Esthétique de la langue française
Part 5
L’histoire linguistique des jeux de plein air est curieuse. On en trouverait difficilement un seul, parmi ceux qui ont été réimportés d’Angleterre, qui ne fût connu et toujours pratiqué en France par les enfants. Ainsi la _balle à la crosse_ nous est revenue sous le nom de _cricket_; la _paume_, sous le nom de _tennis_; le _ballon_[73], sous le nom de _foot-ball_; le _mail_[74], sous le nom de _crocket_. Il suffirait évidemment de donner un nom anglais aux _boules_, à la _marelle_, ou au _cerceau_ pour voir ces jeux innocents faire leur entrée dans le monde[75].
[73] En Bretagne, la _soule_.--Emile Souvestre, dans le _Figaro_, Supplément du 1er juillet 1877.
[74] C’est le mot latin tout vif, _malleus_ (_mail_, _maillet_).--Ce jeu est appelé _le Jeu du Palle-Mail_ dans _la Maison des jeux académiques, etc._; à Paris, chez Estienne Loyson, 1665. Son vocabulaire technique comprenait les mots: _passe_, _débutter_, _archet_, _roüet_, _boule_, _ais_, _mettre au beau_; _boule fendue_, _dérobée_, _qui tient de la pierre_, _du fer_, etc.; _crocheter_, _lever_, _lève_, _porte-lève_, etc.
[75] M. Michel Bréal (_Revue des Revues_, 1er juin 1897) trouve tout naturel que le _crocket_ ait amené avec lui d’Angleterre son vocabulaire. Est-il vraiment si naturel que le même jeu se joue en anglais sur les plages et en français dans les cours de collège?
La langue de la marine s’est fort gâtée en ces derniers temps, j’entends la langue écrite par certains romanciers, car la langue orale a dû se maintenir intacte. M. Jules Verne mérite ce reproche d’avoir abusé des mots anglais dans ses merveilleux récits; un seul de ses tomes me fournit les mots suivants: _anchor-boat_, _steam-ship_, _main-mast_, _mizzenne-mast_, _fore-gigger_, _engine-screw_, _patent-log_, _skipper_, sans compter _dining-room_ et _smoking-room_, qui sont de la langue générale. Nul lexique cependant n’est plus pittoresque que celui de la marine française, et M. Jules Verne, qui le connaît mieux que personne, devrait l’employer toujours et ne pas laisser croire qu’il le juge inférieur en netteté et en beauté au lexique anglais. Que de mots, que de locutions d’une pureté de son admirable: _étrave_, _étambot_, _misaine_, _hauban_, _bouline_, _hune_, _beaupré_, _artimon_, _amarres_, _amures_, _laisser en pantenne_, _haler en douceur_; voici deux lignes de vraie langue marine[76]: «On cargue la brigantine, on assure les écoutes de gui; une caliourne venant du capelage d’artimon est frappée sur une herse en filin...» Très peu de mots marins appartiennent au français d’origine; ils ont été empruntés aux langues germaniques et scandinaves, au provençal, à l’italien; mais leur naturalisation est parfaite, et presque tous peuvent servir de modèle pour le traitement auquel une langue jalouse de son intégrité doit soumettre les mots étrangers.
[76] _La pêche à bord des longs-courriers_, par Bouquart. _L’Illustration_, 11 septembre 1897.
CHAPITRE IX
Naissance d’un mot.--Réformes possibles dans l’orthographe des mots étrangers.--Liste de mots anglais réformés.--Liste de mots anglais francisés par les Canadiens.
J’ai vu naître un mot; c’est voir naître une fleur. Ce mot ne sortira peut-être jamais d’un cercle étroit, mais il existe; c’est _lirlie_. Comme il n’a jamais été écrit, je suppose sa forme: _lir_ ou _lire_, la première syllabe ne peut être différente; la seconde, phonétiquement _li_, est sans doute, par analogie, _lie_, le mot étant conçu au féminin. J’entendais donc, à la campagne, appeler des pommes de terre roses hâtives, des _lirlies_ roses; on ne put me donner aucune autre explication, et, le mot m’étant inutile, je l’oubliai. Dix ans après, en feuilletant un catalogue de grainetier, je fus frappé par le nom d’_early rose_ donné à une pomme de terre, et je compris les syllabes du jardinier. _Lirlie_, outre son phénomène de nationalisation, offre un fait récent de soudure de l’article (les exemples anciens sont assez nombreux, _lierre_, _luette_, _loriot_), la forme première ayant certainement été _irlie_.
