Esthétique de la langue française

Part 7

Chapter 73,047 wordsPublic domain

Après et malgré toutes mes objections, il m’est très facile de reconnaître l’intérêt du livre de M. Deschanel et la justesse de beaucoup de ses remarques. Il ne lui a vraiment manqué qu’un principe pour faire une œuvre solide et qui fût autre chose qu’un «Dites et Ne Dites pas». Il accueille _cercleux_ et refuse _moyenâgeux_, il consent à _télescoper_ et recule devant _écoper_. On ne sait pourquoi. C’est le sentiment introduit dans la linguistique; les mots sont jugés bons ou mauvais selon qu’il plaît et sans que l’on soit tenu à fournir un motif valable et discutable. Si l’on n’admet pas, comme jadis, l’autorité absolue de l’usage, du bel usage, on n’a pour guide que son propre goût; mais on aurait plus de chances de le faire prévaloir, à écrire en beau style quelques livres de forte littérature qu’à recueillir des anecdotes philologiques. L’opinion de Voltaire ou même celle de Littré, ou même celle de M. Bréal, m’importe peu si elle n’est qu’une opinion. «Le langage actuel de telles écoles littéraires serait-il compris de nos écrivains du XVIIe et du XVIIIe siècle? On en peut douter...» Il faut qu’on en puisse douter, car nous écririons en vain, plagiaires misérables, si nous n’écrivions différemment non seulement de Fénelon, mais de Jean-Jacques et de Chateaubriand. Et Villehardouin aurait-il compris Bossuet et Villon aurait-il compris Racine? Le rêve de M. Deschanel, c’est donc l’imitation et l’immobilité? Il reconnaît cependant lui-même que les langues se modifient sans cesse; mais il ajoute: «Ce n’est pas toujours en bien.» Rien de plus juste, mais comment reconnaîtrons-nous le bien et le mal?

Quels que soient les changements et, si l’on veut, les déformations que l’usage lui impose, une langue reste belle tant qu’elle reste pure. Une langue est toujours pure quand elle s’est développée à l’abri des influences extérieures. C’est donc du dehors que sont venues nécessairement toutes les atteintes portées à la beauté et à l’intégrité de la langue française. Elles sont venues de l’anglais: après avoir souillé notre vocabulaire usuel, il va, si l’on n’y prend garde, influencer la syntaxe, qui est comme l’épine dorsale du langage; du grec, manipulé si sottement par les pédants de la science, de la grammaire et de l’industrie; du grossier latin des codes que les avocats amenèrent avec eux dans la politique, dans le journalisme, et dans tout ce que l’on qualifie science sociale. Ces ruisseaux si lourdement chargés de sable et de bois mort ont encombré la langue française: il suffirait de les dessécher ou de les dériver pour rendre au large fleuve toute sa pureté, toute sa force et toute sa transparence.

II

Pour blâmer la déformation linguistique, M. Deschanel s’est placé au point de vue de l’usage et de la correction académique. C’est aussi ce qui a guidé le colligeur de l’_Almanach Hachette_ pour la présente année 1899. Ce modeste et anonyme défenseur du beau langage a recueilli environ trois cents fautes (à ce qu’il écrit) de français, et il les a redressées courageusement. Il ne donne pas d’explications; il enjoint. C’est un _Dites, Ne dites pas_ dans toute la sécheresse brutale de ces sortes de manuels et intitulé avec fermeté: _Si nous parlions français?_ Il fallait peut-être plus de modération, car l’opinion de Malherbe sur l’excellence du parler de la place Maubert a toujours sa valeur, et il y a un usage obscur qui souvent sera l’usage universel, demain. Vaugelas dit innocemment: «Dans les doutes de la langue, il vaut mieux pour l’ordinaire consulter les femmes et ceux qui n’ont point étudié que ceux qui sont bien sçavans en la langue Grecque et en la Latine.» Et Vaugelas, vraiment, ne trompe jamais.

