Etude Medico Legale Psychopathia Sexualis Avec Recherches Speci

Chapter 56

Chapter 563,401 wordsPublic domain

Il a une idée vague d'avoir commis quelque chose d'inconvenant, mais il ne se rend pas compte de la portée morale, sociale et judiciaire de ses actes.

K... est né d'un père adonné à l'ivrognerie et d'une mère qui est devenue folle par suite des mauvais traitements qu'elle dut subir de la part de son mari; elle est morte à l'asile d'aliénés.

Dans les premières années de sa vie, K... devint presque complètement aveugle à la suite d'abcès de la cornée; à partir de l'âge de six ans, il fut mis chez une femme subventionnée par l'Assistance publique; devenu plus grand, il gagnait pauvrement sa vie comme joueur d'orgue de Barbarie.

Son frère est un vaurien; lui-même passait pour un homme grincheux, querelleur, méchant, capricieux et irritable.

Le rapport releva particulièrement l'arrêt de développement intellectuel, moral et physique de l'inculpé.

Malheureusement, il faut convenir que les plus abominables de ces délits de moeurs sont précisément commis par des personnes saines d'esprit, qui, trop rassasiées des plaisirs sexuels, ou par lubricité et brutalité, souvent aussi pendant l'ivresse, oublient à ce point leur dignité d'hommes.

Mais une grande partie de ces faits procèdent d'un fondement morbide. C'est surtout le cas chez les vieillards[118] qui deviennent séducteurs de la jeunesse.

[Note 118: Comparez Kirn, _Allgem. Zeitschrift f. Psych._, XXXIX, p. 47.]

Je me rallie absolument à l'avis de Kirn qui, pour ces cas, croit dans toute circonstance une _exploratio mentalis_ nécessaire; car souvent on peut établir le réveil d'un instinct génital pervers d'une violence morbide et indomptable, réveil d'instinct qui peut être le phénomène partiel d'une _dementia senilis_.

7. IMMORALITÉ CONTRE NATURE (SODOMIE[119]).

[Note 119: Je me conforme au langage généralement en usage, en traitant la bestialité et la pédérastie sous la désignation commune de sodomie. Dans la Genèse (chapitre XIX) où ce terme a pris son origine, il désigne exclusivement le vice de pédérastie. Plus tard on a appliqué le mot de sodomie au vice de bestialité. Les théologiens moralistes, comme saint Alphonse de Ligori, Gury et autres, ont toujours judicieusement, c'est-à-dire dans le sens de la Genèse, fait la distinction entre: _sodomia i. e. concubitus cum persona ajusdem sexus_ et _bestialitas i. e. concubitus cum bestia_. (Comparez Olfers, _Pastoralmedicin_, p. 73.)

Les Juristes ont porté la confusion dans la terminologie en admettant une _sodomia ratione sexus_ et une _sodomia ratione generis_. La science devrait cependant ici se déclarer comme l'_ancilla theologiæ_, et revenir à l'usage juste des termes.]

Code autrichien, § 129, Projet, § 190. Code allemand, § 175.

_a) Bestialité[120]._

[Note 120: Pour notes historiques intéressantes, v. Krauss, _Psych. des Verbrechens_, p. 130; Mashka, _Hdb._ III, p. 188; Hoffmann, _Lehrb d. ger. Med._, p. 180; Rosenbaum, _Die Lustseuche_, 3e édition, 1842.]

La bestialité, quelque monstrueuse et répugnante qu'elle puisse paraître à tout homme honnête, ne tire pas toujours non plus son origine de conditions psycho-pathologiques. Une moralité tombée à un niveau très bas, une forte impulsion sexuelle qui se butte à des obstacles pour la satisfaction naturelle, sont peut-être les principales raisons de cette satisfaction contre nature qu'on rencontre aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Nous savons par Polak qu'en Perse elle tire souvent son origine de l'idée fixe qu'on peut, par l'acte sodomique, se débarrasser de la gonorhée; de même qu'en Europe, cette croyance est encore très répandue qu'on peut, en faisant le coït avec une petite fille, se guérir du mal vénérien.

