Esthétique de la langue française

Part 9

Chapter 93,076 wordsPublic domain

Son nom est cependant clair; du moins, malgré la phonétique, il est permis de supposer que _cloporte_ est une altération de _claus-porc_ (_clausus-porcus_). C’est l’opinion de Brachet. Elle serait bizarre, si la même image ne se retrouvait en plusieurs langues ou dialectes et si le français du XVIe siècle ne nous donnait la forme inattendue _closeporte_, déformation à laquelle correspond peut-être le vieux hollandais _dorworm_. _Porcellio_ est un des noms latins du _cloporte_; c’est le nom populaire opposé à _oniscus_; en Italie on appelle aussi les cloportes, _porcellini_, les petits cochons; en Champagne, c’est: _cochon de S. Antoine_; en Dauphiné: _kaïon_ (cochon), et en Anjou: _tree_ (truie). Le _Glossaire du Centre_ donne: _cochon_, cloporte. La forme _porcelet_ est assez répandue dans une partie de la France[142]. Enfin, rapprochement inattendu, le cloporte s’appelle, en suédois, le cochon gris, _grasugga_. L’idée de _cochon_ pour nommer le cloporte a eu à lutter avec l’idée d’_âne_, qui n’est pas plus explicable par les logiques ordinaires: l’_oniscus_ latin est l’ονισκος grec (petit âne), mais les paysans romains connaissaient aussi le mot _asellus_, et l’allemand _assel_ doit sans doute être rapproché de _esel_ (âne). On sait que le cochon a encore donné son nom au petit ver qui se rencontre dans les noisettes; ce _petit cochon_ se retrouve en anglais, _pig-nut_[143]. Les Anglais appellent également _pig_ le lingot que nous disons _saumon_ et les allemands, _salm_.

[142] Le charançon est appelé _varkentor_ en flamand (_varken_, cochon).

[143] En polonais la métaphore est des plus singulières: _orzechowiec_, brebiette de la noix (_owka_, brebis).

_Fauvette_. _Bergeronnette_. _Linotte_. _Loriot_. _Chardonneret_.

Que la fauvette à tête noire ait été nommée en grec μελαγκορυφος[144], en latin _atracapilla_; qu’elle soit, en italien, la _capinera_, et en portugais _toutinegra_ (chignon noir) cela n’a rien que de fort logique; on ne sera pas surpris davantage que des petits oiseaux aient été comparés à des mouches: notre moineau est littéralement l’oiseau mouche (_muscionem_, de _musca_) et la fauvette, alors désignée d’après sa petitesse et sa légèreté, devient la _mouche d’herbe_ (all.: _grasmuch_; flam.: _grasmuch_). Il ne faut d’ailleurs être surpris de rien au pays des métaphores; les Grecs n’appelaient-ils pas du même mot, στρουθος, le moineau et l’autruche?

[144] On traduit également ce mot par _becfigue_.

La jolie métaphore qui a transformé en petite bergère l’oiseau qui vit dans les prés et voltige autour des troupeaux ne se trouve, il semble, qu’en français: les mœurs de la _bergeronnette_ n’ont frappé que nos bergers[145]. Les Anglais, qui lui ont laissé son autre nom, _hoche-queue_ (_wagtail_)[146], ont cependant fort bien remarqué la fraternité du bouvreuil et du bœuf; ils le nomment _bull-finch_, le pinson du bœuf; mais que ce nom est loin d’être joli comme le nôtre qui signifie le petit bouvier (_bovariolus_)! La _linotte_, c’est l’oiseau au lin; les Latins s’étaient décidés pour un nom pareil et disaient _linaria_; les Allemands et les Polonais appellent la linotte, l’oiseau du chanvre, _haenfling_, _konopka_, et les Flamands lui donnent le même nom qu’au chanvre femelle, _kemphaen_[147]. Ce passage du _lin_ au _chanvre_ est tout à fait extraordinaire, car si les deux plantes sont d’un usage identique, elles diffèrent absolument pour le reste et il ne semble pas que même une linotte puisse les confondre, ni leurs graines qui n’ont pas précisément les mêmes propriétés. Il faut peut-être voir là une confusion de noms, pour parité d’usage, entre le _lin_ et le _chanvre_[148].