Trois cents déformations populaires; voilà un répertoire curieux et qui va peut-être nous permettre de reconnaître quelques-unes des tendances auxquelles obéissent les déformateurs. Il est très certain que les lois qui ont présidé à la naissance du français continuent de guider sa vie et que l’_Almanach_ Hachette lui-même est impuissant à modifier le gosier d’une race[116]. Nous disons _statue_ par politesse et par peur; pour ne pas contrarier nos maîtres et pour ne pas déchoir dans l’estime de nos contemporains. Mais dès que la politesse ou la peur n’ont plus de prises sur nous, nous disons _estatue_ avec délices. C’est pourquoi je voudrais passer en revue presque toutes ces trois cents déformations et me rendre compte si, dans tous les cas, le déformateur est bien du côté que croit M. Deschanel, avec tout le monde et avec le précieux Anonyme.

[116] Au tome II de son _Origine et formation de la langue française_, Chevallet a montré la permanence des lois linguistiques qui ont formé le français.

Il ne s’agit pas de contester l’usage (l’usage est comme l’âme et la vie des mots, dit encore Vaugelas), ni de donner de pernicieux conseils: l’Anonyme a toujours raison; il s’agit seulement de montrer que la déformation est beaucoup moins capricieuse que ne le croient les professeurs d’orthographe.

_Estatue_

Aucun mot français véritable, c’est-à-dire d’origine populaire, ne commence par _st_, _sc_, _sp_, non plus que deux consonnes quelconques, à l’exception des liquides _l_, _r_ précédées de _b_, _c_, _g_, _p_, etc. Pour _st_ en particulier, tous les mots de cette sorte venus de l’italien ont pris la forme initiale _est_, à l’exception de _stance_, _stuc_ et _stylet_, qui ne descendirent jamais, ou descendirent trop tard, à l’usage populaire:

_Stoccata_ Estocade _Saffetta_ Estafette _Staffiere_ Estafier _Staffilata_ Estafilade _Stampa_ Estampe _Strada_ Estrade (route, batteur d’estrade) _Strato_ Estrade (plancher) _Stramazzone_ Estramaçon _Steccata_ Estacade _Stroppiare_ Estropier.

Ces mots ne sont pas de formation populaire originale; ils ont seulement été remaniés par le peuple à mesure qu’ils arrivaient à sa portée. La vraie formation populaire se trouve dans les mots de cette sorte venus anciennement du latin: _esturgeon_, de _sturionem_; _estragon_, de _draconem_; _étape_ (autrefois _estaple_), de _stapula_, flamand _stapel_; _étain_ (autrefois _estain_), de _stannum_ ou _stagnum_. Dès le Ve siècle, on relève dans les inscriptions de la Gaule: _iscala_, _ispiritus_, _ispes_, _ischola_, _istudium_, etc.[117].

[117] Le Blant, _Epigraphie_.

Celui qui dit: des _estampes_ et des _estatues_ parle-t-il plus mal, en théorie, que celui qui dirait: des _stampes_ et des _statues_?

_Fanferluche_. _Palfernier_. _Pimpernelle_. _Sersifis_.

Le trait commun aux trois premiers de ces mots populaires c’est la transposition de l’_r_ et de l’_e_, _re_ devenu _er_. C’est le contre-courant de la tendance normale, qui est le changement de _er_ en _re_. _Berbis_, latin _berbicem_, a donné _brebis_; _beryllare_ a donné _briller_. _Fanfreluche_ vient de l’italien _fanfalucca_; _palefrenier_, de _paraveredus_; _pimprenelle_, de _pimpinella_. Ils devraient donc être: _fanfeluche_, _palefredier_ et _pimpenelle_; les trois formes correctes sont des corruptions.

