Etude Medico Legale Psychopathia Sexualis Avec Recherches Speci

Chapter 57

Chapter 573,628 wordsPublic domain

Les uns continuent pendant une période plus ou moins longue ce combat intérieur, sans trêve, et finissent par s'user complètement; les autres arrivent finalement à la conviction que cet instinct puissant qui leur est congénital ne peut pas être un péché; ils cessent de tenter l'impossible, c'est-à-dire la suppression de leur penchant. Mais alors commence en réalité une série de souffrances et d'excitations permanentes. Le Dioning, quand il cherche la satisfaction de son instinct génital, sait toujours la trouver facilement; tel n'est pas la cas de l'urning. Il voit des hommes qui le charment, mais il ne lui est pas permis d'en rien dire, pas même de laisser voir ce qui l'émeut. Il croit que lui seul au monde a ces sentiments anormaux. Naturellement, il recherche la compagnie des jeunes gens, mais il n'ose pas se confier à eux. Ainsi il est amené à se procurer une compensation de la satisfaction qu'il ne peut pas obtenir. L'onanisme est pratiqué sur une vaste échelle, et toutes les conséquences de ce vice se font bientôt sentir. Si alors, après un certain laps de temps, il se produit un délabrement du système nerveux, le phénomène morbide n'est pas occasionné par l'uranisme même, mais il a pris naissance parce que, par suite de l'opinion régnante à notre époque, l'uraniste n'a pu trouver la satisfaction sexuelle qui lui est normale et naturelle, et que, par conséquent, il a dû tomber dans l'onanisme.

Admettons que l'uraniste a eu la chance rare de rencontrer une âme qui sente comme lui, ou qu'il a été renseigné par un ami expérimenté sur les choses du monde uraniste; bien des combats intérieurs lui sont épargnés, mais une longue série de soucis troublants, de craintes, suit tous ses pas. Il sait maintenant qu'il n'est plus le seul au monde qui ait ces sentiments anormaux; il ouvre les yeux, et il est étonné du trouver tant de compagnons dans toutes les couches sociales et dans toutes les professions; il apprend que, de même que chez les Dioning, il y a aussi chez les uranistes une prostitution, et qu'on peut avoir des hommes vénals, de même qu'on achète des filles. L'occasion de satisfaire l'instinct sexuel ne fait donc plus défaut. Et pourtant, combien différent est ici le cours des choses, comparé à ce qui se passe chez les Dioning!

Prenons le cas le plus heureux. L'ami de même tendance après lequel on a langui toute sa vie, est trouvé. Mais il n'est pas permis de se livrer franchement à lui comme le jeune homme s'abandonne à la fille qu'il aime. Au milieu d'une angoisse continuelle, tous deux doivent cacher leur liaison, même une trop grande intimité qui pourrait facilement éveiller les soupçons doit rester cachée devant le monde, surtout si tous les deux ne sont pas de même âge ou s'ils n'appartiennent pas à la même classe sociale. Ainsi commence, avec la liaison même, une série d'agitations; la crainte que leur secret peut être trahi ou deviné, ne permet pas au malheureux de jouir en toute gaieté de coeur. Un incident insignifiant pour tout autre le fait trembler, car il craint que les soupçons soient éveillés, son secret percé à jour, ce qui compromettrait complètement sa position sociale et lui ferait perdre son poste et son métier. Cette agitation continuelle, ces craintes et ces soucis permanents, ne laisseraient-ils aucune trace et ne retentiraient-ils pas sur tout le système nerveux?

Un autre, moins heureux, n'a pas trouvé l'ami de sentiments similaires, mais il est tombé entre les mains d'un beau jeune homme qui d'abord a été complaisant pour lui jusqu'à ce qu'il ait pu surprendre les secrets les plus intimes de l'uraniste. Alors il se met à pratiquer le chantage le plus raffiné. La malheureuse victime, placée entre l'alternative de payer ou de se rendre impossible dans la société, de perdre une situation respectée, de se voir couvert de honte, lui et sa famille, paie; et plus il paie, plus devient avide le vampire qui le suce jusqu'à ce que finalement le pauvre jeune homme n'ait plus le choix qu'entre la ruine matérielle ou le déshonneur. Qui s'étonnera que les nerfs ne soient pas toujours assez forts pour tenir tête à cette lutte terrible? Chez les uns, les nerfs succombent complètement, le trouble mental se produit, et le malheureux trouve enfin dans une maison de santé le repos qu'il n'avait pu trouver dans la vie. Un autre, poussé au désespoir, met fin par le suicide à cet état insupportable. Combien de suicides mystérieux de jeunes gens doivent être attribués à cette circonstance! Voilà ce qu'on ne peut même s'imaginer!