[145] Dans le centre de la France la bergeronnette se dit _bergère_ et l’on en distingue une variété appelée _bergère jaune_ ou _lavandière_ (_Glossaire_ du comte Jaubert).--_Palearia_ est un des noms latins de ce petit oiseau, et Palès étant la déesse des bergers, on peut lui donner un sens voisin de _bergeronnette_, quoique l’idée de paille (_paille-en-queue_) soit plus probable.

[146] Mot qui correspond bien à l’autre nom latin de la bergeronnette, _motacilla_. Cette idée se retrouve, sous les formes les plus amusantes, dans les dialectes italiens où on l’appelle _codratremola_, _codacinciola_, _squazzacoa_, _cotretola_, et enfin _balarina_, la _ballerine_. Le français du XVIe siècle dit _guingne-queue_. En Espagne et à Venise, c’est l’oiseau de la neige, parce qu’on le voit sautiller sur la neige.

[147] Holl.: _kemphaan_. Cependant les dictionnaires traduisent ces mots par _huppe_.

[148] En portugais la confusion va très loin: _linhaça_ signifie à la fois graine de _lin_ et _chènevis_, mais _chènevis_ se dit aussi _linhaça do canamo_ (chanvre); _linhal_ veut dire à la fois _linière_ et _chanvrière_.

Du mot _aureolus_ le français à fait _oriol_[149], puis par agglutination de l’article (_l_’), _loriol_, devenu _loriot_; c’est l’oiseau d’or, et les Allemands appellent également le loriot _goldamsel_, le merle doré; les Anglais lui ont donné le beau nom de marteau d’or, _gold hammer_; pour les Polonais c’est la plume d’or, _zlotopior_ (_zloto_, or): les Portugais le nomment _oriolo_ et _oropendula_, l’horloge d’or. Mais pourquoi les Danois l’appellent-ils _le Suédois_ (_Swenske_) et les Flamands, _le Wallon_[150]? Peut-être parce qu’ils donnent au loriot le nom de leurs meilleurs amis. Les Flamands possèdent également la métaphore allemande: merle doré (_goudmeerle_).

[149] L’anglais nous a pris jadis et a conservé _oriole_ et _oriel_.

[150] Littér., le _veuf wallon_ (_weduwael_).

Comme le lin a donné son nom à la linotte, le chardon a servi à désigner le _chardonneret_ (anc. fr.: _chardonnet_[151], c’est proprement l’oiseau au chardon). L’idée de cette relation se retrouve dans presque toutes les langues de l’Europe et dans les deux langues classiques: ακανθις[152], _carduelis_, l’italien _cardellino_ traduisent exactement _chardonnet_; la branche germanique se sert de l’expression pinson du chardon; en allemand, _distelfink_; en flamand, _distelvink_; en suédois, _tistelfink_; en anglais _thistle-finch_. L’Anglais l’appelle aussi _goldfinch_, pinson doré.

[151] Cf. _Glossaire du Centre_: _chardonnet_, _échardonnet_, _échardonnette_.

[152] Grec moderne: καρδελι et καρδερίνα.

_Brochet_. _Bélier_.

Le latin _lucius_ ne s’est perpétué qu’en italien, _luccio_; à ce mot le français a substitué l’idée d’une pique, d’une broche, d’où _brochet_[153]; simultanément l’anglais adoptait le mot _pike_ (pique). Cette idée semble d’origine germanique; les noms du brochet en allemand, _hecht_, et en danois, _giedde_, semblent la contenir; elle est évidente dans le suédois _gadda_ (_gadd_, aiguillon).

[153] L’ancien français disait _broche_.

L’_églantier_ doit son nom à une comparaison analogue; c’est proprement l’arbuste couvert d’_aiglants_ (_aculenta_), de piquants. Je n’ai pu retrouver dans les langues européennes de formes analogues, comme pour brochet, mais le procédé est connu, logique, et très ancien, puisqu’en sanscrit le _lion_ est proprement le _chevelu_ et l’éléphant le _dentu_. L’hébreu est plein de noms analogues: le bouc est le _poilu_; l’ours, le _barbu_; le loup, le _jaunet_; l’hyène, la _bringée_[154].

[154] Mot normand qui correspond à l’ancien français _vair_ (latin _varius_); _bringé_ n’est guère employé que pour désigner les vaches et les bœufs.

