Esthétique de la langue française

Part 1

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REMY DE GOURMONT

Esthétique de la langue française

LA DÉFORMATION--LA MÉTAPHORE LE CLICHÉ LE VERS LIBRE--LE VERS POPULAIRE

PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCIX

DU MÊME AUTEUR:

CRITIQUE

_Le Latin mystique_ (Etude sur la poésie latine du moyen âge) (3e édition), 1 vol. in-8º raisin 10 fr. »

_L’Idéalisme_, 1 vol. in-12 écu 2 fr. 50

_Le Livre des Masques_ (Ier et IIe) (gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui), avec 53 portraits, par F. Vallotton (2e édition), 2 vol. gr. in-18. Chaque volume 3 fr. 50

ROMAN, THÉATRE, POÈMES

_Sixtine_ (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

_Le Pèlerin du silence_ (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

_Les chevaux de Diomède_ (2e édition), 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

_D’un Pays lointain_, 1 vol. gr. in-18 3 fr. 50

_Lilith_ (2e édition), 1 vol. in-8º écu 3 fr. »

_Histoires magiques_ (2e édition), 1 vol. in-12 3 fr. 50

_Proses moroses_ (2e édition), 1 vol. in-24 3 fr. »

_Théodat_, 1 vol. in-12 2 fr. 50

_Les Saintes du Paradis_, petits poèmes avec 29 bois originaux de G. d’Espagnat, 1 vol. in-12 cavalier 6 fr. »

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_Douze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 12._

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

PRÉFACE

Esthétique de la langue française, cela veut dire: examen des conditions dans lesquelles la langue française doit évoluer pour maintenir sa beauté, c’est-à-dire sa pureté originelle. Ayant constaté, il y a déjà bien des années, le tort que fait à notre langue l’emploi inconsidéré des mots exotiques ou grecs, des mots barbares de toute origine, de toute fabrique, je fus amené à raisonner mes impressions et à découvrir que ces intrus étaient laids exactement comme une faute de ton dans un tableau, comme une fausse note dans une phrase musicale. Il me sembla donc que, sans rejeter inconsidérément les observations (qualifiées mal à propos de règles) grammaticales, il fallait du moins ajouter un nouveau principe à ceux qui guident l’étude des langues, le principe esthétique. Voilà toute la première partie de ce livre, y comprises les notes sur la Déformation.

Le chapitre des métaphores pourrait tenir en vingt lignes, si on ôtait les exemples; si on y mettait tous les exemples possibles, il demanderait vingt gros volumes. Il ne faut donc le regarder que comme une indication: il dira la possibilité d’un dictionnaire sémantique des langues de civilisation européenne. L’excuse de sa longueur, car il paraîtra long à beaucoup, c’est qu’en ces sortes de travaux il est défendu de demander à être cru sur parole; cette nécessité justifie encore l’aridité d’une nomenclature empruntée à différentes langues étrangères.

Je pense d’ailleurs qu’il ne faut jamais hésiter à faire entrer la science dans la littérature ou la littérature dans la science; le temps des belles ignorances est passé; on doit accueillir dans son cerveau tout ce qu’il peut contenir de notions et se souvenir que le domaine intellectuel est un paysage illimité et non une suite de petits jardinets clos des murs de la méfiance et du dédain.

