Êtes-vous fous?

Part 9

Chapter 93,751 wordsPublic domain

Frau Dr Herzog l’interroge sur les robes qu’elle apporte de Paris, mais Yolande ne veut parler que d’un boléro de diamants et d’une jupe de tulle, très volumineuse, qui s’arrête au genou, devant, se prolonge en traîne de plusieurs mètres, derrière, et partout scintillante de paillettes noires, astres minuscules en réponse aux étoiles électriques essaimées par tout le plafond du Wintergarten. A l’imaginer ainsi ruisselante des flots obscurs, le torse serré dans une cuirasse lumineuse, Cerf-Mayer se demande quel peut être le vice de cette nocturne ballerine. Bien sûr, il y a un mystère entre elle d’une part, et, d’autre part, l’homme et les bêtes à proportions saugrenues de son numéro.

Directeur de l’Institut sexuel d’une capitale, où le froid soleil d’hiver fait fleurir les minces juives et les blonds athlètes, comme celui du printemps les cerisiers à Montmorency, le Dr Optimus sait que les coulisses du music-hall sont plus profondes et à plus équivoques cargaisons que les soutes des grands navires.

Abeille, goutte d’or, la sensualité veut d’autres calices que les soleils en plumes d’autruches, plus très fraîches, ou les corolles de tarlatane complaisamment transparentes aux molles nudités. Abeille, goutte d’or, elle bourdonne, non gonflée mais finement ivre d’un invisible suc, s’énerve, se cogne aux murs de velours noir, sur fond de quoi, plus blanche que pipes en terre des boutiques foraines, fleurit la géométrie froide des trapézistes, la gênante séduction des prestidigitateurs, le charme bleu pâle des femmes vaguement médiums et, pour sûr, diaboliques, les plaisanteries des jongleurs et l’énigme cuivre des dompteurs et des lions.

Cerf-Mayer n’ignore pas que les Hercules à sourires de jeunes filles, gardénia blanc au revers du frac on ne peut plus correct, qui jouent à la balle avec les phoques, ont dû commencer par séduire peu à peu toute la troupe, car ces clowns huileux n’obéissent aux jolis garçons que si leur lente chair a été émue, pénétrée des caresses à la fois les plus aiguës et les plus fortes.

Donc, Yolande, avec le fakir, le rat et le taureau...

Dommage que Cerf-Mayer ait ce travail qui ne peut plus attendre. Il aurait suivi la petite bande que vient enfin d’entraîner Miss Patre, réapparue libre des chausses et pourpoint qu’elle a troqués contre une jupe et une veste de coupe masculine.

Enfin le plus cher disciple a promis de regarder de tous ses yeux, d’écouter de toutes ses oreilles.

* * * * *

Le «shoen lokal» du Suissaud.

Il montre d’abord à Vagualame les lavabos où une affiche de calligraphie très appliquée interdit la vente de la cocaïne, les baisers sur la bouche entre individus d’un même sexe, les curiosités furtives, caresses digitales, exercices labiaux, toutes choses que vient, d’ailleurs, proposer un marchand de cigarettes à l’œil ingénu.

Mais un roulement de tambour, et le Suissaud presse Vagualame d’aller rejoindre leurs compagnes, car c’est la danse de Micky... et Micky...

Dans la salle.

Un dancing pauvre, gris.

Encore un roulement de tambour.

Le Suissaud tape des mains, se lèche les babines: «Micky, voici Micky».

L’ancien uhlan éoniste, la grosse ouvrière en produits chimiques, serait sylphide comparée à Micky, sexagénaire adipeux, obèse petit bourgeois, ruiné par les chauffeurs de taxi qui le battaient, obstinément verdâtre sous la peinture sanglante des lèvres, le charbon qui lui couvre paupières, cils et sourcils, la brique pilée dont sont fardées ses joues et le grumeleux amidon, en plâtras sur le front, le menton, la nuque, le cou, les bras jaillis de la robe sans manche et décolletée en carré, copie de celle que portait l’impératrice Joséphine le jour de son sacre. Pour achever l’ensemble empire, perruque amadou avec diadème en papier d’argent, tortillé parmi les boucles, les frisettes et les guiches, pendants d’oreilles, colliers et sautoirs faits des capsules qui bouchent les bouteilles d’eau minérale, espadrilles en guise de cothurnes, bordure de coton hydrophile cirgulée d’encre, façon hermine, le long d’une loque de panne rouge, qui figure la pourpre d’un manteau de cour porté par les garçons de l’établissement.