Quant à _sersifis_ pour _salsifis_, l’original étant l’italien _sassefrica_, le mot le plus déformé est évidemment celui qui a passé dans la langue générale. _Sersifis_ n’est pas plus irrégulier que _breuvage_, de _biberaticum_, ou _frange_, de _fimbria_. _Salsifis_ est sans doute plus récent que _sersifis_; on y trouve, comme dans les mots suivants, _l_ remplaçant _r_.

_Angola_. _Colidor_. _Flanquette_.

Ainsi l’italien _garbo_ a donné _garbe_, encore employé par Ronsard, lequel est devenu _galbe_; ainsi _bureter_ est devenu _buleter_, puis _bluter_; ainsi _carandrion_, _calandre_; _peregrinus_, _pèlerin_, etc.

_Angola_ est la déformation naturelle de _Angora_. Tout le monde connaît le titre du petit roman écrit au dernier siècle, _Angola, histoire indienne_.

_Nentilles_. _Esquilancie_

Ainsi _liveau_, latin _libella_, est devenu _niveau_; ainsi _colucula_ a donné _quenouille_; ainsi _marle_ de _margula_, _pesle_, de _pessula_, _posterle_, de _posterula_ sont devenus _marne_, _pène_, _poterne_.

Dans _esquilancie_, c’est le changement contraire: _n_ est devenu _l_. Rien de plus raisonnable; en effet:

_Orphaninus_ Orphelin _Quaternionem_ Carillon _Bononia_ Bologne _Intranea_ Entrailles

L’ancien français _fanot_ est devenu _falot_.

_Cangrène_. _Franchipane_. _Reine-Glaude_. _Cintième_.

Ce sont des changements:

1º de _g_ en _c_. En beaucoup de mots d’origine commune aux trois langues, le _g_ de l’italien et de l’espagnol est représenté en français par un _c_. _Crier_: _gritar_, _gridare_; _Crèche_: ital. _greppia_. Le _g_ et le _z_ italiens deviennent souvent _c_ en français: _Gabineto_, cabinet; _zagrin_ (vénitien), chagrin. Cela se rencontre également au passage du latin au français: _mergus_, marcotte, anciennement _margotte_. Il y a un exemple de _g_ latin devenu _ch_: _pergamenum_, parchemin.

2º de _c_ en _g_. C’est le changement normal;

_Aquila_ Aigle _Ciconia_ Cigogne _Cicala_ Cigale _Cicuta_ Ciguë

Nodier signale la prononciation _Glaude_; tous les dictionnaires, à _second_, indiquent avec le mot et ses dérivés se disent _segond_; _secret_ a eu la même tendance.

3º du _c_ dur ou _q_ en _t_. Il y a des exemples du contraire: _craindre_ vient de _temere_; carquois était jadis _tarquois_ venu du grec de Byzance, ταρκασιον (turc, _turkash_). Le _t_ pour le _c_ dur se trouve en latin: _quinque_, _quintus_, ce qui correspond à la déformation française; _taberna_ et _caverna_; _torquere_, _tortura_, l’italien _busto_ a donné _buste_ et _busc_. En français on peut noter _tabatière_ pour _tabaquière_, peut-être _abricotier_ pour _abricoquier_ et, plus sûrement, la forme populaire parisienne, _chartutier_ pour _charcutier_, et l’argot _patelin_ (pays), au XVIe siècle _pacquelin_.

_Sesque_. _Prétexe_. _Esquis_.

L’_x_ latin se change volontiers en _sc_, _sq_, au lieu de _s_ et _ss_. _Lâcher_, de _laxare_, est dans la _Chanson de Roland_ sous la forme _lasquer_; _myxa_ a donné _mesche_, devenu _mèche_.

_Prétexte_, que le peuple dit _prétèxe_, deviendra peut-être _prétesque_ ou _prétesse_. La forme actuelle est particulièrement hostile.

Rien de plus normal que _esquis_:

_Exagium_ Essai _Examen_ Essaim _Excorrigata_ Escourgée _Axiculum_ Essieu _Excussa_ Escousse _Exaurare_ Essorer

_Vermichelle_.