Je ne crois pas me tromper en affirmant que, au moins la moitié des suicides de jeunes gens doivent être ramenés à de pareilles causes. Même dans les cas, où il n'y a pas un maître-chanteur inexorable qui poursuit l'uraniste, mais seulement une liaison entre les deux hommes, liaison qui en soi-même suit un cours satisfaisant, la découverte ou seulement la crainte de la divulgation pousse souvent au suicide. Que d'officiers qui avaient une liaison avec un de leurs subordonnés, que de soldats qui en entretenaient une avec un camarade, ont, au moment où ils se croyaient découverts, essayé d'échapper à la honte en se logeant une balle dans la tête! Il en est de même dans toutes les professions.

Si donc, en réalité, il faut convenir qu'on observe chez les uranistes plus d'anomalies intellectuelles et peut-être aussi des troubles mentaux en plus grand nombre, cela ne prouve pas encore que ces dérangements intellectuels soient fatalement en connexité avec l'uranisme et que l'un suppose l'autre. Ma ferme conviction est que, dans l'immense majorité, les cas de troubles mentaux qu'on a observés chez les uranistes, que leurs prédispositions morbides, ne doivent pas être mis sur le compte de leur anomalie sexuelle, mais qu'ils ont été provoqués par l'opinion erronée actuellement régnante sur l'uranisme et par la législation existante.

Celui qui n'a qu'une idée approximative de la somme de souffrances morales et intellectuelles, des craintes et des soucis qu'un uraniste doit supporter, des hypocrisies et des cachoteries continuelles dont il est obligé de faire usage pour dissimuler son penchant, des difficultés immenses qui s'opposent à la satisfaction naturelle de son instinct sexuel, celui-là ne peut que s'étonner qu'il n'y ait pas encore plus de troubles mentaux et de maladies nerveuses parmi eux. La plus grande partie de ces états morbides n'arriveraient certainement pas à se développer, si l'uraniste, à l'exemple du Dioning, pouvait trouver d'une manière simple et aisée une satisfaction sexuelle, s'il n'était plus exposé à la torture de ses craintes éternelles.

De _lege lata_ on devrait avoir des ménagements pour l'uraniste en tant que le paragraphe en question n'est interprété que dans le sens d'une pédérastie effective et qu'il faut tenir compte et de l'anomalie psychico-somatique établie par une expertise exacte et de l'examen individuel de la question de culpabilité.

De _lege ferenda_ les uranistes désirent avant tout la suppression de ce paragraphe. La législateur n'y consentira pas facilement, car il pense que la pédérastie est plus souvent un vice abominable que la suite d'une infirmité physique et mentale, que beaucoup d'uranistes, bien que contraints à pratiquer des actes sexuels sur des personnes de leur propre sexe, ne sont nullement forcés de se livrer à la vraie pédérastie, acte sexuel que l'on a considéré de tout temps comme cynique et dégoûtant et même nuisible, quand elle est passive. Mais le législateur de l'avenir devrait cependant mûrement peser si, pour des raisons d'utilité (difficultés d'établir la culpabilité, prétextes aux chantages les plus vils, etc.), il ne serait pas opportun de supprimer dans les Codes les poursuites judiciaires contre l'amour entre hommes.

Les raisons que j'invoque moi-même pour la suppression de ce paragraphe du Code sont les suivantes:

1º Les délits prévus dans la législation prennent d'habitude leur origine dans une prédisposition morbide de l'âme.

2º Seul un examen médical très minutieux peut différencier les cas de simple perversité de ceux de perversion morbide. Mais du moment où l'on requiert judiciairement contre l'individu, celui-ci est déjà perdu au point de vue social.

3º La plupart de ces uranistes sont non seulement atteints de perversion, mais ont encore le malheur d'avoir un instinct développé avec une vigueur anormale. En cédant à leur instinct génital, ils se trouvent donc directement sous le coup d'une contrainte physique.

4º Pour beaucoup d'entre eux, ce genre de satisfaction ne paraît nullement contre nature; au contraire, pour eux, c'est la façon naturelle, et celle qui est admise par la loi, qui est contre nature. Ils manquent donc de tous les correctifs moraux qui pourraient les empêcher de commettre leur délit sexuel.

5º À défaut d'une définition exacte de ce qu'il faut entendre par impudicité contre nature, on a laissé une trop grande latitude à l'arbitraire personnel du juge. L'interprétation de plus en plus subtile du § 175, en Allemagne, nous montre combien la manière d'envisager juridiquement le cas varie et est peu fixe. Le fait objectif est décisif pour le jugement. (En général on ne s'inquiète jamais du fait subjectif.) Comment peut-on établir le premier? Le délit est toujours commis sans témoins.

