Esthétique de la langue française
Part 15
Tels clichés, abstraits pour celui qui écrit, gardent pour celui qui lit une valeur d’image; si donc plusieurs métaphores de ce genre se rencontrent liées ensemble par un rapport maladroit, il en résulte un effet de comique assez amusant. Une phrase d’Albert Wolf disait: «Plongez le scalpel dans ce talent tout en surface, que restera-t-il, en dernière analyse? une pincée de cendre[212].» Le P. Didon a écrit dans un livre récemment loué: «Celui qui vous parle s’est plongé jusqu’à la moelle dans son siècle et dans son pays.» On a recueilli dans un journal grave ceci: «Anéantir les fruits du passé, c’est enlever à l’avenir son piédestal.» Où donc ai-je lu: «C’est avec le fer rouge qu’il faut nettoyer ces écuries d’Augias!» et: «Un vent d’apaisement souffle enfin sur l’hydre des factions»? Les ai-je lues? Il est plus commode d’imaginer ces incohérences que d’aller en rechercher de véritables dans la littérature des imbéciles; car là, il y a imbécillité, il y a absence de toute sensibilité littéraire. La phrase authentique: «Cent mille hommes égorgés à coups de fusil», est moins choquante, le mot «égorger» étant évidemment de ceux qui sont en marche vers l’abstraction.
[212] Cité, il y a quelques années, ainsi que deux ou trois autres absurdités, dans les Echos du _Mercure_. Francis Wey a recueilli un certain nombre de ces cacographies dans ses médiocres _Remarques sur la langue française_ (1845); on en trouvera un grand nombre dans un livre beaucoup plus médiocre encore, mais plus curieux, de P. Poitevin, _la Grammaire des écrivains et des typographes_ (1863).
«Le char de l’État est entravé dans les flots d’une mer orageuse», cela fut dit à la tribune, tandis que la phrase où ce même char «navigue sur un volcan» est une invention d’Henry Monnier: on voit combien elle était inutile. «C’est en vain, crie un orateur, que nous ferons une bonne constitution, si la clef de la voie sociale nous manque.» Cormenin, qui avait de la verve et aucun sens littéraire, écrivait ainsi: «Par la trempe étendue et souple de son esprit, il jette de vives lumières sur toutes les questions», ou bien: «J’ai modéré le feu de mes pinceaux.» Il fit un tel abus des «lambris dorés» qu’on lui attribua cette petite création ridicule[213]. Que de «parfums inouïs», que de «rougeurs candides», que de «voix visiblement émues»! Presque tout le théâtre de Casimir Delavigne, d’Émile Augier, de Ponsard est rédigé dans ce style, qui est aussi celui des Janin, des About, des Méry, des Feuillet. «C’était, dit About, comme un roseau fêlé qui plie sous la main du voyageur.» Ici le copiste a mis une date au bas de sa sottise; elle est certainement contemporaine de la vogue du «Vase brisé». Méry s’écrie avec feu: «Un cri de désespoir, un cri surhumain et corrosif comme un tamtam!»
[213] Il semble bien cependant que l’extravagance d’un Cormenin soit moins pénible que la correcte platitude de tant d’écrivains estimés. Je relève dans les quinze premières lignes du feuilleton d’un homme qui, toutes les semaines, se fait le juge de la littérature, ces expressions: «Un gouvernement sans gloire et une paix sans dignité.--Se consolaient de leur misère présente en songeant aux splendeurs du passé--Effort surhumain--Univers émerveillé--la magnificence de ces souvenirs--vulgarité régnante--chambre servile, etc.» C’est l’union parfaite du cliché et du lieu commun,--d’où l’impression inattendue de convenance et de correction. Le genre admis, s’il était possible, il n’y aurait rien à reprendre.
Il ne faudrait pas d’ailleurs presser trop étroitement les métaphores qui se gonflent, souvent avec trop d’orgueil, dans les meilleurs styles. L’absurde est partout. Nous vivons dans l’absurde. Soyons donc indulgents pour nos plaisirs et goûtons dans les images nouvelles ce qu’elles ont de beau, leur nouveauté. L’homme est ainsi organisé qu’il ne peut exprimer directement ses idées et que ses idées, d’autre part, sont si obscures que c’est une question de savoir si la parole trahit l’idée ou au contraire la clarifie. Aucun mot ne possède un sens unique ni ne correspond exactement à un objet déterminé, exception faite pour les noms propres. Tout mot a pour envers une idée générale, ou du moins généralisée. Quand nous parlons, nous ne pouvons être compris que si nos paroles sont admises comme les représentantes non de ce que nous disons, mais de ce que les autres croient que nous disons; nous n’échangeons que des reflets. Dès que le mot et l’image gardent dans le discours leur valeur concrète, il s’agit de littérature: la beauté n’est plus tout entière dans la raison, elle est aussi dans la musique.
