Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle

Part 39

Chapter 393,636 wordsPublic domain

À l'âge de douze ans, j'ai eu pour la première fois l'occasion de mettre des vêtements féminins; bientôt après l'idée m'est venue d'arranger le soir les draps et les couvertures de mon lit comme des jupons. Plus tard, avec l'âge, mon plus grand bonheur était de prendre en cachette les robes de mes soeurs et de m'en revêtir, ne fût-ce que pour quelques minutes et au risque d'être découvert. À ma grande joie il me fut un jour permis de jouer un rôle de femme dans une représentation théâtrale d'amateurs; on dit que je m'en suis assez bien acquitté. Depuis que je suis devenu étudiant et que je mène une vie plus indépendante, je me suis procuré des vêtements et du linge de femme, que je tiens moi-même en bon état. Quand le soir, à l'abri de toute découverte, je puis mettre une pièce après l'autre, depuis le corset jusqu'au tablier et aux bracelets, je suis tout à fait heureux, et je me mets au travail, calme, content dans mon for intérieur, et plein de zèle pour mon ouvrage. Quand je m'habille en femme, il se produit régulièrement une érection qui n'est jamais suivie d'éjaculation, mais qui s'apaise d'elle-même en très peu de temps. Je cherche aussi à me rapprocher extérieurement davantage du type féminin, en donnant à mes cheveux une coiffure correspondant à ce caractère et en rasant ma barbe que j'aimerais mieux voir arrachée.

IV. _Penchants sexuels._--En passant à la description de mes penchants sexuels, je dois tout d'abord faire remarquer que ma maturité sexuelle s'est faite d'une façon normale, si j'en conclus par mes pollutions, la mue de ma voix, etc. Les pollutions se produisent maintenant encore régulièrement toutes les trois semaines et rarement à des intervalles plus rapprochés. Je n'en éprouve jamais une sensation de volupté. Je n'ai jamais pratiqué l'onanisme; jusqu'à ces temps derniers je n'en connaissais que le nom; quant à la chose, j'ai dû me renseigner à ce sujet par des informations directes pour être éclairé. En général, tout attouchement de mon membre en érection m'est pénible et douloureux, loin de me donner aucune sensation voluptueuse.

Autrefois mon attitude en face des femmes était très timide; maintenant je me comporte avec calme, comme un égal avec des égaux. C'est très rarement qu'une excitation directe, dans le sens sexuel, a été provoquée chez moi par une femme; mais, en analysant de plus près ces faits rares, il me semble que ce n'était jamais la personne de la femme, mais seulement sa toilette qui produisait cet effet. Je m'amourachais de ses vêtements et l'idée d'en pouvoir porter de pareils m'était agréable. Ainsi, je n'eus jamais d'excitation sexuelle, même au bordel, où mes amis m'entraînaient quelquefois; je restais indifférent malgré l'étalage de toutes sortes de charmes imaginables et même devant de véritables beautés. Mais mon coeur était capable de sentiments amicaux pour le sexe féminin. Souvent je me figurais que j'étais déguisé en femme, que je vivais inconnu parmi elles, que j'avais des relations avec elles, et que j'étais très heureux ainsi. C'étaient les jeunes filles dont le buste n'était pas encore trop développé et surtout celles qui portaient les cheveux courts, qui étaient plutôt capables de me faire quelque impression, parce qu'elles se rapprochaient le plus de ma manière de voir. Une fois j'eus la chance de trouver une fille qui se sentait malheureuse d'appartenir au sexe féminin. Nous conclûmes un pacte d'amitié solide et nous nous réjouissions souvent à l'idée de pouvoir échanger notre situation sociale. Il convient peut-être de relater encore le fait suivant qui pourrait avoir quelque importance pour caractériser mon cas. Lorsqu'il y a quelques mois, les journaux rapportèrent l'histoire d'une comtesse hongroise qui, déguisée en homme, avait contracté un mariage et qui se sentait homme, je songeai sérieusement à me présenter à elle pour conclure un mariage inverti où j'aurais été la femme et elle l'homme... Je n'ai jamais essayé le coït et je n'en ai jamais eu envie. Prévoyant que, en face de la femme l'érection nécessaire me ferait défaut, je me proposais de mettre, au cas échéant, les vêtements de la femme, et je crois que, ces préparatifs faits, le succès attendu n'aurait pas manqué de se produire.

