Étude Médico-Légale: Psychopathia Sexualis avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle

Part 33

Chapter 333,604 wordsPublic domain

Je me fis inscrire dans diverses Universités; je fréquentai encore plusieurs établissements hydrothérapiques, obtenant des guérisons momentanées, mais jamais durables. Je m'amourachai encore par-ci par-là d'un ami, mais jamais plus je n'eus une passion aussi violente que celle que j'eus pour l'ami de M... Je n'avais plus de rapports sexuels, ni avec des femmes, car j'en étais incapable, ni avec des hommes, car je n'en avais pas l'occasion, et je m'efforçais de me détourner d'eux. J'ai rencontré encore souvent l'ami de M...; nous sommes maintenant plus amis que jamais; sa vue ne m'excite plus, ce dont je suis bien aise. Il en est toujours ainsi; quand j'ai perdu de vue pour quelque temps une personne qui m'avait excité sexuellement, l'influence sexuelle disparaît.

J'ai passé mes examens brillamment. Pendant la dernière année, avant mes examens, j'ai commencé à pratiquer l'onanisme, c'est-à-dire à l'âge de vingt-trois ans, ne pouvant satisfaire autrement mon instinct génital qui devenait très gênant. Mais je ne me livrai à la masturbation que rarement, car, après l'acte, j'étais rempli de dégoût et je passais une nuit blanche. Quand j'ai beaucoup bu, je perds toute mon énergie. Alors je cours des heures entières à la recherche des hommes et finis par en arriver à la masturbation pour me réveiller le lendemain la tête lourde, avec le dégoût de moi-même, et pour rester en proie à une profonde mélancolie les jours suivants. Tant que j'ai de l'empire sur moi, je cherche à combattre mon naturel avec toute l'énergie dont je dispose. C'est horrible de ne pouvoir entrer en relations tranquilles avec aucun de ses amis, et de tressaillir à la vue de tout soldat ou de tout garçon boucher. C'est horrible, quand la nuit vient et que je guette à ma fenêtre si au mur d'en face, il n'y a pas quelqu'un qui pisse et me fournisse l'occasion de voir ses parties génitales. Ils sont horribles ces rêves, et surtout la conviction de l'immoralité, du caractère criminel de mes désirs et de mes sentiments. J'ai de moi-même un dégoût qu'on ne peut guère décrire. Je considère mon état comme morbide. Je ne peux pas le prendre pour congénital, je crois plutôt que ce penchant m'a été inculqué à la suite d'une éducation manquée. Ma maladie me rend égoïste et dur pour les autres; elle étouffe chez moi toute bonhomie et tout égard pour ma famille. Je suis capricieux, souvent excité jusqu'à la folie, souvent triste; de sorte que je ne sais pas comment me sortir d'embarras; alors j'ai les pleurs faciles. Et pourtant j'ai un dégoût pour les rapports sexuels avec les hommes. Un soir que je revenais du cabaret, ivre et excité, et que j'avais perdu à demi conscience, l'âme pleine de _libido_, je me promenai dans un square public; je rencontrai un jeune homme qui me décida à faire un acte de masturbation mutuelle. Bien qu'il m'excitât, je fus après l'acte tout à fait hors de moi. Aujourd'hui même, quand je passe devant ce square, je suis pris de dégoût; récemment encore, comme j'y passais à cheval, je tombai sans aucune raison de ma monture docile, tellement le souvenir de cette vilenie m'avait révolté.

J'aime les enfants, la famille et la société, et je suis, grâce à ma position sociale, en état de fonder et de diriger un ménage. Je dois renoncer à tout cela, et pourtant je ne peux pas renoncer à l'espoir de guérir. Ainsi, je suis balancé entre la joie de l'espérance et un désespoir terrible; je néglige mon métier et ma famille. Je ne désire même pas arriver à me marier et fonder une famille. Je serais content si je pouvais dompter cet horrible penchant pour le sexe masculin, si je pouvais communiquer tranquillement avec mes amis et reprendre l'estime de moi-même.

