Esthétique de la langue française

Part 4

Chapter 43,201 wordsPublic domain

Thyrse Tirse Tirso Porphyre Porfire Porfirio Nymphe Nimfe, Ninfe[53] Ninfa Zéphyr Zéfir Zèfiro Zèffiro Saphique Safique Saffico Symphyse Sinfise, Simfise Sinfisi Sympathique Sinpatique Simpatico Typographie Tipografie Tipografia Orthographe Ortografe[54] Ortografia Esthétique Estétique Estetica Technique Tecnique Tecnico Thrasybule Trasibule Typhon Tifon Tifone Polythéisme Politéisme Politeismo Philosophie Filosofie Filosofia Phosphore Fosfore Fosforo Phtisie Tisie Tisi Gymnosophiste Gimnosofiste Ginnosofista Hydrophobie Hidrofobie[55] Idrofobia Hydrothérapie Hidrotérapie Idroterapia Ichthyophage Ictiofage Ittiofago Isthme Isme Ismo Asthme Asme Asma Kilogramme Quilogramme Chilogrammo[56] Lycanthropie Licantropie Licantropia Métaphysique Métafisique Metafisica Mythologie Mitologie Mitologia Ophthalmie Oftalmie Oftalmia Autochtone Autoctone Autoctono Chlorose Clorose Clorosi Chrysanthème Crisantème Crisantemo Christianisme Cristianisme Cristianismo Cynocéphale Cinocéfale Cinocefalo Syllabe Sillabe Sillaba Dithyrambe Ditirambe Ditirambo Ecchymose Equimose Ecchimosi Euphrosyne Eufrosine Eufrosina Phrase Frase Frase Thym Tym[57] Timo

[53] On peut conserver l’_m_. Voir la note 57.

[54] Les phonétistes emploient le mot _grafie_.

[55] On peut conserver l’_h_ initiale de ces mots commençant en grec par ὑ, non par respect pour le grec, mais pour varier les formes.

[56] _Ch_ italien équivaut à notre _qu_ (dans _qualité_).

[57] L’_y_ n’est pas inutile dans ces mots très courts dont il consolide la forme un peu frêle. Il était indispensable à _lys_, qu’il faut toujours écrire ainsi, quoiqu’il vienne régulièrement du bas latin _lilius_. _Nymfe_ peut aussi garder son _y_, et aussi _Tyrse_.

On voit qu’il s’agit seulement de franciser des mots insolites, de les achever au moyen de retouches, de les polir par le sacrifice de quelques excroissances. Il y a loin de ces petits travaux de jardinage au bouleversement entrepris par certains réformateurs que l’ignorance du vieux français rend tout à fait impropres à concilier la beauté traditionnelle avec la beauté d’utilité. Le mot étant un signe, et rien de plus, doit avoir les caractères du signe, la diversité et la fixité des formes. Sans doute on peut écrire _poto_, _rato_, _gato_, _morso_, _nivo_, sous prétexte que dans ces mots le son final est rendu plus nettement et plus clairement par _o_ que par _eau_. Dans l’absolu, c’est vrai; mais les langues ne sont pas dans l’absolu, puisqu’elles vivent, se meuvent, s’accroissent, meurent.

Il y a dans les langues une beauté visible que l’on diminue en introduisant dans la cité verbale des figures étrangères, des voix dissonantes. Les mots grecs: il semble que, vomis par les cartons de Flaxman, des guerriers vêtus d’un seul casque à balai fassent la cour à des marquises ou à des grisettes; qu’ils rentrent dans leurs cartons, qu’ils réintègrent leurs musées et continuent, rouges autour des vases noirs, leurs éternels gestes, ou que, résignés à la loi du milieu, ils se fassent, par le costume et par l’accent, les fils du peuple où ils se sont introduits. Mais cette beauté du vocabulaire, on ne la diminue pas moins en proscrivant la variété individuelle dans la permanence du type, et c’est là l’erreur des phonétistes[58] et le danger de leurs théories. Si, pour ne pas changer d’exemple, tous les sons en _o_ étaient rendus par l’unique lettre _o_, outre que la langue perdrait un de ses caractères particuliers qui est de ne posséder aucune syllabe finale terminée par un _o_, il en résulterait une monotonie insupportable. Il faut encore observer que le signe _eau_ contient une force secrète rigoureusement attachée au groupe des trois lettres qui le déterminent; il représente à la fois le son _o_ et le son _el_[59]. _Niveau_ est, tout aussi bien que l’italien _livello_, la figure exacte du latin _libella_; il a été _nivel_, et, comme tel, a donné _niveler_; mais sa forme _niveau_ l’aurait donné tout aussi bien, comme _taureau_ a suggéré récemment _taurelle_.

