Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle
Part 45
J'étais tout étonné que le plus bel écuyer, le camionneur de bière le plus vigoureux ne m'inspirassent plus aucun intérêt; les musculeux tailleurs de pierres même me laissaient froid. J'avais du dégoût en pensant que de pareils gens avaient pu me sembler beaux. Ma confiance en moi-même s'augmente; je suis très bon, c'est vrai, mais je suis d'un caractère foncièrement actif. Mon extérieur s'est continuellement amélioré depuis l'âge de vingt ans. J'ai maintenant l'air que comporte mon âge. J'ai, c'est vrai, des rechutes dans mes désirs uranistes, mais je les supprime avec énergie. Je ne satisfais mon _libido_ que par le coït, et j'espère qu'en continuant ce genre de vie rationnel l'envie du coït s'accroîtra.
Ordinairement c'est la suggestion par un tiers et la suggestion provoquée par l'hypnose qui offrira des chances de succès.
Dans ces cas la suggestion posthypnotique doit désuggérer l'impulsion à la masturbation ainsi que les sentiments homosexuels, et, d'autre part, inculquer au malade la confiance dans sa puissance et lui donner des penchants hétérosexuels.
La condition première est naturellement la possibilité d'amener une hypnose suffisamment profonde. C'est précisément ce qui ne réussit pas souvent chez les neurasthéniques; car ils sont trop excités, embarrassés, et peu en état de pouvoir concentrer leur idées.
Ainsi dans un cas que j'ai rapporté (T. I, fascicule II, p. 58 de _Internationale Centralblatt für die Physiologie und Pathologie der Harn und Sexualorgane_), je n'ai pas réussi à obtenir l'hypnose bien que le malade la désirât vivement et fît tout son possible pour y parvenir.
Étant donnés les bienfaits énormes qu'on peut rendre à ces malheureux, quand on se rappelle le fait de Ladame (voir plus loin), on devrait dans de pareils cas faire tout son possible pour forcer l'hypnose, seul moyen de salut. Le résultat fut satisfaisant dans les trois cas suivants.
OBSERVATION 134. (_Inversion sexuelle acquise par la masturbation._)--M. X..., négociant, vingt-neuf ans.
Les parents du malade étaient bien portants. Dans la famille du père, aucune trace de nervosité.
Le père était un homme irritable et morose. Un frère du père avait été un viveur et est mort célibataire.
La mère est morte à sa troisième couche, le malade avait six ans; elle avait une voix grave et rauque, plutôt virile, et était très brusque dans ses allures.
Parmi les enfants nés de cette union, il y a un frère du malade qui est irritable, mélancolique et indifférent aux femmes.
Étant enfant, le malade eut une rougeole avec délire. Jusqu'à l'âge de quatorze ans, il était gai et sociable; à partir de cette époque, il est devenu calme, solitaire, mélancolique. La première trace de sentiment sexuel s'est fait remarquer à l'âge de dix à onze ans; il fut alors initié par d'autres garçons à l'onanisme et pratiqua avec eux l'onanisme mutuel.
À l'âge de treize à quatorze ans il eut sa première éjaculation. Jusqu'à il y a trois mois, le malade ne s'est aperçu d'aucune conséquence fâcheuse de l'onanisme.
À l'école il apprenait avec facilité; parfois il avait des maux de tête. À partir de l'âge de vingt ans, il a eu des pollutions, bien qu'il se masturbât tous les jours. Quand il avait des pollutions, il rêvait de scènes d'accouplement; il voyait comment l'homme et la femme accomplissaient l'acte. À l'âge de dix-sept ans, il a été amené par un homme homosexuel à pratiquer l'onanisme mutuel. Il y a éprouvé de la satisfaction, car il a toujours eu d'énormes besoins sexuels. Il s'est passé un temps assez long avant que le malade ait cherché une nouvelle occasion d'avoir des rapports avec un homme. Il s'agissait seulement pour lui de se débarrasser de son sperme.