Personne ne peut se faire une idée de mon état; je passe pour un «vert galant» et je cherche à me maintenir cette réputation. J'essaie souvent de nouer des liaisons avec des filles, car l'occasion se présente souvent. J'en ai déjà connu plus d'une qui m'aimait et qui m'aurait sacrifié son honneur; mais je ne puis lui offrir de l'amour, je ne puis rien lui donner sexuellement. Je pourrais bien aimer un homme; je ne suis excité que par des hommes très jeunes, des jouvenceaux de dix-sept à vingt-cinq ans, qui ne portent pas de favoris ou, ce qui est mieux encore, qui ne portent pas de barbe du tout. Je ne puis aimer que ceux qui sont très instruits, convenables, et de manières aimables. Moi-même je suis de petite taille, très vaniteux, très étourdi, très exalté aussi; je me laisse facilement guider par des personnes qui me plaisent et que je cherche à imiter en tout, mais je suis aussi très susceptible et facile à froisser. J'attache une très grande valeur aux apparences; j'aime les beaux meubles et les beaux vêtements, et je m'en laisse imposer par des manières aristocratiques et une mise élégante. Je suis malheureux de ce que mon état neurasthénique m'empêche d'étudier et de cultiver tout ce que je voudrais.

J'ai fait la connaissance d'un malade pendant l'automne dernier. Il n'a pas de stigmates de dégénérescence; il est d'un habitus tout à fait viril, bien que d'une constitution délicate et frêle. Les parties génitales sont normales. L'extérieur, distingué, n'a rien d'étrange. Il maudit sa perversion sexuelle dont il voudrait se débarrasser à tout prix. Malgré tous les efforts du médecin ainsi que du malade, on n'a pu obtenir qu'un degré d'hypnose très léger et insuffisant pour un traitement par suggestion.

OBSERVATION 110 (_Hermaphrodisme psychique; fétichisme de la bouche_).--J'ai trente et un ans; je suis employé dans une fabrique. Mes parents sont bien portants et n'ont rien de maladif. On dit que mon grand-père paternel a souffert du cerveau; ma grand'mère maternelle est morte mélancolique; un cousin de ma mère était un alcoolique; plusieurs autres parents proches sont anormaux au point de vue psychique.

J'avais quatre ans lorsque mon instinct génital commença à s'éveiller. Un homme de vingt et quelques années, qui jouait avec nous autres enfants et qui nous prenait sur ses bras, me donna l'envie de l'enlacer et de l'embrasser violemment. Ce penchant à embrasser sensuellement sur la bouche est très caractéristique dans mon état, car cette manière d'embrasser est chez moi le charme principal de ma satisfaction sexuelle.

J'ai éprouvé un mouvement analogue à l'âge de neuf ans. Un homme laid, même sale, à barbe rousse, m'a donné cette envie d'embrasser.

Alors se montra chez moi pour la première fois, un symptôme qu'on retrouve encore aujourd'hui: par moments les choses viles, même les personnes en vêtements sales et communes dans leurs manières, exercent un charme particulier sur mes sens.

Au lycée je fus, de onze à quinze ans, passionnément amoureux d'un camarade. Là aussi mon plus grand plaisir aurait été de l'enlacer de mes bras et de l'embrasser sur la bouche. Parfois j'étais pris pour lui d'une passion telle que je n'en ai jamais eu depuis de plus forte pour les personnes aimées. Mais, autant que je me rappelle, je n'eus des érections que vers l'âge de treize ans.

Durant ces années, je n'eus, comme je viens de le dire, que l'envie d'enlacer de mes bras et d'embrasser sur la bouche; _cupiditas videndi vel tangendi aliorum genitalia mihi plane deerat_. J'étais un garçon tout à fait naïf et innocent, et j'ignorai, jusqu'à l'âge de quinze ans, tout à fait la signification de l'érection; de plus, je n'osais pas même embrasser l'aimé, car je sentais que je faisais là un acte étrange.