Cependant _lucius_ a vécu dans _merluche_ (brochet de mer), expression qui, avec des mots de sens identiques, se retrouve dans l’allemand _seehecht_. Ce qui montre bien l’incohérence de la plupart de ces dénominations, c’est que les Romains donnaient à la merluche exactement le même nom qu’au cloporte, _asellus_. C’est ce que font encore les Vénitiens, disant _nasello_. Le poisson que le latin appelait _mustela_, l’italien l’appelle _donnola_, et nous allons voir plus loin que ces deux noms se retrouvent appliqués à la _belette_.

L’idée de nommer l’_aries_, mouton à clochette, mouton bélier[155], _bélier_, se constate en français, en anglais et en hollandais (_bell-wether_, _belhamel_); les moutons des vagues sont des brebis en italien, _pecorelle_; et dans toutes les langues, depuis le grec, la machine de guerre à heurter les murailles s’est dite du même nom d’animal, _bélier_ ou _mouton_, κριος, _aries_, _ram_ (ang.), _stormram_ (holl.), _ariete_ (esp.).

[155] De l’ancien français _bele_, cloche, mot venu lui-même du bas-allemand par la forme latine _bella_.

_Belette._

La _belette_ est peut-être l’animal qui pourrait donner lieu à la plus curieuse dissertation sémantique. Dans presque toutes les langues son nom est une antiphrase. C’est une bête fort redoutée des paysans, comme le renard, comme la fouine, dont elle est parente. Or, on l’appelle à l’envi la jolie, la belle, la douce! Son nom français vient du vieux mot _bele_, du latin _bella_; la _belette_, cela veut dire la petite belle. Les Anglais la nomment[156] la jolie ou la fée, _fairy_: les Bavarois, la jolie petite bête, _schoenthierlein_; les Danois[157], la jolie, _kjoenne_; les Suédois, la joueuse _lekatt_; les Italiens et les Portugais, la petite dame, _donnola_, _doninha_; les Espagnols, la petite commère, _comadreja_; les Grecs d’aujourd’hui, la petite bru (νυμφιτζα). A cette liste, il faut peut-être joindre son nom allemand, passé en hollandais, en anglais, en danois, _wiesel_; on y trouverait _la blanche_. La même idée, ou celle de douceur, s’imaginerait dans le grec γαλη, _la blanche_, _la douce_[158], et ce serait encore _la douce_ dans le latin _mustela_. Ces rapprochements paraîtront moins invraisemblables lorsqu’on saura que les idées de beau, de blanc, de doux sont, dans la tradition populaire, les antiphrases naturelles de l’idée de mauvais. En Roumanie, les _malae divae_, les mauvaises fées, les lèlé, ne sont jamais appelées que les Bonnes, les Puissantes, les _Belles_, les _Blanches_, les _Douces_[159]. L’explication des folkloristes est que la belette, étant un animal dont on a peur, on ne prononce jamais son nom, car, croyance universelle, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand on invoque le diable, le diable paraît; prononcer le vrai nom de la belette, c’est attirer la méchante bête et c’est aussi, par cela même, la contrarier, puisqu’on la dérange, l’exciter à la dévastation. Mais si on lui donne des noms d’amitié, c’est comme si on la caressait, et elle devient--ce qu’on la nomme. Il m’est agréable de rencontrer l’idéalisme verbal à l’état de tradition populaire et j’admets d’autant plus volontiers l’explication qu’elle n’explique rien,--en ce sens qu’il reste à nous faire comprendre comment le même euphémisme se retrouve dans les temps et les pays les plus éloignés; il reste aussi à découvrir les _vrais noms_ de la belette, si nous n’en sommes plus, comme les Grecs, à la confondre avec le chat. En somme, ici comme devant le roitelet, nous constatons un phénomène psychologique. L’euphémisme est, d’ailleurs, assez fréquent dans la nomenclature populaire, mais il règne avec une grande fantaisie. Si l’inoffensive couleuvre qui, au pire, mangera quelques œufs, est parfois nommée, elle aussi, _la jolie_, elle est la vermine en Portugal (_bicha_), et on voit, dans nos dialectes provinciaux, l’épervier redoutable nommé tout crûment _le voleur_; il est le _laire_ en Auvergne et le _laron_ en Dauphiné, et sans doute y reconnaît-il facilement le latin _latro_[160].

[156] Ou l’ont nommée jadis, car le mot maintenant en usage est _weasel_.

[157] Même remarque; le mot actuel est _vœsel_.

[158] Mais le nom grec de la _belette_ était plutôt ικτια (qui se glisse); γαλη aurait été la fouine, qui s’apprivoise comme un chat (Hœfer, _Histoire de la Zoologie_).

