Essais poétiques

Part 2

Chapter 23,796 wordsPublic domain

Hélas! pour éclairer cet effrayant tombeau, Jamais l’astre du jour ne s’est montré plus beau. Barbare, il étalait sur la ville punie De son éclat joyeux la cruelle ironie! Quelle paix dans les champs! quel désert dans le port! On croirait visiter l’empire de la mort. Immobile comme elle, en cette affreuse enceinte Le désespoir muet a remplacé la plainte: On n’entend même plus la cloche du trépas; Pour tinter tant de morts elle ne suffit pas. Quel silence! Jamais la malheureuse ville Au temps de sa grandeur n’a paru plus tranquille! Et cependant les sœurs dans ce triste séjour, A travers les mourans savaient se faire jour: Rien ne ralentissait leur zèle infatigable. Vainement le fléau tour à tour les accable; Vainement du frisson leur bras faible agité Fait trembler le breuvage au malade apporté. D’adoucir quelques maux la secrète espérance Suffit pour triompher de leur propre souffrance: C’est aux plus menacés, c’est aux plus indigens, Que s’adressent leurs vœux et leurs soins diligens. De la plus jeune sœur le courage novice Demande à s’éprouver par un grand sacrifice: L’infortuné qui meurt au printemps de ses jours Pour elle a moins de droits à ses pieux secours: Qui sait, près d’un objet de tendresse et d’alarmes, Si la seule pitié ferait couler ses larmes? Ah! c’est à la vieillesse, à ce mal sans espoir Que l’enchaîne surtout un austère devoir. Aussi, fidèle aux lois que sa vertu s’impose, Dans ces lits alignés, où la douleur repose, Elle voit un vieillard, et, vers lui s’avançant, Elle offre à sa souffrance un baume adoucissant; Mais le vieillard, qui touche à son heure dernière, Ne peut plus soulever sa mourante paupière: Il n’entend pas la voix qui vient le consoler, De sa bouche aucun son ne peut plus s’exhaler; Du poison tout son corps atteste le ravage. Faudra-t-il remporter l’inutile breuvage? Les lèvres du vieillard ne peuvent plus s’ouvrir; Déjà le drap de mort est prêt à le couvrir: «Arrêtez, dit la sœur, peut-être il vit encore; «Espérons tout du Ciel que ma douleur implore!» Et, ne prenant conseil que de ses vœux ardens, Du mourant avec force elle entr’ouvre les dents, Fait couler dans son sein la liqueur salutaire, Et bientôt sous ses doigts sent revivre l’artère. Le vieillard se ranime. O moment fortuné! Il jette sur la sœur un regard étonné; Il contemple ses traits où l’espérance brille. Croit renaître au Ciel même, et s’écrie: «O ma fille!»

Le Seigneur l’a bénie, et ce vieillard mourant C’est un père adoré que sa faveur lui rend. Qui dira les bienfaits nés de ce jour prospère? Les transports de la fille en retrouvant son père, Et ceux du vieux soldat, si long-temps détenu, Après tant de revers au bonheur revenu? Mais leurs vœux, exaucés par un Dieu tutélaire, Ont du fléau vengeur apaisé la colère: Le démon de la mort fuit dans son antre obscur; Le calme reparaît, l’air redevient plus pur; Au bonheur de revivre un peuple s’abandonne: Pour les sœurs c’est l’instant de quitter Barcelonne; La santé qui renaît rend leurs soins superflus. Peuvent-elles rester où le danger n’est plus? Non, dans nos hôpitaux règne encor la souffrance, Et de plus chers devoirs les rappellent en France. La même piété les rendit tour à tour Sublimes au départ, modestes au retour; Et tandis que d’un roi la puissance suprême Pour les récompenser devançait le Ciel même, Tandis que par ce roi leur éloge dicté Allait vouer leurs noms à l’immortalité, Le rosaire à la main, l’œil baissé vers la terre, On les vit en priant rentrer au monastère. C’est là que, chaque jour, ces charitables sœurs D’un saint recueillement savourant les douceurs, Et de tous leurs bienfaits écartant la mémoire, Vont demander à Dieu le pardon de leur gloire.