Exemple d’une forme orale qui s’est transmise intacte, concurremment avec une forme écrite. En effet, l’original italien s’écrit _vermicelli_ et se prononce _vermichelle_ (ou _tchelle_).

_Castrole_.

Ce mot, en effet très vulgaire, indigna M. Deschanel. Il se plaint que _cassole_ ait déjà été déformé en _casserole_, quoique _cassole_ appartienne à une autre série, que _cassolette_ vienne de l’espagnol et que _casserole_ soit un dérivé direct de _casse_, poëlon. Il y a en français un diminutif en _role_; exemples:

Ligne _Lignerole_ (Ficelle) Mouche _Moucherolle_ (Oiseau) Museau _Muserolle_ (Partie de la bride) Roux _Rousserolle_ (Fauvette) Fève _Fèverole_ Flamme _Flammerolle_ Feu _Furolles_ (Feux-follets) Fusée { _Fusarolle_ (Terme d’architect.) { _Fuserolle_ (Terme de tissage) Bande _Banderole_ Barque _Barquerolle_ (Petit bateau, coffre, pâtisserie). Bout _Bouterolle_ (Terme de serrur.)

A cela on ajoute sans surprise aucune:

Casse _Casserole_[118]

[118] Quant à savoir pourquoi de ces mots les uns ont un _l_ et les autres deux, c’est le secret des grammairiens.

_Castrole_ n’est pas plus mystérieux. Phonétiquement, _casserole_ équivaut à _cas’role_. Or une dentale s’intercale normalement entre _s_ et _r_ au passage du latin en français; c’est ainsi que se sont formés, par l’adjonction d’un _t_ ou d’un _d_, nombre de mots qui, dans l’original latin, n’ont aucune dentale:

_Croistre_ } _Crescere_ Croître }

_Ancestre_ } _Antecessor_, _ancessor_ Ancêtre }

_Estre_ } _Essere_ Etre }

_Cousdre_ } _Consuere_ Coudre }

Le latin faisait ces intercalations de dentales; on trouve dans les graffiti de Pompéi _sudit_ pour _suit_, ce qui suppose _sudere_ et _consudere_ pour _suere_ et _consuere_.

Brachet cite: _tonstrix_ pour _tonsorix_ et même _Istraël_ pour _Israël_. Il ajoute, ce qui me dispense d’un plus long commentaire: «Le peuple, toujours fidèle à l’instinct, continue cette transformation euphonique et dit _castrole_ pour _casserole_.»

_Eléxir_. _Gérofle_. _Géroflée_. _Gengembre_. _Gigier_.

Déformations de déformations, ces mots ne doivent pas inspirer une horreur sans mélange. _Elixir_ est une adaptation de l’arabe _al-aksir_, quintessence; _gingembre_, anciennement _gingibre_, puis _gingimbre_, vient de _zinziber_; _girofle_ représente le gréco-latin _caryophillum_, d’abord _chériofle_, puis _gériofle_; _gésier_, qui est le latin _gigerium_, est plus anormal que _gigier_, et ne l’est pas moins que _gisier_ et _jugier_, formes que donne encore l’abrégé de Richelet de 1761.

_Chaircutier_.

Cette manière de dire qui a précédé la manière actuelle, et qui est celle que J.-J. Rousseau emploie, est elle-même une déformation de _chaircuitier_, marchand de _chair cuite_. Le mot aujourd’hui en usage est assez récent, et récent aussi le verbe _charcuter_, qui n’a pu être fait qu’à un moment où ses éléments n’avaient plus de sens direct.

_Crusocale_. _Poturon_.