Pour ce qui concerne mon attitude vis-à-vis des personnes du sexe masculin, je dois avant tout relever le fait que, pendant la période où j'allais à l'école, j'entretenais avec des camarades des amitiés des plus tendres. Mon coeur était heureux quand je pouvais rendre un petit service à l'ami adoré. Je l'idolâtrais réellement avec ferveur. Mais d'autre part je lui faisais pour un rien des scènes de jalousie terribles. Pendant la brouille, j'avais le sentiment de ne pouvoir ni vivre, ni mourir. Réconcilié je redevenais pour quelque temps l'être le plus heureux. Je cherchais aussi à me faire des amis parmi les petits garçons que je choyais, que je comblais de sucreries et que j'aurais volontiers embrassés. Bien que mon amour en restât toujours aux termes platoniques, il était pourtant d'un caractère anormal. Un propos que j'ai tenu alors inconsciemment sur un camarade adoré et plus âgé que moi, en fournit la preuve: «Je l'aime tant, disais-je, que je préférerais à tout le pouvoir de l'épouser.» Maintenant encore où je vis très retiré, je raffole facilement d'un bel homme, à barbe fine et aux traits intelligents. Mais je n'ai jamais trouvé une âme-soeur à laquelle j'aurais pu me découvrir, pour être comme une amie auprès de lui. Jamais je n'ai essayé de réaliser directement mes penchants ou de commettre quelque imprudence à ce sujet. J'ai finalement cessé de fréquenter les musées où sont exposés des corps d'hommes nus, car les érections que me produisait cette vue, étaient très gênantes. En secret j'ai parfois soupiré après l'occasion de pouvoir dormir à côté d'un homme, et j'en ai trouvé aussi l'occasion. Un monsieur plus âgé, et qui ne m'était guère sympathique, m'y invita un jour.

_Cum eo concubui, ille genitalia mea tetigit_, et bien que sa personne me fût antipathique, j'éprouvai le plus grand bonheur. Je me sentais tout à fait livré à lui; en un mot je me sentais femme.

S'il m'est permis d'ajouter encore une remarque pour finir, je dois formellement déclarer que, bien que j'aie la pleine conscience de l'anomalie de mes penchants, je ne désire nullement les changer. Je ne fais qu'aspirer après le temps ou je pourrai m'y livrer avec plus de commodité et sans risque d'être découvert, afin de me procurer un plaisir qui ne fait de tort à personne.

OBSERVATION 120.--Mlle Z..., trente et un ans, artiste, est venue à la consultation pour des malaises neurasthéniques. Elle attire l'attention par les traits grossiers et virils de sa figure, sa voix creuse, ses cheveux courts, ses vêtements à coupe masculine, sa démarche virile et son aplomb. Pour le reste, elle est tout à fait femme; elle a des seins assez développés; le bassin est féminin; pas de poils sur la figure.

L'interrogatoire, relativement à l'inversion sexuelle, donne un résultat positif.

La malade raconte qu'étant encore petite, elle aimait mieux jouer avec des garçons, notamment aux jeux «de soldat», «au marchand», «au brigand» etc. Elle dit que dans ces jeux de garçons elle était très violente et effrénée; elle n'a jamais eu de goût pour les poupées ni pour les travaux manuels de la femme; elle n'a appris que les plus rudimentaires (tricoter et coudre).

