Esthétique de la langue française

Part 8

Chapter 83,088 wordsPublic domain

[126] _Flegme_ est d’un langage bien académique. Il y a longtemps que le peuple, avec raison, dit _flemme_, _flemmard_, etc. On trouve _flemme_ et _fleume_, au XVIe siècle.

Ces mots sont devenus des adjectifs parmi le peuple. Rien de plus normal. Il en est de même de _colère_. J’ai entendu cette phrase: «Vous avez agi d’une façon _cruche_.» Le substantif qui implique une idée de qualité, de manière d’être, tend naturellement à devenir un adjectif; c’est le passage du particulier au général. L’inverse est tout aussi fréquent; une idée générale de qualité se particularise en substantif: de là des mots comme _baudet_, _renard_, qui signifiaient d’abord, _gai_ et _rusé_. Pour expliquer _cruche_, il suffit de citer _bête_, _butor_, _andouille_, _brute_, _pioche_, _daim_, _tourte_, _jocrisse_, mots qui, avant d’être à la fois des adjectifs et des substantifs, furent d’abord exclusivement des substantifs.

_Dompeteur_.

Cette prononciation absurde est un des méfaits de l’orthographe enseignée à des enfants du peuple. On ne sait d’ailleurs où des humanistes ont pris le _p_ dont ils ornèrent ce mot. L’ancienne langue disait _donter_, ce qui représente le latin _domitare_.

_Le cheval à mon père_.

C’est une des tristesses des grammairiens que, malgré leurs objurgations, on continue à marquer la possession par _à_ aussi bien que par _de_. «Ce chien est à moi, dirent des enfants.» Ils autorisent: _ce cheval est à mon père_; ils défendent: _le cheval à mon père_. Hélas! cette faute remonte exactement au Ve siècle, puisqu’on lit sur un marbre de cette époque _membra ad duos fratres_, pour _membra duorum fratrum_[127]. Voilà un solécisme qui a de belles lettres de noblesse.

[127] Le Blant, _Epigraphie_.

_Mésentendu_.

Prohibé par les grammairiens, quoique excellent, de même que _mésaventure_, _mésestime_, et d’autres.

_Perclue_.

Une langue ressemble à un jardin où il y a des fleurs et des fruits, des feuilles vertes et des feuilles tombées, où, à côté du définitif, il y a la vie, la croissance, le devenir. On a cherché depuis trois siècles à figer ce jardin dans cette attitude contradictoire; de là, ces incohérences qui permettent de rédiger des grammaires en quatre volumes. Il faut bien justifier _inclus_ et _exclu_, _reclus_ et _conclu_, _incluse_ et _conclue_, _recluse_ et _exclue_. Je sais: les uns sont des participes français et les autres des adjectifs latins mal francisés. Laissons le peuple dire _perclue_, puisqu’il le veut bien. La tendance est bonne.

_Eclairer_. _Allumer_.

On entend assez souvent cette expression qui semble bizarre: _éclairer le gaz_. Elle nous choque, quoiqu’elle soit identique à _allumer le gaz_, puisque _allumer_, c’est _adluminare_, donner de la lumière à..., comme _éclairer_, c’est donner de la clarté à... Il est curieux de retrouver, à tant de siècles de distance, la même méthode linguistique aboutissant au même résultat.

_A fur et à mesure_.

Cette déformation reproduit exactement le latin _ad forum et ad mensuram_, au prix et à mesure. Ce _forum_ est le même qui figure dans _forfait_, prix fait, marché fait, _forum factum_.

_Secoupe_.

Et même _s’coupe_. Ainsi _succussare_ a donné _secouer_, qui maintenant est assez souvent _s’couer_. _Secourir_, c’est _succurrere_. _Soucoupe_, malgré son sens très clair, devait devenir _secoupe_.

_Vous faisez_.

Ceci représente brutalement la tendance de la langue française à ramener tous ses verbes à la première conjugaison. L’Anonyme cite _agoniser_ pour _agonir_ (de sottises); il y en a bien d’autres, et on les constaterait surtout dans le langage des enfants. J’ai entendu: _buver_, _cuiser_, _romper_, _pleuver_, _mouler_, _chuter_ pour _boire_, _cuire_, _rompre_, _pleuvoir_, _moudre_, _choir_. Aujourd’hui, il est impossible de créer un verbe français qui ne se conjugue sur _aimer_. On a abandonné depuis longtemps _tistre_ pour _tisser_, _semondre_ pour _semoncer_; _imbiber_ remplace _imboire_, qui devient archaïque; on oublie _émouvoir_ et l’on abuse d’_émotionner_.