Il n'éprouvait ni amitié, ni amour pour les personnes avec lesquelles il entretenait des rapports. Il n'éprouvait de satisfaction que lorsqu'il était dans le rôle actif et qu'on le manustruprait. Une fois l'acte accompli, il n'avait que du mépris pour l'individu. Quand, avec le temps, le personnage lui inspirait de l'estime, il cessait les relations. Plus tard, il lui fut indifférent de se masturber ou d'être masturbé. Quand il se masturbait lui-même, il pensait toujours à la main des hommes sympathiques qui l'onanisaient. Il préférait les mains dures et rugueuses.
Le malade croit que, sans la séduction, il se serait dirigé dans les voies de la satisfaction naturelle de l'instinct génital. Il n'a jamais éprouvé de l'amour pour son propre sexe, mais il s'est plu à l'idée de cultiver l'amour avec des hommes. Au commencement il a eu des émotions sensuelles en face de l'autre sexe. Il aimait à danser; il se plaisait avec les femmes, mais il regardait plutôt leur corps que leur figure. Il avait eu aussi des érections en voyant une femme sympathique, il n'a jamais essayé de faire le coït, car il craignait l'infection; il ignore même s'il serait puissant en présence d'une femme. Il croit que tel ne serait pas le cas, car ses sentiments pour les femmes se sont refroidis, surtout depuis cette dernière année.
Tandis qu'auparavant, dans ses rêves érotiques, il avait des représentations d'hommes et de femmes, plus tard, il ne rêvait plus que de rapprochements avec des hommes. Il ne peut se rappeler d'avoir, ces années dernières, rêvé de rapports sexuels avec une femme. Au théâtre, ce sont toujours les figures féminines qui l'intéressent, de même au cirque et au bal. Dans les musées, il se sent également attiré par les statues masculines et féminines.
Le malade fume beaucoup, boit de la bière, aime la compagnie des messieurs, est gymnaste et patineur. Les manières fates lui ont toujours été odieuses; il n'a jamais eu le désir de plaire aux hommes, mais plutôt le désir de plaire aux dames.
Il ressent péniblement son état actuel, l'onanisme ayant pris trop d'empire. L'onanisme qui, autrefois, était inoffensif, montre maintenant ses effets nuisibles.
Depuis le mois de juillet 1889, il souffre de névralgie des testicules; la douleur se fait sentir surtout pendant la nuit; il a souvent des tremblements la nuit, (irritabilité réflexe exagérée): le sommeil ne le repose pas; le malade s'éveille avec des douleurs dans les testicules. Il est maintenant porté à se masturber plus souvent qu'autrefois. Il a peur de l'onanisme. Il espère que sa vie sexuelle pourra encore être ramenée dans les voies normales. Il pense à l'avenir; il a même déjà noué une liaison avec une demoiselle qui lui est sympathique, et l'idée de l'avoir comme épouse lui est agréable.
Depuis cinq jours il s'est abstenu de l'onanisme, mais il ne croit pas qu'il serait capable d'y renoncer par sa propre force. Ces temps derniers, il était très abattu, n'avait plus envie de travailler, se sentait las de la vie.
Le malade est grand, vigoureux, bien bâti, très barbu. Le crâne et le squelette sont normaux.
Réflexes profonds très accentués, pupilles plus larges que la moyenne, égales, réagissant très promptement. Carotides de calibre égal. _Hyperæsthesia urethræ_. Les cordons spermatiques et le testicule ne sont pas sensibles; les parties génitales sont tout à fait normales.
On rassure le malade; on le console par l'espoir d'un avenir heureux à la condition qu'il renonce à l'onanisme et qu'il reporte son sentiment actuel pour son propre sexe vers les femmes.
Ordonnance: demi-bains (24--20° R.), antipyrine, 1 gr. _pro die_; le soir 4 grammes de bromure de potassium.