[159] _La Veillée._ Douze contes roumains, traduits par Jules Brun, _Introduction_, par Lucile Kitzo, page XXX.

[160] Antoine Thomas, _ouvrage cité_, p. 27.

_Pic_. _Plongeon_. _Pélican_. _Rouget_. _Dormiliouse_.

Le _pic_, _espec_, _pivert_, est dit aussi _bêche-bois_, mot qui se trouve exactement en anglais, _wood-pecker_; le _plongeon_ (en latin _mergus_) est le plongeur en allemand, _taucher_; le _pélican_ (en latin _platea_) s’appelle en allemand l’oie à cuillère, _loffler_, _loffelgans_; ce qui correspond aux vieux noms français de cet oiseau, _pale_, _pelle_, _pelle creuse_, _truble_, et à son nom populaire anglais, _shovelard_. L’idée de rouge ou de lumière a toujours servi à caractériser le _rouget_; le grec disait ερυθρινος; le latin, _rubellio_; et pour les Hollandais, c’est le coq de mer, _zee haen_, et pour les Italiens, la lanterne, _lucerna_. Il y a un poisson volant ou sautant qu’on appelle _hirondelle de mer_ ou le _volant_, le _papillon_; c’est le χελιδων et l’_hirundo_ des anciens, le _volador_ des Espagnols, le _zee swaluwe_ des Hollandais. Un autre poisson à gros yeux est appelé par Pline, _oculata_; c’est l’_ochiado_ du populaire, à Rome, et le _nigr’oil_ du même populaire, à Marseille où l’on appelait aussi dans le même temps (au XVIe siècle) la torpille une _dormiliouse_, ce qui traduit délicieusement _torpedo_. La _rainette_, _raine verte_, _verdier_, en ancien français, c’est, en allemand, la _grenouille feuille_, _laubfrosch_.

_Tournesol_.

Les noms de fleurs, qui sont parfois si étranges, témoignent particulièrement de la nécessité de certaines métaphores. Il est impossible que l’idée de soleil n’entre pas dans le nom de la grande fleur jaune appelée _tournesol_; elle ressemble exactement aux faces du soleil dans les vieilles gravures et, de plus, elle se tourne sensiblement vers l’astre qu’elle semble suivre avec inquiétude: ses deux noms français, _tournesol_ et _soleil_[161], traduisent cette double impression. C’est une fleur relativement nouvelle en Europe; elle fut apportée du Pérou, au XVIe siècle. Le _tournesol_ des Latins, _solsequia_, c’est notre _souci_, diminutif ou ébauche de la grande solanée américaine. La forme italienne de _tournesol_ est _girasole_ et l’espagnole, _girasol_: elles rappellent les trois mots grecs ἡλιοτροπιος, ἡλιοτροπιον, ἡλιοπους, dont le dernier désigne particulièrement le souci. Car une fleur bien différente, la _verrucaire_[162], en gréco-français _héliotrope_, tourne aussi selon le soleil ses odorantes fleurs violettes, et il semble qu’ἡλιοτροπιον ait été traduit littéralement en allemand et en hollandais par _sonnenwende_ et _zonnewende_; ces deux langues possèdent, en effet, les formes _sonnenblume_ et _zonnebloem_ qui s’appliquent bien au _soleil_[163]; le suédois dit _solrose_[164]; le danois, _solsikke_; l’anglais, _sunflower_; le polonais, _slonecznic_. Les langues sémitiques ont des expressions pareilles: en arabe _chems_, soleil, et _echchems_, tournesol.

[161] En Savoie, dans le Centre et au Canada, _tourne-soleil_.--On trouve dans les dialectes (Centre, Canada), _sourci_, pour _souci_. Les formes les plus anciennes sont la _solcie_, la _soucie_. Sous l’influence de _souci_ (soucier), le mot changea de genre.

[162] En ital. et esp.: _verrucaria_ et _verruguera_. C’est l’herbe aux verrues, mais il est préférable de ne pas la confondre avec une autre herbe aux verrues, l’éclaire.

[163] Malheureusement le _soleil_ est appelé aussi _héliotrope_ et l’héliotrope, _tournesol_; confusion absurde dont il faut encore accuser le grec,--et dont on trouvera sans doute des traces dans ce paragraphe. Il y a encore un autre nom grec, _hélianthe_. En somme, trois fleurs: le _souci_, la _verrucaire_, le _soleil_, pour leur donner les seuls noms qu’elles puissent porter en français.

