Esthétique de la langue française
Part 13
Le plus jeune des trois La prit par sa main blanche: --Soupez, soupez la belle, Ayez bon appétit, Entre trois capitaines, Vous passerez la nuit.--
Au milieu du souper La belle tombe morte. --Sonnez, sonnez trompettes, Violonnez doucement, Voilà, ma mie est morte, J’en ai le cœur dolent.
--Où l’enterrerons-nous, Cette blanche princesse? Au logis de son père Il y a trois fleurs de lys, Nous prierons Dieu pour elle; Qu’elle aille en paradis.--
Au milieu du convoi, La belle se réveille, Disant:--Courez, mon père, Ah, courez me venger, J’ai fait trois jours la morte, Pour mon honneur garder.
La morale des chansons populaires est à la fois très légère et très sombre: le peuple y apparaît comme uniquement en quête du plaisir, et principalement de l’amour. Si l’amour est souvent tragique, le mariage est grotesque ou terrible: tromper ses parents, voilà l’affaire de la fille; tromper son mari, voilà l’affaire de la femme; tromper son amant, tromper sa maîtresse, voilà l’affaire des amantes et des amants. La vengeance est fréquente, fréquent le suicide. Les passions élémentaires surgissent violentes et cyniques, comme dans la chanson du _Vieux Mari_, dont sa femme attend la mort pour en porter au marché la peau, et avec le prix s’acheter un mari neuf et jeune. C’est partout la candeur et la férocité de la bête amoureuse. L’impudeur y est parfois charmante et la passion superbe (_Marion_, _Jean Renaud_). La fillette, spécialement, y apparaît à nu, tantôt se laissant mourir de désespoir, tantôt _ne disant pas non_ au cavalier qui passe, _pourvu qu’il ait bourse pleine_, tantôt victime de sa paresse et de sa mauvaise conduite:
Les soldats l’ont laissée Sans chemise et sans pain...
Telle chanson, comme la _Mal Mariée_, révèle le pessimisme résigné de gens qui sentent que la vie est mauvaise, et mauvaise sans remède; mais telle autre dit bellement la joie héroïque de l’amour, comme la _Fille dans la Tour_, dont voici une version mutilée:
Le roi Louis est sur son pont, Tenant sa fille en son giron. Elle lui demande un timbalier Qui n’a pas vaillant six deniers.
--Eh oui, mon père, oui je l’aurai, Malgré ma mère qui m’a portée, Je l’aime mieux que tous mes parents, Vous, père et mère, qui m’aimez tant!
--Ma fille, il faut changer d’amour, Ou bien vous irez dans la tour. --J’aime mieux aller dans la tour Que de jamais changer d’amour!
--Qu’on fasse venir mes estafiers, Mes geôliers, mes guichetiers! Qu’on mette ma fille dans la tour, Elle n’y verra jamais le jour.
Elle est restée dans cette tour Sept ans passés sans voir le jour. Au bout de sa septième année, Son père y vint la visiter.
--Eh bien, ma fille, comment vous va? --Ma foi, mon père, ça va bien bas. J’ai les pieds pourris dans la terre Et les côtés mangés des vers.
--Ma fille, il faut changer d’amour Ou bien vous resterez dans la tour. --J’aime mieux rester dans la tour Que de jamais changer d’amour!
La _Triste Noce_, assez peu connue, est, dans sa simplicité tragique, une des plus mémorables parmi les grandes ballades françaises et, ce qui est fort rare, elle paraît intacte et complète:
J’ai fait l’amour sept ans, Sept ans sans en rien dire, O beau rossignolet, J’ai fait l’amour sept ans Sept ans sans en rien dire.
Mais au bout des sept ans Voilà que je me marie, O beau rossignolet, Mais au bout des sept ans Voilà que je me marie.
J’ai cueilli-z-une rose Pour porter à ma mie, O beau rossignolet, J’ai cueilli-z-une rose Pour porter à ma mie.
La rose que j’apporte. C’est une triste nouvelle, O beau rossignolet, La rose que j’apporte, C’est une triste nouvelle.