L'expérience nous a montré que la bestialité n'est pas un fait rare dans les étables de vaches et les écuries de chevaux. À l'occasion, un individu peut s'en prendre aussi aux chèvres, aux chiennes, et même aux poules, comme nous l'apprennent un cas rapporté par Tardieu et un autre par Schauenstein _(Lehrb._, p. 125).

On connaît l'ordre donné par Frédéric le Grand au sujet d'un cavalier qui avait sodomisé une jument: «Ce gaillard est un cochon, il faut le mettre dans un régiment d'infanterie.»

Les rapports des individus féminins avec des animaux se bornent aux relations avec des chiens. Un exemple monstrueux de la dépravation morale dans les grandes villes, est le cas rapporté par Maschka (_Handb._ III) d'une femme qui, à Paris, en petit comité, contre une entrée payée, se montrait devant des débauchés et se laissait couvrir par un bulldogue dressé à cette fonction!

Les tribunaux jusqu'ici n'ont pas prêté attention à l'état mental des sodomistes et n'en ont guère tenu compte.

Dans plusieurs cas, parvenus à la connaissance de l'auteur, il s'agissait de gens débiles d'esprit.

Le sodomiste de Schauenstein aussi était un aliéné. Le cas de bestialité suivant est évidemment dû à des conditions morbides. Il s'agit d'un épileptique. Le penchant sexuel pour les animaux apparaît ici comme un équivalent de l'instinct génital normal.

OBSERVATION 193.--X.... paysan, quarante ans, grec orthodoxe. Le père et la mère étaient de forts buveurs. À partir de l'âge de cinq ans, le malade a eu des accès épileptiques: il tombe par terre et perd conscience; il reste immobile pendant deux ou trois minutes; alors il se relève et se met à courir sans savoir ou, les yeux grands ouverts. À l'âge de dix-sept ans, réveil de l'instinct génital. Le malade n'a de penchants sexuels ni pour les femmes, ni pour les hommes, mais bien pour les animaux (oiseaux, chevaux, etc.). Il fait le coït avec des poules, des canards, plus tard avec des chevaux, des vaches. Ne s'est jamais masturbé.

Le malade est peintre d'images religieuses, très borné d'esprit. Depuis des années, _paranoia_ religieuse avec états d'extase. Il a un amour «inexplicable» pour la Sainte Vierge, pour laquelle il donnerait sa vie. Reçu à la clinique, le malade ne présente pas de tares organiques ni de stigmates de dégénérescence anatomique.

Il a eu de tout temps de l'aversion pour les femmes. Ayant essayé une fois le coït avec une femme, il resta impuissant; en présence des animaux il est toujours puissant. Vis-à-vis des femmes il est toujours pudique. Le coït avec des femmes lui semble presque comme un péché. (Kowalewsky, _Jahrb. f. Psychiatrie_, VII, fascic. 3.)

OBSERVATION 194.--Le 23 septembre 1889, à midi, l'apprenti cordonnier W..., âgé de seize ans, attrapa dans le jardin d'un voisin une oie et fit sur cet animal des actes de bestialité, jusqu'à l'arrivée du voisin. À ses reproches il répondit: «Eh bien! est-ce que l'oie en est malade?» et il s'éloigna sur cette réponse. À l'interrogatoire devant le juge, il avoua le fait, mais il s'excusa en alléguant une absence d'esprit temporaire. Depuis une grave maladie qu'il a eue à l'âge de douze ans, il a plusieurs fois par mois des accès accompagnés de chaleurs à la tête; alors il est très excité sexuellement, ne sait comment se soulager ni ce qu'il fait. C'est dans un de ces accès qu'il a commis l'acte. Il se défendit de la même façon à l'audience publique et prétendit n'avoir appris les _species facti_ que par les assertions du voisin. Le père déclare que W... est originaire d'une famille saine, mais que, depuis qu'il a eu, à l'âge de cinq ans, la scarlatine, il a toujours été maladif et que, à l'âge de douze ans, il a eu une maladie cérébrale avec fièvre. W... avait de bons antécédents; il avait bien appris à l'école et plus tard avait aidé son père dans les travaux de son métier. Il n'était pas adonné à la masturbation.