Je désire ajouter que ces études, car sans être de la philologie elles s’appuient constamment sur la philologie romane et sur la linguistique générale, ont été aperçues de ceux dont l’approbation m’était nécessaire, alors que, sans préparation apparente, je me hasardais à des questions auxquelles il est d’usage, entre littérateurs, de ne pas répondre. Ce n’est pas comme caution que je dis le nom de l’illustre Max Muller, maître des mythologies et des métaphores, ni celui de M. Gaston Paris, dont nous sommes tous les disciples, ce qui n’est pas une raison pour qu’il ait approuvé autre chose dans mon Esthétique que le soin avec lequel j’ai défendu les principes que m’ont donnés ses travaux; c’est plutôt en manière de dédicace, et alors je n’oublierais pas M. Antoine Thomas, qui aime passionnément la langue française et qui l’a suivie jusqu’en ses plus mystérieuses métamorphoses. M. Gaston Paris me permettra de citer ici quelques lignes de son écriture, car elles sont une critique et elles disent ma pensée même, depuis que je les ai lues: «Sur quelques points (comme ce qui regarde l’orthographe) je ne serais pas tout à fait d’accord avec vous, et en thèse générale je ne sais si dans l’évolution linguistique on peut faire autre chose qu’observer les faits; mais après tout dans cette évolution même toute volonté est une force et la vôtre est dirigée dans le bon sens.» Ma pensée c’est cela même, c’est que je ne suis qu’une force, aussi petite que l’on voudra, qui voudrait se dresser contre la coalition des mauvaises forces destructives d’une beauté séculaire. Je n’ai à ma disposition ni lois, ni règles, ni principes peut-être; je n’apporte rien qu’un sentiment esthétique assez violent et quelques notions historiques: voilà ce que je jette au hasard dans la grande cuve où fermente la langue de demain.

R. G.

23 mars 1899.

ESTHÉTIQUE

DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le caractère est le style d’une langue. Chaque langue a son caractère qui se révèle par les sonorités, par les formes verbales; c’est dans les mots qu’il met d’abord son empreinte obscure et profonde.

GUILLAUME DE HUMBOLDT.

Je défendrai toujours la pureté de la langue française.

MALHERBE.

CHAPITRE PREMIER

Beauté physique des mots.--Origines des mots français.--Les doublets.--Le vieux français et la langue scolastique.--Le latin réservoir naturel du français.

On ne s’est guère intéressé jusqu’ici aux mots du dictionnaire que pour en écrire l’histoire, sans prendre garde à leur beauté propre, de forme, de sonorité, d’écriture. C’est qu’on a cru sans doute que, dégagés de l’image ou de l’idée qu’ils contiennent, les mots n’existeraient plus qu’à l’état d’articulations vaines. La phonétique elle-même n’a pu rester complètement indifférente à la signification des mots dont elle analysait les éléments, et c’est ainsi qu’elle est arrivée à établir l’origine et la filiation de presque tous les vocables de la langue française. Mais on conçoit très bien, et il y a une phonétique pure qui, faisant abstraction de toute sémantique, constate simplement la généalogie des sons, leurs mutations, leurs influences réciproques. L’esthétique du mot, telle que j’essaierai de la formuler pour la première fois, aura d’abord ce point de contact avec la phonétique qu’elle ne s’occupera que par surcroît du sens verbal, tout à fait insignifiant dans une question de beauté physique: la signification d’un mot ni l’intelligence d’une femme n’ajoutent rien ni n’enlèvent rien à la pureté de leur forme. Pureté: voilà le déterminatif[1].

[1] Vaugelas, qui ne pouvait avoir qu’un sens instinctif de la pureté des mots, a le sens de leur beauté. Il loue en ces termes _insidieux_: «il est beau et doux à l’oreille.»

Il y a dans la langue française et dans toutes les langues novo-latines, trois sortes de mots: les mots de formation populaire, les mots de formation savante, les mots étrangers importés brutalement; _maison_, _habitation_, _home_, sont les trois termes d’une même idée, ou de trois idées fort voisines; ils sont bien représentatifs des trois castes d’inégale valeur qui se partagent les pages du vocabulaire français. Notre langue serait pure si tous ses mots appartenaient au premier type, mais on peut supposer, sans prétendre à une exactitude bien rigoureuse, que plus de la moitié des mots usuels ont été surajoutés, barbares et intrus, à ce que nous avons conservé du dictionnaire primitif: la plupart de ces vocables conquérants, fils bâtards de la Grèce ou aventuriers étrangers, sont d’une laideur intolérable et demeureront la honte de notre langue si l’usure ou l’instinct populaire ne parviennent pas à les franciser. Leur nombre croissant pourrait faire craindre que le français fût en train de perdre son pouvoir d’assimilation, jadis si fort, si impérieux; il n’en est rien, mais la demi-instruction, si malheureusement répandue, oppose à cette vieille force l’inertie de plusieurs sophismes.

