Esthétique de la langue française
Part 10
La _fleur d’Adonis_ n’est plus rougie par le sang du jeune dieu oublié, mais tantôt par celui de Vénus, tantôt par celui de Jésus: _sang de Jésus_, _sang de Vénus_, les deux grandes religions unies une fois de plus dans le geste de cueillir la même fleur. L’idée de sang semble inséparable de cette renonculacée[174] et son nom populaire français, _goutte de sang_, lui est donné en beaucoup de pays. On trouve en Italie _gozze de sangue_ (Vérone), _gioze de sangue_ (Trévise); en Espagne, _gota de sangre_; en Suisse, _bluatstrœfli_ et _blutstrœpfli_; en Carinthie, _bluetstrœpflan_; en Suède, _bloddroppar_. L’idée toute nue de rouge, mais d’une petite chose rouge, encore d’une goutte de pourpre, se rencontre dans l’ancien français _rubitz_; dans le dialectal _rougeotte_ (Vosges); dans l’avignonnais _roubisso_; dans l’anglais _pheasant’s eye_ (œil de faisan) et _rose-a-ruby_ (rouge rubis); dans le sicilien _russulida_ et dans le roumain, _rushcutça_.
[174] Son nom grec αργεμονη lui venait de ce qu’elle servait, d’après Dioscoride, à guérir l’αργεμον; l’idée de blanc est contenue dans le nom du mal (ulcère blanc) et non dans celui de la fleur.
_Nielle_, c’est la «petite Noire», _nigella_; les Grecs disaient de même μελανθιον et ils disent encore μελαντι. Le français _nielle_ n’a, sans doute, jamais contenu l’idée qui est évidente dans _nigella_; pour la retrouver, il faut aller chercher les formes verbales où la nielle est appelée l’herbe au poivre[175], et voici la _poivrette_, la _piperelle_, les _spezii_, les épices (Parme), l’_alipivre_ (portugais); on trouve en allemand _Schwarz kümmel_, (le carvi noir), mais les langues modernes ont surtout baptisé la nielle d’après sa très vague ressemblance avec des cheveux, de la barbe, de la laine, une toile d’araignée et, rencontre assez curieuse, la _nielle_ et _l’agnelle,_ si différentes sémantiquement, ont fraternisé sur le terrain phonétique: on trouve dans le domaine d’oc, les formes _niella_, _gniella_, _niello_, _aniello_, _aniella_ et, en Piémont, _agnela_. Le vieux français disait _barbute_ et _barbue_; à Parme, c’est comme en Normandie la _barbe de capucin_, _barba de fra_; en Roumanie, la barbe de boyard, _barba boïarului_; en Allemagne, la chevelure de Vénus, _Venushaar_ et, image plus pittoresque, la fille de crin, _braut in haren_; en Angleterre, la barbe blanche, _oldman’s beard_; en Catalogne, _aranyas_, image que se disent nos patois avec _arogne_ et _irogné_ (toile d’araignée).
[175] «Graine noire» est le nom de la nielle dans beaucoup de dialectes arabes.
_Violette de chien_. _Hépatique_. _Anémone_.
Il y a une violette sauvage, très pâle et sans odeur, qui s’appelle dans une grande partie de la France _violette de chien_, c’est-à-dire bonne pour les chiens. Cette expression se retrouve en Wallonie _viyolette de tchin_; en Galicie, _viola de can_; en Allemagne, _hundsveilchen_; en Luxembourg, _honzfeiol_; en Flandre, _hondsvioletten_; en Angleterre, _dog’s violet_; en Suède et en Danemarck, _hundefiol_. Le latin de nomenclature _viola canina_ est la traduction de ces appellations populaires; peut-être cependant l’a-t-il propagée dans quelques langues[176].
[176] Le latin d’officine a certainement eu une très grande influence sur les noms même populaires des plantes; il en a encore. Cela s’explique par les relations des pharmaciens et des cueilleuses de simples. M. E. Rolland a rencontré une de ces femmes connaissant les noms de _toutes_ les plantes de son pays; dans la liste que j’ai vue beaucoup de mots sont des déformations évidentes des noms du Formulaire (Mars 1899).