À l'école, elle fit de bons progrès et s'est surtout intéressée aux mathématiques et à la chimie. De très bonne heure, s'est éveillé en elle un penchant pour les beaux-arts pour lesquels elle montrait quelques aptitudes. Son but suprême était de devenir une artiste remarquable. Dans ses rêves d'avenir, elle n'a jamais pensé à une liaison conjugale. Comme artiste, elle s'intéressait aux beaux êtres humains, mais c'étaient seulement les corps de femmes qui l'attiraient; quant aux figures d'hommes, elle ne les contemplait «qu'à distance». Elle ne pouvait souffrir les «niaiseries des chiffons»; il n'y a que les choses viriles qui lui plaisaient. Les rapports quotidiens avec les filles lui déplaisaient, parce que leur conversation ne roulait que sur les toilettes, les chiffons, les amourettes avec les hommes, etc., ce qui lui paraissait insipide et ennuyeux. Par contre elle avait, dès son enfance, des relations d'amitié extatique avec certaines filles; à l'âge de dix ans, elle brûlait pour une camarade d'école et inscrivait son nom partout où elle pouvait.

Depuis elle eut de nombreuses amies auxquelles elle prodiguait des baisers «enragés». En général, elle plaît aux filles à cause de ses manières garçonnières. Elle adresse des poésies à ses amies pour lesquelles elle serait capable de grimper sur les toits. Elle-même trouve surprenant ce fait qu'elle soit gênée devant des filles et surtout des amies. Elle ne serait pas capable de se déshabiller devant elles.

Plus elle aime une amie, plus elle est pudique en face d'elle.

À l'heure qu'il est, elle entretient une de ces liaisons d'amitié. Elle embrasse et enlace sa Laura, se promène devant ses fenêtres, souffre tous les supplices de la jalousie, surtout quand elle voit son amie s'amuser avec des messieurs. Son seul désir est de vivre toujours à côté de cette amie.

La malade raconte qu'il est vrai que, deux fois dans sa vie, des hommes auraient fait quelque impression sur elle. Elle croit que, si on avait sérieusement sollicité sa main, elle aurait conclu un mariage, car elle aime beaucoup la vie de famille et les enfants. Si un monsieur voulait la posséder, il devrait d'abord la mériter par la lutte, de même qu'elle préfère se conquérir une amie par un combat acharné. Elle trouve que la femme est plus belle et plus idéale que l'homme. Dans les cas très rares où elle eut des rêves érotiques, il s'agissait toujours de femmes. Elle n'a jamais rêvé d'hommes.

Elle ne croit pas qu'elle puisse encore aimer un homme, car les hommes sont faux; elle est d'elle-même nerveuse et anémique.

Elle se croit tout à fait femme, mais elle regrette de n'être pas homme. Déjà à l'âge de quatre ans, son plus grand plaisir était de s'habiller en garçon. Elle a décidément un caractère viril; aussi n'a-t-elle jamais pleuré de sa vie. Sa plus grande passion serait de monter à cheval, de faire de la gymnastique, de l'escrime, de conduire des chevaux. Elle souffre beaucoup de ce que personne de son entourage ne la comprenne. Elle trouve bête de parler affaires de femmes. Beaucoup de gens qui la connaissent ont déjà émis l'opinion qu'elle aurait dû naître homme.

La malade dit qu'elle n'a jamais eu un tempérament sensuel. En donnant l'accolade à ses amies, elle a souvent éprouvé une curieuse sensation de volupté. L'accolade et les baisers étaient ses seules manifestations d'amitié.

La malade prétend être née d'un père nerveux et d'une mère folle qui, jeune fille, était tombée amoureuse de son propre frère qu'elle voulut persuader de partir avec elle pour l'Amérique. Le frère de la malade est un homme très étrange et très bizarre.

La malade ne présente aucun signe extérieur de dégénérescence; le crâne est normal. Elle prétend avoir eu ses premières menstrues à l'âge de quatorze ans. Elles viennent régulièrement, mais lui causent toujours des douleurs.