On veut me marier Avec une autre fille, O beau rossignolet. On veut me marier Avec une autre fille.
La fille que vous prenez, Est-elle bien jolie? O beau rossignolet. La fille que vous prenez Est-elle bien jolie?
Pas si jolie que vous Mais elle est bien plus riche. O beau rossignolet, Pas si jolie que vous Mais elle est plus riche.
La belle, si je me marie, Viendrez-vous à la noce? O beau rossignolet, La belle si je me marie Viendrez-vous à la noce?
Je n’irai pas à la noce Mais j’irai-z-à la danse, O beau rossignolet, Je n’irai pas à la noce Mais j’irai-z-à la danse.
Oh! si vous y venez Venez-y bien parée, O beau rossignolet, Oh! si vous y venez Venez-y bien parée.
Quel habit veux-je prendre Est-ce ma robe verte? O beau rossignolet, Quel habit veux-je prendre Est-ce ma robe verte?
Oh! la couleur violette Est encore la plus belle, O beau rossignolet, Oh! la couleur violette Est encore la plus belle.
Entrant à la maison, Salut, les gens de la noce, O beau rossignolet, Entrant à la maison, Salut, les gens de la noce.
Non pas la mariée, Car je la devrais être, O beau rossignolet, Non pas la mariée, Car je la devrais être.
Le marié la prend Pour faire un tour de danse, O beau rossignolet, Le marié la prend Pour faire un tour de danse.
Au premier tour de danse La belle change de couleur, O beau rossignolet, Au premier tour de danse La belle change de couleur.
Au deuxième tour de danse La belle change encore, O beau rossignolet. Au deuxième tour de danse La belle change encore.
Au troisième tour de danse La belle est tombée morte, O beau rossignolet, Au troisième tour de danse La belle est tombée morte.
Le marié la prend, Dessus son lit la porte, O beau rossignolet, Le marié la prend, Dessus son lit la porte.
Apportez de l’eau de rose Aussi de l’eau-de-vie, O beau rossignolet, Apportez de l’eau de rose Aussi de l’eau-de-vie.
Pour donner à ma mie, Car je crois qu’elle est morte, O beau rossignolet, Pour donner à ma mie, Car je crois qu’elle est morte.
Il va chez le sonneur Pour faire sonner les cloches, O beau rossignolet, Il va chez le sonneur Pour faire sonner les cloches.
Et sonnez-les si bien Que chacun les entende, O beau rossignolet, Et sonnez-les si bien, Que chacun les entende.
S’en va chez le fosseur Pour faire creuser la fosse. O beau rossignolet. S’en va chez le fosseur Pour faire creuser la fosse,
Faites-la profonde et large Que trois corps y reposent, O beau rossignolet, Faites-la profonde et large Que trois corps y reposent.
Celui de ma mie, le mien, Celui de l’enfant qu’elle porte, O beau rossignolet, Celui de ma mie, le mien, Celui de l’enfant qu’elle porte.
Il rentra dans sa chambre Et se coupa la gorge, O beau rossignolet, Il rentra dans sa chambre Et se coupa la gorge.
Les gens de la noce disent: Grand Dieu! quelle triste noce, O beau rossignolet, Les gens de la noce disent: Grand Dieu! quelle triste noce.
Les jeunes gens qui s’aiment Mariez-les ensemble, O beau rossignolet, Les jeunes gens qui s’aiment Mariez-les ensemble.
Que l’émotion esthétique que donne une telle complainte soit d’une nature un peu spéciale, je le veux bien; mais il ne faut pas la dire vulgaire, car, après tout, il s’agit ici du drame humain élémentaire et nu.