_Prévu d’avance_.

On connaît par ses affiches la société des «Prévoyants de l’Avenir». Ce pléonasme apparent s’explique par l’affaiblissement de la signification de certains mots. _Prévoir_ n’a plus un sens absolu pour le peuple; mais nous-mêmes ne disons-nous pas, sans rougir, _prédire l’avenir_?

C’est encore à ce besoin de renforcement que répondent les expressions: _monter en haut_, _dépêchez-vous vite_, et les locutions plus populaires, _regardez voir_, _voyez voir_. Vaugelas disait, à propos de certains pléonasmes d’usage, que «la parole n’est pas seulement une image de la pensée, mais la chose même», laquelle se représente d’autant plus nettement que la phrase est plus descriptive de l’acte.

_Promener_.

Il y a une tendance à supprimer le pronom réfléchi dans les phrases: je vais me promener,--me coucher,--me baigner, etc. L’expression toute récente, _se cavaler_, est déjà devenue _cavaler_. J’entendis hier les enfants abandonnant un camarade dire: _Cavalons, il nous rejoindra._

Cependant, Vaugelas écrivait au mot _promener_: «Tantôt il est neutre, comme quand on dit: Allons promener; il est allé promener; je vous enverrai bien promener.» Il est donc possible que la manière populaire de traiter _promener_ soit un archaïsme[128].

[128] Vaugelas revient souvent ici parce que son livre est toujours précieux. On a suivi l’édition de 1662: _Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire_. Vaugelas fut un observateur de premier ordre.

_Raisons_.

Le peuple emploie ce mot, au pluriel, comme synonyme de discussion, difficultés, querelle et même injures. Quelque jour, ce sens passera dans les dictionnaires. _Mots_ et _paroles_ ont également ces mêmes significations, peut-être atténuées.

_Voix de Centaure_.

C’est un exemple amusant d’étymologie populaire. On exprime par ce terme la tendance du peuple à ramener l’inconnu au connu.

Il ignore _Stentor_; _centaure_ lui est moins étranger: cela suffit pour influencer son oreille, ensuite sa langue. Quel rôle cette habitude a-t-elle joué dans la formation du français? On n’a jamais tenté de l’établir et cela serait peut-être impossible. Cependant, c’est sans doute ainsi qu’on expliquerait certains mots tels que: _marjolaine_, _échalotte_, _ancolie_, _érable_, _camomille_, _étincelle_, _licorne_, et d’autres que l’on a signalés parmi ceux qui échappent aux explications phonétiques. Si c’est _amaracana_ qui est l’original de _marjolaine_, il faut que le mot français ait subi une influence analogue à celle qui a transformé récemment _olénois_ en _à la noix_ et jadis _galatine_ en _galantine_. Quoi qu’il en soit, voici quelques-unes des explications que se donne à cette heure le peuple, des mots qu’il ne comprend pas:

Voix de Centaure (Stentor) Cresson à la noix (Alénois, _ollenois_, _orlenois_, _orléanois_) Dernier adieu (Denier à Dieu) Souguenille (Souquenille) Soupoudrer (Saupoudrer) Trois-pieds (Trépied) Ruelle de veau (Rouelle) Semouille (Semoule) Tête d’oreiller (Taie) Bien découpé (Découplé) Écharpe (Écharde)

Cette dernière mutation est due à _écharper_, verbe qui n’a aucun rapport de sens, ni d’origine, avec _écharpe_; mais il en a avec _charpie_, avec l’idée de déchirer (_carpire_), par conséquent blesser. Il est donc possible que _écharpe_, au sens de blessure, soit très ancien.

_Venimeux_. _Vénéneux_.

Le peuple confond ces deux mots, mais sa préférence va au premier, qui est de meilleure lignée. _Vénéneux_, c’est le latin tout cru, _venenosus_. _Venimeux_ a été formé de _venin_; on commença par _venineux_, puis le second _n_ s’est dissimilé; en des parlers provinciaux l’_n_ est devenu _l_ et on dit _velimeux_; en italien, il y a deux formes: _veneno_ et _veleno_.