OBSERVATION 121.--Pour donner tout de suite à mon malheureux état le nom qui lui convient, je vous ferai tout d'abord remarquer qu'il porte tous les symptômes de l'état que vous avez désigné sous le nom d'_effeminatio_ dans votre ouvrage _Psychopathia sexualis_.

J'ai maintenant trente-huit ans: grâce à mon anomalie, j'ai derrière moi une vie remplie de tant d'indicibles souffrances que je m'étonne souvent de la force d'endurance dont l'homme peut être doué. Ces temps derniers la conscience d'avoir traversé tant de supplices m'a inspiré une sorte d'estime pour moi-même, sentiment qui seul est capable de me rendre la vie encore quelque peu supportable.

Je vais maintenant m'efforcer de dépeindre mon état tel qu'il est, et selon l'exacte réalité. Je suis au physique bien portant; autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais fait de maladie grave et je suis issu d'une famille saine. Mes parents, il est vrai, sont tous les deux des natures très irritables; mon père est ce qu'on appelle un tempérament coléreux, ma mère un tempérament sanguin avec un fort penchant à de sombres mélancolies. Elle est très vive, très aimée à cause de son bon coeur et de son active charité, mais elle manque de confiance en elle-même et éprouve un impérieux besoin de s'appuyer sur quelqu'un. Toutes ces particularités étaient aussi très prononcées dans le caractère de son père. J'appuie sur ce fait, parce qu'on dit de moi que je leur ressemble; quant à ces dernières particularités, je puis moi-même constater la ressemblance. J'ai toujours cru que mon amour pour mon propre sexe n'était que l'hypertrophie de ces deux traits de caractère. Mais, même quand j'essaie de me raffermir intérieurement par l'illusion que je suis fort et vigoureux, de déchirer le lien qui m'attire avec un pouvoir magique vers l'homme, il me reste toujours dans le sang un résidu que je ne puis éloigner. Aussi loin que je puis remonter dans mes souvenirs, je vois partout ce désir primitif et énigmatique d'avoir un amant. Il est vrai que la première manifestation fut d'une nature grossièrement sensuelle. Je ne suis pas si j'avais déjà dix ans, quand un jour que j'étais couché dans mon lit, je fus surpris de provoquer par une pression sur mes parties génitales des sensations nouvelles et enivrantes, en me figurant en même temps qu'un homme de mon entourage me faisait des manipulations voluptueuses. Bien des années plus tard seulement, j'appris que c'était de l'onanisme. Dans les premiers temps, je fus tellement effrayé et tellement assombri par mon mystérieux penchant que je fis alors ma première tentative de suicide. Que n'ai-je pas réussi alors! Car j'eus ensuite une série de secousses physiques et psychiques si violentes, qu'elles mirent comme une chaîne autour de mon coeur qu'elles rétrécirent et rendirent brutal et dur. Pour le dire tout de suite: jusqu'à aujourd'hui, l'onanisme ne m'a pas lâché de ses griffes; il a résisté à tous les essais, à tous les efforts de ma volonté brisée pour rompre avec lui. Trois ou quatre fois je l'ai abandonné pendant des mois entiers, dans la plupart des cas sous l'influence d'émotions morales. À l'âge de treize ans, j'eus mon premier amour. Aujourd'hui, il me souvient, qu'alors le comble de mes désirs était de pouvoir embrasser les jolies lèvres roses et fraîches de mon camarade. d'école. C'était une langueur pleine de rêves romanesques. Il devint plus violent à l'âge de quinze et seize ans, lorsque pour la première fois je souffris les supplices d'une folle jalousie plus dévorante qu'elle ne saurait jamais l'être dans l'amour naturel. Cette seconde période amoureuse a duré pendant des années, bien que je n'eusse passé que quelques jours avec l'objet de mon amour et qu'ensuite nous ne nous soyons pas revus pendant quinze ans. Peu à peu mon sentiment s'est refroidi pour lui, et je suis encore à plusieurs reprises devenu amoureux fou d'autres hommes qui, sauf un seul, étaient tous de mon âge.