LE CLICHÉ
Il n’y a pas de différence essentielle entre la phrase et le vers; le vers n’est qu’un mot, comme le mur n’est qu’un bloc. Ni du mur, ni du vers, ni de la phrase on ne peut retirer une pierre ni un mot, que le bloc ne se fende et croule. Sans pousser la règle à l’absolu et sans requérir le secours précaire des comparaisons, on dira plus nettement que la phrase est une suite de mots liés entre eux par un rapport logique. Le mot constate l’existence d’un être, d’un acte, d’une idée; la phrase constate les relations multiples, directes ou inverses, des idées, des êtres, des actes. Ces relations peuvent être fugitives, uniques, rares; elles peuvent être permanentes ou, malgré leur diversité, considérées selon leur état le plus fréquent, le plus visible, le plus connu: une phrase faite une fois pour toutes exprime parfaitement ces rapports vulgaires au retour rythmique ou périodique. Par allusion à une opération de fonderie élémentaire usitée dans les imprimeries, on a donné à ces phrases, à ces blocs infrangibles et utilisables à l’infini, le nom de clichés. Certains pensent avec des phrases toutes faites et en usent exactement comme un écrivain original use des mots tout faits du dictionnaire.
Il faut ici différencier le cliché d’avec le lieu commun. Au sens, du moins, où j’emploierai le mot, cliché représente la matérialité même de la phrase; lieu commun, plutôt la banalité de l’idée. Le type du cliché, c’est le proverbe, immuable et raide; le lieu commun prend autant de formes qu’il y a de combinaisons possibles dans une langue pour énoncer une sottise ou une incontestable vérité.
Des hommes peuvent parler une journée entière, et toute leur vie, sans proférer une phrase qui n’ait pas été dite. On a écrit des tomes compacts où pas une ligne ne se lit pour la première fois. Cette faculté singulière de penser par clichés est quelquefois développée à un degré prodigieux et sans doute pathologique. Peut-être que des réflexions sur ces phénomènes seront utiles à ceux qui observent curieusement le mécanisme de la pensée humaine.
Il y a, de jadis, un opuscule grotesque, maintes fois réimprimé et encore colporté; c’est un _Sermon en proverbes_, ordonné pour satiriser soit les gens qui évoquent trop, par la sagesse des nations, leur propre niaiserie, soit les prédicateurs qui répétaient toujours les mêmes exhortations vaines comme le vent qui égrène l’herbe des cimetières; le pauvre auteur enfile donc avec un certain soin les proverbes les plus connus, jusqu’à faire quatre pages dont le sens est fort bien suivi et que l’on comprend, pourvu qu’on ne soit pas devenu hébété dès la première: «Prenez garde, n’éveillez pas le chat qui dort; l’occasion fait le larron, mais les battus paieront l’amende; fin contre fin ne vaut rien pour doublure; ce qui est doux à la bouche est amer au cœur, et à la chandeleur sont les grandes douleurs. Vous êtes aises comme des rats en paille; vous avez le dos au feu et le ventre à table; on vous prêche et vous n’écoutez pas; je le crois bien, ventre affamé n’a point d’oreilles; mais aussi rira bien qui rira le dernier. Tout passe, tout casse, tout lasse: ce qui vient de la flûte retourne au tambour, et on se trouve le cul entre deux selles; on veut recourir aux branches, mais alors il n’est plus temps, l’arbre est abattu; c’est de la moutarde après dîné; il est trop tard de fermer l’écurie quand les chevaux sont dehors.» Tel livre d’hier n’est pas rédigé selon un système différent, si l’on admet que l’écriture par clichés puisse être un acte raisonnable et volontaire. Dans le discours du colporteur boiteux, on trouve encore quelques traces du vieux burlesque; dans certains tomes modernes offerts aux loisirs démocratiques, on ne découvrira rien qui émerge au-dessus de la platitude. C’est le vide rigoureux des légendes interplanétaires, le _nihil in tenebris_ de l’imagination scolastique.