L'examen médical n'a amené la constatation d'aucune défectuosité morale ou intellectuelle. L'examen du corps a permis de constater que les parties génitales étaient normales. Pénis relativement très développé, augmentation considérable du réflexe du tendon du genou. Pour le reste, constatations négatives.

Il a été établi que l'amnésie _tempore delicti_ n'a pas existé. On n'a pu constater des accès de troubles mentaux à une époque antérieure, et on n'a rien remarqué pendant la période d'observation qui a duré six semaines. Il n'y avait pas de perversion de la _vita sexualis_. Le rapport médical admit la possibilité d'états organiques provenant d'une maladie du cerveau (fluxion à la tête) ayant pu exercer une influence sur la perpétration de l'acte incriminé. (Puisé dans un rapport médical de M. le docteur Fritsch, à Vienne.)

OBSERVATION 195.--(_Sodomie impulsive_).--A..., seize ans, garçon jardinier; enfant illégitime; père inconnu; mère lourdement tarée, hystéro-épileptique. A... a le crâne et la face difformes, asymétriques; il en est de même du squelette. Il est de petite taille; masturbateur depuis son enfance; toujours morose, apathique, aimant la solitude, très irascible. Ses passions réagissaient d'une façon pour ainsi dire pathologique. C'est un imbécile; au physique, il a beaucoup dépéri, probablement par suite de la masturbation; il est neurasthénique. De plus, il présente des symptômes hystéropathiques (diminution du champ visuel, dyschromatopsie, diminution du sens olfactif et du sens auditif du côté droit, _anaesthesia testiculi dextr._).

A... est convaincu d'avoir en partie masturbé, en partie sodomisé des chiens et des lapins. À l'âge de douze ans, il a vu des garçons masturber un chien. Il les imita et ne put, par la suite, s'empêcher de tourmenter de cette façon abominable les chiens, les chats et les lapins qu'il rencontrait. Il sodomisait beaucoup plus fréquemment des lapins femelles, les seuls animaux qui avaient quelque charme pour lui. La nuit tombante, il allait à l'étable à lapins de son maître pour assouvir son horrible passion. On a plusieurs fois trouvé des lapins avec le rectum déchiré. Ses actes de bestialité avaient toujours lieu de la même façon. Il s'agissait de véritables accès qui se produisaient périodiquement, environ toutes les huit semaines, le soir, et toujours avec les mêmes symptômes. A... éprouvait d'abord un grand malaise, une sensation de coups de marteau tombant sur sa tête. Il lui semblait qu'il perdait la raison. Il luttait contre l'idée obsédante qui surgissait et le poussait à sodomiser des lapins, il éprouvait une angoisse croissante et une augmentation des maux de tête au point de ne pouvoir plus les supporter. Arrivé au plus haut degré de cet état, il avait des bourdonnements, une sueur froide lui perlait à la peau, les genoux tremblaient, enfin toute force de résistance s'évanouissait, et il y avait exécution impulsive de l'acte.

L'acte consommé, il est délivré de son angoisse. La crise nerveuse disparaît, il reprend son empire sur lui-même, éprouve une honte profonde de ce qui vient de se passer et redoute le retour de cet état. A... affirme que si, dans cette situation, on le plaçait dans l'alternative de choisir entre une femme et une lapine, il ne pourrait se décider que pour cette dernière. Dans les intervalles aussi, parmi les animaux domestiques, ce sont les lapins seuls qui lui plaisent. Dans ses états d'exception, il lui suffit, pour avoir une satisfaction sexuelle, de presser, d'embrasser, etc., le lapin; mais parfois il tombe dans une telle _furor sexualis_ qu'il lui faut impétueusement sodomiser l'animal.