Micky et sa suite traversent la salle.

L’orchestre accompagne les saluts de l’impériale caricature. Elle s’arrête, on la débarrasse du vieux rideau à traîne. En échange on lui apporte des castagnettes, un bouquet d’œillets, une dentelle noire qu’elle arrange en mantille, un châle bariolé, un éventail. Devenue fille d’Espagne, le cotillon relevé d’une main, voici Micky prêt aux plus endiablées sarabandes. Seuls (et c’est cas de force majeure car ils s’écraseraient sous son poids) manquent les hauts talons. L’orchestre joue du Granados. L’Andalouse hors série fredonne «Tanz pompeuz, tanz grazieuz». Ses cent kilos voudraient tourbillonner, perdent l’équilibre, le retrouvent, le reperdent, le boum, et boum et boum, «tanz grazieuz, tanz pompeuz», inventent de chimériques séductions pour un toréador imaginaire.

Le numéro fini, Yolande fait inviter l’impérialo-andalouse qui, d’ailleurs, s’excuse: «Elle» est un peu nerveuse...

--Quel ennui, déplore Yolande. J’aurais aimé présenter à cette Carmen mon taureau d’appartement.

Docile aux instructions d’Optimus, le Suissaud supplie:

--Madame, Madame, je voudrais tant connaître le taureau.

Yolande toise le Suissaud.

--Ce n’est pas l’heure du taureau, jeune homme, pas l’heure de le déranger, et pour vous ce ne sera jamais l’heure d’en parler. Et puis, maintenant, ce n’est l’heure de rien, de personne.

--Je croyais que, pour vous, c’était toujours l’heure du taureau. Quand on a un chéri...

--Vous ai-je demandé si vous aviez plaisir à vous frotter contre les génisses, petit veau? Indiscret, prenez plutôt modèle sur la réserve de M. Vagualame.

* * * * *

Sur le plancher rendu au public tourbillonnent enlacées Miss Patre et Dame de la Mer.

--Sont-elles gentilles, soupire Frau Dr Herzog.

--Exquises, adorables, surenchérit Yolande (et, en à parté, à Vagualame): Seriez-vous devenu muet? Pourquoi ce silence?

--Ne vantiez-vous point ma réserve, la minute dernière?

--Façon de parler. Je vous plains. Pauvre petit. Vous être laissé influencer à ce point par la Rosalba. Avoir fait tout ce voyage pour voir danser aux bras d’une Américaine ridicule celle à qui vous vouliez faire un enfant bleu! Ma vengeance est parfaite, Vagualame.

* * * * *

L’orchestre s’arrête.

Les danseurs ont regagné leurs chaises.

Personne ne dit mot.

Le Suissaud, qui ne veut point rentrer bredouille, demande à la cantonade.

--Êtes-vous sadiste ou masochiste.

--A la fois sadiste et masochiste, répond Yolande au nom de l’univers, car nul ne se rappelle s’il commença par torturer dans l’espoir des brutalités qui, justes réponses, le marqueraient corps et âme, ou si, au contraire, spontanément, il offrit ce corps et cette âme, nus, sans linge protecteur, parce qu’il fallait un prétexte aux vengeances fleuries d’ecchymoses, semées d’étoiles de sang.

* * * * *

Dame de la Mer et Miss Patre (est-ce le ton passionné de la femme au fakir qui les a mises en appétit?) invoquent leur fatigue et se retirent, confiant toute la troupe à une amie qu’elles viennent de lui présenter, jeune Berlinoise que les plus aigres des aubes ont vue, promeneuse jamais lasse, explorer la capitale dont elle aime l’immense nuit, ici affairée, plus électrique dans sa hâte que les affiches lumineuses qui la maquillent, parée de jeunes femmes que les fourrures n’alourdissent point et sœur du cristal qui ruisselle à grandes eaux claires du ciel, des portiques de cinéma, des lampadères, des maisons qui n’ont jamais sommeil, pour laver--mais qui donc a pressé les énormes et invisibles éponges?--de ses fatigues la géante à peau de pierre et souffle d’adolescente.