Que l’on se figure donc un atelier typographique où les casses, organismes géants, contiennent non pas des lettres, non pas des mots entiers, comme on l’a expérimenté, mais des phrases; cela sera l’image de certains cerveaux: «A..., destiné à la noble carrière des armes, recevait une éducation virile, et se préparait à porter dignement le nom de son père.--B..., toujours traité en enfant gâté, dont la volonté et les caprices sont des ordres, ne quittait guère le foyer paternel, où il prenait des habitudes d’oisiveté et de paresse.--N’ayant eu pour le soutenir ni l’affection, ni les conseils de sa mère; mal surveillé, mal dirigé par un père trop faible qui, toujours en admiration devant son fils, lui passait tous ses caprices, excusait toutes ses fantaisies, à dix-huit ans B... était sceptique et frondeur, ne croyant ni à Dieu ni à diable.--Il était homme à ne reculer devant rien, à n’être arrêté par aucun scrupule.--Aveuglé par son amour paternel, C... ne suivit pas les progrès incessants du mal, cette gangrène morale qui s’empare du cerveau d’abord pour descendre ensuite au cœur.--Il faut que jeunesse se passe.» Voilà le genre. J’en ai pris l’exemple dans un vieux journal et j’estime que, de telles phrases ayant, sous leurs diverses variantes syntaxiques, été imprimées, depuis quarante ans, des centaines de fois, il est à peu près impossible de découvrir le feuilleton où je les ai copiées. Mais cela n’importe pas, puisque précisément elles ont été choisies pour donner l’impression d’un cerveau anonyme et du parfait servilisme intellectuel.
Ce cerveau anonyme est pourtant doué de deux ou trois qualités ou affections particulières: d’une mémoire spéciale, très étendue; d’une faculté abstractive qui semble en corrélation avec une cécité cérébrale presque absolue.
La mémoire est un phénomène très complexe et tout mécanique. Il s’emmagasine dans notre cerveau une multitude de petits «négatifs» qui, à l’occasion, se reproduisent instantanément en exemplaires plus ou moins nets. Un cerveau conserve plus volontiers tels de ces négatifs; il y a par exemple la mémoire visuelle et la mémoire verbale; elles peuvent coïncider, elles peuvent s’exclure. Littérairement, ces deux mémoires réunies sont la condition d’un talent original; isolée, la première est représentative de ces hommes qui ont vu, senti, pensé et qui ne peuvent cependant se traduire clairement; la seconde répond à ce qu’on appelle vulgairement la «mémoire» en style pédagogique; elle ne peut produire qu’un talent purement oratoire ou abstrait, nécessairement limité, superficiel et sans vie. Cette seconde mémoire semble pouvoir se subdiviser, quand il s’agit du style ou de l’écriture[206] en mémoire des mots et mémoires des groupes de mots, locutions, proverbes, clichés. Il y a des aphasiques qui n’ont perdu que la mémoire du mot et qui peuvent désigner la chose par une périphrase; on retrouverait les traces d’une telle maladie dans certains écrits vulgaires, et avec cette aggravation qu’alors la périphrase n’a souvent aucun sens, ne correspond qu’à une intention et ne pourrait être remplacée par un mot. Ainsi dans une des phrases citées, le passage: «... cette gangrène morale qui s’empare du cerveau d’abord pour descendre ensuite au cœur». Cela est peut-être d’un degré au-dessous de l’aphasique qui, pour «couteau», dit «ce qui sert à couper»; c’est un bruit, mais à peine labial, le soufflement de l’asthmatique.
[206] On ne tente ici que des insinuations, laissant à d’autres le soin d’en vérifier ou d’en nier la valeur scientifique, d’après les principes de M. Ribot, _les Maladies de la Mémoire_.
Cependant, il s’agit de mémoire, et d’une mémoire étendue et sûre, quoique bornée d’un côté. Les amnésiques du verbe oublient d’abord ce qu’il y a de plus particulier dans le langage, les noms propres, les substantifs, les adjectifs; les parties du langage qui ont la vie la plus dure sont les phrases toutes faites, les locutions usuelles. Des malades, incapables d’articuler un mot, retrouvent leur langue pour expectorer des «clichés»! La sorte de style qui nous occupe serait donc une des formes de l’amnésie verbale élevée à la puissance littéraire. On suppose que dans la formation des langues l’ordre d’apparition des mots a été inverse de l’ordre de disparition constaté dans certaines maladies, les mots précis ayant été trouvés ou fixés les derniers, quand les esprits ont été capables d’idées nettes bien délimitées, tandis que les mots abstraits, appris d’abord, tels grands mots de la religion, de la philosophie, de la politique, restent dans les lobes, et témoignent jusqu’à la dernière heure de la puérilité d’une intelligence. Ce mécanisme explique les conversions tardives, le goût des vieillards pour les formules morales, ainsi que la psychologie des fanatiques qui n’ont jamais pu atteindre le mot net correspondant à un fait nu; l’emploi du cliché, en particulier, accuse une indécision qui est un signe certain d’inattention et de déchéance. Mais certaines mémoires même tronquées peuvent, selon l’expression de M. Ribot, s’exalter dans leur portion saine: et ceci fait comprendre l’état de l’homme qui ne pense que par clichés; il y a là un phénomène très curieux d’exaltation de la mémoire partielle. Pour l’expliquer, il n’est besoin que de la théorie de l’association; un proverbe en amène un autre; un cliché traîne après lui toutes ses conséquences et toutes ses guenilles verbales. C’est un long cortège dont le défilé surprend, même après qu’on en a compris le mécanisme.
