Esthétique de la langue française

Part 2

Chapter 23,211 wordsPublic domain

[11] _Tutari_, _tutari focum_ (protéger, puis étouffer le feu), _étouffer_, _tuer_; ainsi a-t-on reconstitué l’histoire singulière de ce mot qui dit exactement le contraire de ses syllabes primitives. On dit encore en Normandie, _tuer le feu_; dans le centre de la France et au Canada, _tuer la chandelle_. Malherbe a écrit:

C’est que la terre était brûlée S’ils n’eussent tué ce flambeau.

_Défendre_ (il en était déjà de même du latin _defendere_) veut dire à la fois _repousser_ et _protéger_.

Il faut donc sourire de la prétention de certains savants. Un mot n’a pas besoin de contenir sa propre définition. Dans l’instrument nommé _télescope_, l’idée de _voir de loin_ n’est aucunement essentielle, mais si on la croyait nécessaire, le mot _longue-vue_ était bien suffisant, et capable de porter, comme _lunette_, une double ou une triple signification. Le _télescope_ aurait pu encore, sans aucun danger, être appelé _tube_ ou _tuyau_; c’est ce dernier nom qu’il eût sans doute reçu, si le peuple avait été appelé à le baptiser[12]. Comme _jumelles_, mot populaire, presque argotique, est joli, comparé à _microscope_, _stéréoscope_, d’une barbarie si savante et si triste! Au pédant qui invente _binocle_, l’instinct heureux de l’ignorant répond par _lorgnon_; à _cycle_, _tricycle_, _bicycle_ et tous leurs dérivés l’ouvrier qui forge ces machines oppose _bécane_: il n’a point besoin du grec pour lancer un mot d’une forme agréable, d’une sonorité pure et conforme à la tradition linguistique[13].

[12] Par _peuple_, en linguistique, il faut entendre, sans distinction de classe, de caste, ou de couche, l’ensemble du public, tel que livré à lui-même et usant de la parole sans réflexion analytique.

[13] _Bécane_, mot de la langue des serruriers, semble parallèle à _béquille_ (quille à bec, canne à bec). _Bécane_ serait la forme contractée de _bec-de-cane_, également terme de serrurerie.

CHAPITRE III

Le gréco-français.--Les mots à combinaisons étymologiques.--Les mots composés français.--Le grec industriel et commercial.--Le grec médical.--Le grec et la dérivation française.--Le grec et le français dans la botanique, l’histoire naturelle, la sociologie.--Les dieux grecs.

Le grec, assez peu senti pour qu’on ose y toucher sans scrupule, offre aux fabricants de mots nouveaux une facilité vraiment excessive.

Au lieu d’interroger la langue française, d’étudier le jeu de ses suffixes, le mécanisme de ses mots composés, on a recours à un lexique dont la tolérance est infinie et qui se prête aux combinaisons agglutinatives les plus illogiques et les plus inutiles. Avec deux signes (un peu retors, il est vrai), avec, par exemple, le mot _chum_ (cloche) et un déterminatif, les Chinois disent: «Son que produit une cloche dans le temps de la gelée blanche;» avec trois signes ils disent: «Son d’une cloche qui se fait entendre à travers une forêt de bambous[14].» Voilà sans doute l’idéal de tous ceux qui ignorent que, grâce à ce délicieux système, il faut une quarantaine d’années pour s’assimiler les «finesses» de ce langage immense mais immobile. Tout est prévu également par le gréco-français; à la cloche chinoise il peut opposer, dans un genre plus sévère, _icthyotypolite_ ou _épiplosarcomphale_.

[14] Callery, _Dictionnaire de La langue chinoise_. Spécimen. 1842.