Voilà un bon exemple et un mot agréable formé par l’heureuse ignorance d’un jardinier. C’est ainsi qu’il faut que la langue dévore tous les mots étrangers qui lui sont nécessaires, qu’elle les rende méconnaissables: qui, sans un tel hasard, en supposant que le mot eût vécu, aurait jamais retrouvé _early_ dans _lirlie_?
Ce _lirlie_ peut servir de type des mots étrangers qui entrent dans une langue à la fois par la parole et par l’écriture. Dans ce cas, il ne faut jamais hésiter à sacrifier l’orthographe au son. Le jardinier eût écrit _lirlie_; un autre aurait pu sentir la présence de l’article et adopter _irlie_; les deux mots seraient excellents, et _early_ est très mauvais. Quand le mot est entré par la parole seule (ce qui est rare maintenant), on transcrira le son tel qu’il est perçu. Si le mot est venu par l’écriture seule, il faut le réformer et l’écrire comme le prononcerait un paysan ou un ouvrier tout à fait étranger à l’anglais ou à telle autre langue. Je formulerais donc volontiers ainsi les mots suivants, bien connus sous leur aspect barbare; je mets à côté un des mots qui peuvent servir d’étalon analogique:
_Higuelife_--High Life Calife
_Fivocloque_--Five o’clock Colloque
_Vaterprouffe_--Water-proof Esbrouffe
_Starteur_--Starter[77] _Stimeur_--Steamer Rameur
[77] Voilà la prononciation ou usuelle ou individuelle à Paris de quelques termes de courses: _starter_–starteur; _broken-down_–brocandeau; _flyer_–flieur; _steaple_–stiple; _stayer_–stayeur; _dead-heat_–didide; _handicap_–andicape; _betting_–bétin (ou bétingue); _ring_–rin (ou ringue).--Dans _didide_ il y a d’abord la confusion de _heat_ avec _head_, alors prononcé _hide_,--et tout cela est charivaresque!
_Autoresse_[78]--authoress Maîtresse
[78] Si on ne veut pas d’_autrice_.
_Blocausse_--Block-hauss[79] Chausse
[79] Allemand. A déjà donné _blocus_ au XVIe siècle.--Tous les mots sans renvoi sont anglais.
_Groume_--Groom[80] Doume[81]
[80] _Groume_ a déjà existé en français, venu d’une forme germanique (_grom_, garçon). _Grom_ devint _groume_, puis _groumet_ nom donné aux garçons marchands de vins. De là l’idée de dégustation conservé dans _gourmet_, qui est une déformation de _groumet_. Finalement _groom_ est un mot français emprunté par l’anglais. Il y a de ces emprunts anglais, réempruntés par le français, qui ont pris au cours de ce double voyage une forme bien curieuse. De _soie de Padoue_, les marchands anglais avaient fait jadis Padousoy; le mot est revenu en France sous les apparences inattendues de _pou-de-soie_. Le mot _mohair_, récemment importé d’Angleterre, n’est autre chose que notre _moire_!--Les Français appelaient _Fond de baie_ un littoral canadien. Les Anglais en ont fait _Fundy bay_, ce que nos géographes traduisent courageusement par _baie de Fundy_.
[81] Sorte de palmier.
_Spline_--Spleen[82] Discipline
[82] _Splénétique_ est venu du grec.
_Smoquine_--Smoking Molesquine
_Yaute_--Yacht[83] Faute
[83] L’italien a emprunté le mot à la forme écrite: _iachetto_. Cette forme également usitée en français s’écrirait _yaque_.
_Docart_--Dogcart ou _Doquart_ Trocart Trois-quarts[84]
[84] Mots identiques: _trois-quarts_ a été le premier nom du _trocart_.
_Snobe_--Snob Robe
_Bismute_--Bismuth[85] Jute
[85] All. La vraie forme est _bissmuth_.
_Zingue_--Zinc[86] (Voyez _Chirtingue_)
[86] All. Italien: _zinco_.
_Malte_--Malt[87] Malte
[87] Italien: _malto_.