[164] Et aussi _solblomister_ (fleur soleil).

_Coquelicot._

Au latin _papaver_ qui a fourni en français tant de formes singulières, pavot, pavon, papon, paveux, pavoir--le goût populaire substitua en plusieurs régions l’idée de _rouge_, et le latin du moyen âge appelle _rubiola_, la plante que la science qualifie de _papaver rubeum_; cependant l’idée de rouge se fixa sur la crête de coq, puis sur le coq et enfin sur le chant du coq que rendait l’onomatopée _coquelicot_ ou _coquericot_. Cette idée était, d’ailleurs, contenue soit directement, soit par confusion, dans le nom même du _coq_ (latin: _coccum_)[165]; et c’est ainsi que les mêmes syllabes ont pu désigner deux choses aussi différentes qu’une fleurette et le chant d’un oiseau. L’exemple n’est pas unique, puisque la même aventure, mais pour d’autres motifs, est arrivée, comme on sait, au mot _coucou_[166], fleur et oiseau, tous les deux de printemps et de la même heure; on a cru que la fleur naissait pour l’oiseau et pour le nourrir,--c’est une croyance générale que rien dans la création ne saurait être inutile; mais cette fleur ou cette herbe, dédaignées des hommes et des bêtes domestiques, ou ces baies qui mûrissent loin dans les bois, à quoi servent-elles donc? La réponse est écrite dans ces termes: herbe au loup, herbe à la vierge, herbe au diable. Elles servent à Dieu, à ses saints, au diable,--ou au loup; les Arabes disent: ou au chacal; elles servent aux animaux que nous ne voyons pas manger et qui vivent; elles servent aux êtres surnaturels qui descendent pendant les nuits claires et à ceux qui rôdent pendant les nuits sans lune. Outre leurs noms distinctifs, presque toutes les plantes sauvages ont ainsi un surnom qui souvent est commun à des espèces fort différentes; la flore populaire se meut dans l’heureuse imprécision de la poésie et de la nonchalance.

[165] Venu lui-même du verbe qui disait le chant du coq:

Cucurrire solet Gallus, Gallina gracillat.

(_Philomela_, 25.)

[166]

Et Cuculi cuculant...

(_Phil_. 35.)

Il ne faut pas s’attendre à retrouver _coquelicot_, ou l’une des formes diverses de cette onomatopée, en dehors du domaine roman: la plus lointaine est le roumain _kukuriek_, et en France même elle s’est partagé les dialectes avec _papaver_. Cependant le coquelicot éveilla aussi, en Angleterre, l’idée de crête de coq et l’on y rencontre _cocks head_, _cock’s comb_, _cockrose_ (écossais). Les langues germaniques se contentent en général de l’expression rose ou fleur des blés qu’elles appliquent, d’ailleurs, avec indifférence, à la fois, au coquelicot et au bleuet.

_Renoncule_. _Joubarbe_. _Fumeterre_.

La renoncule, connue sous le nom de _bouton d’or_, a reçu dans les langues et les dialectes d’Europe[167] deux séries de noms; les uns la désignent d’après la forme de sa feuille, les autres d’après la couleur de sa fleur. Les noms qui veulent expliquer sa feuille contiennent presque tous l’idée de pied de poule (ou de coq), ou l’idée de patte de grenouille[168], cette dernière idée souvent abrégée en l’idée de grenouille; ceux qui veulent peindre sa fleur, l’idée d’or ou de jaune.

[167] Ici et dans plusieurs des paragraphes suivants, nous nous servons de la riche moisson de termes populaires recueillis par M. E. Rolland dans sa _Flore populaire_. Malheureusement, comme il ne traduit pas, une partie de sa nomenclature, dialectes étrangers et «petites langues», est souvent inutilisable dans un travail de sémantique.--Au cours d’une excellente notice sur cette _Flore_, M. Louis Denise avait déjà exprimé le même regret. De même il avait constaté avec soin l’incohérence de la nomenclature populaire: «Les mêmes noms empruntés à des similitudes de couleur, à de grossières ressemblances de port ou de forme, à de prétendues propriétés identiques, s’appliquent indifféremment et dans les mêmes lieux à des plantes de familles très éloignées: l’ellébore est l’_herbe d’enfer_ dans l’Aube, mais en Provence l’_erbo d’infer_; c’est le nénuphar.» (_Polybiblion_, 1897.)