Voici. Un homme est doué à un bon degré de la mémoire visuelle et de la mémoire verbale simple; s’il décrit un paysage, même imaginaire, même fantastique, même irréel, c’est qu’il le voit. Le schéma de ses gestes serait alors identique chez lui et chez le dessinateur qui alternativement lève la tête et crayonne. Pour réaliser sa description il n’a besoin que des mots et de l’usage familier de la langue; la construction de sa phrase est déterminée par sa vision; il ne pourrait employer des clichés que si ces clichés concordaient parfaitement avec la vision mentale qu’il évoque intérieurement. Les clichés ne concorderaient que si la vision était exactement celle qui a déterminé la première fois le choix des mots particuliers, ensuite répétés et arrivés à l’état de cliché. Cela est impossible, du moment qu’on suppose que l’écrivain est sincère et qu’il est doué, comme cela fut d’abord convenu, des deux mémoires, visuelle et verbale.
Dans l’autre cas, au contraire, le paysage écrit n’est pas une description, mais une construction de logique élémentaire; les mots échouent à prendre des postures nouvelles, qu’aucune réalité intérieure ne détermine; ils se présentent nécessairement dans l’ordre familier où la mémoire les a reçus: ainsi depuis cinq siècles les poètes français inférieurs chantent, avec les mêmes phrases nulles, le printemps virgilien.
Tous les écrivains dénués de la mémoire visuelle n’ont pas nécessairement une excellente mémoire des signes, ou plutôt des groupes de signes. Dans leur cerveau inactif, les associations de clichés se font difficilement. Pour ces amputés de tous les membres on rédigea des dictionnaires. L’un, le plus beau, a pour titre _le Génie de la langue française_[207]; on y trouve la plupart des mots du vocabulaire et, à leur suite, la série des phrases toutes faites et comme cristallisées autour de l’idée qu’ils représentent. On ouvre et l’on voit aussitôt: «l’abeille diligente butiner sur les fleurs--voltiger de fleur en fleur--errer dans la plaine fleurie--ravir le miel que renferme la fleur--dormir sur le sein d’une rose--charger son vol léger du suc des fleurs--piller le thym et le serpolet--se rouler dans le calice des fleurs», et cela, comme le dit si bien l’auteur ingénu, «selon toutes les délicatesses de l’élocution la plus recherchée». Si l’on franchit quinze cents colonnes, voici «les bras--la coupe--les pièges--le siège--le trône de la volupté; voici des yeux noirs comme du jais--des yeux à demi-voilés par de longues paupières--des yeux dont on arrache le bandeau fatal--des yeux qui se détachent--des yeux qui se repaissent--des yeux qui se fondent en pleurs--des yeux qui lancent des éclairs», et plusieurs de ces images furent belles, mais elles ne le sont plus, puisqu’elles ne sont pas nouvelles.
[207] _Le Génie de la langue française, ou Dictionnaire du langage choisi, contenant la science du bien dire, toutes les richesses poétiques, toutes les délicatesses de l’élocution la plus recherchée, etc._, par Goyer-Linguet; 1846.