Proscrit de la littérature, le cliché a son emploi légitime dans tout le reste; c’est dire que son domaine est à peu près universel. Figurons-nous la même langue parlée dans l’univers entier,--sauf dans la république d’Andorre.
NOTES COMPLÉMENTAIRES
Page 18.--_Renonculacées_ a plutôt été tiré directement de _renoncule_.
Page 20.--Sur ce que le français doit au latin scolastique, voir l’introduction du _Dictionnaire général_ de Hatzfeld et Darmesteter.
Page 32.--_Céphalalgie_. Les Grecs, qui avaient ce mot, l’écrivaient κεφαλαργια, ce qui est beaucoup moins difficile à prononcer. Le gréco-français raffine sur le grec classique. Les dictionnaires donnent la forme étymologique; _céphalargie_ est cité par Max Muller, qui le compare à _léthargie_ (_Nouvelles leçons_, I, p. 225 de l’édition française), à propos des changements de _l_ en _r_.
Page 34.--La formation de l’impératif a donné une quantité de surnoms devenus des noms propres, dont _Boileau_, _Boivin_ sont les types.
Page 39.--Les anciennes sages-femmes avaient un vocabulaire anatomique d’une incroyable richesse; rien que pour les détails des organes qui étaient leur domaine, on a relevé, sans toutefois pouvoir les clairement identifier, les mots suivants, de vieux et bon français: _les barres_, _le haleron_, _la dame du milieu_, _le ponnant_, _les toutons_, _l’enchenart_, _la babole_, _l’entrepont_, _l’arrière-fosse_, _le guilboquet_, _le lippon_, _le barbidaut_ _le guillevard_, _les balunaux_, etc. (E. Brissaud, _Expressions populaires_.)
Page 65.--Voltaire écrivait _autentique_.
Page 69.--Les affiches du _Lys Rouge_ ont heureusement popularisé à nouveau cette orthographe.
Page 86.--_Bretèche_, loge avec vues latérale et de face faisant saillie sur une façade. Le _window_ anglais est une véritable bretèche (Viollet-Leduc, _Histoire d’une maison_).
Page 135.--Malherbe ne faisait que répéter Ramus: «Le peuple est souverain seigneur de sa langue, il la tient comme un fief de franc alleu, et n’en doit recognoissance à aulcun seigneur. L’escolle de ceste doctrine n’est point es auditoires des professeurs hébreux, grecs et latins en l’Université de Paris: elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Grève, à la place Maubert.» (Cité par J. Tell, _les Grammairiens français_).
Page 175.--Les noms populaires du singe, _babouin_, _monin_, _marmot_, ont fourni un grand nombre de dérivés linguistiques ou métaphoriques. M. E. Rolland les signale dans le Supplément de sa _Faune populaire_, en ce moment sous presse (Avril 1899).
Page 177.--M. Max Muller (_Nouvelles leçons_, I, Ve leçon) montre que l’épervier et le tiercelet, délaissés comme instruments de chasse, donnèrent leurs noms à des armes à feu: l’épervier, _muscatus_, devint le _mosquet_ ou _mousquet_; en italien le _tiercelet_, _terzuolo_, devint un petit pistolet, _terzeruolo_. En anglais le _sacre_, _saker_, désigna une sorte de canon. Il semble bien qu’il faille joindre à ces exemples l’_arquebuse_, italien, _archibuso_; le sens des _arcs-buse_ me paraît plus probable que celui de _arc creux_, _arco bugio_.
Page 184.--Le brochet est appelé selon l’âge: _lançon_ et _lanceron_, _poignard_, _carreau_, _brochet_.--Le chien de mer, _pike-dog_, en anglais, est l’_aiguillat_, en Provence.--_Lucius_ se retrouve sans doute dans _luts_ et _lieu_, noms donnés à un poisson appelé aussi colin.