Il est très mauvais, même dans la plupart des sciences, d’avoir des mots qui disent trop de choses à la fois; ces mots finissent par ne plus correspondre à rien de réel, les mêmes combinaisons ne se représentant que fort rarement à l’état identique; s’il s’agit de phénomènes stables il faut les qualifier soit par un mot net et simple, soit par un ensemble de mots ayant un sens évident dans la langue que l’on parle. L’abondance des termes distincts est une pauvreté, par la difficulté que tant de sonorités étrangères trouvent à se loger dans une mémoire et aussi parce que chacun de ces mots, réduit à une signification unique, est en lui-même bien pauvre et bien fragile. On arrive à ne coordonner qu’un assemblage énorme et disparate de vases de terre presque entièrement vides. Les langues viriles maniées par de solides intelligences tendent au contraire à restreindre le nombre des mots en attribuant à chaque mot conservé, outre sa signification propre, une signification de position. Ainsi le langage devient plus clair, plus maniable, plus sûr; il donne, avec le moindre effort, le rendement le plus haut. Il ne s’agit pas de bannir les termes techniques, il s’agit de ne pas traduire en grec les mots légitimes de la langue française et de ne pas appeler _céphalalgie_ le _mal de tête_[15].

[15] Noter que l’expression française, avec ses trois mots, est plus courte que l’unique mot grec.

Le français, tout aussi bien que le grec et certaines langues modernes, se prête volontiers aux mots composés; on en relève plus de douze cents dans les dictionnaires usuels qui ne les contiennent pas tous, et il s’en forme tous les jours de nouveaux. Plusieurs méthodes ont été employées pour joindre deux idées au moyen de deux mots qui prennent un rapport constant; celle qui semble aujourd’hui le plus en usage consiste à unir deux substantifs en donnant au second la valeur d’un adjectif; elle est infiniment vieille et sans doute contemporaine des langues les plus lointaines que nous connaissions. On peut se figurer un langage sans adjectifs; alors pour dire un homme _rapide_ (qui-court-vite) on dit un homme _cheval_ (un coureur jadis reçut ce sobriquet); si le second terme passe définitivement à l’idée générale de rapidité, la langue, pour exprimer l’idée de cheval, lui substitue un autre mot; les langues bien vivantes ne sont jamais embarrassées pour si peu. Certains noms de couleurs en sont restés à la phase mixte, tantôt substantifs, tantôt adjectifs: teint _brique_, cheveux _acajou_, la Revue _saumon_[16]; mais tout substantif français peut être employé adjectivement: le champ de la composition des mots selon ce système est donc illimité[17]. On forme encore beaucoup de nouveaux mots en faisant suivre d’un nom un verbe à l’impératif singulier ou un substantif verbal; cette méthode a enrichi la langue française depuis l’origine: _coupe-gorge_, _tire-laine_, _pèse-goutte_, _hache-paille_. Les combinaisons sont nombreuses par lesquelles se façonnent les mots composés; ce n’est pas ici le lieux de les expliquer, mais on peut conseiller, en principe, à tous les innovateurs d’avoir toujours sous la main les deux livres admirables de Darmesteter sur la formation actuelle des mots nouveaux et des mots composés. On vient d’inventer un appareil que l’on a bien voulu dénommer _cinézootrope_; que nos aïeux n’ont-ils su le grec aussi bien que les photographes (encore un joli mot) et le _tournebroche_ s’appellerait pompeusement l’_obéliscotrope_[18]!

[16] Cavallotti avait fondé un journal appelé _Gazzettino rosa_, nous disons de même une _femme châtain_. M. Daudet, dans ce cas, écrivait _châtaine_; aurait-il dit une barbe _acajoue_? Il faut rester dans l’analogie.

[17] Mots récents ainsi formés: _cheval-vapeur_, _idées-forces_.

[18] Οβελισκος veut dire broche ou brochette.

_Cinézootrope_ appartient au grec industriel et commercial: c’est une langue fort répandue, qui se parle au Marais et qui s’écrit dans les prospectus. Selon cet idiome, un _empailleur_ devient un _taxidermiste_ et un vitrier un _vitrologue_; le _papier-cuir_ devient du papier _skytogène_[19] et toute pommade est _philocome_[20] comme tout élixir _odontalgique_[21]. Beaucoup de ces barbarismes sont assez fugitifs, mais il en demeure assez pour infecter même la langue commerciale qu’on aurait pu croire à l’abri du _delirium græcum_. C’est que l’auteur d’une invention souvent insignifiante croit ennoblir son œuvre en la qualifiant d’un mot qu’il achète et qu’il ne comprend pas[22]; c’est aussi que les commerçants connaissent le goût du peuple pour les mots savants; en prononçant des bribes de patois grec ou latin, la commère se rengorge et la femme du monde sourit, pleines de satisfaction. Un marchand d’appareils photographiques a baptisé sa boutique, _Photo-Emporium_; il vend des _vitagraphes_ et des _kromskopes_! Tel industriel se vante d’être le créateur du cuir _pantarote_. Celui-ci trafique orgueilleusement d’huiles qu’il dénomme: _enginer-auto_ et _moto-naphta_! Voilà les résultats de l’instruction vulgarisée sans goût. Il y a là quelque chose de honteux, mais le grand point est de parler français le moins possible et d’avoir l’air, en prononçant des syllabes barbares, d’avouer un secret.

