Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle

Part 43

Chapter 433,569 wordsPublic domain

Pendant sa longue période d'observation, la malade ne présenta jamais aucun signe d'érotisme. Interrogée sur son genre d'habillement, elle répondit que la mise qu'elle avait choisie lui allait mieux. Peu à peu on lui fit avouer qu'étant petite fille encore, elle avait une prédilection pour les chevaux et les occupations masculines, mais aucun intérêt pour les ouvrages de femme. Plus tard, elle aima beaucoup la lecture et eut le désir de se faire institutrice. Elle n'a jamais trouvé aucun plaisir à la danse qu'elle a toujours considérée connue une chose insensée. Le bal non plus n'eut jamais d'attrait pour elle. Son plus grand plaisir était le cirque. Jusqu'à sa maladie de 1872, elle n'a eu d'affection ni pour les personnes de l'autre sexe, ni pour celles de son propre sexe. À partir de cette époque, elle ressentit une amitié chaleureuse, qui lui paraissait étrange à elle-même, pour les femmes, surtout pour les dames jeunes; elle éprouva et satisfit son besoin de porter des chapeaux et des paletots à la façon des hommes. Depuis 1869, elle a coupé ses cheveux et elle les porte peignés à la façon des hommes. Elle prétend n'avoir jamais été excitée sensuellement dans ses fréquentations avec les jeunes dames, mais son amitié et son dévouement pour celles qui lui étaient sympathiques, étaient illimités, tandis qu'elle éprouvait une aversion pour les hommes et leur société.

Ses parents rapportent que, avant 1872, on demanda la malade en mariage, mais qu'elle refusa; elle est, en 1877, revenue d'une station thermale tout à fait changée sexuellement; depuis elle a parfois donné à entendre qu'elle ne se considérait pas comme un être féminin.

Depuis elle ne voulut fréquenter que des dames; elle a toujours une sorte de liaison amoureuse avec l'une ou avec l'autre et laisse parfois échapper la remarque qu'elle se sent homme. Cet attachement pour les dames dépasse la mesure de l'amitié; il y a des larmes, des scènes de jalousie, etc. En 1874, comme elle passait dans une ville balnéaire, une jeune dame est tombée amoureuse de la malade qu'elle prit pour un homme déguisé en femme. Quand cette dame plus tard s'est mariée, la malade est devenue mélancolique pendant un certain temps et a parlé d'infidélité. L'attention des parents fut aussitôt éveillée par son penchant pour les vêtements d'hommes, par ses allures masculines, son aversion pour les ouvrages féminins; singularités qui ne se manifestaient que depuis sa maladie, tandis que, auparavant, la malade, du moins au point de vue sexuel, n'avait présenté aucun symptôme étrange. D'autres recherches il est résulté que la malade entretenait, avec la dame décrite dans l'observation 118, une liaison d'amour qui, en tout cas, n'était pas purement platonique et qu'elle écrivait à cette dame des billets tendres, comme un amant en écrirait à sa maîtresse.

J'ai revu en 1887 la malade dans un hôpital où elle avait été transportée de nouveau, à cause de ses accès hystéro-épileptiques, son irritation spinale et son morphinisme. L'inversion sexuelle subsistait toujours; ce n'est que grâce à une surveillance rigoureuse qu'on a pu empêcher la malade de faire des tentatives impudiques sur des malades femmes. Son état n'a pas changé jusqu'en 1889. Alors la malade fit une grave maladie, et mourut au mois d'août 1889 d'épuisement.

L'autopsie a fait constater dans les organes végétatifs: dégénérescence amyloïde des reins, fibrome de l'utérus, kyste de l'ovaire gauche. L'os frontal semblait très épaissi, inégal à sa surface interne, avec de nombreuses exostoses; la dure-mère était soudée à la boite cranienne.

Le diamètre longitudinal du crâne était de 175, le diamètre en largeur de 148 millimètres. Le poids total du cerveau oedématié, mais non atrophié, était de 1,175 grammes. Les méninges étaient fines, faciles à détacher. Écorce cérébrale pâle, circonvolutions cérébrales larges, peu nombreuses, et régulièrement disposées. Dans le cervelet et les gros ganglions, rien d'anormal.

OBSERVATION 131 (_Gynandrie_[95]).--Le 4 novembre 1889, le beau-père d'un certain comte V. Sàndor se plaignit au parquet que le comte lui avait extorqué la somme de 800 florins, sous prétexte qu'il avait besoin de cette somme pour un cautionnement qu'il devait déposer pour devenir secrétaire d'une société d'actions. On a, en outre, établi que Sàndor avait falsifié des traités, que la cérémonie nuptiale du printemps de 1889, lorsqu'il s'était uni à sa femme, était fictive, et surtout que ce prétendu comte Sàndor n'était pas un homme, mais une femme déguisée en homme et dont le vrai nom était comtesse Sarolla (Charlotte) de V...