Page 190.--La torpille a toujours son joli nom populaire _dormilleuse_; on la nomme aussi _tremble_.
Page 193.--De même tous les poissons qui ne se mangent pas, ils sont généralement très laids, sont appelés par les marins, _crapaud de mer_, _diable de mer_.
Page 290.--Le plus ancien ouvrage de ce genre est le _Dictionnaire des Epithètes_, par Maurice de la Porte, 1575.
TABLE-INDEX
_ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE._
CHAPITRE Ier.--Beauté physique des mots, 13.--Origine des mots français, 14.--Les doublets, 17.--Le vieux français et la langue scolastique, 20.--Le latin, réservoir naturel du français, 22.
CHAPITRE II.--Le sens du mot déterminé par sa fonction et non par son étymologie, 24.--Les mots détournés de leur sens premier, 25.--Les mots à sens nul et les mots à sens multiples, 27.--Le mot est un signe et non une définition, 28.
CHAPITRE III.--Le gréco-français, 30.--Les mots à combinaison étymologique, 31.--Les mots composés français, 32.--Le grec industriel et commercial, 34.--Le grec médical, 36.--Le grec et la dérivation française, 41.--Le grec et le français dans la botanique, 42;--l’histoire naturelle, 44;--la sociologie, 46.--Les dieux grecs, 48.
CHAPITRE IV.--La langue française et la Révolution, 50.--Le jargon du système métrique, 51.--La langue traditionnelle des poids et mesures, 52.--La langue des métiers: la maréchalerie, 55;--le bâtiment, 56.--Beauté de la langue des métiers, dont l’étude pourrait remplacer celle du grec, 57.
CHAPITRE V.--Les mots gréco-français jugés d’après leur forme et leur sonorité, 58.--Comment le peuple s’assimile ces mots, 59.--Rejet des principes étymologiques, 60.--L’orthographe et le «fonétisme», 61.
CHAPITRE VI.--Réforme des mots gréco-français, 64.--Les lettres parasites et les groupes arbitraires (ph, ch), 65.--Liste de mots grecs réformés, 67.--La cité verbale et les mots insolites, 69.--Dernier mot sur le «fonétisme», 70.--La liberté de l’orthographe, 71.
CHAPITRE VII.--Le latin, tuteur du français, 73.--Son rôle de chien de garde vis-à-vis des mots étrangers, 74.--Les peuples qui imposent leur langue et les peuples qui subissent les langues étrangères, 77.--Peuples et cerveaux bilingues, 78.
CHAPITRE VIII.--Comment le peuple s’assimile les mots étrangers, 81.--Liste de mots allemands, espagnols, italiens, etc., anciennement francisés, 81.--Rapports linguistiques anglo-français, 84.--Le français des Anglais et l’anglais des Français, 87.--Les noms des jeux, 88.--La langue de la marine, 89.
CHAPITRE IX.--Naissance d’un mot, 92.--Réformes possibles dans l’orthographe des mots étrangers, 93.--Liste de mots anglais réformés, 94.--Liste de mots anglais francisés par les Canadiens, 99.
CHAPITRE X.--Une Académie de la beauté verbale, 102.--La formation savante et la déformation populaire, 103.--La vitalité linguistique, 104.--Innocuité des altérations syllabiques, 105.--La race fait la beauté d’un mot, 106.--Le patois européen et la langue de l’avenir, 107.
_LA DÉFORMATION._
I.--La littérature et la langue, à Rome et en France, 111.--Rôle de la déformation, 115.--L’école et l’argot, 118.--La corruption et la vie du langage, 120.--Déformation par changement de sens, 121.--Déformation de prononciation et de forme, 122.--Le mouvement dans le langage, 124.--Corruptions réelles, mais vénielles, 127.--Quelques étymologies, 129.--Le _Dictionnaire néologique_, 130.--La peur du mot nouveau, 131.--La bonne et la mauvaise déformation, 133.