13 décembre. Le malade vient tout effrayé et troublé à la consultation, disant qu'il ne pourra par sa propre force résister à l'onanisme; il prie qu'on l'aide.
Un essai d'hypnose plonge la malade dans un profond engourdissement.
Il reçoit les suggestions suivantes:
1º Je ne puis, ne dois et ne veux plus faire de l'onanisme;
2º J'ai en horreur l'amour pour mon propre sexe et je ne trouverai plus beau aucun homme;
3º Je veux guérir et je guérirai; j'aimerai une brave femme, je serai heureux et je la rendrai heureuse.
14 décembre. Le malade, en se promenant, a vu un bel homme et s'est senti puissamment attiré vers celui-ci.
À partir de ce moment, tous les deux jours, séances hypnotiques avec les suggestions sus-indiquées. Le 18 décembre, (quatrième séance) on réussit à obtenir le somnambulisme. L'impulsion à l'onanisme et l'intérêt pour les individus masculins diminuent.
Dans la huitième séance, on ajoute aux suggestions sus-mentionnées celle de la «puissance complète». Le malade se sent moralement relevé et physiquement renforcé. La névralgie des testicules a disparu. Il trouve qu'il est maintenant au zéro du sentiment sexuel.
Il croit être débarrassé de la masturbation et de l'inversion sexuelle.
Après la onzième séance, il déclare n'avoir plus besoin des séances médicales. Il veut rentrer chez, lui et épouser une fille. Il se sent tout à fait bien portant et puissant. Le malade est renvoyé au commencement du mois de janvier 1890.
En mars 1890, le malade m'écrit: «J'ai eu depuis encore quelquefois besoin de rassembler toutes mes forces morales pour combattre mon ancienne habitude et Dieu merci! j'ai réussi à me délivrer de ce mal. Plusieurs fois déjà j'ai pu accomplir le coït et j'y ai éprouvé un plaisir assez sérieux. Je compte avec tranquillité sur l'avènement d'un avenir heureux.»
OBSERVATION 135. (_Inversion sexuelle acquise. Amélioration notable par le traitement hypnotique._)--M. P..., né en 1803, employé d'un établissement industriel, est issu d'une famille de patriciens très considérée en Allemagne centrale, famille dans laquelle la nervosité et les maladies mentales étaient fréquentes.
L'aïeul du côté paternel et sa soeur sont morts aliénés, la grand'mère est morte d'apoplexie, le frère du père est mort fou, la fille de ce dernier a péri d'une tuberculose cérébrale; le frère de la mère s'est suicidé dans un accès de folie. Le père du malade est très nerveux; un frère aîné est gravement atteint de neurasthénie compliquée d'anomalie de la _vita sexualis_; un autre frère est l'objet de l'observation 118 de la sixième édition de la _Psychopathia sexualis_, un troisième frère a une conduite excentrique et aurait, dit-on, des monomanies; une soeur souffre de crampes, une autre soeur est morte en bas âge de convulsions.
Le malade est taré, car dès sa première jeunesse, il était très bizarre, irritable, emporté; il faisait à son entourage l'impression d'un individu anormal.
De très bonne heure, la _vita sexualis_ se manifesta chez lui violemment, il est venu à l'onanisme sans y être entraîné. À partir de l'âge de seize ans, ce garçon, très développé pour son âge, fréquentait les bordels de la capitale, profitant de ses sorties du dimanche et des jours de fêtes. Il faisait le coït avec plaisir, et pendant les jours de la semaine, il se satisfaisait par l'onanisme. À partir de l'âge de vingt ans, le malade, devenu indépendant, fit des excès avec des prostituées; il fut à la suite atteint de _neurasthenia sexualis_, devint relativement impuissant, et ne trouva plus de satisfaction dans le coït, à cause de sa faiblesse d'érection et de l'_ejaculatio præcox_. Son _libido sexualis_ devint plus puissant que jamais; il le satisfaisait par l'onanisme. Au commencement de l'année 1888, le malade fit la connaissance d'un jeune homme.