[58] Il ne s’agit pas des savants qui étudient la phonétique.

[59] Sauf exception.

Il y a des réformateurs plus modérés et dont le but, purement utilitaire, est de rendre le français plus accessible aux étrangers; leurs principes sont ceux qui ont guidé jadis l’Académie espagnole quand elle simplifia la vieille orthographe; j’ai donné les motifs à la fois de science et d’esthétique qui ne me permettent pas de les accepter. Je considère comme intangibles la forme et la beauté de la langue française, et si je livre à la serpe la plupart des mots grecs et des mots étrangers, c’est précisément pour leur donner la beauté qui leur manque.

Une orthographe fixe est nécessaire. La permanence des signes imprimés a certainement été un grand progrès. Il est évident que cette permanence n’est pas grandement troublée quand on supprime un des _p_ d’_appréhension_ ou quand on transforme en _è_ le second _é_ d’_événement_; le seul danger est qu’une licence n’en amène une autre et que l’orthographe ne devienne tellement personnelle que la moindre lecture exige un travail de déchiffrement. M. Anatole France a défendu le droit à la «faute d’orthographe» sous toutes ses formes et avec toutes ses fantaisies: c’est une question absolument différente. Il est aussi déraisonnable d’exiger de tous la connaissance de l’orthographe que la connaissance du contre-point ou de l’anatomie comparée. L’étude des formes verbales n’en est pas moins légitime, ainsi que le souci de la conservation de la pureté qui détermine leur caractère et leur race.

CHAPITRE VII

Le latin, tuteur du français.--Son rôle de chien de garde vis-à-vis des mots étrangers.--Les peuples qui imposent leur langue et les peuples qui subissent les langues étrangères.--Peuples et cerveaux bilingues.

Le français, depuis son origine, a vécu sous la tutelle du latin. Sa naissance a été latine; son éducation a été latine; et jusque pendant sa maturité, si on doit supposer qu’il la vit depuis trois siècles, l’appui et les conseils du latin l’ont suivi pas à pas: le latin a toujours été la réserve et le trésor où il a puisé les ressources qu’il n’osait pas toujours demander à son propre génie. C’est un fait, mais non une nécessité. Les langues une fois formées peuvent se suffire à elles-mêmes; quoique l’on n’ait pas d’exemple certain, parmi les parlers civilisés, d’une telle scission et d’un tel isolement, on supposera très logiquement que le dialecte de l’Ile-de-France, tout d’un coup privé du latin, se soit développé et ait atteint sa parfaite virilité à l’abri de l’influence extérieure. Si le latin avait péri au Xe siècle, le français, sans être radicalement différent de la langue que nous parlons aujourd’hui, tout en possédant le même fonds de mots usuels, tout en usant d’une pareille syntaxe, aurait cependant évolué selon d’autres principes. Il est très probable qu’il serait devenu presque entièrement monosyllabique, suivant sa tendance initiale toujours combattue par la présence du latin, et d’un latin particulier dont la tendance contraire allongeait les mots par l’accumulation des suffixes.

Sous cette forme supposée, la langue française aurait eu un caractère très original, très pur, et peut-être faut-il regretter la longue tutelle qu’elle a subie au cours des siècles. Peut-être; à moins que la présence du latin n’ait été au contraire particulièrement bienfaisante; à moins que, comme un vigilant chien de garde, le latin, posté au seuil du palais verbal, n’ait eu pour mission d’étrangler au passage les mots étrangers et d’arrêter ainsi l’invasion qui, à l’heure actuelle, menace très sérieusement de déformer sans remède et d’humilier au rang de patois notre parler orgueilleux de sa noblesse et de sa beauté.