Ces actes de bestialité, sont les seuls qui puissent le satisfaire sexuellement et c'est pour lui la seule forme possible d'activité sexuelle. A... affirme qu'il n'a jamais eu de sensations voluptueuses; la satisfaction consiste seulement en ce que, par ce moyen, il se délivre de la situation pénible que lui crée une contrainte impulsive.

L'examen médical a pu facilement démontrer que ce monstre était un dégénéré psychique, un malade privé de son libre arbitre, mais non un criminel. (Boeteau, _la France médicale_, 38e année, nº 38.)

Le cas suivant ne paraît pas être de nature psycho-pathologique.

OBSERVATION 196.--_Sodomie._--Dans une ville de province, un homme de classe supérieure, âgé de trente ans, a été surpris en rapport sodomique avec une poule. Depuis longtemps, on recherchait le malfaiteur, car les poules de la maison dépérissaient l'une après l'autre.

Le président du tribunal demanda à l'accusé comment il avait pu s'aviser de commettre une action aussi dégoûtante; il se défendit en invoquant la petitesse de ses parties génitales qui lui rendait impossible tout rapport avec des femmes. L'examen médical a, en effet, constaté une exiguïté extraordinaire des parties génitales. Cet individu était tout à fait normal au point de vue intellectuel.

Pas de renseignements ni sur les tares éventuelles, ni sur l'époque du réveil de l'instinct génital, etc. (Gyurkovechky, _Männl. Impotenz_, 1889, p. 82)

8. ACTES D'IMPUDICITÉ AVEC DES PERSONNES DU MÊME SEXE (Pédérastie, _Sodomia sensu strictiori_).

Le Code allemand ne connaît que l'acte d'impudicité entre des personnes masculines. La loi autrichienne va plus loin et vise les actes de ce genre commis entre personnes appartenant au même sexe; par conséquent, l'impudicité entre femmes peut aussi tomber sous le coup de la loi.

Parmi les actes immoraux commis entre individus masculins, la pédérastie (_immissio penis in anum_) tient le premier rang comme intérêt. La législation a évidemment pensé exclusivement à ce genre de perversité des actes sexuels; d'après les développements des commentateurs les plus autorisés du Code (Oppenhoff, _Stgsb_, Berlin, 1872, p. 324 et Rudolf et Stenglein, _D. Strafgesb f. das Deutsche Reich_, 1881, p. 423), l'_immissio penis in corpus vivum_ est un fait requis pour pouvoir établir le crime prévu dans l'article 175.

D'après cette manière de voir, il n'y a pas lieu de poursuivre les autres actes d'impudicité commis entre hommes, à moins que ces actes ne soient compliqués d'une offense publique à la pudeur, ou de l'emploi de la violence, ou du fait qu'ils ont été accomplis sur des garçons au-dessous de quatorze ans. On est revenu ces temps derniers sur cette manière de voir, et on considère que le fait de délit contre nature entre individus de sexe masculin existe quand même il n'y aurait que des actes similaires du coït[121].

[Note 121: Un travail sur le caractère délictueux des rapports entre hommes publié dans la _Zeitschrift f. d. gesammte Strafrechtswissenschaft_, t. VII, fascicule 1, ainsi qu'une étude parue dans _Friedreichs Blætter f. gerichtl. Medizin_, année 1891, fascic. 6, nous indiquent d'une manière excellente combien subtile et sujette à caution doit être pour le magistrat l'appréciation de ces actes «similaires du coït» pour constater le fait objectif du délit.--Consultez encore le livre de Moll: _Inversion sexuelle_, et celui de Bernhardt: _Der uranismus_, Berlin, 1882.]