L’_hépatique_ ne semble pas avoir[177] de nom français, et on ne connaît pas son nom populaire latin. Sans qu’on puisse les soupçonner d’avoir littéralement traduit le latin savant _trifolium hepaticum_, les divers dialectes méridionaux lui ont, cependant, donné le nom d’herbe au foie, _erba del fetje_, _d’aou fégé_, _au fedzo_, etc.; en italien, c’est aussi la _fegatella_; en catalan, l’_erba fetgera_; en espagnol, la _higadela_. Les langues germaniques, Scandinaves et slaves constatent la même relation: anglais, _liver-wort_; hollandais, _leverkruid_; allemand, _leberblume_ et _leberkraut_; transylvanien, _liewerkrockt_; islandais, _lifrarurt_; suédois, _lefverrœt_ et _levferblad_; danois, _leverurt_; polonais, _watrobnik_.
[177] Le _Nomenclator_ lui donne le nom bizarre de _porcorau_.
L’histoire de l’anémone est pareille et tout aussi concluante. Son nom français le plus répandu semble _coquelourde_, où il est peut-être possible de reconnaître _clocca lurida_; du moins l’idée de cloche se retrouve-t-elle clairement dans plusieurs des noms donnés à cette fleur: _clochette_, en certaines parties de la France; _kuhschelle_[178] (clochette de vache) et _osterschelle_ (clochette de Pâques), en Allemagne; _klockenblome_ (fleur à la cloche), aux environs de Brême; _Coventry bells_ (cloches de Coventry), dans le centre de l’Angleterre[179]. Mais il était particulièrement intéressant de savoir si la valeur du mot grec ανεμονη se rencontrait dans les noms véritables de l’anémone ou dans ses surnoms populaires. Or, partout, en Europe, l’anémone est l’herbe au vent, la fleur ou la rose du vent[180]: _erba del vent_ (Gard), _erba de vent_ (Milanais), _erba do vento_ (Galicie), _flor del viento_ (Espagne); c’est, en Allemagne: _windroschen_ (la rose du vent); en Flandre, _windkruid_ (herbe au vent); en Danemarck, _windrose_; en Russie, _wetrezina_, la fleur du vent.
[178] Pour le passage de l’idée de cloche (_clocca_) à l’idée de coquille (_concha_), on peut comparer l’allemand _schelle_ (clochette) et l’anglais _shell_ (coquille). De _cloque_ à _coque_ et réciproquement des interpositions sont fort possibles, surtout dans une région de la langue où la transmission des sons n’a jamais été fixée par l’écriture.
[179] Ou les _cloches du couvent_.
[180] Et même jusque dans le centre de la France et dans la Haute-Marne.
_Aubépine_. _Chèvre-feuille_. _Rouge-Gorge_. _Fourmi-lion_.
Il est tout simple que l’aubépine (_albispina_), la blanche épine, porte ce même nom en presque toutes les langues, depuis l’italien _biancospino_ jusqu’au danois _hvidtorn_. De même on s’explique assez facilement la fréquence linguistique du chèvrefeuille (ital.: _caprifoglio_; all.: _geissblatt_; holl.: _geitenblad_; dan.: _giedeblad_; suéd.: _getblad_); tous ces noms modernes ne sont peut-être que la traduction de _caprifolium_. Quand le mot latin est très explicite et quand toutes les formes linguistiques sont identiques, l’hypothèse de la traduction est admissible. Les dictionnaires donnent du mot _chèvrefeuille_ cette plaisante interprétation: ainsi appelé parce que les chèvres aiment à brouter ses feuilles. Comme si les chèvres n’aimaient pas à brouter tout ce qui est vert! Le chèvrefeuille, c’est la plante-chèvre, la plante grimpante, tout simplement. Varron appelle _caprea_ la vrille de la vigne et l’italien dit dans le même sens _capreolo_. Le mot latin s’est substitué, sans qu’on en comprenne le sens, aux noms indigènes qui avaient sans doute été faits, comme en Angleterre, avec l’idée de fleur qui a goût de miel, _honey sukkle_, ou celle de lien sauvage, lien des bois, _wood bine_[181]. Il en a peut-être été de même pour le _rouge-gorge_. Dans toutes les autres langues, de l’italien, _pettirosso_, à l’allemand, _rothkehlchen_, au danois, _rotkielke_, au polonais _czerwonogardl_, on soupçonne des mots latins et ces mots nous en avons l’écho dans le vers déjà cité à propos du roitelet:
... _Et rubro pectore Progne_[182].