Cependant les mots du second et du troisième type peuvent avoir acquis, par le hasard des formations ou des déformations, une certaine beauté analogique; ils peuvent être tels qu’ils aient l’air d’être les frères véritables des véritables mots français; cette pureté extérieure, qui ne fait point illusion au phonétiste, doit désarmer le littérateur; il nous est parfaitement indifférent, en vérité, que _hélice_, _agonie_, _gamme_ soient des mots grecs; rien ne les différencie des plus purs mots français; ils se sont naturellement pliés aux lois de la race et leur fraternité est parfaite avec _lice_, _dénie_, _flamme_, véridiques témoins. Il y a aussi un grand nombre de termes abstraits qui, quoique d’une physionomie assez barbare, nous sont indispensables, tant que le vocabulaire n’aura pas subi une réforme radicale; dès qu’on touche aux abstractions, il faut écrire en gréco-français; cet essai sera, et est déjà plein de mots que je répudie comme écrivain, mais sans lesquels je ne puis penser. On ne peut les supprimer, mais on peut tenter de les rendre moins laids: cela sera l’objet d’un des chapitres que j’ai le dessein d’écrire.

Pareillement, et avec moins d’hésitation encore, il faut respecter la plupart des mots latins qui sont entrés dans la langue sans passer par le gosier populaire, ce terrible laminoir. Ils sont mal formés; on n’a pas tenu compte, en les transposant, des modifications spontanées que la prononciation leur aurait fait subir si le peuple les avait connus et parlés; on les jeta brutalement dans la langue, sans écouter aucun des conseils de l’analogie et on infesta ainsi le français de la finale _ation_, qui peu à peu a détruit le pouvoir de _aison_, finale normale, moins lourde et plus définitive. De _potionem_ le peuple a fait _poison_ et les savants _potion_; le peuple fut plus ingénieux et plus personnel, étant ignorant. Mais _potion_ était utile, l’idée générale contenue dans _potionem_ ayant disparu du mot populaire[2]. La nécessité qui a fait doubler _émoi_ par _émotion_ est beaucoup moins évidente, et l’on ne voit pas bien que la langue qui avait _émouvoir_ ait fait, en acceptant _émotionner_, une acquisition très importante ni très belle.

[2] Elle a également disparu de _potion_ pour se partager entre _breuvage_ et _boisson_.

_Poison_ et _potion_; on appelle _doublets_ ces mots de forme différente et de souche unique; le second est venu doubler le premier soit à une époque assez ancienne, soit au cours des siècles ou tout récemment. Ils n’ont jamais la même signification et c’est l’excuse du mauvais; excuse assez faible, car, comme je l’expliquerai plus loin, un seul mot peut, sans qu’aucune confusion soit à craindre, porter jusqu’à dix ou douze sens différents.

C’est ainsi que la langue ayant tiré du latin _capitale_ la forme _cheptel_ a fait, avec le même mot, la forme _capital_. Voici quelques exemples de doublets que je n’emprunte pas à l’opuscule de Brachet, quoiqu’ils s’y trouvent certainement:

Latin Vieux français Français moderne _Monasterium_ Moutier Monastère _Ministerium_ Métier Ministère _Paradisus_ Parvis Paradis _Hospitale_ Hôtel Hôpital _Augurium_ Heur Augure _Unionem_ Oignon Union[3] _Crypta_ Grotte Crypte _Decima_ Dîme Décime _Articulum_ Orteil Article _Navigare_ Nager Naviguer