Ce dictionnaire ne semble pas avoir été goûté; il contient trop d’expressions qui n’ont été dites qu’une fois; le cliché ne s’y rencontre pas du premier coup et il faut aller chercher parmi un taillis épineux d’expressions déconcertantes, puisque le souvenir ne les reconnaît pas. L’homme qui écrit par clichés est difficile à tromper; à défaut de mémoire, il a de l’instinct et on ne le ferait pas coucher avec une phrase qui ne se serait pas prostituée à plusieurs générations de grimauds.
Un recueil du même genre fut publié au siècle dernier, mais la littérature était modeste alors; l’on se contentait d’un dictionnaire d’épithètes[208], livre misérable et qui n’a d’intérêt que comme représentant psychologique d’une basse époque. Non que le révérend père fût prude ou timoré; il note les épithètes de Voltaire et des poètes galants et la grossièreté même ne le rebuta pas, mais c’est précisément parce qu’il est bien de son temps qu’il est épouvantable. Son livre est glacial; ses clichés sont des grêlons tombant sur un toit de plomb. En reprenant les mots abeille, volupté et yeux, on trouve dans le catalogue du prieur des Célestins: Abeille: badine--bourdonnante--diligente-- importune--imprudente (Voltaire)--industrieuse--laborieuse--ménagère-- mouchetée--ouvrière--piquante--prévoyante--vagabonde; Volupté: douce-- efféminée--enfantine--étudiée--fine (Voltaire)--folâtre--grossière-- lâche--obscène--prodigue--profane--pure--riante--sévère--subtile-- sucrée; Yeux: abusés--assassins--attendris--bandés--bouchés--chassieux-- cruels--délicats--ébaubis--éblouissants--éloquents--ennemis--éplorés-- fistuleux--fondus--gémissants--homicides--hypocrites--impudiques-- langoureux--noyés--pochés, etc.
[208] _Les Epithètes françaises rangées sous leurs substantifs, ouvrage utile aux poètes, aux orateurs, etc._, par le R. P. Daire, sous-prieur des Célestins de Lyon. A Lyon, M.DCC.LIX.--Ce livre a été refait récemment et, le croira-t-on, pour guider dans les sentiers de la vertu littéraire les jeunes disciples de l’Apollon noir. Je ne sais si je m’explique clairement; le volume a pour titre: _Album poétique ou la Nature et l’Homme_ et il a été publié à Cap-Haïtien par un magistrat de couleur, M. Ch. Anselin. Rien de plus réjouissant que le choix des épithètes, par exemple celles du mot gorge: plantureuse, grasse, magnifique, énorme, etc.
Il y a là un moment triste. On voit la poésie malade poussée dans une petite voiture par un vieux Célestin jovial et méticuleux qui la mène à l’hôpital. Le vers français se fait par le procédé que les régents enseignent avec fruit pour le vers latin; on a des principes; on sait que «les épithètes sont destinées à rendre le discours plus énergique» et «qu’elles produisent un ornement sensible dans le style, pourvu qu’elles soient bien ménagées et qu’on en use avec discrétion, sans émousser le goût en les multipliant trop». La discipline du collège a incliné les esprits à ne considérer que les idées les plus générales; l’abstrait domine la vie. L’abeille plane immobile dans l’espace, sans relations avec les choses que selon le caprice du rhétoricien; on use de l’abeille, non comme d’un être, mais comme d’un signe, qu’une ficelle incline. La poésie du dix-huitième siècle et, malgré Buffon, sa prose donnent l’impression d’une littérature d’aveugles; non seulement la mémoire visuelle semble partout abolie, mais on dirait que même la vision oculaire est un sens rare ou encore en enfance. Il est difficile de voir; c’est une faculté animale et c’est un don humain. Des hommes voient avec génie: rien de ce qui a passé sous leurs yeux ne leur est impossible à évoquer. Victor Hugo était un de ces voyants. Chaque fois qu’il levait les yeux, un monde nouveau entrait en lui et n’en sortait plus qu’au jour des incantations imaginaires. La poésie, en somme, et l’art, quel qu’il soit, a pour outil premier l’œil. Sans l’œil, il n’y a que des raisonneurs.