Je crois vraiment qu’en face de l’anglais et de l’allemand le latin est un chien de garde qu’il faut soigner, nourrir et caresser. Ou bien l’enseignement du latin sera maintenu et même fortifié par l’étude des textes de la seconde et de la troisième latinité; ou bien notre langue deviendra une sorte de _sabir_ formé, en proportions inégales, de français, d’anglais, de grec, d’allemand, et toutes sortes d’autres langues, selon leur importance, leur utilité, ou leur popularité. Nous avons de tout temps emprunté des mots aux divers peuples du monde, mais le français possédait alors une volonté d’assimilation qu’il a négligée en grande partie. Aujourd’hui le mot étranger qui entre dans la langue, au lieu de se fondre dans la couleur générale, reste visible comme une tache. L’enseignement des langues étrangères nous a déjà inclinés au respect d’orthographes et de prononciations qui sont de vilains barbarismes pour nos yeux et nos oreilles. Si à dix ans de latin on substituait dans les collèges dix ans d’anglais et d’allemand; si ces deux langues devenaient familières et aux lettrés de ce temps-là et aux fonctionnaires et aux commerçants; si, par l’utilité retirée tout d’abord de ces études, nous étions parvenus à l’état de peuple bilingue ou trilingue; si encore nous faisions participer les femmes et--pourquoi pas?--les paysans et les ouvriers à ces bienfaits linguistiques, la France s’apercevrait un jour que ce qu’il y a de plus inutile en France, c’est le français. Cependant, chacune des quatre régions frontières ayant choisi de penser dans la langue du peuple voisin, peut-être resterait-il vers le centre, aux environs de Guéret et de Châteauroux, quelques familles farouches où se conserveraient, à l’état de patois, les mots les plus usuels de Victor Hugo.

Ce serait la seconde fois que pareille aventure aurait pour théâtre le sol de la Gaule. Comme les contemporains de M. Jules Lemaître, les petits-fils de Vercingétorix s’avisèrent que le celte était une langue sans utilité commerciale; ils apprirent le latin très volontiers. Ceux qui résistèrent à l’esprit du siècle se retirèrent dans l’Armorique; leur entêtement a légué au français environ vingt mots[60]: c’est tout ce qui reste des dialectes celtiques parlés en Gaule, puisque les Bretons d’aujourd’hui sont des immigrés gallois.

[60] Et une quantité assez considérable de noms de lieux, fleuves et monts.

Une langue n’a pas d’autre raison de vie que son utilité. Diminuer l’utilité d’une langue, c’est diminuer ses droits à la vie. Lui donner sur son propre territoire des langues concurrentes, c’est amoindrir son importance dans des proportions incalculables.

Il y a deux sortes de peuples: ceux qui imposent leur langue et ceux qui se laissent imposer une langue étrangère. La France a été longtemps le peuple de l’Europe qui imposait sa langue; un Français d’alors, comme un Anglais d’aujourd’hui, ignorait volontairement les autres langues d’Europe; tout mot étranger était pour lui du jargon et quand ce mot s’imposait au vocabulaire, il n’y entrait qu’habillé à la française. Allons-nous, sur les conseils des comités coloniaux, devenir une nation polyglotte, sans même nous apercevoir que cela serait un véritable suicide linguistique, et demain un suicide intellectuel?

Je n’ai pas le courage de défendre avec enthousiasme, comme M. Jules Lemaître, «le règne définitif de l’industrie, du commerce et de l’argent»[61]; je ne saurais calculer ce que vaut--valeur marchande--la parfaite connaissance de l’anglais, de l’allemand ou de l’espagnol; ma vocation est de défendre, par des œuvres ou par des traités, la beauté et l’intégrité de la langue française, et de signaler les écueils vers lesquels des mains maladroites dirigent la nef glorieuse. Vilipender les langues étrangères n’est pas mon but, non plus que de déprécier le grec; mais il faut que les domaines linguistiques soient nettement délimités: les mots grecs sont beaux dans les poètes grecs et les mots anglais dans Shakespeare ou dans Carlyle.