Cette peau, ce souffle, nulle épreuve ne les altère, même là-bas, au Nord, où la tristesse, la faim, l’angoisse, toute la sainte journée, secouent leurs tapis.

Pourtant la misère, cette carne, elle tape à grands coups de marteau sur les crânes, elle creuse ses galeries, la gale, et vire virus, écorche, diablesse, d’un ongle empoisonné la fragile peau de terre, sous le poil verdâtre des squares, moud son poivre, verse son vitriol entre les cuisses des faubourgs. Alors au fond des cabarets, les mains dans les poches de pantalon, l’enfance se gratte au sang. Il n’y a pas seulement l’internationale prostitution des faux matelots, des faux petits garçons en maillots cycliste, mais aussi celle, obligatoire, des gosses qui ne veulent pas mourir de faim, et, dehors, grelottent, pour de vrai, sans une chemise entre la vieille veste de mauvais drap et les épaules, le dos, la poitrine.

Dans les bars qui les recueillent, au soir tombant, ils ont mal à la tête, à cause de la chaleur et des désirs qu’il faut perpétuellement tâcher de feindre. Il pleut de la poussière. Or, l’étouffante grisaille, le mica brouillé devant la force rose, ingénue, cette transparence de sale rideau, seule les crève la jeune fille, comme l’écuyère des cirques le cerceau de papier blanc mis en obstacle à sa course.

Elle entre, les joues, les mains glacées de nuit, et les garçons, à serrer ses doigts dans leurs grosses pattes, déjà ne se sentent plus en danger de s’éteindre, de devenir aussi louchement incolores que la salle, dont, au reste, l’atmosphère, le «_stimung_», excite les clients bien plus, bien mieux que la multiple jeunesse, où ils pêchent sans regarder.

* * * * *

L’amie de Dame de la Mer et Miss Patre, ayant énuméré les divers attraits et spécialités de ces endroits, il est, au contraire, opté pour ce que le Suissaud nomme un «lesbique lokal».

Le lesbique lokal n’a rien pour séduire, non plus, du reste, que ses propriétaires, Frida et Mina, boulottes à fossettes, «très garçons d’honneurs», un œillet à la boutonnière du veston bordé, les gros seins au martyre sous la cuirasse de linge empesé.

Frida et Mina s’approchent, demandent des nouvelles de Dame de la Mer. Frau Dr Herzog les prie de s’asseoir, et du ton orgueilleux que prennent les mères pour vanter les qualités de leurs filles, leurs talents domestiques et leurs promesses au piano, raconte la séance d’éonisme.

De son côté, Yolande, pour le Suissaud qui boit ses paroles, invente des mensonges saugrenus.

La jeune Berlinoise danse.

Alors, Vagualame, à lui-même:

--Voici l’heure des soliloques. Seul et loque tu flottes sur une grande marée de tristesse. Au lieu de te retourner, pour faire face au flot qui galopait derrière toi, et, déjà, te mordait au talon, tu as continué ton chemin, amusé d’objets, de marionnettes, accroché par n’importe quelle goutte d’eau, que le premier rayon venu, pour la joie de ta frivolité, métamorphose en prisme illusoire, en kaléidoscope à ne rien comprendre. Et rappelle-toi, truqueur, quand tu étais malheureux, trahi ou crachant le sang, tu t’inventais d’hypocrites consolations dont la plus habituelle consistait à te dire que le spectacle était à l’intérieur. Mais, à peine sorti de ta misère, tu repartais en quête d’un nouveau labyrinthe de cocasseries.

Or, les Rosalba du monde entier, qui, pour se venger de leurs charbonneuses Batignolles, s’intitulent voyantes et jettent leurs potées de menaces, toutes les femmes à fakir, les Patata éprises de jumeaux dalécarliens et prêtes à les renier pour trente paires d’Indous mâles, les belles goitreuses et leurs Suissauds de frères, les Frau Dr Herzog à figure d’avant-après, Balzac et Mme Hanska, Ibsen et Emma Psychologie, et une autre Emma, Emma Bovary, celle de Flaubert (encore un éoniste, et, qui prétendait: _Mme Bovary, c’est moi_), les Dames de la Mer bien rabotées,

_Sans fesses ni tétons. Comme la poupée à Janeton_,

les Miss Patre prénommées Cléo, toute cette clique, lorsque tu en as bien regardé les grimaces, tu te demandes:

--Et après?...