[Note 95: Comparez les rapports détaillés des médecins légistes sur ce cas réunis par le docteur Birnbacher dans _Friedreichs Blætter f. ger. Med._, 1891, fascicule 1.]

S... fut arrêté et une instruction judiciaire ouverte contre lui pour escroquerie et falsification de documents publics. Dans le premier interrogatoire, S..., né le 6 décembre 1866, reconnut qu'il était de sexe féminin, de culte catholique, célibataire, et vivait comme auteur, sous le nom de comte Sàndor V...

Voici les faits remarquables et corroborés par d'autres témoignages, qui ressortent de l'autobiographie de cet homme-femme.

S... est originaire d'une famille de vieille noblesse, très considérée en Hongrie, famille particulièrement excentrique.

Une soeur de la grand'mère du côté maternel était hystérique, somnambule, et resta pendant dix-sept ans au lit pour une paralysie imaginaire. Une deuxième grand'tante a passé sept ans au lit, s'imaginant qu'elle était malade à mourir, ce qui ne l'empêchait point de donner des bals. Une troisième avait le spleen et l'idée qu'une console de son salon était maudite. Si quelqu'un mettait un objet sur cette console, la dame en avait la plus vive émotion, criait sans cesse: «c'est maudit, c'est maudit!» Elle portait l'objet dans une pièce qu'elle appelait la «chambre noire», et dont elle gardait sur elle la clef. Après la mort de cette dame, on trouva dans la soi-disant «chambre noire» un grand nombre de châles, de bijoux, de billets de banque, etc. Une quatrième grand'tante n'a pas laissé balayer sa chambre pendant deux ans; elle ne se débarbouillait ni ne se peignait. Elle ne se montra qu'après ces deux ans expirés. Toutes ces femmes étaient en même temps très instruites, spirituelles et aimables.

La mère de S... était nerveuse et ne pouvait supporter le clair de lune.

On prétend que la famille du côté paternel avait une vis de trop dans ses rouages. Une branche de la famille s'occupe presque exclusivement de spiritisme. Deux parents proches du côté paternel se sont brûlé la cervelle. La majorité des descendants masculins sont des gens de grand talent. Les descendants féminins sont tous des êtres bornés et terre à terre. Le père de S... occupait un poste élevé qu'il a cependant dû quitter à cause de son excentricité et de sa prodigalité (il a mangé plus d'un million et demi de florins).

Une des manies du père fut de faire élever S... tout à fait en garçon; il la faisait monter à cheval, conduire des chevaux, chasser; il admirait son énergie virile et l'appelait Sàndor.

Par contre, ce père maniaque a fait habiller de vêtements féminins son fils cadet, et l'a fait élever en fille. La farce cessa à l'âge de seize ans, quand ce garçon dut entrer dans un lycée, pour faire ses études.

Sarolta Sàndor, cependant, resta sous l'influence de son père jusqu'à l'âge de douze ans; alors on l'envoya chez sa grand'mère maternelle, femme excentrique qui vivait à Dresde, mais qui la mit dans une pension de demoiselles, lorsque les goûts virils de la petite commencèrent à devenir trop exagérés.

À l'âge de treize ans, elle noua dans la pension une liaison d'amour avec une Anglaise à laquelle elle déclara être un garçon et l'enleva.

Sarolta revint ensuite chez sa mère qui n'avait aucune action sur sa fille et qui dut permettre que sa Sarolta redevienne Sàndor, qu'elle porte de nouveau des vêtements de garçon et qu'elle ait chaque année au moins une liaison d'amour avec des personnes de son propre sexe. En même temps, Sarolta recevait une éducation très soignée, faisait de grands voyages avec son père, bien entendu toujours habillée en jeune monsieur, fréquentait les cafés, même des lieux équivoques, et se vantait même d'avoir, un jour, au lupanar, _in utroque genu puellas sedisse_. Sarolta se grisait souvent, était passionnée pour les sports virils, très forte en escrime. Elle se sentait particulièrement attirée vers les actrices ou vers les femmes isolées et qui autant que possible n'étaient pas de la première jeunesse. Elle affirme n'avoir jamais eu d'affection pour un jeune homme et avoir éprouvé, d'année en année, une aversion croissante pour les individus du sexe masculin. «J'aimais mieux aller avec des hommes peu jolis et insignifiants dans la société des dames, afin de n'être éclipsée par aucun d'eux. Si j'apercevais qu'un de mes compagnons éveillait des sympathies chez les dames, j'en devenais jalouse. Parmi les dames, je préférais les spirituelles à celles qui avaient de la beauté physique. Je ne pouvais souffrir ni les dames grosses et encore moins celles qui étaient folles des hommes. J'aimais la passion féminine qui se manifestait sous un voile poétique. Toute effronterie de la part d'une femme m'inspirait du dégoût. J'avais une idiosyncrasie indicible pour les vêtements de femme et, en général, pour tout ce qui est féminin, mais seulement sur moi et en moi; car, au contraire, j'avais de l'enthousiasme pour le beau sexe.»