[3] MM. Audouard, Bally, François, Jouarry, Mazet et Pariset.

[4] M. de Châteaubriand, _Génie du Christianisme_.

[5] _Les Machabées_, par M. Alexandre Guiraud.

[6] _Régulus_, par M. Lucien Arnaud.

[7] La sœur Saint-Vincent est née à Saint-Amand.

Le Bonheur d’être belle.

Le Bonheur d’être belle.

_Dédié à Madame R***_

Pourquoi me dire que j’étais charmante, si je ne devais pas être aimée?

(Mme DE STAEL, _Corinne_, tom. 2.)

Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimée! Autrefois de mes yeux je n’étais pas charmée; Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard, Je me trouvais jolie un moment par hasard. Maintenant ma beauté me paraît admirable. Je m’aime de lui plaire, et je me crois aimable..... Il le dit si souvent! Je l’aime, et quand je voi Ses yeux, avec plaisir, se reposer sur moi, Au sentiment d’orgueil je ne suis point rebelle, Je bénis mes parens de m’avoir fait si belle! Et je rends grace à Dieu dont l’insigne bonté Me fit le cœur aimant pour sentir ma beauté. Mais... Pourquoi dans mon cœur ces subites alarmes?... Si notre amour tous deux nous trompait sur mes charmes; Si j’étais laide enfin? Non..., il s’y connaît mieux! D’ailleurs pour m’admirer je ne veux que ses yeux! Ainsi de mon bonheur jouissons sans mélange; Oui, je veux lui paraître aussi belle qu’un ange. Apprêtons mes bijoux, ma guirlande de fleurs, Mes gazes, mes rubans, et, parmi ces couleurs, Choisissons avec art celle dont la nuance Doit avec plus de goût, avec plus d’élégance, Rehausser de mon front l’éclatante blancheur, Sans pourtant de mon teint balancer la fraîcheur. Mais je ne trouve plus la fleur qu’il m’a donnée; La voici: hâtons-nous, l’heure est déjà sonnée, Bientôt il va venir! bientôt il va me voir! Comme, en me regardant, il sera beau ce soir! Le voilà! je l’entends, c’est sa voix amoureuse! Quel bonheur d’être belle! Oh! que je suis heureuse!

Le Loup _et_ Le Louveteau.

TRADUCTION LITTÉRALE DE LA FABLE RUSSE.

_Le Loup et le Louveteau._

Un loup s’occupait de l’éducation de son fils; il lui enseignait soigneusement sa profession. Un jour il l’envoya dans la campagne à la découverte, lui enjoignant de bien observer les troupeaux, et de revenir lui rendre compte s’il en rencontrait un qui pût lui offrir une proie facile. L’élève bientôt revint trouver son maître. «Viens, lui dit-il, sans perdre de temps; là sous la montagne paissent des brebis l’une plus grasse que l’autre. Nous n’avons qu’à choisir; le troupeau est innombrable.--Attends un peu, répondit le loup; il est prudent, avant de nous mettre en campagne, de connaître quel est le pasteur.--On le dit vigilant et soigneux, reprit le jeune loup; cependant j’ai fait le tour du troupeau, j’ai observé les chiens: ils m’ont paru maigres, doux et peu actifs.--Ce rapport ne me rassure pas trop, interrompit le vieux loup; si effectivement le berger est vigilant, il n’emploira pas des chiens médiocres. Ainsi renonçons à ce troupeau. Je vais te mener à un autre, auprès duquel nous serons plus sûrs de notre proie: il est entouré d’un grand nombre de chiens; mais le berger est un imbécile, et un sot berger n’emploira jamais que de sots chiens.»

Tel maître, tels valets.

Le Loup _et_ Le Louveteau.