«Par sa figure agréable, ses manières câlines et les belles formes extérieures de son corps, il s'acquit toute mon affection. J'avais le désir de lui adresser la parole et je me réjouissais d'avance du moment où je pourrais le voir, j'étais tout à fait amoureux de lui. Avec cette passion s'éteignit mon amour pour les femmes. Cet homme pouvait m'exciter à un tel point que pendant des minutes, je sentais ma mémoire s'évanouir et que je ne pouvais que balbutier.
«Bientôt après, je fis la connaissance d'un monsieur qui m'était sympathique aussi et qui devait avoir une influence décisive sur le reste de ma vie. Il était homosexuel. Je lui avouai que je n'éprouvais plus que du dégoût pour le sexe féminin et que je me sentais attiré vers l'homme.
«Un jour que je demandais à mon camarade comment il s'y prenait pour amener des soldats à se livrer à lui, il me répondit que la principale chose était d'avoir de l'aplomb et qu'alors on pouvait faire marcher n'importe qui. Vers la fin de 1888, me rappelant ce conseil, je me rapprochai d'un brosseur d'officier qui m'avait puissamment excité, bien que jamais aucune éjaculation n'en eût résulté. Voyant que ce soldat ne voulait pas se livrer, je n'insistai plus auprès de lui. _Alium quondam militem in cubiculum allectum rogavi ut, veste exuta, mecum in lectum concumberet. Rogatus fecit quæ volui et alter alterius penem trivit_.
«Bien qu'après ce succès heureux j'aie encore abusé de beaucoup de gens, je n'étais pour ainsi dire amoureux que d'un seul. C'était un très joli garçon de dix-sept ans. Sa voix me semblait si caressante, ses manières étaient si convenablement tendres, qu'aujourd'hui encore je ne puis l'oublier. Dans mes rêves je ne m'occupais que de beaux jeunes gens et souvent ma sensualité réveillée m'empêchait de dormir des nuits entières».
Au commencement de l'année 1889, les manières du malade éveillèrent des soupçons d'amour homosexuel. Une dénonciation dont il était menacé, le déprima profondément et il songea à se suicider. Sur le conseil du médecin de la famille, il partit pour la capitale. Comme le malade était incapable de renoncer par sa propre volonté à ses goûts habituels, on commença à lui appliquer le traitement hypnotique. On n'obtint qu'un léger engourdissement qui n'eut qu'un succès minime, étant données les séductions des anciens amants dans la proximité desquels le malade se trouvait.
À cette époque, il ne manquait pas encore de principes moraux solides. La situation s'améliora grâce à l'idée de sa famille désolée, et par la crainte d'une poursuite judiciaire dont il était sérieusement menacé.
Le malade se décida à essayer de se soumettre au traitement de l'auteur de ce livre.
J'ai trouvé en lui un homme délicat, pâle, gravement neurasthénique, qui désespérait de son avenir, mais qui n'avait aucun stigmate extérieur de dégénérescence. Le malade reconnaissait qu'il se trouvait dans une fausse position et semblait vouloir faire tout son possible pour redevenir un homme honnête et convenable.
Il regrettait profondément sa perversion sexuelle qu'il jugeait comme morbide, mais qu'il croyait acquise. Il ne me cacha nullement qu'en présence de jeunes gens il n'était plus maître de lui et qu'il ne pouvait pas garantir non plus de pouvoir s'abstenir de l'onanisme auquel il était forcé d'avoir recours faute de mieux. Seule une volonté puissante pourrait par suggestion l'en préserver.
Son amour homosexuel a consisté jusqu'ici exclusivement en onanisme mutuel; l'érection ne se produit chez lui qu'au contact des hommes aimés; l'éjaculation a lieu très tôt, mais l'accolade seule ne suffit pas pour la provoquer. Il ne s'est pas senti dans un rôle sexuel particulier vis-à-vis de l'homme. Les parties génitales et les organes végétatifs sont normaux.