6º On ne peut invoquer aucune raison théorique ou juridique pour le maintien de l'article du Code. Il n'a que rarement pour effet d'empêcher le délit par crainte de la punition; son application ne corrige jamais, car des phénomènes naturels morbides ne peuvent pas être détruits par une punition; comme châtiment d'un acte punissable qui ne l'est que dans certaines conditions souvent erronées, l'application de cet article peut amener les injustices les plus formidables. Qu'on n'oublie pas que, dans divers pays civilisés, cet article du Code n'existe pas, et qu'en Allemagne il ne représente qu'une concession faite au sentiment de la morale publique qui cependant part d'une supposition fausse et confond la perversion avec la perversité.

7º À mon avis, la jeunesse et la moralité publique sont suffisamment protégées en Allemagne par d'autres articles du Code; l'article 175 fait plus de mal que de bien, car il favorise une des infamies les plus abominables: le chantage.

Il est vrai qu'on punit aussi le maître-chanteur qui a dénoncé le fait, mais il a pour lui la chance énorme que sa victime ne laissera pas venir les choses à l'extrême, c'est-à-dire jusqu'à la dénonciation au parquet. Dans les plus mauvais cas, un coquin de cette espèce se laisse nourrir en prison pendant quelque temps, sans qu'il soit compromis dans son existence honteuse, tandis que sa victime est déshonorée, ruinée, et finit souvent par le suicide.

8º Dans le cas où le législateur allemand croirait que la suppression de l'article 175 compromettrait la protection de la jeunesse, il suffirait d'étendre l'article 176, alinéa 1, aux individus en général, car l'article, dans sa rédaction actuelle, ne punit que les actes d'impudicité commis sur les femmes par violence ou menaces. Le Code pénal français a un paragraphe dans ce sens. Éventuellement, on pourrait songer encore à modifier l'article 176, alinéa 3, en fixant une limite d'âge plus élevée que dix-sept ans, limite à partir de laquelle les actes d'impudicité commis sur de jeunes individus ne seraient plus poursuivables. Cette extension profiterait aussi à bien des individus féminins qui, à l'âge de quinze ans, n'ont qu'exceptionnellement la maturité d'esprit nécessaire et la capacité pour se diriger elles-mêmes et pouvoir se protéger suffisamment. Par là on offrirait aussi aux jeunes individus du sexe masculin (environ jusqu'à l'âge de seize ans) une protection plus efficace que ne saurait le faire l'article 175 qui, comme on sait, ne vise que la pédérastie (et, d'après de nouvelles interprétations, d'autres actes similaires du coït), mais qui laisse impunis l'onanisme et les autres actes d'impudicité. C'est précisément par ces actes d'impudicité que les uranistes deviennent dangereux pour les jeunes gens, et exceptionnellement par la pédérastie. Le législateur n'a ni le droit ni le devoir de menacer de peines des actes immoraux _inter mares_ qui ont lieu _portis clausis_ et avec consentement mutuel, quand les personnes dont il s'agit ont atteint au moins leur seizième année, âge où l'individu dispose déjà d'une somme suffisante de maturité morale et intellectuelle; ces choses sont l'affaire personnelle de chacun, car aucun intérêt public ou privé n'est lésé.

Ce qui a été dit de _lege lata_, relativement à l'inversion congénitale, pourrait s'appliquer à l'inversion acquise. La névrose ou psychose qui l'accompagne pèsera beaucoup, au point de vue médico-légal, dans la balance, quand il s'agira de trancher la question de la culpabilité.

Un fait d'un très grand intérêt psychopathologique et, selon les circonstances, médico-légal, c'est que, dans le cas où ces invertis éprouvent un refus dans leur amour ou même une infidélité de la part de leur amant, ils deviennent capables de toutes ces réactions psychiques, jalousie et vengeance, que nous pouvons si souvent observer dans l'amour entre homme et femme et qui fréquemment poussent l'individu outragé dans ses sentiments les plus chers à des actes de violences contre l'objet de son amour ou contre celui qui lui a volé son bonheur.

Rien ne prouve mieux combien l'inversion sexuelle est enracinée dans la constitution, combien elle domine tous les sentiments, les pensées et les efforts de l'individu, et combien elle se substitue complètement à la manière normale de sentir et de se développer des hétérosexuels. Un exemple qui montre de quels actes est capable cet amour repoussé ou trahi, nous est fourni par le cas suivant, très instructif, et qui a été emprunté à la chronique judiciaire américaine. Je suis particulièrement obligé à M. le Dr Boeck, de Vienne, qui s'est donné la peine de recueillir les documents de cette cause célèbre dans les journaux et dans les comptes rendus des débats judiciaires.

