savent bien ce qu’ils font et ce qu’ils disent, ont écrit à ce sujet:
«Nous sommes heureux de constater», écrivait dans son numéro d’avril 1867 le _Monde-Maçonnique_, «que LA LIGUE DE L’ENSEIGNEMENT ET LA STATUE DU F∴ VOLTAIRE rencontrent DANS TOUTES NOS LOGES, les plus vives sympathies. On ne pouvait avoir deux souscriptions plus en harmonie: Voltaire, c’est-à-dire la destruction des préjugés et des superstitions (traduisez des religions); la Ligue de l’enseignement, c’est-à-dire l’édification _d’une société nouvelle, UNIQUEMENT basée sur la science et l’instruction_, (c’est-à-dire affranchie de toute religion). TOUS NOS F∴ LE COMPRENNENT AINSI».
Et ailleurs encore: «_Les principes_ que nous professons, sont _en parfait accord_ avec CEUX QUI ONT INSPIRÉ LE PROJET DU F∴ JEAN MACÉ.»
Qu’on le remarque bien, c’est le _Monde-Maçonnique_ qui dit cela, un journal qui, à toutes ses pages, déclare que les religions sont les ténèbres, que la Maçonnerie c’est la lumière, que Dieu, l’âme et la vie future, ne sont que des hypothèses, des fantômes; qu’en conséquence l’homme doit être élevé et le progrès réalisé, en dehors de tout Christianisme et de toute religion: c’est ce journal qui déclare _ses principes en parfait accord avec ceux qui ont inspiré LE PROJET du F∴ Jean-Macé_, et qui ajoute: «Les Maçons doivent adhérer EN MASSE à la ligue de l’enseignement, et les Loges doivent étudier, dans la paix de leurs temples, les meilleurs moyens de la rendre EFFICACE.»
C’est, du reste, ce que reconnaissait le F∴ Jean-Macé lui-même dans cet autre toast: _A l’alliance de la Ligue et de la Maçonnerie_, où il déclarait que tous les Maçons devaient être ligueurs, et tous les ligueurs, Maçons; que _le but_, _le principe_, et _le mot d’ordre de la Ligue et de la Maçonnerie_, sont identiques:
«A l’entrée de tous les Maçons dans la Ligue;
«A l’entrée dans la Maçonnerie de tous les ligueurs;
«Au triomphe de la lumière, le mot d’ordre commun de la Ligue et de la Maçonnerie[76]!»
[76] _Ibid._, juillet 1869.
Et cet appel était si bien entendu que dans un _Rapport sur la première année de propagande de la Ligue en France_, le F∴ Jean-Macé pouvait se glorifier que déjà tous les départements français, excepté douze, était enrôlés dans la Ligue; «et c’est ainsi, concluait-il, que la _Ligue française finira par devenir_ UNE GRANDE ARMÉE».
Armée d’enseignement, certes, qu’aucun ministre de l’instruction publique ne gouvernera facilement.
* * * * *
Devant de tels faits et de tels principes, devant un tel but, et une telle propagande, quels que soient les sentiments contraires de tels ou tels francs-maçons trompés, de telle ou telle loge moins avancée, y a-t-il lieu encore de discuter la question de savoir si un chrétien, si un catholique peut entrer dans une telle institution, et s’associer à une telle œuvre? Non, une telle solidarité est impossible. Et l’auteur franc-maçon d’une _Histoire de la Franc-Maçonnerie_, le F∴ Goffin, l’a proclamé avec sincérité: «Lorsque la Maçonnerie accorde l’entrée de ses temples à un juif, à un mahométan, à un catholique, à un protestant, c’est à la condition que celui-ci deviendra un homme nouveau, qu’il abjurera ses erreurs passées, qu’il déposera les superstitions dont on a bercé sa jeunesse. Sans cela, que vient-il faire dans nos assemblées maçonniques[77]?»
[77] _Histoire populaire de la Franc-Maçonnerie_, p. 517.
Que pourrions-nous dire nous-même de plus fort? Et en vérité, ne faudrait-il pas avoir perdu complètement toute notion du Christianisme et tout sens commun, pour s’imaginer encore que la Maçonnerie et la foi chrétienne sont choses compatibles?
DEUXIÈME PARTIE
Un homme sérieux, et de bon sens, peut-il être Franc-Maçon?
Je réponds sans hésiter: Non. Et voici mes raisons.