En dehors des dispositions pour un traitement _contra neurastheniam_, on a commencé, le 8 avril 1890, un traitement hypnotico-suggestif.
L'hypnose réussit facilement par le simple regard et la suggestion verbale. Après une demi-minute, le malade tomba dans un profond engourdissement avec attitude cataleptiforme des muscles. Le réveil eut lieu en lui suggérant qu'il se réveillerait en comptant jusqu'à trois. Parfois, on pouvait obtenir des suggestions post-hypnotiques. Les suggestions intra-hypnotiques avaient pour sujet:
1º Défense de s'onaniser;
2º Ordre formel de considérer l'amour homosexuel comme méprisable, dégoûtant et impossible;
3º Ordre de ne trouver de beauté que chez les dames, de s'approcher d'elles, de rêver d'elles, de sentir du _libido_ et de l'érection à leur aspect.
Les séances ont eu lieu quotidiennement. Le 14 avril, le malade m'annonça avec contentement et une sorte de satisfaction morale qu'il a fait le coït avec plaisir et qu'il avait éjaculé tardivement.
Le 16, il se sentit exempt de tendances onanistes, attiré vers la femme et tout à fait indifférent envers les hommes. Il rêve de charmes féminins et a des rapports avec des femmes.
Le 1er mai, le malade paraît tout à fait normal sexuellement et il se sent comme tel. Il est devenu au physique un tout autre homme, plein de courage et de confiance en lui-même.
Il fait le coït normal avec une satisfaction parfaite et il se croit à l'abri de toute rechute.
Dans une lettre écrite plus tard M. P... dit:
«Ce qui n'est pas autrement remarquable, c'est que je suis toujours délivré de ces aberrations. La seule chose qui me rappelle encore cette période sombre, ce sont les rêves, rares il est vrai, de mon passé désolé que je n'ai pas le pouvoir de bannir et qui parfois occupent même agréablement mes pensées. Par ma propre volonté, je l'espère, je réussirai pourtant à m'en débarrasser bientôt tout à fait. Dans le cas où je redeviendrais faible, vos exhortations instantes, j'en suis sûr, feront que je résisterai avec énergie et que je ne succomberai point.»
Le 20 octobre 1890 P... m'écrivait:
«Je suis complètement guéri de l'onanisme et l'amour homosexuel ne trouve plus de sympathie en moi. Mais la puissance complète ne semble pas encore rétablie, bien que je vive avec un régime très réglé. Toutefois je me sens content.»
OBSERVATION 136. (_Inversion sexuelle acquise._)--Z..., fonctionnaire, trente-deux ans, né d'une mère hystéropathe. La mère de la mère souffrait également d'hystérie, et tous ses frères et soeurs avaient des maladies de nerfs. Un frère est uraniste. Z... était faiblement doué d'esprit; il apprenait difficilement. En dehors de la scarlatine, il n'eut pas de maladies d'enfance. À treize ans, il fut amené par des camarades de pensionnat à pratiquer l'onanisme. Il était sexuellement hyperesthésique; il commença à l'âge de dix-sept ans à faire le coït qu'il pratiquait avec plaisir et puissance complète. À l'âge de vingt-six ans, mariage par raison d'argent et pour sa position sociale. Le ménage fut malheureux. Après un ans, Mme Z..., à la suite d'une maladie utérine très grave, devint incapable de supporter le coït. Z... satisfaisait ses grands besoins avec d'autres femmes et, faute de mieux, par la masturbation. Il s'adonna, en outre, à la passion du jeu, mena une vie tout à fait dissolue, devint gravement neurasthénique et essaya de ranimer ses nerfs usés en buvant de grandes quantités de vin et de cognac. À ses malaises essentiellement cérébrasthéniques se joignirent alors des crises de rire et de pleurs; il devint très émotif. Son _libido nimia_ subsistait toujours sans être diminué. Par suite du dégoût qu'il avait toujours eu des prostituées et de la crainte des maladies, il ne se satisfaisait qu'exceptionnellement par le coït. Dans la plupart des cas, il se soulageait par l'onanisme.