Depuis environ dix ans, Sarolta a vécu toujours loin de sa famille et toujours en homme. Elle eut un grand nombre de liaisons avec des dames, fit des voyages avec elles, dépensa beaucoup d'argent et contracta des dettes.

En même temps, elle se consacrait aux travaux littéraires et devint le collaborateur très apprécié de deux grands journaux de la capitale.

Sa passion pour les dames était très variable. Elle n'avait pas de constance en amour.

Une seule fois une de ses liaisons a duré trois ans. Il y a plusieurs années que Sarolta fit au château de G... la connaissance de Mme Emma E... qui avait dix ans plus qu'elle. Elle tomba amoureuse de cette dame, conclut avec elle un contrat de mariage et vécut avec elle pendant trois ans, maritalement, dans la capitale.

Un nouvel amour qui lui fut funeste, l'a décidée à rompre ses «liens conjugaux» avec E... Celle-ci ne voulait pas quitter Sarolta. Ce n'est qu'au prix de grands sacrifices matériels, que Sarolta a racheté sa liberté. E..., dit-on, se donne encore aujourd'hui comme femme divorcée et se considère comme comtesse V... Sarolta a dû inspirer aussi à d'autres dames de la passion; cela ressort du fait que, avant son «mariage» avec E..., alors qu'elle s'était lassée d'une demoiselle D..., après avoir dépensé avec elle plusieurs milliers de florins, celle-ci la menaça de lui brûler la cervelle, si elle ne lui restait pas fidèle.

Ce fut l'été de 1887, pendant un séjour dans une station balnéaire, que Sarolta fit la connaissance de la famille d'un fonctionnaire très estimé, M. E... Aussitôt Sarolta devint amoureuse de Marie, la fille de ce fonctionnaire, et en fut aimée. La mère et la cousine de la jeune fille essayèrent de la détourner de cette liaison, mais vainement. Pendant l'hiver, les deux amoureux échangèrent des lettres. Au mois d'avril 1888, le comte S... vint faire une visite, et au mois de mai 1889, il atteignit le comble de ses désirs: Marie qui entre temps avait quitté sa place d'institutrice, fut unie par un pseudo-prêtre hongrois à son S... adoré dans une tonnelle de jardin improvisée en chapelle; un ami de son fiancé figurait comme témoin.

Le couple vivait heureux et joyeux, et sans la plainte déposée par le beau-père, ce simulacre de mariage aurait encore duré longtemps. Il est à remarquer que pendant la longue période de son état de fiancé, S... a réussi à induire la famille de sa fiancée en erreur complète sur son véritable sexe.

S... était fumeur passionné, avait des allures et des passions tout à fait masculines. Ses lettres et même les convocations des tribunaux lui parvenaient sous l'adresse de «Comte S...»; il disait entre autres souvent qu'il lui faudrait bientôt aller faire ses vingt-huit jours. Il ressort des allusions faites par le «beau-père» que S...--(ce qu'il a d'ailleurs plus tard avoué)--a pu simuler l'existence d'un scrotum à l'aide d'un mouchoir ou d'un gant qu'il fourrait dans une des poches de son pantalon. Le beau-père a aussi remarqué un jour chez son futur gendre quelque chose comme un membre en érection (probablement un priape); celui-ci a même donné à entendre qu'il lui serait nécessaire de se servir d'un suspensoir toutes les fois qu'il monterait à cheval. En effet S... portait un bandage autour du corps, probablement pour attacher un priape.

Bien que S... se fît souvent raser, pour la forme, on était pourtant convaincu dans l'hôtel qu'il était femme, car la fille de chambre avait trouvé dans son linge des traces de sang provenant des menstrues (sang que S... prétendait être de provenance hémorroïdale): un jour que S... prenait un bain, la même fille de chambre, ayant regardé à travers le trou de la serrure, prétendit s'être convaincue _de visu_ du sexe féminin de S...