Je n'éprouvais pas le besoin de me masturber, et j'eus la chance du ne pas y avoir été entraîné par des camarades plus âgés. En général, je ne me suis jamais masturbé jusqu'ici; j'ai une certaine répugnance pour cela.

À l'âge de quatorze à quinze ans, je fus pris de passion pour une série de garçons dont quelques-uns me plaisent encore aujourd'hui. Ainsi, je fus très amoureux d'un garçon auquel je n'ai jamais parlé; pourtant, j'étais heureux rien qu'en le rencontrant dans la rue.

Mes passions étaient de nature sensuelle; cela ressort déjà du fait que, rien qu'en pressant la main de l'individu aimé et en le caressant, j'avais de violentes érections.

Mais mon plus grand plaisir a été toujours _amplecti et os osculari_; je ne demandais jamais autre chose.

J'ignorais que le sentiment que j'éprouvais était de l'amour sexuel, seulement je me disais qu'il était impossible que j'éprouve seul de pareilles délices. Jusqu'à l'âge de quinze ans, jamais femme ne m'avait excité; un soir que j'étais seul avec la bonne dans ma chambre, j'éprouvai la même envie que j'avais jusqu'ici pour les garçons; je plaisantai d'abord avec elle, et quand je vis qu'elle se laissait faire volontiers, je la couvris de baisers; _voluptatem sensi tantam quantam nunc rarissime sentio. Alter alterius os osculati sumus et post X minutas pollutio evenit_. C'est ainsi que je me satisfaisais deux à trois fois par semaine: bientôt je nouai une liaison analogue avec une de nos cuisinières et d'autres bonnes encore. _Ejuculatio semper evenit postquam X fere minutas nos osculati sumus._

Entre temps, je pris des leçons de danse: c'est alors que, pour la première fois, je fus épris d'une demoiselle de bonne famille. Cet amour disparut bientôt; j'aimai encore une autre jeune fille dont je n'ai jamais fait la connaissance, mais dont la vue exerçait sur moi la même force d'attraction que la vue des jeunes gens; j'éprouvai pour elle plus que cette chaleur sensuelle que je sentais en d'autres occasions pour les filles. Mon penchant pour les filles était, à cette époque, arrivé à son point culminant: les filles me plaisaient à peu près autant que les garçons. Je satisfaisais ma sensualité, ainsi que je l'ai dit plus haut, en embrassant la bonne, ce qui provoquait toujours une pollution. C'est ainsi que je passai ma vie, de l'âge de seize ans jusqu'à dix-huit. Le départ de nos bonnes me priva de l'occasion de satisfaire mes sens. Vint alors une période de deux à trois ans, pendant laquelle j'ai dû renoncer aux jouissances sexuelles; en général, les filles me plaisaient moins; devenu un peu plus grand, j'eus honte de me commettre avec des servantes. Il m'était impossible de me procurer une maîtresse, car, malgré mon âge, j'étais rigoureusement surveillé par mes parents; je ne fréquentais que peu les jeunes gens, de sorte que je n'avais que très peu d'esprit d'initiative. À mesure que le penchant pour les femmes diminuait, l'attrait pour les jeunes gens augmentait.

Comme, depuis l'âge de seize ans, j'avais beaucoup de pollutions en rêvant tantôt de femmes, tantôt d'hommes, pollutions qui m'affaiblissaient beaucoup et déprimaient complètement mon humeur, je voulus absolument essayer du coït normal.