[181] Ou _bind_. Hadrianus Junius donne plusieurs noms de chèvre-feuille en allemand du XVIe siècle; les uns semblent vouloir dire la nourriture de la chèvre: _speckgilgen_; les autres correspondent bien à la comparaison de la plante avec l’animal qui grimpe: _waldgilgen_. En vieux hollandais son nom est: les chèvres, _gheyten_.
[182] «Je regarde ce mot (_Progne_) comme employé ici pour désigner génériquement une famille de petits oiseaux, analogues à ceux qui sont nommés dans le même vers, et spécialement le rouge-gorge qui y est caractérisé très naïvement par ses propres attributs.» _Philomela_, XXXIIe remarque.
Cependant, il est fort possible et bien conforme au mécanisme de l’esprit humain que la trouvaille _rouge-gorge_ ou _rodkielke_ soit spontanée dans chacune des langues où on la rencontre. Le vieux français disait: _rubéline_.
Mais pour le _fourmi-lion_, aucun doute n’est possible, puisque ce mot n’est que le résultat d’une trop bonne prononciation de l’_l_ mouillée ou d’une mauvaise lecture du mot latin. _Formica-leo_ est, en effet, soit une forme bâtarde calquée sur notre _fourmi-lion_, soit une déformation, par étymologie trop savante, du bas-latin _formiculo_, _formiculonem_, diminutif de _formica_. _Formiculonem_ a donné en français _fourmillon_. Comme l’idée de _fourmi-lion_ se retrouve dans beaucoup de langues d’Europe, son absurdité doit sans doute être mise à la charge des latinisants. L’anglais _ant-lion_, l’allemand _ameiselawe_, le flamand _mierenleeuw_, le danois _myrelove_, le suédois _myrlejon_, le polonais _mrowkolew_ se traduisent tous avec une exactitude singulière par _formica-leo_, mais si _fourmi-lion_ veut bien dire en français «fourmi qui est comme un lion», _ant-lion_ signifie en anglais «lion qui est comme une fourmi», ou «lion qui mange les fourmis», etc.; c’est _lion-ant_ qu’il faudrait pour rendre _formica-leo_. L’idée plaisante que le _fourmi-lion_ est le «lion des fourmis» égaie quelques dictionnaires: que de mal ont pris les grammairiens pour expliquer logiquement les mœurs d’un insecte par une déformation linguistique!
_Autres mots_: _Corset_. _Clairon_. _Amadou_. _Navette_. _Béryl_. _Railler_.
La formation de métaphores, durables ou passagères, est dominée par un ensemble de lois psychologiques que nous ne pouvons connaître que par la trace qu’elles laissent dans les combinaisons verbales. Ainsi l’idée de petit corps se retrouve dans presque tous les mots qui signifient aujourd’hui _corset_[183], comme Brachet l’a constaté ingénieusement, mais sans analyser le phénomène. Voici, semble-t-il, la marche de cette métaphore qui n’a pu naître qu’avec le costume moderne des femmes, lorsque, l’«ajustement» remplaçant la draperie, la robe dut se partager en deux moitiés, le haut et le bas. Considérée en son ensemble, vide et dressée comme une armure, la robe se compose de la jupe et du buste ou _corps de la jupe_: ensuite toutes les femmes ayant la prétention d’être minces, le corps de la jupe[184] est devenu par courtoisie un petit corps ou corset et il deviendra sans doute un corselet. Dans cet exemple c’est aux lois de l’analogie que l’esprit a obéi; une expression intermédiaire nous le certifie.
[183] Angl.: _bodice_; all.: _leibchen_; dan.: _livstykke_; ital.: _corpetto_; etc.
[184] _Corps_, pour _corset_, est resté en usage dans beaucoup de provinces, notamment dans le centre (_Glossaire_ de Jaubert). J.-J. Rousseau l’emploie, mais son français est parfois un peu dialectal.