Les études sur l'inversion sexuelle ont mis l'amour homosexuel entre hommes sous un jour tout autre que celui sous lequel se présentaient les délits de moeurs dus à l'inversion, et particulièrement la pédérastie, à l'époque où l'on a élaboré les Codes. Le fait que beaucoup de cas d'inversion sexuelle sont causés par un état psychopathologique, permet d'admettre sans aucun doute que la pédérastie aussi peut être l'acte d'un irresponsable, et c'est pour cette raison qu'on devrait dorénavant, _in foro_, apprécier non seulement l'acte en lui-même mais aussi tenir compte de l'état mental de l'accusé.

Les idées données au début de ce chapitre peuvent servir ici de règles. Ce n'est pas l'acte, mais seulement le jugement sur l'état anthropologico-clinique de l'auteur qui doit trancher la question de savoir s'il y a perversité criminelle ou perversion morbide de l'esprit et de l'instinct qui, dans certaines circonstances, pourrait exclure toute condamnation.

La première question _in foro_ doit être posée dans ce sens: le penchant sexuel pour les personnes de son propre sexe est-il congénital ou acquis? Et, dans ce dernier cas, il faut examiner si cette tendance représente une perversion morbide ou seulement une aberration morale (perversité).

L'inversion sexuelle congénitale ne se rencontre que chez des individus doués d'une prédisposition morbide (tarés), comme phénomène partiel d'une tare caractérisée par des anomalies anatomiques ou fonctionnelles ou par des anomalies de ces deux genres à la fois. Le cas se dessinera d'autant plus nettement, et le diagnostic sera d'autant plus sûr, que le caractère et la totalité des sentiments de l'individu paraîtront peu conformes à sa singularité sexuelle; qu'il y aura chez lui absence complète d'affection pour l'autre sexe ou même _horror_ pour les rapports hétérosexuels; que cet individu présentera encore dans son impulsion à satisfaire son inversion sexuelle des symptômes d'autres anomalies de la vie sexuelle ainsi qu'une dégénérescence profonde caractérisée par la périodicité de l'impulsion et des actes impulsifs, qu'enfin ce sera un névropathe et un psychopathe.

L'autre question concerne l'état mental de l'uraniste. Si cet état est tel que les conditions de la responsabilité manquent absolument, le pédéraste n'est pas un criminel, mais un aliéné irresponsable.

Ce cas est plus rare chez les uranistes congénitaux. Ordinairement ils présentent tout au plus des troubles psychiques élémentaires qui ne suppriment pas la responsabilité en elle-même.

Malgré cela, la question médico-légale de la responsabilité de l'uraniste n'est pas encore tranchée. L'instinct génital est un des besoins organiques les plus puissants. Aucune législation ne trouve répréhensible en elle-même la satisfaction sexuelle en dehors du mariage; si l'uraniste a un sentiment pervers, ce n'est pas sa faute, mais celle d'une prédisposition anormale. Son désir sexuel peut être très répugnant au point de vue esthétique; mais, envisagé au point de vue morbide de l'uraniste, c'est un désir naturel. Au surplus, chez la majorité de ces malheureux, l'instinct sexuel pervers se manifeste avec une force anormale, et leur conscience ne considère pas leur instinct pervers comme une tendance contre nature. Ils n'ont donc point de contrepoids moraux et esthétiques pour contrebalancer leur impulsion.

Bien des hommes d'une constitution normale sont capables de renoncer à la satisfaction de leur _libido_ sans être atteints dans leur santé par cette abstinence forcée. Beaucoup de névropathes--et les uranistes le sont tous--deviennent malades, quand ils ne peuvent satisfaire leur instinct naturel ou quand cette satisfaction a lieu d'une manière qu'ils considèrent comme perverse.