_Boucmacaire_--Book-maker[88] _Valcovère_--Walk-over Sévère Macaire
[88] Tend, dit-on, à disparaître devant le mot français _donneur_.
_Chirtingue_--Shirting _Métingue_--Meeting _Cotingue_--Coating _Poudingue_[89]--Pudding
[89] Le mot est francisé; cependant les dictionnaires font une distinction d’orthographe entre _pouding_, gâteau, et _poudingue_, agglomérat de cailloux. J’ai fait prononcer à diverses personnes le mot _plum-pudding_; voici les sons entendus: _Plum_, _pleum_, _plome_, _ploume_; _poudigne_, _poudinegue_, _poudine_, _poudingue_. Les combinaisons variables des deux mots donnent seize vocables différents.--La francisation en _in_ serait préférable: Exemple: _sterlin_, jadis _esterlin_, pour _sterling_.
_Clube_--Club Tube
_Quirche_--Kirsch[90] _Spiche_--Speech Niche
[90] Allemand.
_Colbaque_--Kolbak[91] _Codaque_--Kodak[92] Chabraque
[91] Turc.
[92] ?
_Railoué_--Railway _Tramoué_--Tramway Avoué
_Ponche_--Punch[93] Bronche
[93] Italien: _ponce_.--Ou _ponge_. Cette forme est en effet française depuis le XVIIe siècle. On appelait _ponge_, à la cour du grand roi, ce que nous nommons _grog_.
_Grogue_--Grog Dogue
_Copèque_--Kopeck[94] _Quipesèque_--Keepsake _Bifetèque_ _Romestèque_[95] Chèque
[94] Russe. Italien: _copecco_.
[95] Ces deux mots sont à demi francisés; les dictionnaires donnent: _bifteck_ et _romsteck_, formes qui ne sont d’aucune langue.--_Romestèque_ est entré pour la première fois en français au XVIIe siècle. C’était le nom d’un jeu de cartes apporté de Hollande (_la Maison des Jeux_).
_Sloupe_--Sloop Chaloupe
_Spencère_--Spencer Sincère
_Stoque_--Stock Toque
_Stope_--Stop[96] Chope
[96] A donné _stopper_, bien francisé.
_Lunche_--Lunch Embrunche[97]
[97] _Embruncher_, terme de maçonnerie.
_Chacot_--Shako Tricot
_Coltare_--Coaltar Tare
_Stoute_--Stout Toute
_Strasse_--Strass Strasse[98]
[98] _Bourre_, terme de métier.
_Carrique_--Carrick Barrique
On sait que le français du Canada a subi l’influence de l’anglais. Cette pénétration, d’ailleurs réciproque[99], est beaucoup moins profonde qu’on ne le croit et notre langue garde, au delà des mers, avec sa force d’expansion, sa vitalité créatrice et un pouvoir remarquable d’assimilation. Des mots qu’elle a empruntés à l’anglais, les uns, demeurés à la surface de la langue, ont conservé leur forme étrangère; les autres, en grand nombre, ont été absorbés, sont devenus réellement français. Il serait même souvent impossible de reconnaître leur origine, sans documents historiques. C’est ainsi que _township_ est devenu _trompechipe_; _Sommerset_, _Sainte-Morisette_; _Standford_, _Sainte-Folle_. On ne peut guère pousser plus loin l’absorption; les syllabes anglaises, surtout pour les deux noms propres, n’ont vraiment été qu’un prétexte sonore à composer des mots agréables. Voici quelques déformations moins hardies et qui pourront, mieux encore que le précédent tableau, nous servir de guide en des circonstances analogues. On y a compris les mots dont la déformation, invisible pour les yeux, est cependant réelle puisque les Canadiens les prononcent à la française.
[99] Les Anglo-Canadiens jouent au cricket, par exemple, sous le nom de _Lacrosse-game_.