Certaines métaphores sont si singulières qu’on hésite même devant l’évidence. Pour identifier plus sûrement les deux mots du provençal, _perna_, qui veulent dire l’un _jambon_ et l’autre _bavolette_, M. Antoine Thomas rappelle fort à propos que de πετασος, chapeau, les Grecs avaient formé πετασων, jambon: «Ce serait un rapport inverse qui aurait fait baptiser _perna_, bavolette, par les Gallo-Romains[185].» Le mot latin _gracilis_[186] avait pris le sens de trompette au son grêle ou clair; c’est exactement notre mot _clairon_. Nous ne pouvons reconnaître dans _amadou_ le sens primitif d’appât, puisque la racine de ce mot est scandinave, mais nous trouvons réunies les deux significations dans l’_esca_ des Latins, dans l’_adescare_ des Italiens, dans l’εναυσμα des Grecs modernes. L’amadou, c’est la nourriture et l’appât du feu[187]. Il y a loin, semble-t-il, de l’idée de navire à celle de navette de tisserand; on serait tenté de séparer les deux mots, si l’italien _navicella_, nacelle, et l’allemand _schiff_, bateau, ne couraient également sur l’eau et sur la trame des métiers. On a déterminé l’origine du mot _briller_; c’est _beryllare_, scintiller comme le béryl[188]. Que ne diraient pas les professeurs de belles-lettres si quelque «décadent» forgeait, briller n’ayant vraiment plus qu’un sens abstrait, _émerauder_ ou _topazer_! Le mot _railler_ a la même origine latine que _raser_ (_radere_, _rasus_, _raticulare_) qui a pris lui-même récemment un sens péjoratif; on trouve en allemand _scheren_, raser, et _scherzen_, railler, en flamand _scheren_, raser, et _scherts_, raillerie.
[185] _Essais de Philologie française_, page 350.
[186] Qui était devenu _graile_ en ancien français. Le verbe _grailler_, sonner du cor, est resté comme terme de vénerie, mais il a pris d’autre part le sens second et contradictoire de «parler d’une voix enrouée».
[187] Les Canadiens ont étendu le sens de _boitte_, appât, au sens de nourriture pour les bestiaux.
[188] Et du même _béryl_ vient aussi _bésicles_, anciennement _bericles_ (_Beryenlus_)!
_Compter et conter_. _Dessein et Dessin_. _Pupille_. _Prunelle_.
On sait avec quel soin les grammairiens distinguent l’un de l’autre _compter_ et _conter_. A les entendre il n’y aurait pas deux mots plus éloignés, malgré leurs sonorités identiques, et il a fallu pour les confondre l’ignorance et la barbarie du moyen âge. Or il se trouve précisément que les deux ne sont qu’un: compter et conter, mot unique né du latin _computare_. Pour l’homme de tous les temps et de tous les climats, _compter_ et _conter_ représentent une seule et même opération; un mot les traduit tous les deux: _énumérer_. Des chiffres ou des faits, on les énumère, on les compte. L’italien et l’espagnol sont d’accord en cela avec l’allemand et avec le danois: _contare_ et _contar_ ont, dans les deux premières langues, la double signification de nos deux mots; en allemand compter, c’est _zahlen_, et conter, _erzalen_; en danois compter, c’est _toele_ et conter, _fortoelle_. Ce _toele_ nous rappelle que l’anglais _tale_ (conter) a eu primitivement la signification de _compter_; il l’a perdue en partie, quand le mot _account_ est entré dans la langue; mais _account_ a gardé, en partie, un peu du sens de _tale_. Il en est de même de notre mot _compte_, malgré tous les grammairiens; dans _compte-rendu d’un livre_, on voit le mot _computare_ au point mort où il ne signifie plus _compte_ et ne veut pas encore dire _conte_. En différenciant les deux mots, la grammaire nous oblige à toutes sortes de petits mensonges, car il nous est réellement impossible parfois de savoir si nous _comptons_ ou si nous _contons_. On ne devrait pas laisser les cuistres toucher à des organismes aussi délicats que le langage: du moins pourra-t-on désormais leur enseigner que les «tropes» sont une branche de la psychologie générale et qu’il faut réfléchir très longtemps avant que d’oser couper en deux morceaux et tailler à arêtes vives un bloc verbal que l’esprit humain laisse volontairement informe. Ils ont opéré la même scission entre _dessin_ et _dessein_ sans s’apercevoir, les pauvres gens, que la langue, incorrigible, recommençait exactement avec le mot _plan_ les mêmes et indispensables confusions sans lesquelles les hommes cesseraient bientôt de se comprendre. Comme le mot _conte_, le mot _dessin_ est unique; le latin _designare_ avait déjà tous les sens concrets et abstraits que comporte l’idée de _dessiner_. Le mot anglais _design_ porte sans peine, avec une légère restriction (_drawing_ lui ayant enlevé quelques-unes de ses nuances), la plupart des significations contenues dans notre double mot; il en est de même en suédois avec _utkast_, en italien avec _disegno_ et dans presque toutes les langues.