--Après? Rien.

La grande marée de tristesse se retire. Elle t’a déposé dans un cul-de-sac.

Mais cette fois, au lieu d’aller interroger une pythonisse en chambre, pose plutôt quelques questions à la jeune Allemande, votre guide, qui vient de se rasseoir à côté de toi. Demande-lui n’importe quoi. Par exemple, comment elle s’appelle.

Réponse: On l’a surnommée Carlina, parce qu’elle ressemble aux chiens à la mode sous Louis XIV, tels qu’on en voit sur toutes les estampes du XVIIe.

Toi, Vagualame, tu as l’air d’un pékinois.

Ne va point, de ce fait, hasarder une comparaison.

Ton chaos n’est pas la force, tandis que la jeune fille, malgré son irrégularité, ne mérite pas l’injure bien française de minois chiffonné.

Donc, impossible de jouer au narcissisme.

Dommage, car se confondre avec l’objet d’un amour possible, puis avec ce possible amour, et, de fil en aiguille, avec l’amour tout court, donne excellente opinion de soi, et, après le spectacle chez Cerf-Mayer de tous ces malheureux et malheureuses acharnés à sortir de leurs peaux, tu voudrais bien te sentir à l’aise dans la tienne. Ta vie antérieure, tu la détestes, tu la renies. Mais, le présent?

Les yeux de la jeune Berlinoise, ces yeux dont tu ne t’es pas même donné la peine de constater la couleur exacte, déjà tu as subi leur charme. A l’extrême limite du soir, de l’indécision, leur regard rédempteur s’est allumé. Éclair tombé de très haut, mais qui, doucement, glisse sur l’eau de ta détresse. Et surtout que cette électricité ne s’arrête pas en chemin. Plus loin qu’elle, plus loin que toi, hors d’elle, hors de toi, il y a elle et toi, il y a vous.

Toi + elle = vous.

Troublante synthèse des syllabes, mais, la chimie a bien d’autres mystères. Et puis, des formules, tu en as plein les poches, plein la tête et le cœur. Tu sens bon la terre de France, comme disait la chauvine Rosalba. Développe cette proposition de l’ancienne dompteuse de puces, approfondis et avoue que tu étais bien doué pour la rhétorique. Tes négligences, ton désordre, ils étaient encore appliqués, organisés. Si tu as battu la campagne ce n’était point défaut d’intelligence, mais parce que nulle loi fatale ne commandait à ta vie.

Alors, pourquoi ici plutôt que là, plutôt qu’ailleurs?

Tu fais n’importe quoi, avec n’importe qui, n’importe où, n’importe comment et tu veux que ce soit de la belle ouvrage.

Imagine une plaine, une steppe, et sur cette plaine, cette steppe, un vent ni du Nord, ni du Sud, ni de l’Est, ni de l’Ouest, mais à la fois du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest et encore du Sud-Est et du Nord-Ouest, du Nord-Est et du Sud-Ouest.

Les plus fragiles ombellifères, ces voyageurs qu’enfant tu soufflais, le tourbillon des forces contradictoires les martyrise, les roule mais ne les lance, car il ne saurait envoyer même à un mètre ce qu’une haleine puérile jetait au ciel.

Ainsi, toi, qui, sans délectation, voulus aimer toutes les violences de la chair et de l’esprit, altéré des filtres sorciers, épris des végétaux magiques, des mots à charme incantatoire, toujours prêt à grimper les cinq étages des pythonisses faubouriennes, qui ouvrent grandes les portes du futur sur de haillonneuses féeries pourpres et outre-mer, comme, à l’aube du printemps, les fenêtres de leurs taudis sur un ciel ressuscité malgré les grasses fumées, toi qui souhaitais la corde et le fer le plus inexorables pour l’arc des désirs, dont tu espérais qu’ils t’enverraient, flèche, aux étoiles, toi encore, à la même place dans le carquois, épileptique gigoteur de la grandiloquente, tu te retrouves plus fripé que ces déguenillées pompeuses, chapeau à plumes, falbalas, volants gorge de pigeon, et dentelles de tous les âges et couleurs, paquets de vieux chiffons endormis sur les quais.

Tu rêves de tremblement de terre, mais dilettante anémique, tu les aurais dégustés, comme sa petite secousse ce vieux parapluie de Barrès.