Tous les traités vous diront que _y_ se transforme naturellement en _u_; le bas latin écrit _bursa_ et _byrsa_, _crypta_ et _crupta_. Mais nous n’avons plus à différencier _i_ et _y_ et il suffira de noter que l’_i_ latin, lui aussi, s’est changé jadis assez volontiers en _u_[119]:

[119] «J’ai appelé _perriches_ celles de l’Amérique, pour les distinguer des _perruches_ de l’ancien continent; ce nom de _perriche_ est assez en usage.» Buffon, _Lettre à l’abbé Bexon_.

_Affiblare_ Affubler _Sibilare_ Subler[120] _Fimarium_ Fumier _Piperata_ Purée _Casibula_ } _Casib’la_ } Chasuble _Zizyphum_ Jujube

[120] En bourguignon. Ce «biau marle qui _subloit_ tant haut». _Le Pédant Joüé._

Ce dernier mot est à lui tout seul la justification de nos deux monstres modernes.

_Lévier_.

_Évier_ rappelle le lointain moment de la langue où _aqua_ était devenu _eve_. Dunn, dans son _Glossaire canadien_, cite la forme agglutinée _lévier_ (pour l’évier) comme champenoise; au Canada on dit aussi _lavier_ et même _lavoir_. L’agglutination de l’article s’est faite sous l’influence de ce dernier mot. Cette corruption curieuse est aujourd’hui répandue à Paris, où le peuple dit _le lévier_. Elle est, on le sait, tout à fait dans les habitudes de la langue[121].

[121] Voir pages 93 et 183.

_Pariure_.

Excellent mot qui a plusieurs analogues dans la langue. _Pariure_, pour _pari_, est tout aussi légitime que _parure_ ou que le vieux français _parléure_, malheureusement perdu sans compensation. Il y a cinq ou six cents mots en _ure_ dans le dictionnaire; de quel droit les grammairiens veulent-ils condamner _pariure_ quand ils respectent _reliure_, _sciure_, _pliure_ et même _chiure_ de mouches?

_Mairerie_. _Seigneurerie_. _Chrétienneté_.

Ne dites pas... Sans doute, mais si nous disions: _sucrie_, _trésorie_, _verrie_, _serrurie_, que diraient les grammairiens? Là encore le peuple a raison; le suffixe est bien _rie_ et non _ie_: _toile-rie_, _tapisse-rie_, _tanne-rie_, _poudre-rie_, _maire-rie_[122].

[122] Ou du moins il est devenu _rie_, la finale _ie_ s’ajoutant presque toujours à l’infinitif du verbe.

Il y a des mots en _té_ de deux sortes: ceux qui viennent directement du latin, _fierté_, de _feritatem_, _chrétienté_, de _christianitatem_; et ceux où _té_ est précédé d’un _e_ et qui semblent des formations analogiques postérieures au moyen de l’adjectif féminin. Sauf exceptions, puisque _puritatem_ a donné _pureté_; _chrétienneté_ n’est pas plus extraordinaire, mais il est inutile.

_Nage_. _Consulte_. _Purge_.

_Nage_, pour _natation_; _consulte_, pour _consultation_; _purge_, pour _purgation_: il suffit d’écrire ces mots successivement pour rejeter les mauvais,--ceux qui sont en usage. Ce sont des substantifs verbaux, comme il y en a des milliers en français. _Purge_ est d’ailleurs resté comme terme de droit et _nage_ vit dans une locution.

_Se revenger_. _Rancuneux_. _Enchanteuse_. _Corrompeur_.

Pour n’être pas admis par les arbitres, ces mots n’en sont pas moins de bonnes formes françaises.

_Venger_ appelle _revenger_.

_Rancuneux_ fait penser à la querelle du XVIIe siècle sur _matineux_ et _matinier_, à propos du sonnet de la «Belle Matineuse».

_Enchanteuse_, qui était inévitable, n’est pas déplaisant. Quant à la logique des féminins attribués aux mots en _eur_, il suffit de citer _cantatrice_, _enchanteresse_ et _chanteuse_ pour montrer que, dans cet ordre de finales, la langue se permet toutes ses fantaisies.

_Corrompeur_, rapproché de _corrompu_, est très logique.