La répartition des deux mots a été tentée, comme pour _écaille_ et _écale_, d’après des principes étrangers à la logique linguistique: l’un est bon pour les bêtes; l’autre, pour les plantes et les minéraux. Ces distinctions sont nécessairement absurdes, la nature étant plus variée que ne peut le concevoir le cerveau d’un grammairien. Nombre de plantes sont _venimeuses_ et nombre d’animaux sont _vénéneux_, si on s’en rapporte aux définitions des dictionnaires.

La répartition des mots très voisins de forme se fait lentement et difficilement. Désespérant de jamais sentir la différence trop profonde qu’il y a entre _colorer_ et _colorier_, le peuple s’en tire en fabricant _couleurer_ qui répond à tous ses besoins dans cet ordre d’idées. Il prendra long-temps encore l’un pour l’autre: _croire_ et _accroire_, _envers_ et _revers_, _coulé_ et _coulis_[129], _épurer_ et _apurer_, _étuvée_ et _étouffée_, _des fois_ et _parfois_, _recouvrer_ et _recouvrir_, _passager_ et _passant_, _neuf_ et _nouveau_, _gradé_ et _gradué_, enfin _autour_ et _alentour_.

[129] Il s’agit de cuisine. Il y a un autre mot de même son écrit _coly_ par Thévenot (1684), _couli_ par B. de Saint-Pierre et que les anglomanes, ignorant toute la littérature française, ont vulgarisé sous la forme absurde _coolie_ (Cf. le _Dictionnaire_ de Hatzfeld).--Voir la note 80.

Cette dernière répartition est toute récente et particulièrement arbitraire; elle a devancé l’usage. A ce propos, il faut noter la certitude plaisante des dictionnaires à cataloguer les mots sous les vieilles rubriques scolastiques, à les figer dans une fonction unique. Cela est très délicat. Les mots sont souvent des signes à tout faire, tantôt verbes et tantôt substantifs, ici adverbes, et là adjectifs; et à mesure qu’une langue se dépouille, cela devient plus visible. Les mots anglais ont ainsi acquis une très grande liberté d’allures, peut-être parce qu’ils ont été moins tyrannisés qu’en France. Pour _autour_ et _alentour_, ce ne sont ni des adverbes, ni des prépositions, à moins que n’en soient aussi _au pied_, _au fond_, _au cœur_, _au bas_. _Tour_ est un substantif et _entour_ un de ses dérivés, comme _atour_ et _pourtour_. Au lieu de définir et de classifier, les dictionnaires devraient se borner à décomposer de tels mots: _au tour_, _à l’entour_; cela serait plus clair et moins compromettant.

_Iniation_.

Cette déformation d’apparence bizarre, que j’ai recueillie personnellement, est des plus caractéristiques comme preuve de la perpétuité des lois qui ont guidé la création du français. Elle représente le mot _initiation_, tel que prononcé et écrit à plusieurs reprises (des centaines de fois) par un commis de librairie. C’est tout simplement la règle de la chute du _t_ médial; avec encore un effort, on aurait un mot pareil à tant de vieux mots français[130]:

Abba-t-ia Ini-t-iation Inia-t-ion Abba--ye Ini--iation Iniai--son

[130] Comparez avec _iniation_ l’anglais _coercion_ pour _coercition_.

Cette manifestation de l’instinct est une grande leçon.

Voilà. J’ai seulement voulu montrer que la déformation n’est pas du tout cahotique; que le mauvais français du peuple est toujours du français et parfois du meilleur français que celui des grammairiens.

LA MÉTAPHORE

LES BÊTES ET LES FLEURS

Dans l’état actuel des langues européennes, presque tous les mots sont des métaphores. Beaucoup demeurent invisibles, même à des yeux pénétrants; d’autres se laissent découvrir, offrant volontiers leur image à qui la veut contempler. Des actes, des bêtes, des plantes portent des noms dont la signification radicale ne leur fut pas destinée primitivement; et cependant ces noms métaphoriques ont été choisis, assez souvent sur toute la surface de l’Europe, comme d’un commun accord. Il y a là une sorte de nécessité psychologique parfois inexplicable ou même que l’on voudrait ne pas expliquer pour lui laisser son caractère même de nécessité, c’est-à-dire de mystère.