[19] Sans doute pour _scytogène_ (σκυτος).

[20] Littéralement _qui-soigne-sa-chevelure_; le mot est donc absurde.

[21] Même remarque: le sens direct est: _qui-fait-mal-aux-dents_.--Pour dire l’art de restaurer les livres, Nodier conseille sérieusement _bibliuguiancie_.

[22] L’inventeur qui a décoré sa lanterne du nom de _biographe_ ignorait peut-être l’existence antérieure de ce mot dans l’usage français; il ignorait encore bien plus que βιος signifie surtout la vie _humaine_ et ne possède pas l’idée générale de vie qui est tenue par ζωη ou φυσις.--Le mot français _biologie_ veut dire en grec _biographie_.

Les médecins de Molière parlaient latin, les nôtres parlent grec. C’est une ruse, qui augmente plutôt leur prestige que leur science. Ils commencèrent à user sérieusement de ce stratagème au dix-huitième siècle; du moins ne voit-on, avant cette époque, même dans Furetière, que peu de termes médicaux tirés du grec. Peu à peu ils se mirent à divaguer dans une langue qu’ils croyaient celle d’Hippocrate et qui n’est qu’un jargon d’officine. Les vieux noms des maladies, tels que _pourpre_, _grenouillette_, _poil_[23], _taupe_, _écrouelles_, _échauboulures_, _tortue_, _ongle_, _clou_, _fer-chaud_, _fic_, _thym_ (verrue) furent chassés; chassées aussi les appellations populaires comme: _mal S. Antoine_, _mal rose_, _mal des Ardents_, trois noms de l’érysipèle; comme _mal d’aventure_, pour panaris, _mal S. Main_, pour la gale, _mal de mère_, pour hystérie; comme _mal caduc_, _haut mal_ et _mal S. Jean_, pour épilepsie. Cependant Villars les cite encore[24] ainsi que les noms vulgaires des instruments de chirurgie; _bec de cygne_, _bec de cane_, _bec de grue_, _bec de lézard_[25], _bec de perroquet_, _bec de corbeau_, _bec de bécasse_, _pélican_, _érigne_, _feuille de myrte_, etc. Il nous apprend que le sieur Mauriceau, accoucheur, ayant inventé un instrument, l’appela _tire-teste_. Ce médecin osait encore parler français. J’ignore le nom de l’actuel _tire-tête_, mais je suis sûr que ce nom commence par _céphalo_[26]. Malgré ce retardataire la nomenclature médicale s’ornait de vocables décisifs. On avait décidé de nommer _acrochordons_ les verrues, _emprosthotonos_ les convulsions, _lipothymie_ la pâmoison, _alexipharmaques_ les contre-poisons, _anacathartiques_ les expectorants, _eccoprotiques_ les purgatifs, _anaplérotiques_ les cicatrisants; il y eut des médicaments _antihypocondriaques_, à savoir: l’ellébore noir, la scolopendre, l’hépatique, le senné, le safran de mars, les capillaires et l’extrait _panchimagogue_. Ce fut un grand progrès d’avoir appelé _histérotomotocie_ l’opération césarienne, _scolopomacherion_ le bec de bécasse et _méningophylax_ un couteau à pointe mousse pour la chirurgie de la tête!

[23] Maladie du sein dont le nom était, il est vrai, dû à une erreur assez ridicule.

[24] _Dictionnaire françois-latin des termes de médecine et de chirurgie_ par Elie Col de Villars; Paris, 1753.--Il cite aussi de curieux noms de _bandages_: _épi_, _doloire_, _fanons_, _œil_, _épervier_, etc.