_Regaillardir_.

Au lieu de la forme usitée _ragaillardir_. Il y a _rebouter_ et _rabouter_; _radoter_ fut d’abord _redoter_.

_Cambuis_.

Richelet (1680) constate que l’on dit du _buis_ et, plus généralement, du _bouis_; ces deux formes ont sans doute été aussi en usage pour la finale du mot que le vieux français écrivait _cambois_.

_Comparition_.

Étant donnés _apparitio_ et _comparitio_, il eût été sage de ne pas faire de l’un _apparition_ et de l’autre, _comparution_. Mais _comparution_ et _parution_, tout court, que l’on commence à rencontrer, prouvent du moins qu’il n’est pas nécessaire d’être du bas peuple pour changer les _i_ en _u_.

_Parution_ est le _poturon_ des grammairiens.

_Contrevention_.

Ne se dit pas. Sans doute, mais dirons-nous _contrabande_, _contracarrer_, _contradire_?

_Coutumace_.

Écrit ainsi, le mot est un peu moins mauvais; il rentre dans la logique de la vieille langue, au moins pour sa première syllabe:

_Constare_ Coûter _Consuetudinem_ Coutume _Conventum_ Couvent

_Dinde_. _Nacre_.

Il est convenu que le premier est exclusivement féminin. Mais comme _dinde_ est l’abrégé de _coq d’Inde_ aussi bien que de _poule d’Inde_, la décision des grammairiens est un peu hardie. Il est vrai qu’il y a _dindon_, mais seulement dans les basses-cours. _Dinde_ est un exemple, peut-être unique, de la préposition _de_ s’agglutinant avec un substantif pour former un autre substantif[123].

[123] Du moins dans la période moderne de la langue.

Le peuple dit du _nacre_; ce mot, qui semble venir du persan _nakar_, est entré en français par l’intermédiaire de l’espagnol, où il est masculin, _nacar_.

_e_ devenant _i_.

Une des tendances de l’_e_ long latin est de se transformer en _i_. Déjà, aux temps mérovingiens, on écrivait _ecclisia_, _mercidem_, _possedire_, _permanire_; au passage du latin en français, ce fait se retrouve constamment: _cire_ (_cera_), _fleurir_ (_florere_), _raisin_ (_racemus_). Il se perpétue et le peuple dit: _fainiant_, _moriginer_, _pipie_, _recipissé_, _resida_, _sibile_, _batiau_, _siau_. Ce dernier mot n’est pas plus étonnant que _fabliau_, jadis _fableau_.

_Pomme d’orange_. _Jardin des Olives_.

Les fruits dont les arbres sont inconnus portent le même nom que cet arbre. Dans le nord de la France, il n’y avait jadis qu’un mot pour dire _orange_ et _oranger_, _olive_ et _olivier_, et ce mot était celui qui est demeuré pour désigner le fruit. Pomme d’orange, fleur d’orange, plantation de café, jardin des Olives: toutes ces expressions sont fort logiques. Nous disons de même, et sans être blâmés par les grammairiens: noix de coco, noix de kola, fleur de cassis, clou de girofle, etc. Mais il est plus facile de blâmer que d’expliquer et de comprendre.

_Bivouaquer_.

_Bivac_, de l’allemand _beiwache_, étant devenu _bivouac_, il est fâcheux que _bivaquer_ ait été arrêté en chemin par la fantaisie des arbitres.

_Airé_.

Bien meilleur que _aéré_. Il faudrait oser s’en servir.

_Laideronne_.

Par ce féminin, le peuple achève de faire vivre le mot _laideron_.

_Fortuné_.

Fortuné prend le sens de _riche_; il suit l’évolution de _fortune_, et les grammairiens n’y peuvent rien. C’est un barbarisme, disait Nodier en 1828; mais les mots qui veulent vivre sont tenaces. _Incarnat_, que les dictionnaires définissent: entre rose et rouge, ne contenait pour Voltaire que l’idée de _carnation_: «Votre peau, dit Cunégonde à Candide, est encore plus blanche et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine.»