[168] On relève, mais moins souvent et pêle-mêle, les termes: pas, pied ou patte de loup, de lion, de corbeau, d’oie, de canard. De cette imprécision inévitable, il n’y a pas à tenir compte.

«Pied de poule» se rencontre en letton, _gaila pehdas_; en allemand, _hahnenfuss_; en hollandais, _haanevaet_; en danois, _hanefod_. Le latin _pulli pedem_ a donné à nos dialectes de nombreuses formes dont les types sont _piépou_ et _poupié_; ce dernier mot est devenu le français _pourpier_.

La «patte de grenouille» figure dans l’anglo-saxon, _lodewort_ (herbe au crapaud); dans le moyen haut allemand, _froscfusz_, que traduit l’appellation normande, _patte de raine_. La «grenouille» toute seule, c’est le grec βατραχιον; le latin, _ranunculus_[169]; le roumain, _ranunchiu_; le sarde, _erbo de ranas_; l’ancien français, _grenouillette_; le polonais, _zabiniek_[170].

[169] Qui a directement passé en français, en italien, en espagnol, en portugais. Il y a la forme _ranouncles_, en provençal, mais c’est la renoncule d’eau.

[170] _Zaba_, grenouille. Le mot s’applique peut-être plutôt à la renoncule d’eau.

L’idée de jaune s’exprime en français par _bouton d’or_, _jaunet_, _bassin d’or_, _fleur au beurre_, idées que l’on retrouve dans le suédois et le danois, _smorblomster_ (_smœr_, beurre), dans l’allemand dialectal, _botterblum_ (fleur de beurre), dans l’anglais, _butter-rose_, _golden cup_, _horse-gold_: cette dernière image, qui appelle les fleurs de la renoncule l’_or du cheval_, est particulièrement curieuse. Un dialecte suédois et l’islandais appellent le bouton d’or _fleur du soleil_ (_solœga_ et _soley_): c’est encore l’idée d’or ou de couleur jaune.

Ce partage de métaphores est assez fréquent; ainsi la _renouée_, en latin _centinodia_ (herbe aux cent nœuds), porte le même nom (herbe aux nœuds) en anglais, _knot-grass_; en flamand, _knoopgras_; tandis que les langues Scandinaves la dénomment herbe du chemin (danois: _weigraes_; suédois: _trampgraes_). C’est le _plantain_ que les Allemands disent _wegerich_. Cependant Hœfer[171] cite d’après le _De physica_ de S. Hildegarde le mot _weggrass_, le traduit par _traînasse_ et l’identifie au _polygonum aviculare_, lequel est bien la _renouée_. Burbaun[172] traduit _centinodia_ par _wegetritt_.

[171] _Histoire de la Botanique_.

[172] _Enumeratio plantarum_; Halle, 1721.

Une renonculacée est appelée populairement _queue de souris_; c’est aussi le nom que lui ont donné les paysans dans une grande partie de l’Europe: _cola de raton_ (Espagne); _mauseschwans_ (Suisse); _mouse tail_ (Angleterre); _musehale_ (Danemark); _musrumpa_ (Suède); _myszy ogon_ (Pologne); _myschei kvost_ (Russie).

Dans _joubarbe_ on retrouve _jovis barba_; c’est la barbe du dieu du tonnerre, parce que cette herbe garantit les maisons du tonnerre, d’après Opilius, qui l’appelle _vesuvium_. Cette idée se rencontre en Allemagne et en Hollande, où la _joubarbe_ est _donderbaert_. Il n’y a pas trace de l’image conservée par le français du XVIe siècle, _patte de cheval_, dans les noms actuels du _populage_ ou _tussilage_, mais l’allemand dit _rosshuf_, sabot de cheval, le hollandais _hoesbladen_, herbe sabot, l’italien _unghia di cavallo_, l’espagnol _una de asno_; c’est le latin officinal _ungula caballina_. Le _fumeterre_, _fumus terrae_, a le même nom en allemand, _erdrauch_ et _eerderoock_. Enfin la petite _serpentaire_ a reçu en Allemagne et en France les mêmes vilains noms[173].

[173] Traductions exactes de _Sacerdotis virilia_ (Hadrianus Junius, _Nomenclator_).

_Adonis_. _Nielle_.