Jamais mon amour--vous me permettrez cette expression pour désigner un sentiment condamné par la majorité des hommes--n'a été payé de retour; je n'ai jamais eu avec un homme des rapports du genre de ceux qui doivent craindre le grand jour; jamais un seul d'entre eux n'a eu pour moi plus qu'un intérêt ordinaire, bien qu'un des amis auxquels je faisais la cour, eût deviné mon désir secret. Et pourtant, je me suis consumé dans le désir ardent de l'amour des hommes. Mes sentiments sont, dans ce cas à mon avis, tout à fait ceux d'une femme aimante; et j'aperçois avec épouvante que mes représentations sensuelles deviennent de plus en plus semblables à celles d'une femme. Pendant les périodes où je suis libre d'une affection précise, mon désir dégénère, car, en me livrant à mes procédés d'onanisme, j'évoque des idées grossièrement sensuelles. Je peux encore lutter contre ce mal, mais c'est bien vainement que je tente de supprimer l'amour même. Depuis une année, je souffre de cette exaltation de mes sentiments; j'ai tant médité sur leur particularité, que je crois pouvoir vous donner une description exacte de mes sensations. Mon intérêt est toujours éveillé par la beauté physique. J'ai fait, à ce propos, la curieuse remarque que je n'ai jamais aimé un homme barbu.

On pourrait en inférer que je suis voué à ce qu'on appelle l'amour des garçons. Cependant cette supposition n'est pas exacte. Car au charme sensuel dont j'ai parlé, se joint un intérêt psychique pour la personne que je fréquente, ce qui est une source de tourments. Je suis pris d'une affection si profonde que je m'attache avec une sorte d'abnégation. On se lie à moi et cette confiance réciproque pourrait développer une amitié très cordiale, si au fond de mon âme ne sommeillait ce démon qui me pousse à une union plus intime qu'on ne saurait admettre qu'entre personnes de sexes différents. Tout mon être en languit, chaque fibre en palpite et je me consume dans une passion brûlante. Je m'étonne d'être capable d'exposer ici en quelques mots secs les sensations qui ont déchiré tout mon être. Il est vrai qu'à force de lutter, pendant des années, j'ai dû apprendre à dissimuler mes penchants et à sourire quand j'étais déchiré par les souffrances. Car n'ayant jamais été payé de retour, je n'ai connu de l'amour que les supplices, la jalousie, cette jalousie folle qui obscurcit l'esprit, pour tous ceux ou celles avec qui l'être adoré échangeait un seul regard.

J'ai réservé de m'arrêter à la fin sur l'élément psychique afin de montrer combien mon penchant anormal est enraciné. Je n'ai jamais éprouvé le moindre souffle d'amour sensuel pour l'autre sexe. L'idée d'avoir avec lui des rapports sexuels me répugne. Plusieurs fois déjà j'ai souffert en entendant affirmer que telle ou telle jeune fille était amoureuse de moi. Comme tout jeune homme, j'ai abondamment goûté aux plaisirs du monde, entre autres à celui de la danse. Je danse avec plaisir, mais je serais heureux si je pouvais danser comme dame avec des jeunes gens.

Je voudrais une fois de plus insister sur le fait que mon amour est tout à fait sensuel. Comment expliquer autrement que la poignée de main du bien-aimé et souvent son aspect me provoquent un serrement de coeur et même de l'érection!