La plupart des uranistes se trouvent dans une situation pénible. D'un côté, ils ont un penchant anormalement fort pour leur propre sexe, penchant qu'ils sentent comme une loi naturelle et dont la satisfaction leur paraît bienfaisante; d'autre part, il y a l'opinion publique qui flétrit leurs procédés, et la loi qui les menace de condamnations infamantes. D'un côté, des états d'âme tourmentants pouvant aller jusqu'à l'hypocondrie et au suicide, ou au moins conduire à des maladies de nerfs; de l'autre côté, la honte, la perte de leur position sociale, etc. On ne peut contester que cette malheureuse prédisposition morbide crée des cas de contrainte et de force majeure. La société et la loi devraient tenir compte de ces faits: la première, en plaignant ces malheureux au lieu de les mépriser; la dernière, en ne les punissant pas, tant qu'ils restent dans les limites tracées en général pour la manifestation de l'instinct génital.

Comme confirmation de ces vues et de ces réclamations en faveur de ces enfants mal partagés de la nature, nous nous permettons de reproduire ici un mémoire adressé par un uraniste à l'auteur de ce livre; celui qui a écrit les lignes suivantes est un personnage qui occupe une haute position sociale à Londres.

Vous n'avez pas une idée des luttes terribles et continuelles que nous tous, surtout les penseurs et les délicats, avons à soutenir encore aujourd'hui, et combien nous avons à souffrir de l'opinion erronée et presque générale sur notre compte et sur notre prétendue «immoralité».

Votre opinion que ce phénomène doit, dans la plupart des cas, être attribué à une prédisposition morbide congénitale comme cause originaire, pourra peut-être vaincre bientôt les préjugés existants et éveiller de la compassion pour nous autres «malades», en place de l'horreur et du mépris dont nous sommes encore l'objet.

Quelque profondément que je sois convaincu que l'idée que vous défendez est pour nous très avantageuse, je ne puis, dans l'intérêt de la science, accepter sans réserve le mot «morbide», et je me permettrai de vous donner à ce sujet encore quelques explications.

Le phénomène est en tout cas anormal; mais le terme «morbide» a encore une autre signification que je ne trouve pas exacte, du moins dans les nombreux cas que j'ai eu l'occasion d'observer personnellement. Je conviens _a priori_ que, chez les uranistes, les cas de troubles mentaux, de surexcitation nerveuse, etc., peuvent être constatés dans une proportion beaucoup plus considérable que chez les individus normaux. Cette nervosité aiguë est-elle en connexité nécessaire avec la nature du l'uranisme ou ne doit-elle pas, dans la plupart des cas, être attribuée à ce que l'uraniste, par suite de la législation actuelle et des préjugés sociaux, ne peut arriver, comme les autres hommes, à satisfaire, d'une manière simple et aisée, ses penchants sexuels ou génitaux.

Le jeune uraniste, dès qu'il sent les premières émotions sexuelles et qu'il en fait naïvement part à ses camarades, s'aperçoit bientôt que les autres ne le comprennent pas. Il se replie donc sur lui-même. Confie-t-il à son professeur ou à ses parents ce qui l'émeut, on lui représente comme criminel ce mouvement qui lui paraît aussi naturel que la natation pour le poisson: et on lui dit qu'il faut combattre et supprimer à tout prix ce penchant. Voilà que commence une lutte intérieure, une suppression violente de l'instinct sexuel; et plus on en supprime la satisfaction naturelle, plus l'imagination s'échauffe et travaille, plus elle fait surgir, comme par enchantement, précisément ces images qu'on voudrait bannir. Plus le caractère qui soutient ce combat est énergique, plus le système nerveux doit fatalement en souffrir. C'est, à mon avis, cette suppression violente d'un instinct si profondément enraciné chez nous, qui développe les symptômes morbides que nous pouvons observer chez beaucoup d'uranistes, mais ces symptômes ne sont pas nécessairement en connexité avec les prédispositions uranistes.