Et, dis, à quoi bon le protocole de la sensualité, les corps savants, l’amour dans ses trente-deux positions, sous toutes ses formes et perversités; à quoi bon, encore, l’alcool et les drogues, dont tu essayas bien des variétés, si, de tes essais, tu n’as pas même contracté ce qui, du côté cour se nomme vice, et passion du côté jardin? Tu n’en es pas moins fier d’une expérience qui te permettrait d’y aller de petites descriptions charnelles, très Baedecker, d’un naturalisme à vous retourner les doigts de pied. Il y a aussi les considérations un tantinet pharmaceutiques, à propos des paradis artificiels, et je t’entends jaspiner des heures et des heures, évoquer les grands fauves qui de ta défectueuse et sautillante personne n’ont pas même daigné faire leur proie. La maladie, tu y as renoncé quand tu as eu vu, de tes yeux vu, comment, au plus haut étage du sanatorium gratte-ciel, le silence, l’immobilité, sournois complices, aidaient à mourir. Alors, pour une fois, tu as eu la force de ta colère, trop de force pour te contenter d’une révolte sur place, d’un dancing de Kurhaus, où faisait l’aumône d’un sourire très bien imité une jeune femme quasi transparente, si maigre, si lasse, qu’elle ne pouvait plus danser que posée sur les pieds de son cavalier, moins lourde, certes, qu’au poing du chasseur le faucon des récits médiévaux.

Mais, pour avoir refusé une fin dans l’altitude et le froid, tu n’en as guère plus de raisons de te continuer.

Tu es à Berlin.

Pourquoi?

Réponds, si tu peux.

Tu n’as rien à dire?

Alors, ôte ton masque.

Tiens, tu me ressembles comme un frère.

Et, s’il te plaît, le nom qui te désignait, avant la rue des Paupières-Rouges?

Tu dis?... René Crevel?

Mais tu es moi. Je suis toi. On est le même.

Donc de Vagualame, c’est-à-dire de René Crevel, je ne parlerai point à la troisième personne, non plus que je ne lui parlerai à la seconde.

Mais, auparavant, il importe de liquider nos autres héros, de leur faire un sort.

Yolande, par exemple, au sortir de chez Frida et Mina, est rentrée à son hôtel qu’elle a eu le tort de choisir dans le voisinage du Zoo, dont les émanations, imperceptibles aux narines humaines, ont grisé ses chers animaux. Le rat qui pèse cinquante kilos s’est mis à grignoter les pieds de l’impassible fakir, tandis que le taureau d’appartement essayait de l’éventrer. Mais le ratatiné était si durement ascétisé que le premier s’y cassa les dents et le second les cornes. L’un et l’autre, tout de même, s’obstinèrent à n’en point laisser une miette, et Yolande les trouva endormis et repus. Elle comprit son malheur, se coucha, comme si de rien n’était, et stoïque, mourut à l’aube, et, cette fois, pour de bon. Il y eut scandale, enquête. On parla d’une affaire d’espionnage, de mœurs. Le Dr Optimus, nommé expert, ne put apporter aucune conclusion, et comme on ne parvenait pas à découvrir ni les assassins, ni le véritable état civil de la victime, non plus, et pour cause, que le lieu de refuge du fakir, soupçonné dès la première minute, la presse nationaliste française se saisit de l’affaire pour, bien entendu, parler d’espionnage. D’où une suite de beaux articles concluant: N’évacuons pas la Ruhr et faisons la guerre au Maroc. Méfions-nous des fakirs, de l’Inde, de l’Asie, de tout cet Orient prétendu impassible et mystique, mais qui fait le jeu de l’impérialisme teuton et des bolcheviks. _Et tutti quanti..._

Le taureau d’appartement et le rat qui pèse cinquante kilos, quoique fort abîmés, furent recueillis au Zoo, où, d’ailleurs, ils ne tardèrent point à mourir de consomption, car, devenus très profondément masochistes, ils ne pouvaient vivre, l’un, sans le pal du chapeau cornu, l’autre, sans les caresses du masque à mâchoires métalliques.

Le Suissaud continue à faire les honneurs de l’Institut sexuel, lorsque son maître est en promenade.

Dans huit jours, Frau Dr Herzog accompagnera Dame de la Mer et Miss Patre à Hambourg. Les deux jeunes filles s’embarqueront pour l’Amérique où on a grand besoin d’elles à fin d’organiser la _sexual liberation_.