_Fable._[8]

Un soir, il m’en souvient, j’errais sous la feuillée; J’écoutais d’un troupeau le bêlement lointain, Et de l’orage du matin L’herbe fleurie était encor mouillée. Dans la forêt j’entendis tout-à-coup Une lugubre voix; c’était celle d’un loup. A son élève il parlait de la sorte; Car ce vieux loup était sage, prudent, Et même un peu pédant. --Mon fils, lui disait-il, avant tout il importe D’examiner ici les rapports différens Qui peuvent exister entre la nourriture, Les costumes, les mœurs et la magistrature Des moutons dévorés et des loups dévorans. Déjà nous connaissons, grace à l’arithmétique, Le nombre des agneaux, Des brebis, des chevreaux Que nous avons croqués par ordre alphabétique; Maintenant il nous faut songer A démêler avec adresse La politique du berger. Ainsi donc, partez, le temps presse; Vous savez mes desseins secrets. Allez, et secondez nos communs intérêts.

Alors le jeune loup obéit à son maître, Il part. L’instant d’après je le vis reparaître; --Venez, s’écriait-il, venez, ils dorment tous. Jamais vous ne verrez une plus belle proie: C’est un festin royal que le ciel nous envoie. --Bon, dit l’autre, et les chiens? ami, qu’en pensez-vous? --Les chiens? ils sont chétifs et de peu d’apparence, Ils ne m’ont point senti, je leur crois mauvais nez. Le parc n’est pas très-haut, nous sauterons, venez. --Et le pasteur?--Oh! quelle différence! Chacun prétend qu’au milieu des dangers, Il conduit ses moutons en maréchal de France: C’est le Turenne, des bergers. --S’il est ainsi changeons de batterie, Et pour un coup plus sûr réservons nos moyens; Croyez qu’un bon berger a toujours de bons chiens. Je sais sur la montagne une autre bergerie, Dont les chiens gros et gras Font beaucoup d’embarras; Mais je crains peu leur humeur difficile. Sans doute ils n’ont point de talent, Car ici leur maître indolent Passe pour être un imbécile.

De connaître les grands si vous êtes jaloux, Mettez, mon jeune ami, cela sur vos registres: Dans le gouvernement des hommes et des loups Un sot roi n’a jamais que de mauvais ministres.

[8] Cette fable fait partie du recueil de fables russes que doit publier incessamment M. le comte Orloff.

Les Adieux.

Les Adieux.

Charmante et paisible retraite, Que de votre douceur je connais bien le prix!

(Mme DESHOULIERES, _la Solitude_.)

UNE VESTALE, UNE NOVICE.

LA VESTALE.

Eh bien, ma Valérie, il faut nous séparer; De la robe d’hymen l’amour va te parer, Tu vas quitter le temple et tes jeunes compagnes; Sylvius a du Parthe asservi les campagnes: Dans Rome délivrée il revient en vainqueur, Il vient à Valérie offrir son jeune cœur. Mais, dans un si beau jour qui peut causer tes larmes? Lorsqu’au sein de la gloire esclave de tes charmes, Sylvius à ton sort est fier de s’allier?

VALERIE.

A l’autel de Vesta je n’irai plus prier! Mes mains n’oseront plus lui porter une offrande; Des novices déjà j’ai quitté la guirlande; Déjà loin de mon front le saint voile est jeté. Mes accens n’auront plus assez de pureté Pour chanter avec vous l’hymne de la déesse. Je n’obéirai plus à la grande prêtresse. Quand tes soins veilleront auprès du feu sacré, Une autre t’offrira le cèdre préparé, L’huile sainte, les fleurs, l’encens des sacrifices, Ou des riches moissons les fécondes prémices; Et, lorsque de mes jours s’éteindra le flambeau, Si, loin de cet azile, on m’élève un tombeau, Le lis, emblème pur des jours d’une Vestale, Ne protégera point ma cendre virginale! C’en est fait! je vous quitte; ô mes heureuses sœurs, Que votre sort obscur m’offrirait de douceurs! Rien de vos sentimens n’allarme l’innocence; Le seul qu’on vous permette est la reconnaissance; Votre cœur en jouit sans remords, sans combats; Au nom que vous aimez vous ne rougissez pas! Toi, de pressentimens tu n’es point poursuivie: Tu connais en un jour tous les jours de ta vie; Ton ame est sans regret, comme sans avenir, Pour toi le présent même est un doux souvenir. Mais moi, sans implorer la Déesse chérie, Exilée à jamais du Temple, ma patrie, Des piéges qu’on ignore en ce chaste séjour Qui défendra mon cœur?