Il faut croire que la famille de Mlle Marie fut pendant longtemps dans l'erreur sur le véritable sexe du pseudo-époux.

Rien ne caractérise mieux la naïveté et l'innocence incroyable de cette malheureuse fille que le passage suivant d'une lettre adressée par Marie à S... le 20 août 1889:

«Je n'aime plus les enfants des autres, mais un petit bébé de mon Sandi, une superbe petite poupée,--ah! quel bonheur, mon Sandi!»

Quant à l'individualité intellectuelle de S..., un grand nombre de manuscrits nous fournissent les renseignements désirés. L'écriture a du caractère, de la fermeté et de l'assurance. Ce sont des traits de plume foncièrement virils. Le contenu se répète partout avec les mêmes singularités: passion féroce et effrénée, haine et guerre à tout ce qui s'oppose à son coeur avide d'amour et d'affection, amour au souffle poétique, amour qui ne touche jamais à rien de vil, enthousiasme pour tout ce qui est beau et noble, goût pour les sciences et les beaux-arts.

Les écrits de Sarolta dénotent une vaste connaissance des littératures de toutes les langues: il y a là des citations des poètes et des prosateurs de tous les pays. Des gens compétents affirment aussi que les produits poétiques et la prose de S... ne sont pas sans valeur.

Les lettres et les écrits qui concernent ses rapports avec Marie, sont très remarquables au point de vue psychologique. S... parle du bonheur qui fleurit pour elle aux côtés de Marie, de son immense désir de voir, ne fût-ce qu'un moment, la femme adorée. Après tant de honte, elle ne désire qu'échanger sa cellule contre la tombe. La douleur la plus amère, c'est l'idée que maintenant Marie aussi la haïra. Elle a versé des larmes brûlantes sur son bonheur perdu, des larmes si abondantes qu'elle pourrait s'y noyer. Des feuilles entières sont consacrées à la glorification de cet amour, aux souvenirs du temps de son premier amour et de sa première connaissance.

S... se plaint de son coeur qui ne se laisse pas dominer par la raison; elle manifeste des explosions de sentiments, qu'on ne peut que sentir dans la réalité, et qu'on ne peut feindre. Puis de nouveau, des explosions de la passion la plus folle avec la déclaration de ne pouvoir plus vivre sans Marie. «Ta voix si chère et si aimée, cette voix au son de laquelle je sortirais peut-être encore de ma tombe, cette voix dont le son m'était toujours la promesse du paradis! Ta seule présence était suffisante pour soulager mes souffrances physiques et morales. C'était un courant magnétique, une singulière puissance que ton être a exercée sur le mien et que je ne saurais jamais définir. Ainsi j'en suis restée à la définition éternellement juste et vraie: Je l'aime, parce que je l'aime. Dans la nuit sombre et pleine de désolation, je n'avais qu'une étoile, l'astre de l'amour de Marie. Cet astre est éteint maintenant; il n'en est resté que le reflet, le souvenir doux et douloureux qui de sa lueur faible éclaircit encore la nuit terrible de la mort, une étincelle d'espoir...» Cet écrit se termine par cette apostrophe: «Messieurs, sages jurisconsultes, psycho-pathologues et autres, jugez-moi! Chaque pas que je faisais était guidé par l'amour, chacun de mes actes avait pour cause l'amour.--Dieu me l'a inculqué dans le coeur. S'il m'a créée telle et non autrement, est-ce ma faute ou sont-ce les voies du destin à jamais insondables? J'ai foi en Dieu et je crois qu'un jour la délivrance viendra, car ma faute n'était que l'amour même, base et principe fondamental de ses doctrines et de son empire. Dieu miséricordieux, tout-puissant, tu vois mes peines, tu sais combien je souffre: penche-toi vers moi, tends-moi ta main secourable, puisque tout le monde m'a déjà abandonnée. Dieu seul est juste. Dans quel beau langage le dit Victor Hugo dans sa _Légende des Siècles_! Qu'il me semble triste et singulier cet air de Mendelssohn: Chaque nuit je te vois dans mon rêve...»

Bien que S..., sache qu'aucun de ses écrits n'arrivera à sa «tête de lionne adorée», elle ne se lasse point de remplir les feuilles de l'exaltation de la personne de Marie, d'y transcrire les explosions de sa douleur et de son bonheur en amour, «de solliciter une seule larme claire et brillante, versée par un clair et tranquille soir d'été, quand le lac est embrasé des feux du soleil couchant, comme de l'or fondu, et que les cloches de Sainte-Anna et de Maria-Woerth se fondent en une harmonie mélancolique et annoncent le calme et la paix à cette pauvre âme, à ce pauvre coeur qui jusqu'au dernier soupir n'a battu que pour toi.»