_Bacon_ _Bacon_ lard _Bargain_ _Bargain_ marché _Postage_ _Postage_ frais de port _Coercion_ _Coercion_ coercition _Drive_ _Drave_ flotter _Driver_ _Draver_ flotteur _Drave_ _Draveur_ flottage du bois _Shirting_ { _Cheurtine_ } { _Chatine_ } toile _Bother_ _Bâdrer_ ennuyer, raser _Boat_ _Baute_ bateau _Promissory_ _Promissoire_ _Boom_ _Bôme_ barrage _Bun_ _Bonne_ brioche _Log_ _Logue_ tronc d’arbre _Runner_ _Ronneur_ coureur _Safe_ _Saîfe_ coffre-fort[100] _Shave_ _Shéver_ raser } _Shaver_ _Shéveur_ usurier }[101] _Shape_ _Shaipe_ forme } _Clear_ _Clairer_ (ce verbe a pris plusieurs des sens de _to clear_, _to clear up_, etc.) _Copper_ _Coppe_ sou _Copy_ _Copie_ exemplaire _Tea-Board_ _Thébord_ cabaret _Cook_ _Couque_ cuisinier _Voter_ _Voteur_ électeur _Grocer_ _Groceur_ épicier _Grocery_ _Grocerie_ épicerie _Rail_ _Rèle_ rail[102] _Sample_ _Simple_ échantillon _Yoke_ _Iouque_ } _Neck-Yoke_ _Néquiouque_ } joug _Peppermint_ _Papermane_ menthe _Pudding_ _Poutine_ poudingue
[100] Sens particulier du mot francisé. _Saîfe_, et il en est de même des autres mots, n’a qu’une des significations du mot anglais _safe_. La naturalisation limite à un seul les pouvoirs divers et souvent nombreux d’un mot. _Smart_, qui veut dire en anglais, selon les cas, alerte, souple, habile, fin, actif, intrigant, roué, élégant, etc., a perdu en français, du moment qu’on a voulu l’y introduire, toutes ces valeurs, pour en gagner une seule, vague et très certainement passagère.
[101] La vraie déformation serait _chaipe_, _chéver_, _chéveur_. Il n’y a pas de _sh_ en français.
[102] On se sert plus communément du mot français _lisse_. Également, pour _wagon_ et _tramway_, les Canadiens disent _char_.
Ces listes suffiront; on n’a voulu donner que des indications. C’est une clef que l’on peut compléter et alors consulter lorsqu’on aura un doute sur la forme française que doit revêtir le mot étranger. Si le mot se refuse à la naturalisation, il faut l’abandonner résolument, le traduire ou lui chercher un équivalent. Très souvent, après une brève réflexion, on le jugera tout à fait inutile: _steamer_ est un doublet infiniment puéril de _vapeur_; et quel besoin de _smoking-room_ pour un parler qui possède _fumoir_ ou de _skating_, quand, comme au Canada, il pourrait dire _patinoir_[103]? C’est un devoir strict envers notre langue de n’ouvrir les portes sévères de son vocabulaire qu’à des termes nouveaux qui apportent avec eux une idée nouvelle et qui prennent au dépourvu nos propres ressources linguistiques.
[103] Quant aux noms propres historiques ou géographiques, il faut, je crois, s’en rapporter à l’usage. Un géographe a conseillé de conserver aux noms de lieu leur orthographe nationale, d’écrire _London_, _Kœln_, _Firenze_, _Tong-King_, et aussi sans doute d’apprendre au moins la prononciation de toutes les langues du globe. Cet estimable savant ne prend pas garde que la nomenclature française est internationale et que tous les noms géographiques dont la notoriété est européenne ne sont populaires que sous leur nom français. Les atlas anglais disent comme nous: Cologne, Florence, Turin, Rome, Naples, _Venice_, Mayence, Aix-la-Chapelle.
CHAPITRE X
Une Académie de la beauté verbale.--La formation savante et la déformation populaire.--La vitalité linguistique.--Innocuité des altérations syllabiques.--La race fait la beauté d’un mot.--Le patois européen et la langue de l’avenir.
Une académie serait utile, composée d’une vingtaine d’écrivains--si on en trouvait vingt--ayant à la fois le sens phonétique[104] et le sens poétique de la langue. Au lieu de rendre des arrêts par prétention, au lieu de se borner à omettre, dans un dictionnaire inconnu du public et déjà démodé quand il paraît, les mots de figure trop étrangère, elle agirait dans le présent, et les formes refusées ou bannies par elle seraient proscrites de l’écriture et du parler. Elle serait chargée de baptiser les idées nouvelles; elle trouverait les mots nécessaires dans le vieux français, dans les termes inusités, quoique purs, dans le système de la composition et dans celui de la dérivation. Son rôle serait, non pas d’entraver la vie de la langue, mais de la nourrir au contraire, de la fortifier et de la préserver contre tout ce qui tend à diminuer sa forme expansive. Elle agirait dans le sens populaire, contre le pédantisme et contre le snobisme; elle serait, en face des écorcheurs du journalisme et de la basse littérature, la conservatrice de la tradition française, la tutrice de notre conscience linguistique, la gardienne de notre beauté verbale[105].