_Roitelet_.

Telle métaphore semble vraiment s’imposer au nomenclateur. Ayant à nommer l’oiseau appelé _roitelet_, l’idée de _petit roi_ est celle qui vient à l’esprit de l’homme: grec, il dit βασιλισκος; latin, _regaliolus_[131]; allemand, _zaunkœnig_ (roi des haies)[132]; anglais, _kinglet_; suédois, _kungsfagel_ (l’oiseau roi); espagnol, _reyezuelo_; italien, _reattino_; hollandais, _koningje_; flamand, _kuningsken_; polonais, _krolik_[133]. Pourquoi? Peut-être parce que le tout petit oiseau porte sur la tête une huppe qui semble l’ironie d’une couronne. Il faut que cela suffise, car on ne peut invoquer ni la phonétique, ni, sans doute, une langue antérieure où toutes les langues auraient puisé, ni les communications interlinguistiques. Il y a bien un conte populaire très répandu où le roitelet joue un rôle important, mais qui ne contient aucune allusion pouvant faire croire que ce soit là l’origine de ce surnom royal. Il reste que le paysan français, devant le minuscule oiseau, a été obligé de dire: _petit roi_, tout comme, vingt siècles plus tôt, le paysan grec.

[131] _Regaliolus_ est le mot de Pline. _Philomela_, le petit poème latin où sont cités tant de noms d’animaux, dit _regulus_:

Regulus atque Merops et rubro pectore Progne.

(Édition Nodier, 43.)

[132] L’idée d’habitant des haies, qui se cache dans les haies, subsiste seule dans le danois, _gierdesmutte_, le français _fourre-buisson_, et l’allemand _zaunschlupfer_; celle de petit, dans le vieux hollandais _Dume_, le petit poucet. Voici encore quelques autres noms du _roitelet_: allemand, _Dornkœnig_, roi des épines; saxon, _Nesselkonig_, roi des orties; vieux hollandais, _winterconincsken_ et _muijskonincsken_, roi de l’hiver et roi des souris; piémontais, _reatél_ et _pcit-re_.

[133] _Kral_, roi.--Dans la transcription des mots suédois et polonais, nous avons dû omettre les signes et les accents inconnus à l’alphabet romain.

Cependant si le cas de _roitelet_ était unique ou rare; si l’on ne trouvait dans les langues européennes que trois ou quatre exemples de cette sorte, on pourrait imaginer une chanson, un conte, une de ces traditions populaires qui traversent les siècles, les montagnes, et les océans; mais, au contraire, à la moindre recherche les exemples se multiplient et l’on est forcé de ramener la plupart des causes à une seule, la nécessité psychologique. Quelques-uns de ces phénomènes linguistiques sont moins obscurs; c’est quand l’objet nommé ou surnommé est très caractéristique de forme ou de couleur: ainsi l’_able_ ou _ablette_ (_albula_) est dite poisson blanc par les Hollandais, les Anglais, les Polonais: _witfisch_, _white bait_, _bialoryb_; ainsi le chou-cabus (à tête; _caput_, chabot[134], caboche) est aussi pour les Allemands, _kopfkohl_, et pour les Italiens, _capuccio_; ainsi le phénicoptère des Grecs, l’oiseau aux ailes de _flamme_, est pour nous le _flamant_.

[134] _Chabot_, poisson à grosse tête, en grec, κεφαλος; en latin _capito_; en latin mérovingien, _cabo_. Cf. chevène ou _juène_ (dialecte de Paris), _chabot_ de rivière. (Voyez _Essais de Philologie française_, par Antoine Thomas, p. 261, pour la filiation phonétique). On trouve, au XVIe siècle, _testard_, _munier_, _vilain_.

_Lézard_.