OBSERVATION 197.--_Une fille atteinte d'inversion sexuelle assassine son amante qui n'a pas voulu répondre à son amour._

À Memphis, aux États-Unis de l'Amérique du Nord, une jeune fille, Alice M..., issue d'une des premières familles de la ville, a assassiné, au mois de janvier 1892, son amie Freda W..., également issue d'une famille du meilleur monde. Elle lui a donné plusieurs coups de rasoir au cou.

L'enquête judiciaire a donné les résultats suivants. Alice est lourdement tarée du côté de son ascendance maternelle: un oncle et plusieurs cousins du premier degré étaient des aliénés, la mère, d'une prédisposition psychopathique, eut après chaque accouchement une période de «folie puerpérale» qui fut plus grave quand elle accoucha de son septième enfant, l'accusée Alice. Plus tard, elle tomba dans un état de débilité mentale, avec idées de persécution.

Un frère de l'accusée eut pendant quelque temps des troubles d'esprit, à la suite d'une insolation, à ce qu'on prétend.

Alice M... a dix-neuf ans; de taille moyenne, elle n'est pas jolie. La figure est enfantine et «presque trop petite en proportion du corps», asymétrique; le côté droit de la face est plus développé que le gauche; le nez est d'une «irrégularité surprenante», le regard perçant. Alice M... est gauchère.

Dès l'entrée en puberté, elle eut fréquemment de grands maux de tête d'une durée assez longue. Une fois par mois elle souffrait d'hémorragies nasales, et souvent même, ces derniers temps, d'accès de tremblement et de _tremor_. Une fois elle en perdit connaissance.

Alice était une enfant nerveuse, irritable, et en retard dans son développement. Elle n'éprouva jamais de plaisir aux jeux des enfants et pas du tout aux amusements des petites filles. À l'âge de quatre à cinq ans, elle trouvait beaucoup de plaisir à écorcher des chats ou à les suspendre par une patte.

Elle préférait à ses soeurs son frère cadet et ses jeux de garçon; elle cherchait à le dépasser en fouettant les toupies, dans le _base-ball_ et _foot-ball_, ensuite au tir à la cible et dans toutes sortes de gamineries. Son exercice favori était de grimper, et elle y avait acquis une grande adresse. Elle aimait particulièrement à s'occuper à l'écurie auprès des mulets. Elle avait six ou sept ans, lorsque son père acheta un cheval; elle aimait à soigner cet animal, à lui donner à manger, à monter sur lui sans selle, à la façon des garçons, et à se faire mener ainsi dans les champs. Plus tard encore, elle s'occupait à nettoyer le cheval, à lui laver les pieds; elle le conduisait par la bride à travers les rues, elle lui mettait les harnais, l'attelait; elle s'entendait très bien à l'attelage des voitures et à les raccommoder.

À l'école, elle ne peut suivre que lentement et incomplètement les cours; elle est incapable de s'occuper sérieusement de quelque chose; elle saisit et retient difficilement. On essaie de lui apprendre la musique et le dessin, mais on échoue complètement; il est impossible de lui faire faire des ouvrages féminins. Plus tard, elle n'a pas non plus de goût à la lecture; elle ne lit ni livres, ni journaux. Elle est entêtée et capricieuse; ses professeurs et les gens de sa connaissance croient qu'elle n'est pas normale.

Étant enfant, elle ne se commet pas avec les garçons, n'a pas de camarades parmi eux; plus tard, elle n'a pas d'intérêt pour les jeunes gens; elle n'a personne qui lui fasse la cour. Elle se comporte toujours avec indifférence envers les jeunes gens, quelquefois avec brusquerie, et elle passe pour «folle» parmi eux.

Elle éprouva une affection extraordinaire, «aussi haut que ses souvenirs remontent», pour Freda W..., fille du même âge qu'elle et enfant d'une famille amie. Fr. était délicate et pleine de sentiment; elle avait un caractère de fille; l'affection existait des deux côtés, mais elle était beaucoup plus violente chez Alice; elle s'accrut avec les années au point de devenir une passion. Un an avant la catastrophe, la famille W. transporta son domicile dans une autre ville. Al. resta plongée dans le chagrin le plus profond. Il s'engagea alors une correspondance tendre et amoureuse.