Cependant, des scrupules et l'idée que des filles publiques ne pourraient m'exciter, m'empêchèrent, jusqu'à l'âge de vingt et un ans, d'aller au bordel. Je soutins, pendant deux ou trois ans, un combat quotidien (s'il y avait eu des bordels d'hommes, aucun scrupule n'aurait pu m'empêcher d'y aller). Enfin, j'allai un jour au lupanar; je n'arrivai pas même à l'érection, d'abord parce que la fille, bien que jeune et assez fraîche pour une prostituée, n'avait pas de charme pour moi, ensuite parce qu'elle ne voulut pas m'embrasser sur la bouche. Je fus très déprimé et je me crus impuissant.

Trois semaines après, je visitai _aliam meretricem quæ statim osculo erectionem effecit; erat robusto corpore, habuit crassa labia, multo libidinosior quam prior. Jam post tres minutas oscula sola in os data ejaculationem ante portam effecerunt._ J'allai sept fois chez des prostituées, pour essayer d'arriver au coït.

Parfois, je n'arrivais point à avoir d'érection, parce que la fille me laissait froid; d'autres fois, j'éjaculais trop tôt. En somme, les premières fois, j'eus quelque répugnance à _penem introducere_, et même, après avoir réussi à faire le coït normal, je n'y éprouvai aucun charme. La satisfaction voluptueuse est produite par des baisers sur la bouche, c'est pour moi le plus important; le coït n'est que quelque chose d'accessoire qui doit servir à rendre plus étroit l'enlacement. Le coït seul, quand même la femme aurait pour moi les plus grands charmes, me serait indifférent sans les baisers, et même, dans la plupart des cas, l'érection cesse ou elle n'a pas lieu du tout quand la femme ne veut pas m'embrasser sur la bouche. Je ne peux pas embrasser n'importe quelles femmes, mais seulement celles dont la vue m'excite; une prostituée dont l'aspect me déplaît ne peut me mettre en chaleur, malgré tous les baisers qu'elle pourrait me prodiguer et qui ne m'inspireraient que du dégoût.

Ainsi, depuis quatre ans, je fréquente tous les dix à quinze jours le lupanar; ce n'est que rarement que je ne réussis pas à coïter, car je me suis étudié à fond, et je sais, en choisissant la _puella_, si elle m'excitera ou si elle me laissera froid. Il est vrai que, ces temps derniers, il m'est arrivé de nouveau de croire qu'une femme m'exciterait et que pourtant aucune érection ne s'est produite. Cela se produisait surtout quand, les jours précédents, j'avais dû faire trop d'efforts pour étouffer mon penchant pour les hommes.

Dans les premiers temps de mes visites au lupanar, mes sensations voluptueuses étaient très minimes; je n'éprouvais que rarement un vrai plaisir (comme autrefois par les baisers). Maintenant, au contraire, j'éprouve, dans la plupart des cas, une forte sensation de volupté. Je trouve un charme particulier aux lupanars de basse espèce; car, depuis ces temps derniers, c'est l'avilissement des femmes, l'entrée obscure, la lueur blafarde des lanternes, en un mot tout l'entourage qui a pour moi un attrait particulier; la principale raison en est, probablement, que ma sensualité est inconsciemment stimulée par le fait que ces endroits sont très fréquentés par des militaires, et que cette circonstance revêt pour ainsi dire la femme d'un certain charme.

Quand je trouve alors une femme dont la figure m'excite, je suis capable d'éprouver une très grande volupté.

En dehors des prostituées, mes désirs peuvent encore être excités surtout par des filles de paysans, des servantes, des filles du peuple et, en général, par celles qui sont habillées grossièrement et pauvrement.

Un fort coloris des joues, des lèvres épaisses, des formes robustes: voila ce qui me plaît avant tout. Les dames et les demoiselles distinguées me sont absolument indifférentes.