M. Michel Bréal, dans sa récente _Sémantique_[135], écrit, à propos de la singularité de certaines métaphores: «Si l’on disait qu’il existe un idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras musculeux, parce que le tressaillement des muscles sous la peau a été comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec doute, ou bien croirait-on qu’il est parlé des imaginations de quelque peuple sauvage. Cependant il s’agit du mot latin _lacertus_, lequel veut dire lézard, et que les poètes ont maintes fois employé pour désigner le bras d’un héros ou d’un athlète.» Mais s’il est surprenant déjà qu’une telle image ait été formée une fois, car elle est très étrange, quoique très juste, et elle aurait pu, certes, ne jamais sortir du réservoir profond des sensations, quel étonnement de la voir périodiquement retrouvée, qu’il s’agisse de _lézard_ ou de _souris_, au cours des siècles et des langues! M. Bréal, lui-même, la signale, en grec moderne, où _mys pontikos_, rat d’eau, et par abréviation _pontikos_, signifie aussi _muscle_; _musculus_ en latin, et souris en français, ont, comme on le sait, une double et parallèle signification; il en est encore de même en polonais où souris se dit _mysz_ et où le muscle du bras est la petite souris: _myszka_; en suédois et en hollandais, où _mus_ et _muis_ ont les deux sens. Le hollandais spécifie les muscles de la main. Cependant je viens de lire: «Elle agite ses petits bras de lézard et me dit»[136]...; alors je suis assuré qu’appeler _lézard_ le bras est, aujourd’hui comme il y a des siècles, une idée qui peut entrer spontanément au cerveau par l’œil, car je connais l’auteur: il est de ceux qui tiennent à créer leurs images, et s’il a refait la métaphore latine elle-même, c’est qu’elle s’est imposée à lui, comme elle s’imposa jadis à un poète ou à un paysan romain.

[135] Page 320.

[136] Jules Renard, _Bucoliques_ (1899).

_Grue_. _Chevalet_. _Chèvre_. _Singe_. _Mule_, _etc._

On a souvent noté que les noms des instruments de force ou des bois de charpente sont empruntés aux animaux; cette habitude est universelle. Comme nous disons _grue_ un oiseau et une machine, les Grecs appelaient γερανιος l’oiseau et la «gloire»[137], et γερανιν notre machine vulgaire à lever les fardeaux; les Allemands appellent l’oiseau _kranich_ et la machine, _krahn_; les Polonais disent _zorav_ (grue), dans les deux sens; notre _chevron_, petite chèvre, répond au _capreolus_ des Latins; les Portugais, pour chevron disent _asna_ (ânesse); notre _poutre_[138], notre _poutrelle_, notre _chevalet_, notre _poulain_ correspondent à _equleus_ et le _chevalet_ est ιππαιον en grec moderne; _horse_ en anglais veut dire cheval et _chevalet_; les Allemands et les Danois disent un bouc (_bock_, _buk_), les Flamands et les Hollandais, un âne (_ezel_), ce qui correspond à notre _bourriquet_; le Portugais a _potro_ au sens de _poulain_ et de _chevalet_. _Chevalet_ se retrouve naturellement en espagnol, en italien, en portugais, _cabalette_, _cavalletto_, _cavallete_. _Hebebock_ est le nom allemand de la _chèvre_ mécanique que les Anglais confondent avec la grue (_crane_); _chèvre_ revient en espagnol, _cabria_, et en portugais, _cabrite_. Le chevron se dit en polonais _koziel_, bouc. Beaucoup de ces mots ont également servi à former des dérivés dont le sens, tout métaphorique, est identique en beaucoup de langues. Un animal qui a échappé à la métamorphose en machine[139], le _singe_, a fourni presque partout un verbe qui est le péjoratif d’imiter et que le grec n’avait pas, ni le latin, malgré la parenté syllabique de _simius_ à _simulare_. A côté du français _singe–singer_, il y a l’allemand _affe–nachaffen_; le suédois _apa–esterapa_; le danois _abe–esterabe_; le flamand _aep–waapen_; l’anglais _ape–ape_; l’italien _scimio–scimiottare_; le portugais: _macaco–macaquear_; le polonais _malpa–malpowac_; le grec moderne μαϊμου–μαϊμουδια (singerie). C’est une belle progéniture. «_Bâton_, dit Brachet, origine inconnue.» C’est assurément le _petit bât_; la relation directe entre l’ancien français _bast_ et _baston_ semble évidente. L’Espagnol dit _basto_, bât, et _baston_, bâton. Le bâton a été considéré tantôt comme le _bât_, tantôt comme la bête de somme tout entière; c’est ce dernier sens qu’il prend lorsqu’on se sert du mot _bourdon_ (latin _burdonem_), qui est proprement le bardot, variété du mulet. _Muleta_ signifie béquille en espagnol et en portugais, et _mula_, bâton en italien. Les paysans qui marchent à pied appellent volontiers leur bâton, mon cheval; plaisanterie qui se retrouve un peu partout. Ainsi, comme on voyait toujours les franciscains marcher à pied, on avait jadis surnommé le bâton des voyageurs _el caballo de S. Francisco_, en Espagne, et en France, _la haquenée des Cordeliers_[140].