[61] Opinions à répandre: Contre l’Enseignement classique.--_Le Figaro_, 25 février 1898.

Un homme intelligent et averti peut savoir plusieurs langues sans avoir la tentation d’entremêler leurs vocabulaires; c’est au contraire la joie du vulgaire de se vanter d’une demi-science, et le penchant des inattentifs d’exprimer leurs idées avec le premier mot qui surgit à leurs lèvres. La connaissance d’une langue étrangère est en général un danger grave pour la pureté de l’élocution et peut-être aussi pour la pureté de la pensée. Les peuples bilingues sont presque toujours des peuples inférieurs.

M. Jules Lemaître juge ainsi que du temps perdu les années passées au collège à «ne pas apprendre le latin»; mais il ne s’agit pas d’apprendre le latin: il s’agit de ne pas désapprendre le français. Il vaut mieux perdre son temps que de l’employer à des exercices de déformation intellectuelle. On a récemment insinué qu’un bon moyen pour inculquer aux Français une langue étrangère serait de les envoyer faire leurs études à l’étranger. Les «petits Français» seraient remplacés en France par des petits Anglais, par des petits Allemands; ainsi chaque peuple, oubliant sa langue maternelle, irait patoiser chez son voisin: système excellent, grâce auquel les Européens, sachant toutes langues, n’en sauraient parfaitement aucune.

Je résumerai en un mot ma pensée: le peuple qui apprend les langues étrangères, les peuples étrangers n’apprennent plus sa langue.

Mais ces considérations, sans être absolument en dehors de mon sujet, s’éloignent de l’esthétique verbale: il me faut maintenant étudier, comme je l’ai fait pour le grec, l’intrusion en français des mots étrangers, des mots anglais en particulier.

CHAPITRE VIII

Comment le peuple s’assimile les mots étrangers.--Liste de mots allemands, espagnols, italiens, etc., anciennement francisés.--Rapports linguistiques anglo-français.--Le français des Anglais et l’anglais des Français.--Les noms des jeux.--La langue de la marine.

Il est indifférent que des mots étrangers figurent dans le vocabulaire s’ils sont naturalisés. La langue française est pleine de tels mots: quelques-uns des plus utiles, des plus usuels, sont italiens, espagnols ou allemands.

Voici une nomenclature très abrégée des principaux emprunts directs de la langue française aux parlers les plus divers. Outre les mots venus à l’origine de l’ancien allemand, par l’intermédiaire du latin médiéval, l’allemand moderne a donné au français _flamberge_, _fifre_, _sabre_, _vampire_, _rosse_, _hase_, _bonde_, _gamin_; le flamand: _bouquin_; le portugais: _fétiche_, _bergamote_, _caste_, _mandarin_, _bayadère_; l’espagnol: _tulipe_, _limon_, _jasmin_, _jonquille_, _vanille_, _cannelle_, _galon_, _mantille_, _mousse_ (marine), _récif_, _transe_, _salade_, _liane_, _créole_, _nègre_, _mulâtre_; l’italien: _riposte_, _représaille_, _satin_, _serviette_, _sorte_, _torse_, _tare_, _tarif_[62], _violon_, _valise_, _stance_, _zibeline_, _baguette_, _brave_, _artisan_, _attitude_, _buse_, _bulletin_, _burin_, _cabinet_, _calme_, _profil_, _modèle_, _jovial_, _lavande_, _fougue_, _filon_, _cuirasse_, _concert_, _carafe_, _carton_, _canaille_; le provençal: _badaud_, _corsaire_, _vergue_, _forçat_, _caisse_, _pelouse_; le polonais: _calèche_; le russe: _cravache_; le mongol: _horde_; le hongrois: _dolman_; l’hébreu: _gêne_; l’arabe: _once_, _girafe_, _goudron_, _amiral_, _jupe_, _coton_, _taffetas_, _matelas_, _magasin_, _nacre_, _orange_, _civette_, _café_; le turc: _estaminet_; le cafre: _zèbre_; les langues de l’Inde: _bambou_, _cornac_, _mousson_; les langues américaines: _tabac_, _ouragan_; le chinois: _thé_.