Mimi Patata vient de se découvrir enceinte. Elle n’est plus jeunette, jeunette, mais nonobstant, compte accoucher d’au moins une paire de jumeaux.

Moi, Vagualame, René Crevel, je suis de retour à Paris.

On bâtit des maisons neuves rue des Paupières-Rouges. Alors, pour me consoler je cours les cartomanciennes. On me presse de devenir sérieux, et, au lieu de demander aux autres, et à moi-même: «Êtes-vous fous?», d’achever un livre sur Diderot, entrepris depuis des années, soit d’en commencer un sur Berlin, où j’affirme, si volontiers, que tout est parfait.

Or, l’encyclopédiste peut attendre. Quant à la Ville, elle n’a pas besoin de moi, la belle Prussienne. Et puis je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre la connaître, après trois mois. D’ailleurs, elle n’est pas, mais devient. Monde jaillissant, j’y ai enfin rencontré des êtres jeunes, et surtout une, vraiment purs, quels que fussent les gestes du moment, d’une pureté qui n’est pas le mot dont on veut, ici, faire un nouveau snobisme, qu’on a tenté de remettre à la mode, en l’assaisonnant à la sauce scandale. Mais la pureté demeure aussi étrangère au scandale que, dédaigneuse de considérations mondaines et domestiques, la fatalité. L’une comme l’autre, elles méprisent les jeux de mots, de sexe, d’esprit, qui sont, pour le moins autant que _jeux de mains, jeux de vilains_.

Et puis, à quoi bon les divertissements qui grignotent nos minutes, ces rongeurs (comme feue Yolande, son rat), mais ne peuvent rien contre les heures, dont les griffes ont blessé notre désert de soufre? Là-bas, dit-on, des oasis offrent une ombre douce, des palmes, des jets d’eau. Mais le siroco enflamme la mosaïque bleu ciel et rose des plus aimables mensonges. Les sourciers, pliés sous la rafale du vent de feu, parcourent le monde qu’ils emplissent des cris de leur désespoir, car le coudrier n’est plus docile à la voix de l’eau. D’ailleurs, il n’y a plus d’eau, hommes, pour votre soif. Les dallages aux lourds pavés dont vous avez voulu vêtir le sol lui-même se fendent, sautent, s’éparpillent poussières, à l’éclosion des volcans soudain allumés. La peur hurle! Première sincérité depuis des siècles et des siècles. Il faut recommencer par le commencement, par la rauque angoisse ancestrale, et seule peut le miracle de la franchise ressuscitée la violence. La violence. Expression même de ce _besoin de justice suprême_ dont parle André Breton, dans son _Manifeste du surréalisme_, et sans quoi, quelque chose, au plus secret de nous qui ne peut se tromper, affirme qu’il ne saurait y avoir de vie intellectuelle, morale.

Et vous tous, dans vos sarcophages de relativisme sophistiqué, afin de libérer vos ankyloses des bandelettes d’arguties et de sentiments distingués, il fallait bien de la dynamite, et de la dynamite, encore de la dynamite pour desserrer vos lèvres avaricieusement jointes.

Condamnées, exécutées, finies, la rhétorique, ses grimaces en prose et en vers, les architectures dans le vide et cette harmonie formelle, sans raison, puisqu’elle n’a pas encore trouvé son écho dans le silence du cœur. Mais déjà les bouches tremblent, et, mieux qu’un savant discours, leur bégaiement passionné affirme que la vérité n’est pas plus dans le vin que dans le juste milieu. Donc, toi, mer du milieu, ô Méditerranée, tes vignes, tes fleurs, tes complaisances parfumées, le maquillage de tes roches rouges, de ton soleil, tes bords de sensualité, de ruse, métal dont les trop habiles ciselures servent de rivages au miroir des narcissismes civilisés, comment se laisser prendre à tant de frauduleuses promesses, puisqu’il n’est pas, sur la terre, de paix pour les hommes, même et surtout de bonne volonté.

Et que m’importe un _ailleurs_ que je ne saurais imaginer assez différent de cet _ici_.

* * * * *

C’est le matin.

Le lit, bateau de fièvre, a fait naufrage.

Ouvert sur une aube, ce livre se ferme sur une aube.

La première, le froid la poignardait. Voici, gisante, la dernière.