[137] Argot des théâtres. Machine à soulever les personnages dans les apothéoses.

[138] _Poutre_, c’est pouliche; on se souvient des «poutres hennissantes» de Ronsard.

[139] Je laisse ceci pour pouvoir dire en note qu’il ne faut jamais affirmer l’inexistence d’une métaphore de ce genre. En effet, pris d’un doute, je cherche et je trouve dans un dictionnaire technique: «_Singe_, machine composée d’un treuil horizontal qui sert à élever ou à descendre des fardeaux.» On a également appelé _singe_, et cela rentre dans la série _singe–singer_, le pantographe, appareil à copier les dessins.

[140] Brachet, au mot _Bourdon_.

_Chien_. _Chenet_. _Chiendent_. _Chenille_.

Le _chenet_ est le petit chien du foyer, _chiennet_; le portugais dit _caes da chamine_, les chiens de la cheminée; le provençal, _cafuec_, et l’anglais, _fire-dog_, le chien du feu; l’allemand, _feuerbock_, et le danois, _ildbuk_, le bouc du feu; l’espagnol, _morillo_, le petit Maure du feu, et l’idée est bien espagnole, de faire rôtir éternellement l’ennemi national; mais il est probable que la métaphore n’est plus comprise, pas plus que celle, plus douce, qui a fait chez nous du chien le fidèle gardien du foyer. Il est possible que le _fire-dog_ des Anglais vienne de France; le _bouc_ des pays germaniques représentait peut-être une des figures du diable.

_Chien_ (de fusil) ne se retrouve guère qu’en italien, _cane_, où il s’appliquait déjà au rouet de l’arquebuse; les Espagnols et les Portugais disent _petit chat_, _gatillo_, _gatilho_; dans les langues non latines, le _chien_ de fusil est un _coq_; allemand, _hahn_; hollandais, _haen_; danois et suédois, _hane_; polonais, _kurek._

Le nom de la plante appelée _chiendent_, parce que le chien la mordille volontiers, se retrouve littéralement en allemand, _hundszahn_; le danois, le flamand et l’anglais disent herbe au chien, _hundegroes_, _hondsgras_, _dog’s grass_. Le chien a encore donné son nom à la _chenille_, en latin vulgaire _canicula_, la petite chienne. Cette manière de voir n’est guère répandue en Europe; on trouve cependant _cagnon_, petit chien, dans l’italien dialectal qui fournit aussi _gata_ et _gattola_, petite chatte. L’idée de _chat_ semble d’abord se retrouver dans le mot anglais si singulier _caterpillar_; cela, devient peu probable si l’on rapproche le mot anglais de la forme normande _carpleuse_ (on trouve aussi les variantes _charpleuse_, _chapleuse_, _chaplouse_). En effet _carpleuse_ et _charpleuse_ semblent dérivés de l’ancien verbe _charpir_, qui nous a légué _charpie_. La _charpleuse_, ce serait la faiseuse de charpie, la dépeceuse, et cela qualifie bien la chenille et sa voracité. Mais le français du XVIe siècle est formel; il dit _chattepelue_ et _chattepeleuse_[141]. Est-ce une déformation? Les Portugais l’appellent _lézard_, _lagarta_; pour les Polonais, c’est une _petite oie_, _gasienica_. Ces appellations répondent au besoin de transférer les noms d’un animal à l’autre, le plus souvent d’un gros à un petit. Le cloporte en est un exemple amusant, car rien ne ressemble moins à un cochon qu’un cloporte.

[141] Hadrianus Junius, _Nomenclator_; Francfort, 1596.--Les _chatons_ des arbres sont en anglais _catkin_ et _cat-tail_.

_Cloporte_.