[3] Il y a deux _unio-nem_, l’un disant oignon, l’autre union. Ce n’est donc pas là un doublet véritable; mais si le vieux français avait tiré un mot de _unionem_ (unir), nous dirions, sans rire: _L’oignon fait la force._

Souvent, le sens s’étant perdu de la fécondité naturelle du français, un savant en quête d’un qualificatif, d’un dérivé est remonté au mot latin au lieu d’interroger le mot français:

_Natalis_ Noël Natalité _Ostrea_ Huître Ostréiculture _Ranuncula_ Grenouille Renonculacées _Oxalia_ Oseille Oxalique _Medulla_ Moëlle Médullaire[4] _Auricula_ Oreille Auriculaire _Gracile_ Grêle Gracilité _Dies dominica_ Dimanche Dominical _Pediculum_ Pou Pédiculaire _Pneuma_ Neume Pneumatique

[4] Il n’est pas très rare de lire: la _moëlle médullaire_. Il ne faut pas trop rire, ni trop blâmer cela. Le langage d’usage n’a pas à tenir compte du sens étymologique des mots. Voir plus loin, à la fin du chapitre II.

On doit avoir l’impression rien qu’à parcourir ces deux listes très écourtées, que si les mots de la seconde colonne sont français, ceux de la troisième ne le sont pas, ou très peu; ils ne sont pas davantage latins, puisque jamais en aucun pays ils n’ont été prononcés tels que le dictionnaire nous les offre aujourd’hui. Ils n’en sont pas moins, sauf le dernier, fort estimables; leur présence dans la langue est devenue presque un ornement en même temps qu’une garantie de solidité depuis que tant d’autres causes de destruction sont venues l’assaillir et, partiellement, la vaincre.

Nous ne comprenons plus, sans études préalables, le vieux français; la tradition a été rompue le jour où les deux littératures, française et latine, se trouvèrent réunies aux mains des lettrés; les hommes qui savent deux langues empruntent nécessairement, quand ils écrivent la plus pauvre, les termes qui lui manquent et que l’autre possède en abondance. Or, à ce moment le français paraissait aussi pauvre en termes abstraits que le latin classique, tandis que le latin du moyen âge, enrichi de toute la terminologie scolastique, était devenu apte à exprimer, avec la dernière subtilité, toutes les idées; ce latin médiéval a versé dans le français toutes ses abstractions; la philosophie et toutes les sciences adjacentes s’écrivent toujours dans la langue de Raymond Lulle. _Identité_, _priorité_, _actualité_ sont des mots scolastiques. Cet apport, continué par les siècles, a presque submergé le vieux français. On en était arrivé à croire, avant la création de la linguistique rationnelle, que ces mots latins étaient les seuls légitimes et que les autres représentaient le résidu d’une corruption extravagante; mais la corruption elle-même a des lois et c’est pour ne pas les avoir observées qu’on a si fort gâté la langue française.

Il n’est pas bien certain, en effet, que le vieux français fût aussi dénué qu’on l’a cru: si les innovateurs avaient connu leur propre langue aussi bien qu’ils connaissaient le latin, auraient-ils négligé _afaiture_ pour _construction_, ou _semblance_ pour _représentation_? La nécessité n’explique pas tous ces emprunts; la vanité en explique quelques autres: il a toujours paru aux savants de tous les temps qu’ils se différenciaient mieux de la foule en parlant une langue fermée à la foule. Dans l’histoire du français il faut tenir compte du pédantisme. Sur près de deux mille mots purement latins en _sion_ et _tion_, il n’y en a pas vingt qui puissent entrer dans une belle page de prose littéraire; il y en a moins encore qu’un poète osât insérer dans un vers. Ces mots, et une quantité d’autres, appartiennent moins à la langue française qu’à des langues particulières qui ne se haussent que fort rarement jusqu’à la littérature, et si on ne peut traiter certaines questions sans leur secours, on peut se passer de la plupart d’entre eux dans l’art essentiel, qui est la peinture idéale de la vie.