[62] Venu de l’arabe par l’italien; peut-être de la ville de _Tarifa_, port que les Arabes d’Espagne avaient ouvert au commerce des chrétiens. _Tarif_ était, encore au siècle dernier, un terme spécial de douane.

Voilà des mots (et il y en a beaucoup d’autres) sans lesquels il serait difficile de parler français, et auxquels le puriste le plus exigeant n’oserait adresser aucun reproche; ils sont presque tous entrés anciennement dans la langue, et c’est ce qui explique la parité de leurs formes avec celles des mots français primitifs. Si l’on descend au XIXe siècle, la figure des mots étrangers, même les plus usuels, change et se barbarise. L’italien avait donné _brave_, il redonne _bravo_; il donne: _imbroglio_, _fiasco_; l’allemand ne nous communique plus que de féroces assemblages de consonnes: _kirsch_[63], _block-haus_[64]; l’espagnol demeure trop visible dans _embargo_; le russe dans _knout_ et le hongrois dans _shako_[65]. Mais c’est en étudiant l’anglais dans le français que l’on comprendra le mieux les dommages que peut causer à une langue devenue respectueuse, un vocabulaire étranger.

[63] Aurait donné jadis: _Quirche_.

[64] Doublure inutile de _fortin_.

[65] Ces mots auraient donné au français d’il y a deux siècles _Noute_ et _chacot_.

L’anglais nous a fourni un grand nombre de mots qui se comportent dans notre langue selon des modes assez différents. Les uns, en petit nombre, entrés par l’oreille, ont été naturellement francisés puisque leur écriture figurative était ignorée; celui qui les transcrivit le premier méconnut sans doute leur origine et les considéra comme des termes de métier. Aujourd’hui même la phonétique n’arrive pas toujours à retrouver leur source. Tels sont: _héler_, _poulie_, _taquet_, _toueur_, _beaupré_, _comité_. D’autres avaient été jadis donnés à l’Angleterre par la France; ils ont repris assez facilement une forme française; ainsi _trousse_, substantif verbal de _trousser_ (_tortiare_), est devenu en anglais _truss_ et nous est revenu _drosse_ (terme de marine).

Les rapports linguistiques ont toujours été un peu tendus entre les deux pays. Ni un Français ne peut prononcer un mot anglais, ni un Anglais un mot français, et souvent les déformations sont extraordinaires. Lorsque le mot entre par l’écriture, il se francise à la fois de forme et de prononciation, ou de prononciation seulement. Le premier mode donne des mots d’un français parfois médiocre, mais tolérable: _boulingrin_, _bastringue_, _chèque_, _gigue_, _guilledin_[66], _bouledogue_. Quelques mots sont sur la limite de la naturalisation: les dictionnaires donnent déjà: _ponche_, _poudingue_. D’autres enfin s’écrivent en anglais et se prononcent en français: _club_, _cottage_, _tunnel_, _jockey_, _dogcart_; il est très probable qu’ils auraient fini par devenir _clube_[67], _cotage_, _tunel_, _joquet_, _docart_, si la Demi-Science et le Respect n’étaient d’accord pour s’opposer à leur déformation. Mais il y a de plus graves injures. Toute une série de mots anglais ont gardé en français et leur orthographe et leur prononciation, ou du moins une certaine prononciation affectée qui suffit à réjouir les sots et à leur donner l’illusion de parler anglais. Rien de plus amusant alors que de rebrousser le poil du snobisme[68] et de prononcer, comme un brave ignorant, _tranvé_ et _métingue_. Ces mots sont d’ailleurs sur la limite et on ne sait encore ce qu’ils deviendront: _tramway_ semble s’acheminer vers _tramoué_ plutôt que vers _tranvé_[69], quant à _meeting_, le peuple prononce résolument _métingue_, entraîné par l’analogie. Mais _steamer_, _sleeping_, _spleen_, _water-proof_, _groom_, _speech_, et tant d’autres assemblages de syllabes, sont de véritables îlots anglais dans la langue française. Il est inadmissible qu’on me demande de prononcer _prouffe_ un mot écrit _proof_. Les architectes ont imité en France les fenêtres appelées par les Anglais _bow-window_; voilà un mot dont je ne sais rien faire. Jadis il serait devenu aussitôt _beauvindeau_[70]; sa lourdeur aurait pu choquer, mais non sa forme. Il était d’ailleurs bien inutile, puisque, d’après Viollet-Leduc, il a un exact correspondant en vrai français, _bretêche_.