II.--Dites. Ne dites pas, 134.--Une liste de déformations populaires, 135.--Son examen: statue, 136;--fanferluche, palfernier, pimpernelle, sersifis, 138;--Angola, colidor, flanquette, 139;--nentilles, esquilancie, 139;--cangrène, franchipane, reine-glaude, cintième, 140;--sesque, prétexe, esquis, 141;--vermichelle, 142;--castrole, 142;--éléxir, gérofle, géroflée, gengembre, gigier, 144;--chaircutier, 145;--crusocale, poturon, 145;--lévier, 146;--pariure, 146;--mairerie, seigneurerie, chrétienneté, 147;--nage, consulte, purge, 147;--se revenger, rancuneux, enchanteuse, corrompeur, 148;--regaillardir, 149;--cambuis, 149;--comparition, 149;--contrevention, 150;--contumace, 150;--dinde, nacre, 150;--_e_ devenant _i_, 151;--pomme d’orange, jardin des olives, 151;--bivouaquer, 152;--airé, 152;--laideronne, 152;--fortuné, 152;--carbonate, 153;--jor, jornal, ojord’hui, 153;--écale, écaille, 153;--maline, échigner, 155;--farce, flegme, 156; dompeteur, 156;--le cheval à mon père, 157;--mésentendu, 157;--perclue, 157;--éclairer, allumer, 158;--à fur et à mesure, 158;--secoupe, 159;--vous faisez, 159;--prévu d’avance, 160;--promener, 160;--raisons, 161;--voix de centaure, 161;--venimeux, vénéneux, 163;--iniation, 165.
_LA MÉTAPHORE_: LES BÊTES ET LES FLEURS.
Presque tous les mots sont des métaphores, 169.--Examen de quelques mots: roitelet, 169;--lézard, 172;--grue, chevalet, chèvre, singe, mule, bâton, bourdon, 174;--chien, chenet, chiendent, chenille, 177;--cloporte, 179;--fauvette, bergeronnette, linotte, loriot, chardonneret, 180;--brochet, bélier, 184;--belette, 186;--pic, plongeon, pélican, rouget, dormiliouse, 189;--tournesol, 190;--coquelicot, 192;--renoncule, joubarbe, fumeterre, 194;--adonis, nielle, 198;--violette de chien, hépatique, anémone, 200;--aubépine, chèvre-feuille, rouge-gorge, fourmi-lion, 203;--autres mots: corset, clairon, amadou, navette, béryl, railler, 206;--compter et conter, dessein et dessin, pupille, prunelle, 208;--groupes sémantiques, 213.
_LE VERS LIBRE._
I.--Résumé de l’histoire de la versification, 218.--Nouvelle classification des rimes masculines et féminines, 224.
II.--Origines du vers libre, 225.--Le vers libre, d’après M. Gustave Kahn, 229.--Le vers faux des classiques et des romantiques, 234.--L’e muet, 236.
III.--Le vers libre de M. Gustave Kahn, 240.--Avenir du vers libre, 246.
NOTE SUR UN VERS LIBRE LATIN, 247.
_LE VERS POPULAIRE._
Les deux courants de la poésie, 257.--Héro et Léandre dans la tradition populaire, 258.--Règles de la versification populaire, 260.--L’hiatus, la répétition, l’assonance, 262.--la synérèse et son contraire, 264.--Rythme, 265.--Déformations verbales, 266.--Mots forgés, 267.--Obscurité des chansons populaires, 271.--Types de chansons populaires: la _Fille dans la tour_, et la _Triste noce_, 272.
_LE CLICHÉ._
Les phrases faites une fois pour toutes, 279.--Les proverbes, 281.--Phrases maniées comme si elles étaient des mots, 282.--La mémoire visuelle et la mémoire verbale, 284.--Les mots abstraits et les mots concrets, 286.--Mécanisme de la description, 287.--Les épithètes, 289.--De la vision en littérature, 292.--Culture scolaire de l’oreille, au détriment de l’œil, 293.--Transformation des images en mots et des mots en images, 294.--La citation latine, 295.--Source des clichés dans les livres célèbres: _Télémaque_, 296.--Nul style n’est exempt d’images, 303.--Les deux classes de clichés: le cliché et l’image abstraite, 304.--Utilité des clichés dans le style, 304.--L’ironie tue les mots et les images, 307.--Les clichés professionnels, 309.--La Sphère, l’Hydre et le Spectre, 309.--Clichés célèbres, 313.--Le domaine légitime du cliché, 316.
NOTES COMPLÉMENTAIRES, 317.
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMER le quatre mai mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf. PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
On a corrigé le décalage systématique de quatre pages des numéros de page (par exemple lorsque l’original mentionne la page 24, il s’agit en réalité de la page 20).