D’ailleurs les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la _Chanson de Roland_. Au point de vue esthétique, si _imperméabilisation_ et _prestidigitateur_, par exemple, manquent vraiment de beauté verbale, il y a moins d’objections contre beaucoup de leurs frères latins, et d’autres, fort nombreux, sont très beaux et très innocents[5]. Tout en regrettant que le français se serve de moins en moins de ses richesses originales, je ne le verrais pas sans plaisir se tourner exclusivement du côté du vocabulaire latin chaque fois qu’il se croit le besoin d’un mot nouveau, s’il voulait bien, à ce prix, oublier qu’il existe des langues étrangères, oublier surtout le chemin du trop fameux _Jardin des Racines grecques_. Le mal que ce petit livre a fait depuis deux siècles aux langues novo-latines est incalculable et peut-être irréparable.

[5] _Innocent_ est un mot de formation savante, qui remonte au XIe siècle. Du latin _innocentem_ le peuple aurait fait _ennuisant_.

CHAPITRE II

Le sens du mot déterminé par sa fonction et non par son étymologie.--Les mots détournés de leur sons premier.--Les mots à sens nul et les mots à sens multiples.--Le mot est un signe et non une définition.

Sans compter les dérivés, la langue française contient environ quatre mille mots latins de formation populaire; il n’y a qu’à contempler le Dictionnaire de Godefroy pour apprendre que ces quatre mille mots ne sont que des témoins échappés à un grand naufrage. Les mots primitifs d’origine germanique sont encore dans le vocabulaire au nombre de plus de quatre cents; on compte dans la même couche ancienne, mais tout à fait à la surface, une vingtaine de mots grecs importés par les Croisés, au XIIIe siècle; la langue française ayant à ce moment un grand pouvoir d’assimilation, leur origine est méconnaissable; radicalement francisés, ils sont devenus _chaland_, _chicane_, _gouffre_, _accabler_, _avanie_. La part du grec dans la langue française originale est équivalente à celle du celtique, nulle; elle est au contraire importante, autant que déplorable, dans le français moderne.

On a fort bien dit que le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image. C’est pourquoi le souci des fabricateurs de tant d’inutiles mots gréco-français apparaît infiniment ridicule[6]. Lorsqu’on inventa les bateaux à vapeur, il se trouva aussitôt un professeur de grec pour murmurer _pyroscaphe_; le mot n’a pas été conservé, mais il figure encore dans les dictionnaires. N’importe quel assemblage de syllabes était apte à signifier _bateau à vapeur_ aussi bien que _pyroscaphe_, puisque, même avec la connaissance du grec, il nous est impossible de découvrir dans cette agglutination de termes l’idée de «bateau qui marche au moyen d’une machine à vapeur»; trouvé dans les papyrus calcinés d’Herculanum, il serait légitimement traduit par _brûlot_[7]. Ces équivoques sont inévitables lorsqu’on veut substituer au procédé légitime de la composition ou de la dérivation le procédé, tout à fait enfantin, de la traduction. Tous ces mots empruntés au grec ont d’abord été pensés et combinés en français; et absurdes en français, ils ne le sont pas moins en grec.

[6] M. Antoine d’Abbadie imaginant un nouveau _théodolite_ l’appela _aba_, «mot qui a l’avantage d’être court et sans étymologie». (_Bulletin de la Société de Géographie_, sept. 1878.)--A propos de _théodolite_, notons qu’il se trouve dans les dictionnaires entre _théodicée_ et _théogoniste_; cela donne envie de le traduire par _route de Dieu_.

[7] Les indigènes du Gabon, qui ne savent pas le grec, ont nommé le bateau à vapeur _bateau fumée_, ce qui est fort joli. (_Voyages_ d’Alfred Marche.)