[104] On voudra bien remarquer que je sursois volontairement aux corrections conseillées par moi-même et que je n’écris ni _fonétique_ ni _estétique_. Tant que l’exemple ne sera pas donné par cinq ou six revues et journaux importants, tout particularisme «ortografique» ne serait qu’une manifestation gênante et inutile.
[105] A défaut de cette chimérique assemblée, il serait à souhaiter qu’un _Bulletin de la langue française_ fût publié selon ces principes, et répandu dans le monde des écrivains et des professeurs.
Indulgente pour les déformations spontanées, œuvre de l’ignorance, sans doute, mais d’une ignorance heureuse et instinctive, elle admettrait avec joie les innovations du parler populaire; elle n’aurait peur ni de _gosse_, ni de _gobeur_ et elle n’userait pas de phrases où figure _kaléidoscope_[106] pour réprouver les innovations telles que _ensoleillé_ et _désuet_[107]. Épouvantée par _psycho-physiologie_, par _splanchnologie_[108], par _conchyliologie_, elle n’aurait d’objections ni contre _gaffe_, ni contre _écoper_, mots très français, très purs, le premier l’une des rares épaves du celtique (_gaf_, croc), le second, anciennement _escope_, venu sans doute d’une forme _scoppa_, doublet latin de _scopa_[109].
[106] Il n’y a plus de _k_ en français. Cette lettre d’origine allemande a été usitée jadis, puis rejetée comme inutile. Le _c_ et le _qu_ suffisent à noter tous les sons qui peuvent incomber au _k_ ou au _ch_ dur. Sans doute le _k_ remplirait à lui tout seul le rôle des deux signes usuels, mais, puisqu’on ne peut songer à unifier l’écriture au point d’écrire _ki ke ce soit_, _kelkonke_, _kitte_, _kalité_, le _k_ n’est plus qu’une complication inadmissible. Le _ch_ dur, nous l’avons expliqué, doit être également proscrit.
[107] Comme le fait M. Emile Deschanel, _les Déformations de la langue française_ (1898). Les deux mots sont excellents, bien formés, le premier sur des analogies multiples, le second d’après _muet_ et _fluet_.--Le vieux français avait _asoleillé_.
[108] Il y a aussi _splanchnique_, qui ne veut pas dire autre chose que _viscéral_.
[109] _Scopa_ a donné en vieux français _escouve_, _écouve_, dont il est resté _écouvillon_. Et quand même la vraie origine d’_écope_ serait la forme anglaise _scoope_, le mot n’en serait pas plus mauvais. _Scoope_ est identique à _escouve_. Le sens abstrait d’_écoper_ dérive tout naturellement du sens concret primitif: la corvée de vider l’eau qui s’amasse au fond d’un bateau. M. Deschanel recule scandalisé devant _écoper_.
Livrées à elles-mêmes, soustraites aux influences étrangères ou savantes, les langues ne peuvent se déformer, si on donne à ce mot un sens péjoratif. Elles se transforment, ce qui est bien différent. Que ces changements atteignent la signification des mots ou leur apparence syllabique, ils sont pareillement légitimes et inoffensifs. Si beaucoup de mots latins n’ont pas gardé en français leur sens originaire, bien des mots du vieux français n’ont plus exactement en français moderne leur signification ancienne. M. Deschanel observe que _mièvre_, _émérite_, _truculent_, ne disent plus les mêmes idées que voilà un ou deux siècles; mais c’est l’histoire même du dictionnaire. _Paillard_ signifia jadis misérable, homme qui couche sur la paille; _paître_, nourrir,
Dex est preudom, qui nos gouverne et pest[110];
_souffreteux_, besoigneux; _labourer_, travailler, souffrir; et tous les mots indiquant la condition: _valet_, autrefois écuyer; _garce_, autrefois jeune fille. Il y a transformation de sens; il n’y a pas déformation, puisque le mot reste identique à lui-même et n’a rien perdu de sa beauté plastique.