Deux fois Al. va faire une visite à la famille de Fr.; alors les deux jeunes filles ont des rapports «d'une tendresse dégoûtante», comme l'affirment les témoins. On les voit des heures entières, couchées dans le même hamac, se pressant l'une contre l'autre et s'embrassant. «C'étaient des pressions et des baisers entre les deux filles à en avoir le dégoût». Al. a honte de faire de pareilles choses en public; elle en est blâmée par Fr.

Pendant une contre-visite de Freda, Alice essaie de la tuer; elle veut, pendant que son amie dort, lui verser du laudanum dans la bouche; la tentative échoua, car Fr. se réveilla.

Al. prend alors devant Fr. le poison et en est longtemps malade. Voici le mobile de la tentative d'assassinat et de suicide: Fr. avait manifesté de l'intérêt pour deux jeunes gens; Al. déclara ne pouvoir vivre sans l'amour de Fr.; «ensuite elle a voulu se suicider pour se délivrer de ses souffrances et rendre à Fr. sa liberté.» Après la guérison d'Al., la correspondance entre les deux amies reprend son cours et elle est plus que jamais remplie de protestations d'un amour passionné.

Bientôt après, Al. commence à développer à son amante son projet de l'épouser. Elle lui envoie une bague de fiançailles; elle menace de la tuer en cas de rupture de promesse. Toutes les deux devaient prendre un pseudonyme et fuir ensemble à Saint-Louis. Al. voulait s'habiller en homme et chercher de l'ouvrage pour toutes les deux; elle voulait aussi, si Fr. le désirait, se faire pousser des moustaches; elle espérait obtenir ce résultat en se rasant.

Peu de temps avant la mise à exécution de la fuite de Fr., le plan est dévoilé; la fuite est empêchée; on renvoie à la mère d'Al. la bague de fiancée et d'autres reliques d'amour, et l'on interdit tout rapport entre les deux jeunes filles.

Al. est complètement abattue. Elle perd le sommeil, ne prend que peu de nourriture et à contre-coeur; elle est apathique, distraite (elle met sur les comptes de ménage le nom de son amante au lieu du sien). Elle cache la bague et les autres reliques d'amour, entre autres un dé de Fr. qu'elle avait rempli du sang de l'amie, dans un coin de la cuisine où elle passe des heures entières en contemplant ces objets, tantôt riant, tantôt éclatant en sanglots.

Elle maigrit; sa figure prend une expression craintive, les yeux ont «une lueur étrange et sinistre». À cette époque, elle apprend la prochaine visite de Fr. à Memphis; elle conçoit alors le projet de tuer Fr. puisqu'elle ne peut la posséder. Elle s'empare d'un rasoir de son père et le garde soigneusement.

Elle entame avec l'amoureux de Fr., en feignant de l'intérêt pour lui, une correspondance, afin de pouvoir jeter un coup d'oeil dans leurs relations et pour se tenir au courant du développement que prendrait cette liaison.

Pendant la séjour de Fr. à Memphis, toutes les tentatives d'Al. pour se rapprocher d'elle ou entrer en correspondance avec elle, échouent. Elle guette Fr. dans la rue, tente une fois déjà d'exécuter son projet; mais elle en est empêchée par un hasard. Ce n'est que le jour du départ de Fr. qu'elle réussit à s'approcher d'elle sur la route qui va au paquebot.

Profondément froissée de ce que Fr., dans toute la route qu'elle suit dans une petite voiture à côté d'elle, n'a pas une parole pour elle, pas seulement un regard, Al. saute de sa voiture, attaque Fr. et lui porte un coup profond avec un rasoir. Battue et insultée par la soeur de Fr., elle entre dans une rage folle et coupe aveuglément la gorge de Fr. à coups de rasoir vigoureux et profonds; une des blessures s'étend d'une oreille à l'autre. Pendant que tout le monde s'occupe autour de Fr., Al. part dans sa voiture à bride abattue et parcourt à tort et à travers la ville avant de rentrer à la maison. À peine rentrée, elle raconte à sa mère ce qu'elle vient de faire. Elle ne comprend pas ce que cet acte a d'horrible; les blâmes, l'évocation des conséquences graves la laissent absolument froide et ne l'émeuvent pas; c'est seulement lorsqu'elle apprend la mort et l'enterrement de Fr. qu'elle se rend compte de la perte de sa bien-aimée; elle éclate en sanglots et en pleurs passionnés; elle embrasse toutes les photographies qu'elle possède de Fr. et leur parle comme si Fr. vivait encore.

Pendant l'audience publique, elle se fait remarquer aussi par son indifférence pour les membres profondément affligés de sa famille et par son insensibilité pour tous les rapports éthiques de son action.