_Examen personnel._--La première rencontre que les médecins légistes eurent avec Mlle S..., fut en quelque sorte un embarras pour les deux parties: pour les médecins, parce que la tournure virile, peut-être exagérée, de S..., leur en imposait; pour elle, parce qu'elle craignait d'être déshonorée par le stigmate de la _moral insanity_. Une figure intelligente, pas laide, qui malgré une certaine délicatesse des traits et une certaine exiguïté des parties, aurait eu un caractère masculin très prononcé, s'il n'y avait pas absence totale de moustaches, ce que S... regrettait beaucoup. Il était difficile, même pour les médecins légistes, malgré les vêtements féminins de Sarolta, de se figurer sans cesse avoir devant eux une dame: par contre, les rapports avec Sàndor homme se passaient avec beaucoup plus de sans-gêne, de naturel, et de correction apparente, l'accusée elle-même le sent bien. Elle devient plus franche, plus communicative, plus dégagée, aussitôt qu'on la traite en homme.

Malgré son penchant pour le sexe féminin qui existait chez elle depuis les premières années de sa vie, elle prétend n'avoir éprouvé les premières manifestations de l'instinct génital qu'à l'âge de treize ans, lorsqu'elle enleva l'Anglaise à cheveux roux du pensionnat de Dresde. Cet instinct se manifestait alors par une sensation de volupté, quand elle embrassait et caressait son amie. Déjà à cette époque, elle ne voyait dans ses songes que des êtres féminins; depuis, dans ses rêves érotiques, elle se sentit toujours dans la situation d'un homme, et à l'occasion, elle eut aussi la sensation de l'éjaculation.

Elle ne connaît ni l'onanisme solitaire ni l'onanisme mutuel. Pareille chose lui paraît dégoûtante et au-dessous de la «dignité d'un homme». Elle ne s'est jamais laissée toucher par d'autres _ad genitalia_, d'abord pour la raison qu'elle tenait beaucoup à garder son secret. Les _menses_ ne se sont produites qu'à l'âge de dix-sept ans, elles venaient toujours faiblement et sans aucun malaise. S... abhorre visiblement la discussion des phénomènes de la menstruation; c'est quelque chose qui répugne à ses sentiments et à sa conscience d'homme. Elle reconnaît le caractère morbide de ses penchants sexuels, mais elle ne désire pas un autre état, se sentant bien et heureuse dans cette situation perverse. L'idée d'un rapport sexuel avec des hommes lui fait horreur et elle en croit l'exécution impossible.

Sa pudeur va si loin qu'elle coucherait plutôt avec des hommes qu'avec des femmes. Ainsi quand elle veut satisfaire un besoin naturel ou changer du linge, elle se voit dans la nécessité de prier sa compagne de cellule de se tourner vers la fenêtre pour qu'elle ne la regarde pas.

Quand S... se trouve par hasard en contact avec sa compagne de cellule, femme de la lie du peuple, elle éprouve une excitation voluptueuse, et a dû en rougir. S... raconte, même spontanément, qu'elle fut en proie à une véritable angoisse lorsque, dans la cellule de la prison, elle fut forcée de reprendre les vêtements de femme dont elle avait perdu l'habitude. Sa seule consolation fut qu'on lui avait laissé au moins sa chemise d'homme. Ce qui est très remarquable et ce qui prouve l'importance du sens olfactif dans sa _vita sexualis_, c'est qu'elle nous dit que, après le départ de Marie, elle avait cherché et reniflé les endroits du canapé où la tête de Marie s'était posée, pour respirer avec volupté le parfum de ses cheveux. Quant aux femmes, ce ne sont pas précisément les jeunes et les plantureuses qui intéressent S..., les très jeunes non plus. Elle ne met qu'au second rang les charmes physiques de la femme. Elle se sent attirée comme par une force magnétique vers celles qui sont entre vingt-quatre et trente ans. Elle trouvait sa satisfaction sexuelle exclusivement _in corpore feminæ_ (jamais sur son propre corps), par la manustupration de la femme aimée ou en faisant le _cunnilingus_. À l'occasion elle se servait aussi d'un bas garni d'étoupe comme priape. S... ne fait qu'à contre-coeur et avec un visible embarras pudique ces révélations; de même, dans ses écrits, on ne trouve aucune trace d'impudicité ou de cynisme.

Elle est dévote, a un vif intérêt pour tout ce qui est beau et noble, sauf pour les hommes; elle est très sensible à l'estime morale des autres.