[25] Comme on se figure difficilement le _bec_ d’un lézard, voici l’article de Col de Villars: «_Bec de lézard_, s. m. _Rostrum lacertinum_, i. s. n. C’est aussi [comme le bec de grue] une espèce de tire-balle ou de pincettes dont les lames qui forment la partie antérieure sont applaties.»

[26] Nom médical de _tête_, en composition. _Cerveau_, _cervelle_, trop clairs, de trop bonne langue, sont remplacés par _encéphale_, en composition, _encéphalo_.

Les médecins modernes n’ont presque rien inventé de plus absurde, mais ils ont inventé davantage, et renouvelé à la fois leur science et l’art d’en voiler la faiblesse au vulgaire. Le Dr Bazin, qui avait du mérite, aurait rougi de ne pas appeler un cor, _tylosis_[27]. La petite maladie des paupières qu’Ambroise Paré nommait ingénument des _grêles_, ses héritiers l’ont baptisée _chalazion_; ce mot était technique dans la médecine grecque, mais grêles (χαλαζα) le traduit fort bien, image pour image. «Les médecins, dit avec sagesse M. Brissaud, sont coupables de conserver--et surtout d’inventer des formes bâtardes, métissées de grec et de latin, dans les cas où le fond de notre langue suffirait amplement»; et il cite le mot excellent de _cailloute_, nom d’une phtisie particulière aux casseurs de _cailloux_, ou provoquée par des poussières minérales; les _nosographes_, le trouvant trop clair et trop français, l’ont biffé pour écrire _pneumochalicose_. Mais n’avaient-ils pas déjà substitué _phlébotomie_ à _saignée_! Voici sans observations une liste de mots français avec leur nom correspondant en patois médical; on jugera de quel côté sont la raison et la beauté:

[27] Le Professeur Brissaud, _Histoire des expressions populaires relatives à la médecine_ (1888), livre fort intéressant et qui m’a été des plus utiles pour ce chapitre sur le grec médical.

Adéphagie Fringale Adénoïde Glanduleux Agrypnie Insomnie Adynamie Faiblesse Omoplate Palette, Paleron (restés comme termes de boucherie) Ombilic Nombril Pharynx Avaloir (_vieux français_) Zygoma Pommette Thalasie Mal de mer Epilepsie Haut-mal Asthme Court-vent Ephélides Son (taches) Ictère Jaunisse Naevi Envies Phlyctène Ampoule Ecchymose Bleu, Meurtrissure, Sang-meurtri (_vieux français_) Myodopsie Berlue (latin: _bislucere_) Diplopique Bigle Apoplexie Coup de sang

On pourrait continuer, car le vocabulaire gréco-français est fort abondant. Les lexiques spéciaux contiennent environ trois mille cinq cents mots français tirés du grec, mais ils sont tous incomplets; il est vrai que l’un de ces ouvrages attribue au grec la paternité d’une quantité de vocables purement latins, ou allemands, comme _pain_ et _balle_. L’auteur, pour l’amour du grec, fait venir _bogue_, une sorte de poisson, de Βοαω, qui veut dire crier: c’est peut-être aller un peu loin! Mais le nombre exact de ces mots importe peu; il y en aura toujours trop, bien qu’ils meurent assez rapidement. Rien ne se fane plus vite dans une langue que les mots sans racines vivantes: ils sont des corps étrangers que l’organisme rejette, chaque fois qu’il en a le pouvoir, à moins qu’il ne parvienne à se les assimiler. _Prosthèse_, terme grammatical,--élégante traduction de _greffe_!--a échoué sous la forme _prothèse_ chez les dentistes qui bientôt n’en voudront plus. Déjà les médecins qui ont de l’esprit n’osent plus guère appeler _carpe_ le _poignet_ ni décrire une écorchure au pouce en termes destinés sans doute à rehausser l’état de duelliste, mais aussi à ridiculiser l’état de chirurgien. Si beaucoup de mots nécessaires à la médecine et à l’anatomie (celui-ci même, par exemple) sont irremplaçables, il faut tout de même tenter de les rendre moins laids en les francisant complètement et non plus seulement du bout de la plume; nous examinerons ce point.