La filiation d’un mot, même du latin au français, n’est presque jamais immédiatement perceptible; très souvent le mot français a une signification tout à fait différente de celle qu’il supportait en latin; bien plus, à quelques siècles, et même à quelque cinquante ans de distance, un mot français change de sens, devient contradictoire à son étymologie, sans que nous nous en apercevions, sans que cela nous gêne dans l’expression de nos idées; d’identiques sonorités expriment des objets entièrement différents, soit qu’elles aient une origine divergente, soit qu’un mot ait assumé à lui seul la représentation d’images ou d’actes disparates[8]. Il n’y a que des rapports vagues, purement métaphoriques, entre un grand nombre de mots français anciens et le mot latin dont ils sont la transposition populaire: de _frigorem_ (froid) à _frayeur_, de _rugitus_ (rugissement) à _rut_, ou de _pedonem_ (piéton) à _pion_, de _gurges_ (gouffre) à _gorge_, de _marcare_ (marteler) à _marcher_, il y a si loin que la phonétique seule a pu identifier ces vocables divergents[9]. Les mots _chapelet_ et _rosaire_ ont passé du sens de _chapeau_ et de _couronne de roses_ à celui de _grains enfilés_, et c’est de ce dernier sens brut que dérivent nécessairement, aujourd’hui, toutes leurs significations métaphoriques, amoureuses ou pieuses. _Chapelle_ provient de la même racine que chapelet et signifie proprement un petit chapeau; _poutre_ vient de _pulletrum_ et Ronsard l’employa encore dans le sens de _cavale_.

[8] Les trois mots _poële_ du français viennent de trois mots latins différents, _petalum_, _patellam_ et _pensiles_. Les trois mots _grâce_ (pitié, don, beauté) représentent le seul mot _gratia_. On compterait en français environ quinze cents mots dont le son se retrouve, avec des variantes orthographiques, dans un ou plusieurs autres mots. Le même son a quelquefois jusqu’à huit ou dix sens différents, de sorte qu’avec quinze cents sons la langue a fait au moins six mille mots.

Appelés jadis homonymes, ces mots sont dits maintenant homophones. Il y a un très riche _Nouveau dictionnaire des mots homonymes_ par le sieur Delion-Baruffa (A Sedan, an XIII).

[9] Voir plus loin l’étude sur _la Métaphore_.

Certains écrivains, amateurs d’étymologies, sont très fiers quand ils ont fait rétrograder un mot français vers la signification stricte qu’il avait en latin; c’est un plaisir dangereux dont on abusa au seizième siècle. Des mots tels que _montre_, _règle_, ne possèdent d’autre sens que ceux que leur donne la phrase où ils figurent; _cahier_, voulant dire un assemblage de quatre choses, n’est représentatif d’un objet déterminé que parce que nous ignorons son origine; le mot d’où il est né, _quaternus_, a reparu en français moderne sous la forme médiocre de _quaterne_. M. Darmesteter a analysé dans sa _Vie des Mots_ douze significations du mot _timbre_, qui vient de _tympanum_; il y en a d’autres[10], mais quel qu’en soit le nombre, nous ne les confondons jamais, pas plus que nous ne sommes troublés par la distance qu’il y a entre _calmar_, au sens de plumier, et _calmar_, au sens de seiche monstrueuse: quel travail s’il nous fallait retrouver dans les douze ou quinze significations de _timbre_ l’idée de _tambour_ et dans _calmar_ l’idée de _roseau_. Le mot arrive quelquefois à un sens absolument contradictoire avec son étymologie: un exemple assez connu mais curieux est celui de _cadran_, venu de _quadrantem_, qui avait pris la signification de _carré_. Le verbe _tuer_ vient littéralement du latin _tutari_ (protéger)[11].

[10] Par exemple, celle de: coffre où l’on conserve les carafes frappées.