[66] _Gilding_ (hongre).

[67] _Club_, prononcé à l’anglaise, est en train de mourir; l’instinct revient à _cercle_.

[68] _Snob_ (qui devrait s’écrire _snobe_) et _snobisme_ sont assez bien naturalisés. La signification française de _snob_ est inconnue des Anglais. _Snob_, qui veut dire _cordonnier_, a pris pour eux le sens péjoratif qu’avait il y a quelques années le mot _épicier_.

[69] On a signalé récemment à Paris, en la réprouvant, la forme _tramevère_; elle serait excellente.

[70] Comme de _bowsprit_ les marins firent _beaupré_.

Des vocabulaires entiers sont gâtés par l’anglais. Tous les jeux, tous les _sports_ sont devenus d’une inélégance verbale qui doit les faire entièrement mépriser de quiconque aime la langue française. _Coaching_, _yachting_, quel parler! Des journalistes français ont fondé il y a un an ou deux un cercle qu’ils baptisèrent _Artistic-cycle-club_; ont-ils honte de leur langue ou redoutent-ils de ne pas la connaître assez pour lui demander de nommer un fait nouveau? Cette niaiserie est d’ailleurs internationale, et le français joue chez les autres peuples, y compris l’Angleterre, le rôle de langue sacrée que nous avons dévolu à l’anglais. Il y a à Londres un jargon mondain et diplomatique: _thé dansante_, _landau sociable_, _style blasé_, _morning-soirée_; _solide_ s’exprime par _solidaire_, _bon morceau_ par _bonne-bouche_ et _de pied en cap_ par _cap à pie_[71]. Notre anglais vaut ce français-là et il est souvent pire. Son inutilité est évidente. _Sleeping-car_, _garden-party_, _steamer_, _rail-way_, _rail-road_, _steeple-chase_, _dead-heat_, _warrant_, _reporter_, _interview_, _bond-holder_, _rocking-chair_, _sportsman_ et son féminin _sportswoman_, _snowboot_, _smoking_, _music-hall_, _select_, _leader_, _authoresse_: aucun de ces mots, dont la liste est inépuisable, n’ont même l’excuse d’avoir pris la langue française au dépourvu; aucun qui ne pût trouver dans notre vocabulaire son exacte et claire contre-partie.

[71] _S’intimer_. «Elle s’_intime_ avec tout le monde.» C’est du français créé par un Russe; il n’est pas mauvais. La tendance au néologisme est assez forte chez les étrangers parlant français et n’ayant naturellement qu’un vocabulaire restreint à leur disposition.

Un journal discourait naguère sur _authoresse_, et, le proscrivant avec raison, le voulait exprimer par _auteur_. Pourquoi cette réserve, cette peur d’user des forces linguistiques? Nous avons fait _actrice_, _cantatrice_, _bienfaitrice_, et nous reculons devant _autrice_[72], et nous allons chercher le même mot latin grossièrement anglicisé et orné, comme d’un anneau dans le nez, d’un grotesque _th_. Autant avouer que nous ne savons plus nous servir de notre langue et qu’à force d’apprendre celles des autres peuples nous avons laissé la nôtre vieillir et se dessécher. Cet aveu ne nous coûte rien: nous avons permis à l’industrie, au commerce, à la politique, à la marine, à toutes les activités nouvelles ou renouvelées en ce siècle, d’adopter un vocabulaire où l’anglais, s’il ne domine pas encore, tend à prendre au moins la moitié de la place.

[72] _Autrice_ est français depuis au moins le XVIIIe siècle: «AUTRICE. _Une dame Autrice_, se trouve dans une pièce du _Mercure_ de juin 1726.» _Dictionnaire néologique à l’usage des Beaux Esprits du siècle_ (1727), par l’abbé Desfontaines.