De l’usage des termes grecs dans les sciences médicales, on donne cette explication qu’il est impossible de tirer tel dérivé nécessaire de tel mot français. Que faire de _oreille_, par exemple, ou de _œil_? Mais du mot _œil_ l’ancienne langue a tiré _œillet_, _œillade_, _œillère_[28]; de _oreille_, elle a tiré _oreillon_ (_orillon_, dans Furetière), _oreillard_, _oreiller_, _oreillette_, _oreillé_ (terme de blason). _Oreillon_, c’est pour le peuple toute maladie interne de l’oreille; cela vaut bien _otite_, il semble. _Œil_ était tout disposé à donner bien d’autres rejetons: _œiller_, _œilliste_, _œillage_, _œillon_, _œillard_, etc.; et _oreille_: _oreilliste_, _oreilleur_, _oreillage_. Qui même peut affirmer que ces termes ne sont pas usités en quelque métier?

[28] _Œillette_, anciennement _oliette_, se rattache à _oleum_, _olium_, huile.

Mais le médecin des yeux eût rougi de s’appeler _œilliste_, comme le médecin des dents s’appelle _dentiste_; déjà la qualification d’_oculiste_, insuffisamment barbare, humilie ses prétentions: il est _ophtalmologue_. Il y a aussi des _otologues_, des _glossologues_ et peut-être des _onyxologues_.

Comme la médecine, la botanique, dont les éléments premiers, les noms vrais des plantes, sont pourtant de forme populaire, a été ravagée par le latin et par le grec. Là, il n’y a aucune excuse, car toutes les plantes ont un nom original et rien n’obligeait les botanistes français à accepter la ridicule nomenclature de Linné, alors que la nomenclature populaire est d’une richesse admirable. Pour le seul mot _clematis vitalba_ ou _clématite_, en véritable français, _viorne_, du latin _viburnum_, il n’y a pas dans la langue et dans les dialectes moins d’une centaine de noms[29]; en voici quelques-uns, parmi lesquels on pouvait choisir: _aubevigne_, _vigne blanche_, _vignolet_, _fausse vigne_, _veuillet_, _vioche_, _vigogne_, _viorne_, _vienne_, _vianne_, _viaune_, _liaune_, _liane_, _viène_, _vène_, _liarne_, _iorne_, _rampille_, et des mots composés très pittoresques: _barbe de chèvre_, _barbe au bon Dieu_, _cheveux de la Vierge_, _cheveux de la Bonne Dame_, _consolation des voyageurs_[30]. A quoi bon alors le mot clématite (qui n’est d’ailleurs pas laid)? Quel est son rôle si ce n’est celui de négateur de tous ceux qu’il a l’orgueil de remplacer? Elle est singulière la légendaire pauvreté d’une langue où l’on pourrait dans l’écriture d’un paysage nommer trente fois une plante sans répéter deux fois le même nom! Mais une langue est toujours pauvre pour les demi-savants[31]. Que d’images pleines de grâce dans ces noms que le peuple donna aux fleurs! Ainsi l’_adonis aestivalis_ ou _autumnalis_ est appelé: _goutte de sang_, _sang de Vénus_, _sang de Jésus_; l’_anémone nemorosa_ est la _pâquerette_, la _demoiselle_, la _Jeannette_, la _fleur des dames_; la _pulsatilla vulgaris_ est la _coquelourde_, la _coquerelle_, le _coqueret_, la _coquerette_, la _clochette_, le _passe-velours_, la _fleur du vent_. Cette _coquerelle_, des botanistes ont osé la dénommer _alkékange_, mot dont j’ignore l’origine[32], mais dont la laideur est trop évidente. L’_ortie de mer_ est devenue l’_acalèphe_; le _chardon_, une _acanthe_, et l’_épine-vinette_, une _oxyachante_; l’âne qui broute en remuant les oreilles reçoit la qualification pompeuse d’_acanthophage_.

[29] E. Rolland, _Flore populaire_, tome Ier.

[30] Les Anglais disent aussi: _Traveller’s joy_, parce que la viorne annonce un village prochain.

[31] Il ne faut pas confondre cette opulence imaginative ou verbale, qui témoigne de la vitalité d’une langue, avec l’indigente richesse dont on a parlé plus haut, qui ne met en circulation que de la fausse monnaie.

[32] C’est sans doute de l’arabe d’officine. Hadrianus Junius le cite comme synonyme de _halicacabus_ et lui donne pour correspondants en français (XVIe siècle): _coquerets_, _coulebobes_, _alquequanges_, _baguenaudes_.