Bien d’autres mots seraient à noter que les dictionnaires séparent arbitrairement, quoique l’un ne soit que la métaphore de l’autre. _Pupille_ est dans ce cas: qu’il signifie l’orpheline pourvue d’un tuteur ou la prunelle de l’œil, c’est toujours le latin _pupilla_, diminutif de _pupa_, petite fille (_pupata_, de la même famille, a donné _poupée_). La _pupille_ de l’œil, c’est si bien la _fille de l’œil_ que l’expression se retrouve tout entière en portugais où la _pupille_ se dit _menina do olho_. Pareillement la _prunelle_ des haies et la _prunelle_ des yeux ne font qu’un. Le centre de l’œil a été comparé à la petite prune d’un noir bleu ou violacé qui mûrit parfois après les gelées; par une métaphore analogue, mais bien moins jolie et bien moins juste, les Anglais appellent la prunelle de l’œil _eye-apple_ et les Flamands, _oogappel_, la pomme de l’œil. Le polonais qui a le verbe _zrzeniac_, commencer à mûrir, appela _zrzenica_ la prunelle de l’œil; je ne sais dans quel ordre il faut établir les rapports de ces deux mots[189].
[189] L’œil a pu être comparé à un charbon. Se souvenir du latin _pruna_.
Un des inconvénients de la liberté prise avec _dessin_, _conte_, _pupille_, _prunelle_ et tels autres mots par les grammairiens, c’est de rendre invisible la métaphore et ainsi d’engrisailler la langue. Séparé de l’idée qu’il représente, _dessein_ n’est plus qu’une de ces abstractions verbales à moitié mortes dès le jour qu’elles sont nées et destinées à disparaître bien avant la langue dont elles ont fait partie. L’abstraction est une des causes de la mort des mots.
On voit donc que si le mécanisme de la métaphore est quelquefois mystérieux, ses oscillations n’en sont pas moins assez régulières et que la différence des langues n’implique pas une différence de marche ou de méthode[190]. Méthode, s’il fallait voir dans le choix des images l’influence d’une intelligence volontaire, comme le désire M. Michel Bréal; marche, s’il s’agit le plus souvent, et c’est notre avis, d’associations passives d’idées. Sans doute, quelle que soit la métaphore, son âge ou son habitat, elle a toujours été une création personnelle; ni les mots ni les idées ne peuvent être sérieusement considérés comme le produit naturel de cet être mythique qu’on appelle le Peuple. Pas plus que les contes ou les chansons populaires les mots métaphoriques ne sont une végétation sporadique analogue à la crue matinale des champignons dans les forêts; les contes ont un auteur, les images verbales ont un auteur. Mais le même conte ou le même mot ont pu être créés plusieurs fois et même simultanément; pour les mots nous en avons la certitude par la coexistence des mêmes combinaisons d’images dans des langues très différentes; pour les contes, cela est fort vraisemblable. Je crois que cela revient à dire que tous les cerveaux humains sont des horloges très compliquées et très fragiles, mais toutes construites sur le même plan et douées des mêmes rouages. La banalité de cette conclusion nécessaire me réjouit, car une étude de ce genre doit, pour avoir son intérêt, aboutir, quoique par un chemin détourné et nouveau, à la vieille route royale piétinée par les longues caravanes.