Mes pollutions ont lieu, la plupart du temps, sans me procurer aucune sensation de volupté; elles se produisent souvent quand je rêve d'hommes, très rarement ou presque jamais quand je rêve de femmes. Ainsi qu'il ressort de cette dernière circonstance, mon penchant pour les jeunes hommes subsiste toujours, malgré la pratique régulière du coït. Je peux même dire qu'il a augmenté, et cela dans une mesure considérable. Quand, immédiatement après le coït, les filles n'ont plus de charme pour moi, le baiser d'une femme sympathique pourrait, au contraire, me mettre tout de suite en érection; c'est précisément dans les premiers jours qui suivent le coït que les jeunes hommes me paraissent le plus désirables.

En somme, les rapports sexuels avec les femmes ne satisfont pas entièrement mon besoin sensuel. Il y a des jours où j'ai des érections fréquentes avec un désir ardent d'avoir des jeunes gens; ensuite viennent des jours plus calmes, avec des moments d'une indifférence complète à l'égard de toute femme et un penchant latent pour les hommes.

Une trop grande accalmie sensuelle me rend pourtant triste, surtout quand ce calme suit des moments d'excitation supprimée; ce n'est que lorsque la pensée des jeunes gens aimés me donne de nouvelles érections que je me sens de nouveau le moral relevé. Le calme fait alors brusquement place à une grande nervosité; je me sens déprimé, j'ai parfois des maux de tête (surtout après avoir refoulé les érections); cette nervosité va souvent jusqu'à une agitation violente que je cherche alors à apaiser par le coït.

Un changement essentiel dans ma vie sexuelle s'est opéré l'année passée, quand j'eus pour la première fois l'occasion de goûter à l'amour des hommes. Malgré le coït avec les femmes, qui me faisait plaisir--(à vrai dire c'étaient les baisers qui me faisaient plaisir et provoquaient l'éjaculation),--mon penchant pour les jeunes gens ne me laissait pas tranquille. Je résolus d'aller dans un lupanar fréquenté par beaucoup de militaires et de me payer un soldat en cas extrême. J'eus la chance de tomber bientôt sur un individu qui pensait comme moi et qui, malgré la très grande infériorité de sa position sociale, n'était pas indigne de moi ni par ses manières, ni par son caractère. Ce que j'éprouvai pour ce jeune homme--(et je l'éprouve encore),--c'est bien autre chose que ce que j'éprouve pour les femmes. La jouissance sensuelle n'est pas plus grande que celle que me procurent les prostituées, dont l'accolade et les baisers m'excitent beaucoup; avec lui je peux toujours éprouver une sensation de volupté et j'ai pour lui un sentiment que je n'ai pas pour les femmes. Malheureusement, je n'ai pu l'embrasser qu'à huit reprises différentes.

Bien que nous soyons séparés l'un de l'autre depuis plusieurs mois déjà, nous ne nous sommes pas oubliés et nous entretenons une correspondance très suivie. Pour le posséder, j'osai aller dans un lupanar, l'embrasser dans cet endroit, au risque d'être trahi.

Au début de notre liaison, il y eut une période pendant laquelle je n'entendis plus parler de lui; il ne me croyait pas digne d'assez de confiance.

Pendant ces semaines, j'ai souffert de chagrins et de peines qui m'ont mis dans un état de dépression et d'inquiétude anxieuse comme je n'en avais jamais éprouvé auparavant. Avoir à peine trouvé un amant et être déjà obligé de renoncer à lui, voilà ce qui me paraissait le tourment le plus affreux. Quand, grâce à mes efforts, nous nous retrouvâmes, ma joie fut immense, j'étais même tellement excité, qu'à la première accolade, après son retour, je ne pus arriver à l'éjaculation, malgré mon plaisir sensuel.