Sous le nom de _zoologie_, l’histoire naturelle s’est glorifiée, comme la botanique, d’un mépris complet pour la langue populaire et raisonnable: l’_espadon_ est promu à la dignité de _xiphias_ et le _raveçon_ devient un _uranoscope_, de sorte qu’on doute si ce poisson n’est pas plutôt une lunette d’approche; les _fourmiliers_ sont des _oryctéropes_; les _crabes_, des _ocypodes_; les _chauves-souris_, des _chéiroptères_; traduit bien soigneusement en gréco-français, le _fourmi-lion_[33] devient le _myrméléon_.

[33] Sur ce mot voir plus loin, page 205.

Il y a un oiseau que Buffon appelle _courlis de terre_ ou _grand pluvier_; Belon, pour le mieux caractériser, adopte le terme populaire, _jambe enflée_, lequel est fort juste, puisque ce pluvier est remarquable par un renflement particulier de la jambe au-dessus du genou. Une telle bonhomie a choqué les naturalistes modernes et ils ont traduit soigneusement en grec _jambe enflée_, ce qui a donné le mot charmant _œdicnème_. Ce sont les mêmes ravageurs qui baptisèrent brutalement _orthorrhyngue_ le miraculeux _oiseau-mouche_, la petite chose ailée par excellence, et dont on disait jadis qu’il vole sans jamais se reposer, qu’on croyait dénué de pattes, parce que les Indiens qui le capturaient les enlevaient si adroitement que toute trace de la blessure avait disparu! Une histoire naturelle pour les enfants commence ainsi un chapitre: «Le nom du _chœropotamos_ vient de deux mots grecs, _choiros_, porc, et _potamos_, rivière.» N’est-elle pas amusante cette explication, qui répète sans doute littéralement le raisonnement du savant inventeur de ce mot grotesque? Mais ni le savant ni personne n’ont jamais songé combien il serait simple, clair et logique, et économique de dire, avec naïveté: _porc de rivière_. Ensuite les Grecs pourront traduire cela en grec, les Anglais en anglais, les Allemands en allemand; cela ne nous regarde pas.

Outre sa nomenclature, où je veux encore relever quelques mots galants tels que _chondroptérygien_ et _macrorrhynque_ (comment des créatures humaines ont-elles pu émettre de tels sons[34], volontairement?), l’histoire naturelle possède une langue générale dont elle a malheureusement imposé l’usage aux historiens et aux critiques. En voici un aperçu:

[34] En astronomie, le terrible _sizygie_ est à peu près impossible à prononcer; on le croirait inventé pour quelque «jeu de société», comme _Gros gras grain d’orge, quand te dégrogragraindorgeriseras-tu?_

Anthropozoologique[35] Morphologie Anthropomorphique Anthropolologie (?) Anthropopithèque Dolichocéphale Mésaticéphale Brachycéphale Hvperdolychocéphalique Brachychéphalisante Bi-zygomatique Eugénésique Microorganisme Microbiologie Bio-sociologique Chorographie. Sociologiquement Paléoethnologie Mammologique Leptorrhinienne Néolithique Néanderthaloïdes Protohistorique Troglodytes Mégalithiques Métazoaire Protozoaire Hyperzoaire

[35] J’ai relevé ce mot et le suivant, car il s’agit de les prendre en des livres de littérature, dans une étude de M. Faguet sur les fables de La Fontaine. Je prends la plupart des autres dans un excellent livre de M. Jean Laumonier, _la Nationalité française. II. les Hommes_. On les trouverait également épars en des centaines, en des milliers d’ouvrages récents et jusque dans les romans à prétentions scientifiques. Beaucoup sont usuels: ils n’en sont pas meilleurs. Cette liste montrera l’étendue et la gravité du mal qui opprime la langue française. Nodier disait déjà, en 1828: «La langue des sciences est devenue une espèce d’argot moitié grec, moitié latin... Il faut prendre garde de l’introduire dans la littérature pure et simple...» Le mal est fait. Le même Nodier fait remarquer, quoique bien respectueux du grec, combien il est ridicule et impropre de dire en français _alphabet_ au lieu de _abécé_ ou _abécédaire_, selon les cas. (_Examen critique des Dictionnaires._)