Il y a quatre ans, il s'aperçut d'un affaiblissement progressif de l'érection et de la diminution du _libido_ pour la femme. Il commença à se sentir attiré vers les hommes, et les scènes de ses rêves érotiques n'avaient plus pour objet la femme mais des individus masculins.
Il y a trois ans, comme un garçon de bain le massait, il fut très excité sexuellement (le domestique avait aussi de l'érection, ce qui frappa l'attention du malade). Il ne put pas se retenir de se serrer contre le garçon, de l'embrasser et de se faire masturber par lui, ce que celui-ci fit volontiers. À partir de ce moment ce genre de satisfaction sexuelle fut le seul qui lui convint. La femme lui est devenue tout à fait indifférente. Il ne courait qu'après les hommes. _Cum talibus masturbationem mutuam fecit, concupivit cum iis dormire._ Il abhorrait la pédérastie. Il se sentait tout à fait heureux, quand une lettre anonyme (datée du mois d'août 1889) qui l'engageait à être prudent, le ramena à la conscience de sa situation. Il fut profondément bouleversé, eut des attaques hystériques, fut complètement déprimé, eut honte devant les autres hommes, se sentit comme un paria dans la société, médita un suicide, s'ouvrit à un prêtre qui le rassura. Il tomba ensuite dans les idées religieuses, voulut entre autres entrer dans un couvent par pénitence et pour se guérir de ses aberrations sexuelles. En proie à cet état d'esprit, le malade tomba par hasard sur mon livre _Psychopathia sexualis_. Il fut épouvanté, honteux, mais il trouva une consolation dans l'idée qu'il devait être malade. Sa première idée fut de se réhabiliter sexuellement devant lui-même. Il surmonta toute son aversion, essaya le coït dans un bordel, ne réussit pas d'abord par suite de sa trop grande excitation, mais finit par remporter un succès.
Comme ses sentiments d'inversion sexuelle ne disparaissaient pas, bien qu'il s'efforçât de les refouler par toutes sortes de moyens possibles, il vint me trouver et me demander des soins médicaux. Il se sentait, dit-il, affreusement malheureux, près du désespoir et du suicide. Il voyait devant lui l'abîme et il voudrait être sauvé à tout prix.
Sa confession fut interrompue à plusieurs reprises par de violents accès hystériques. Des affirmations rassurantes, l'espoir du salut le calmèrent.
Au point de vue physique, la malade a le front un peu fuyant; pas d'autres stigmates de dégénérescence. L'irritation spinale, les réflexes profonds exagérés, la congestion de la tête, indiquaient la neurasthénie. Du côté des parties génitales point d'anomalies, mais l'_urethra_ était hyperesthésié. Sa mine était troublée, son maintien relâché; vie psychique désordonnée et sans aucune consistance.
Ordonnance: demi-bains, frictions, antipyrine, bromure. Interdiction de s'onaniser, d'avoir des rapports avec des hommes; interdiction d'avoir des pensées libidineuses portant sur des hommes.
Le malade revient après quelques jours et se plaint qu'il n'est pas assez fort pour exécuter ce programme. Sa volonté est trop faible. Étant donnée cette situation précaire, il n'y a que la suggestion hypnotique qui puisse porter remède.
_Suggestions_: 1º Je déteste l'onanisme, je ne puis et ne veux plus me masturber.
2º Je trouve le penchant pour l'homme dégoûtant, détestable. Jamais je ne trouverai plus l'homme ni beau, ni désirable.
3º Je trouve que seule la femme est désirable. Je ferai le coït avec plaisir et avec puissance, une fois par semaine.
Le malade accepte ces suggestions et les répète d'une voix balbutiante.