[110] _Couronnement de Louis._
L’altération syllabique, intérieure ou finale, n’est pas plus dangereuse: ni la soudure de l’article ou du pronom, _loriot_ pour _l’oriot_, _l’oriol_ (_aureolum_), _ma mie_ pour _m’amie_; ni _casserole_ pour _cassole_; ni _palette_ (de sang) pour _poëlette_; ni _bibelot_ pour _bimbelot_ ne sont des accidents graves dans l’évolution d’une langue. Je suis même moins choqué par le populaire de _l’eau d’ânon_ que par _microphotographie_ ou _bio-bibliographie_; les deux mots par quoi les bonnes femmes s’expliquent à elles-mêmes le mystérieux _laudanum_ ont au moins le mérite de leur sonorité française; d’ailleurs _laudanum_ n’est lui-même qu’une corruption dont il a été impossible d’analyser les éléments primitifs[111].
[111] Voir le chapitre suivant.
La beauté d’un mot est tout entière dans sa pureté, dans son originalité, dans sa race; je veux le dire encore en achevant ce tableau des mauvaises mœurs de la langue française et des dangers où la jettent le servilisme, la crédulité et la défiance de soi-même. Devenus les esclaves de la superstition scientifique, nous avons donné aux pédants tout pouvoir sur une activité intellectuelle qui est du domaine absolu de l’instinct; nous avons cru que notre parler traditionnel devait accueillir tous les mots étrangers qu’on lui présente et nous avons pris pour un perpétuel enrichissement ce qui est le signe exact d’une indigence heureusement simulée. Il n’est pas possible qu’une langue littérairement aussi vivante ait perdu sa vieille puissance verbale; il suffira sans doute que l’on proscrive à l’avenir tout mot grec, tout mot anglais, toutes syllabes étrangères à l’idiome, pour que, convaincu par la nécessité, le français retrouve sa virilité, son orgueil et même son insolence. Il vaut mieux, à tout prendre, renoncer à l’expression d’une idée que de la formuler en patois. Il n’est pas nécessaire d’écrire; mais si l’on écrit il faut que cela soit en une langue véridique et de bonne couleur.
Ou bien résignons-nous; laissons faire et considérons les premiers mouvements d’une formation linguistique nouvelle. Un patois européen sera peut-être la conséquence inévitable d’un état d’esprit européen, et aucun idiome n’étant assez fort pour dominer, ayant absorbé tous les autres, un jargon international se façonnera, mélange obscur et rude de tous les vocabulaires, de toutes les prononciations, de toutes les syntaxes. Déjà il n’est pas très rare de rencontrer une phrase qui se croit française et dont plus de la moitié des mots ne sont pas français. C’est un avant-goût de la langue de l’avenir.
LA DÉFORMATION
Il faudrait être insensé pour vouloir dicter des lois dans une langue vivante.
Observations de l’Académie française sur les _Remarques_ de Vaugelas (1704).
I
Nous ne connaissons pas dans leur texte vrai les écrits latins antérieurs au IVe siècle, car ils furent, à cette époque, récrits en langage moderne, purgés de tout ce qui semblait archaïque dans les mots, dans la syntaxe. Il est très probable que le Virgile que nous lisons ressemble à ce qu’aurait pu être Villon réduit au style et au goût de Malherbe, ou à ce qu’est devenu sous la plume des copistes du XVe siècle le rude Joinville du XIIIe. Ainsi l’on nous habitua à considérer comme les chefs-d’œuvre de la littérature latine des œuvres retouchées et qui doivent leur forme pure et agréable à la collaboration commerciale des libraires du temps de saint Jérôme. Mais, comme cette duperie dure depuis environ quinze siècles, nous y sommes si bien asservis que si, par hasard, on retrouvait en quelque Pompéi un authentique manuscrit de Cicéron, les épigraphistes seuls en voudraient tenir compte: la majorité des humanistes continuerait à cataloguer les nuances qui donnent une suprématie incontestable de langue à des œuvres entièrement remises à neuf, vers un moment où il est convenu que la décadence de la langue latine est déjà très avancée.