J'ai employé tous les moyens pour arracher cet «amour» de mon «coeur». J'ai essayé de l'étourdir par l'onanisme, de l'abaisser dans la fange pour pouvoir d'autant mieux me placer au-dessus de lui.--(Il y a dix ans, pendant une de ces périodes d'amour, j'avais repoussé l'onanisme et j'avais eu la sensation que mon sentiment amoureux s'ennoblissait).--Maintenant encore j'ai l'idée fixe que si mon bien-aimé me déclarait m'aimer, et n'aimer que moi, je renoncerais avec plaisir à toute satisfaction sensuelle, et je me contenterais de pouvoir reposer dans ses bras fidèles. Mais c'est une illusion que je me fais.

Très honoré monsieur, j'ai une position sociale pleine de responsabilités, et je crois pouvoir affirmer que mon penchant anormal ne me fera jamais dévier, pas même de l'épaisseur d'un fil, du devoir que je suis obligé d'accomplir. Sauf cette anomalie, je ne suis pas fou et je pourrais être heureux. Mais, l'année dernière surtout, j'ai trop souffert pour ne pas envisager avec terreur l'avenir qui, certes, ne m'apportera point la réalisation de mon désir qui couve toujours sous la cendre, c'est-à-dire le désir de posséder un amant qui me comprenne et qui réponde à mon amour. Seule une telle union me donnerait un réel bonheur psychique. J'ai beaucoup réfléchi sur l'origine de mon anomalie, surtout parce que je crois pouvoir supposer qu'elle ne m'est pas venue par hérédité. Je crois que c'est l'onanisme qui a allumé ce sentiment congénital. Il y a longtemps que j'aurais pu mettre fin à toutes ces misères, puisque je ne crains pas la mort, et que dans la religion qui, fait curieux, ne s'est pas retirée de mon coeur impur, je ne trouve aucun avertissement contre le suicide. Mais la conviction que ce n'est pas exclusivement ma faute qui fait qu'un ver rongeur a rongé ma vie dès son origine, un certain défi de rester quand même, défi que j'ai conçu précisément ces temps derniers à la suite d'un indicible chagrin, m'amènent à tenter l'expérience afin de voir s'il n'y a pas possibilité d'échafauder sur une nouvelle base un modeste bonheur pour ma vie, quelque chose qui me remplisse le coeur. Je crois que, sous l'influence d'une vie de famille tranquille, je pourrais devenir heureux. Mais je ne dois pas vous cacher que l'idée de vivre maritalement avec une femme m'est horrible, que je n'entreprendrais que le coeur saignant cette tentative de revirement, car alors je devrais rompre radicalement avec l'espoir toujours vivace, avec cette illusion que le hasard pourrait pourtant m'amener un jour le bonheur rêvé.

Cette idée fixe s'est tellement enracinée que je crains que, seule, la suggestion hypnotique puisse m'en guérir.

Pourriez-vous me donner un conseil? Vous me rendriez infiniment heureux. Le conseil le plus pressant se bornera probablement à m'interdire l'onanisme. Que je voudrais le suivre! Mais si je n'ai pas sous la main des moyens directement matériels ou mécaniques, je ne pourrai pas m'arracher à ce vice. D'autant moins que je crains qu'à la suite de ces pratiques durant des années, ma nature s'y soit déjà habituée. Les suites, il est vrai, ne m'en ont pas été épargnées, bien qu'elles ne soient pas aussi horribles qu'on les dépeint ordinairement. Je souffre d'une nervosité peu intense; je suis, il est vrai, affaibli et je paie ce vice par des troubles périodiques de la digestion; mais je suis capable encore de supporter des fatigues; j'y trouve même quelque plaisir si elles ne sont pas trop fortes. Je suis d'humeur sombre, mais je peux être très gai par moments; heureusement j'aime mon métier; je m'intéresse à bien des choses, surtout à la musique, aux arts, à la littérature. Je ne me suis jamais livré à des occupations féminines.

Ainsi que cela ressort de tout ce que je viens d'exposer, j'aime à fréquenter les hommes, surtout quand ils sont beaux, mais je n'ai jamais entretenu avec aucun d'eux des relations intimes. C'est un abîme profond qui me sépare d'eux.