_Carbonate_.

Voilà des années que les grammairiens font la chasse à ce mot. «Dites: du carbonate de soude!» De tous les carbonates, un seul est usuel et son usage est constant; on le tire de la foule, on le spécifie, et avec quelle simplicité de moyens: par un changement de genre. _La_, au lieu de _le_, et voilà un mot nouveau, clair, vrai. Il sera dans les dictionnaires avant dix ans.

_Jor_. _Jornal_. _Ojord’hui_.

Ce sont des prononciations archaïques.

_Jour_ a d’abord été _jorn_, puis _jor_; _journal_ a été _jornal_. Au XVIIe siècle, on prononçait _ojord’hui_.

_Écale_. _Écaille_.

Ce sont deux orthographes d’un même mot. Le peuple avoue ne pouvoir les distinguer. En fait, la répartition de deux sens différents aux deux orthographes est absolument arbitraire. _Écale de noix_ exige _écale d’huître_; et, d’autre part, il y a loin des _écailles_ d’une carpe à l’_écaille_ de la tortue. Ici encore l’intervention des grammairiens a été mauvaise. _Écale_ est le mot primitif; il vient de l’allemand, où la forme ancienne était _schalja_. Aujourd’hui _schale_ veut dire indifféremment _écale_ et _écaille_; en français les deux formes ont des sens tellement voisins qu’on les confond dès que l’on sort des locutions usuelles. On a voulu réserver _écaille_ pour les poissons et _écale_ pour les végétaux; c’est d’après le même principe de répartition enfantine et hiérarchique qu’un grammairien avait décidé jadis de n’accorder au bouillon que des _œils_: _yeux_ lui semblait trop noble pour une constatation aussi vulgaire. Peut-être même assignait-il à ces _œils_ une étymologie particulière; ainsi le plus répandu des petits dictionnaires manuels a soin de spécifier que _écaille_ vient du latin _squama_, ce qui est absurde[124].

[124] Il y a peut-être à ces pluriels, _œils_, _ciels_, etc., une raison véritable. Changer un mot à une signification nouvelle, c’est, en somme, un autre mot. Or la langue ne peut plus à cette heure attribuer à un mot nouveau un signe du pluriel autre que l’_s_. Cela est très sensible à _ciel_, qui fait son pluriel en _s_ dans toutes ses significations métaphoriques, celle de paradis exceptée; mais elle est très ancienne.

_Ecale_ et _écaille_ sont des formes parallèles à _métal_ et _métail_, entre lesquels on avait voulu aussi faire une distinction[125]. _Métail_ a disparu.

[125] Victor Hugo, dans un _erratum_ du tome II de la Légende du beau Pécopin: «Le _métal_ est la substance métallique pure; l’argent est un _métal_. Le _métail_ est une substance métallique composée; le bronze est un _métail_.» Pure imagination. _Métail_ et _métal_ sont des doublets du latin _metallum_. La forme populaire se retrouve dans _médaille_, venu de l’italien; de _metallia_, le vieux français avait tiré _maille_ (monnaie).

_Maline_. _Echigner_.

L’usage impose _échiner_ et _maligne_; il impose aussi _cligner_, mais _clin_ (d’œil) témoigne qu’à un moment de la langue on a dit _cliner_. _Peigne_ a d’abord été _peine_. _Maline_, qui est dans La Fontaine, est une forme plus ancienne que _maligne_, refait sur le latin écrit. _Echigne_, de _skina_, est identique à _cligner_ de _clinare_. Du temps de Vaugelas, on disait à la cour _preigne_ et _viegne_ pour _prenne_ et _vienne_. La langue n’a pas encore choisi un son unique pour cette finale; il serait bien prématuré de poser des règles.

_Farce_. _Flegme_[126].