LA VESTALE.

Les dieux et ton amour; Ne crains pas de Vesta la vengeance suprême: Il n’est point de danger près de celui qu’on aime! Sans offenser le ciel, sans infidélité, Ton cœur va seulement changer de déité; Et tes dons vont passer dans la même journée Du Temple de Cybèle au Temple d’Hyménée. Demain, séchant tes pleurs, près de ton jeune époux, Va, tu ne diras pas que mon sort est plus doux. Je crois déjà te voir, à ses vœux moins rebelle, Pour la première fois heureuse d’être belle, Et nommant Sylvius le plus grand des guerriers, De son front triomphant caresser les lauriers. Déjà l’heure s’avance où, paré de sa gloire, Il viendra.....

VALERIE.

Je l’entends! sous son char de victoire, Du portique sacré le marbre a tressailli. Ah! de ton amitié l’oracle est accompli: Il vient, sa voix dissipe une crainte impuissante, Je sens à mon bonheur que je suis innocente!

Magdeleine.

CHANT PREMIER.

Magdeleine,

_Poëme_.

CHANT PREMIER.

Béni soit le Dieu d’Israël! si sa colère est terrible au méchant endurci, sa miséricorde est infinie pour le pécheur repentant.

Mme COTTIN. _La prise de Jéricho ou la pécheresse convertie, liv. I._

Harpe du Roi poëte, ô Reine des cantiques, Toi, que David baigna de larmes prophétiques, Toi, que dans le saint temple il a fait retentir, Toi, qui chantas son crime avec son repentir, Apprends-moi les accords empreints de son génie, Fais couler sous mes doigts des torrens d’harmonie, Révèle ce malheur de mon âge inconnu, Fais crier les remords dans un cœur ingénu; Livre-moi les secrets d’une douleur amère; Je ne connais encor que les maux de ma mère, Dans une sainte erreur mon cœur est demeuré; Pour chanter Magdeleine il faut avoir pleuré.

En ce temps-là vivait dans la cité chérie Une femme, c’était Magdeleine Marie, De l’antique Sion, témoin de son bonheur, Elle fut à la fois et la honte et l’honneur. Belle comme la gloire, elle en était l’image; De même on lui rendait un imprudent hommage. Le soin de sa parure occupait tous ses jours; Ses vœux étaient de plaire et de plaire toujours. Dans son cœur inconstant quels yeux auraient pu lire? Tantôt de la folie elle avait le délire; Puis, d’une jeune fille imitant la candeur, Comme un attrait de plus adoptait la pudeur, De l’innocence même osait feindre les charmes; Mais ce cœur ignorait le mensonge des larmes, Car il n’est plus d’espoir et point de repentir Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir.

O vous dont l’ame triste est pleine de tendresse, Evitez les regards de cette enchanteresse! Et vous, femmes, fuyez son dangereux séjour; Et toi, qui de l’hymen voit briller le beau jour, Dans la chaîne de fleurs que tes mains ont tressée Retiens ton jeune époux, ô jeune fiancée! Si tu veux par l’amour le soumettre à tes lois, Fais qu’il n’entende pas sa séduisante voix! Le sage en la voyant perd son indifférence: De la rendre au devoir il conçoit l’espérance; Car, malgré tous ses torts, sa céleste beauté Donne à son front coupable un air de chasteté. Déjà dans son regard l’avenir se révèle, Ah! bientôt, réclamant sa parure nouvelle, Ce front se cachera sous la cendre du deuil[9]! Ils seront passagers les jours de son orgueil! Mais voyez quel éclat, quelle magnificence De cette femme impie annoncent la puissance. Admirez ce palais orné de pampres d’or[10], Et ces vases d’airain plus précieux encor, Ces colonnes de jaspe, et ces flambeaux superbes D’où la flamme s’échappe en lumineuses gerbes. L’aloës et la myrrhe, aux saints autels ravis, De ce temple profane embaument le parvis; Les tapis de l’Égypte en décorent l’enceinte. Sous un dais recouvert de pourpre et d’hyacinthe[11] Dans la salle de fête un banquet est dressé. Là, des jeunes flatteurs le cortége empressé Sur les siéges d’ivoire avec ordre se range; Chacun s’anime, on rit; l’encens de la louange Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs. Elle-même préside à ces plaisirs trompeurs. Elle sait d’un sourire encourager la joie; Par des soins prévenans sa grace se déploie. Le vieil Herbas près d’elle a voulu se placer: Aux rêves du jeune âge il ne peut renoncer. Cette femme, à l’œil noir, est la belle Aurélie; Cette autre est Salomé, par l’esprit embellie. Plus loin on voit Pharès de la tribu d’Azer, Et Nachor, surnommé le Lion du désert. On reconnaît Paulus à sa toge romaine; Le dépit l’éloigna, mais l’espoir le ramène: De l’adorer toujours on avait fait serment.