[190] On tentera peut-être d’établir des groupes sémantiques comme on a établi des groupes linguistiques. D’après cette étude qui n’est qu’un essai rudimentaire, les groupes se répartiraient ainsi par rapport au français: d’abord l’anglais et l’allemand; ensuite le hollandais (ou flamand), l’italien, le polonais; enfin le suédois, le danois, l’espagnol et le portugais. Les langues sont nommées dans l’ordre de la fréquence de leurs métaphores identiques aux métaphores françaises. Les Anglais et les Allemands seraient de beaucoup, et à peu près au même degré, nos plus proches voisins sémantiques.
LE VERS LIBRE
I
«Si j’étais encore assez jeune et assez osé, je violerais à dessein toutes lois de fantaisie; j’userais des allitérations, des assonances, des fausses rimes, et de tout ce qui me semblerait commode...» Gœthe disait cela en 1831[191], au moment même où les vieilles lois du vers français n’allongeaient leurs bras que pour mieux étreindre la liberté du poète. Victor Hugo désarticulait l’alexandrin, parfois jusqu’à la disgrâce, mais sans briser les liens d’airain qui maintenaient droite sa forme traditionnelle; agrandissant très peu le geste, il ajoutait aux membres des ornements nouveaux et obligatoires: après lui, la césure demeure et les douze syllabes que l’œil compte et que l’oreille cherche; l’entrave inédite est la rime riche.
[191] Eckermann, II, 242.
Pas plus que Ronsard ou que Malherbe, Hugo n’a modifié essentiellement le vers français.
Une telle modification est-elle possible? Si elle est possible, doit-elle se faire dans le sens du vers libre ou dans le sens du vers rythmique, dans le sens de la mélodie ou dans le sens de la mélopée?
Jusqu’aux premières tentatives d’il y a dix ans, le vers français n’a jamais cessé (dans les bonnes pages des bons poètes) d’être, de huit, de douze ou de vingt-quatre syllabes, une phrase mélodique, limitée par le nombre même de ses syllabes, et, par cette limite, acquérant une forme précise, une vie individuelle. Ce vers, en son mode type, l’alexandrin, est vieux comme le monde français et comme le monde latin et comme le monde grec, où son nom était l’asclépiade.
L’alexandrin est fort antérieur à Alexandre de Bernay et à Lambert li Tors; ces deux grands poètes le rendirent populaire par leur génie à l’heure où l’antiquité enivrait le moyen âge, où Alexandre et Énée, Œdipe et Hélène étaient populaires autant que Berthe et Charlemagne; leur vers est le nôtre:
Amer nule puciele | ne degna par amor
Les biaux chevax d’Arabe, | les mules de Syrie, Les siglatons d’Espagne, | les pales d’Aumarie.
Près d’un siècle avant, le _Voyage de Charlemagne_ avait amusé Paris et l’Ile-de-France; c’est un poème, presque parodique, d’une belle langue et d’une versification sûre: douze syllabes et la césure médiale:
Trancherai les halbers | et les helmes gemez
Aux mêmes époques, un vers latin était fort usité par les poètes de cloître ou de grand chemin:
Plena meridie | lux solis radiat.
(ABAILARD)
Est lingua gladius | in ore feminae.
(Satire goliarde)
C’est un des vers familiers à Prudence:
Inventor rutili | dux bone luminis
et enfin à Horace:
Sic Fratres Helenae, lucida sidera.
Il est toujours inutile, pour les questions de langue ou de littérature, d’en référer à la Grèce, puisque rien ne nous est venu de là que par l’intermédiaire de Rome; cependant, pour achever cette histoire, il faut donner le patron de l’asclépiade latin:
Φαῖσι δἠποτα Λἠδαν ὐακίνθινον.
(SAPHO)
Si donc il s’agit de rénover «essentiellement» l’alexandrin, il s’agit de briser une tradition aussi vieille que la civilisation occidentale[192], et nous voilà en même temps assez loin de ce que dit trop légèrement Théodore de Banville dans sa Prosodie: «Le vers de douze syllabes, ou vers alexandrin, qui correspond à l’hexamètre des Latins, a été inventé au XIIe siècle par un poète normand...»
[192] Voir la note sur le _vers libre latin_ à la fin de ce chapitre.