_Usus sexualis in osculis et amplexionibus solis constitit, pene meo ludere ei licebat (dum ferre non possum mulierem penem manu tangere neque mulieri tangere cum concedo)._ Il est à remarquer d'ailleurs qu'en présence du bien-aimé j'ai immédiatement une érection: une poignée de main, même sa vue me suffit. Des heures entières je me suis promené avec lui le soir, et jamais je ne me lassais de sa compagnie, malgré sa position sociale fort inférieure à la mienne; c'est avec lui que je me sentais heureux; la satisfaction sexuelle n'était que le couronnement de notre amour. Bien que j'eusse enfin trouvé l'âme-soeur tant cherchée, je ne devins pas pour cela insensible aux femmes, et je fréquentais comme autrefois les bordels, quand l'instinct me tourmentait trop. J'espérais passer cet hiver dans la ville où se trouve mon amant; malheureusement, cela m'est impossible, et je suis maintenant forcé de rester séparé de lui jusqu'à une époque indéterminée. Cependant, nous essayerons de nous revoir, ne fût-ce que passagèrement, quand même ce ne serait qu'une ou deux fois par an; en tout cas, j'espère qu'à l'avenir nous pourrons nous retrouver et rester plus longtemps ensemble. Ainsi cet hiver j'en suis de nouveau réduit à rester sans un ami qui pense comme moi. J'ai bien résolu, par crainte du danger d'être découvert, de ne plus me mettre en quête d'autres uranistes, mais cela m'est impossible, car les rapports sexuels avec les femmes ne me satisfont plus; par contre, l'envie d'avoir des jeunes gens va toujours croissant. Parfois j'ai peur de moi-même; je pourrais me trahir par l'habitude que j'ai de demander aux prostituées si elles ne connaissent pas un homme avec mes tendances; malgré cela, je ne puis renoncer à chercher un jeune homme partageant mes sentiments; je crois même qu'au besoin je prendrais le parti de m'acheter un soldat, bien que je me rende parfaitement compte du risque que je cours.

Je ne puis plus rester sans l'amour d'un homme, sans ce bonheur je serai toujours en désharmonie avec moi-même. Mon idéal serait d'entrer en relations avec une série de personnes ayant mes goûts, bien que je me trouve déjà content de pouvoir, sans empêchement, communiquer avec mon amant. Je pourrais facilement me passer de femmes si j'avais régulièrement des satisfactions avec un homme; cependant, je crois que, par moments et à des intervalles plus espacés, j'embrasserais aussi, pour me changer, une femme, car mon naturel est absolument hermaphrodite au point de vue psycho-sexuel (les femmes, je ne les peux désirer que sensuellement; mais les jeunes gens, je puis les aimer et les désirer à la fois). S'il existait un mariage entre hommes, je crois que je ne reculerais pas devant une vie commune qui me paraîtrait impossible avec une femme. Car, d'un côté, quand même la femme m'exciterait beaucoup, ce charme se perdrait bientôt dans les rapports réguliers, et alors tout plaisir sexuel deviendrait un acte sans jouissance, bien que non impossible à accomplir; d'autre part, il me manquerait le véritable amour pour la femme, attrait que j'éprouve en face des jeunes gens et qui me fait paraître désirable un commerce avec eux, même sans rapports sexuels. Mon plus grand bonheur serait une vie commune avec un jeune homme qui me plairait au physique, mais qui s'accorderait avec moi au point de vue intellectuel, qui comprendrait tous mes sentiments et qui, en même temps, partagerait mes idées et mes désirs.

Pour me plaire, les jeunes gens devaient avoir entre dix-huit et vingt-huit ans; quand j'avançai en âge, la limite des jeunes gens capables de m'exciter fut également reculée. Du reste, les tailles les plus diverses peuvent me plaire. La figure joue le principal rôle, bien que ce ne soit pas tout. Ce sont plutôt les blonds que les bruns qui m'excitent; ils ne doivent pas être barbus; ils doivent porter une petite moustache peu épaisse, ou pas de moustache du tout. Pour le reste, je ne puis dire que certaines catégories de figures me plaisent. Je repousse les visages à nez grand et droit, aux joues pâles, bien qu'il y ait là aussi des exceptions. Je vois avec plaisir des régiments de soldats, et bien des hommes me plaisent en uniforme, qui me laisseraient froid, s'ils étaient en bourgeois.