Mais quel est ce jeune homme au front pâle et charmant, Ce convive distrait que la joie importune? Sa tristesse n’est pas celle de l’infortune: Il est préoccupé d’un souvenir plus doux Que tous ces vains plaisirs dont il n’est point jaloux. C’est le noble Joseph, natif d’Arimathie; Hélas! dans le péché son ame est endurcie; On ne le voit jamais prier dans le saint lieu; Le plaisir est son culte, et l’amour est son dieu. Jamais il n’accorda le pardon d’une offense; Mais un tendre soupir le trouvait sans défense. Ses yeux presque fermés étaient doux et moqueurs; Il savait des discours qui charmaient tous les cœurs, Il les avait appris dans un monde perfide, Et pourtant son langage était simple et timide, Des sages, des enfans il était écouté: Comment se défier de la timidité?

Ce jour-là, soit raison, ou soit par indolence, Auprès de Magdeleine il gardait le silence. Cachant à ses amis ses craintes, ses désirs, Avec indifférence il voyait leurs plaisirs; Et lorsque des rivaux la foule adulatrice D’un regard bienveillant implore le caprice, Lui, paraît dédaigner ce trop facile honneur, Son sourire trahit un insolent bonheur. Cependant Magdeleine a lu dans sa pensée, De son morne silence elle semble offensée; Il le voit, il se lève, et, domptant sa fierté, Tout-à-coup fait briller sa tardive gaîté: «Donnez, dit-il, la coupe à mes lèvres avides. «Eh! quoi? les flacons d’or en mes mains restent vides? «Les plaisirs du festin ont-ils fui les premiers? «Nos coteaux ne sont-ils généreux qu’en palmiers? «Ah! que n’est-il ici ce charpentier prophète «Qui de l’humble Cana vint partager la fête, «Et, d’oublier ses maux se fesant un devoir, «Par un joyeux miracle attesta son pouvoir! «Du Ciel ou de l’Enfer quel aimable transfuge! «C’est un nouveau Noé sans arche et sans déluge; «C’est un roi travesti pour sauver l’univers; «C’est un ange perdu dans un monde pervers; «C’est un dieu qui, forçant sa divine nature, «Vient des pauvres mortels goûter la nourriture!»

O Jacob! ô David! jours de calamités! La foule applaudissait à tant d’impiétés! Et le jeune insensé, plein d’une double ivresse, S’enflammant aux regards de sa belle maîtresse, Et vantant par ses vers un trop heureux amour, Riait, parlait, buvait et chantait tour à tour. Puis Joseph dans ses bras serrait la harpe antique; Sainte, elle accompagnait un profane cantique; Tandis qu’autour de lui le vin oriental, Quittant avec fracas la prison de cristal Où depuis quinze hivers son doux parfum sommeille, Retombait dans la coupe en cascade vermeille.

Déjà du haut des cieux l’étoile du matin A fait pâlir l’éclat des flambeaux du festin. Magdeleine aperçoit leur tremblante lumière. Du somptueux banquet se levant la première, «Séparons-nous, dit-elle, il est tard, et j’entends «Le concert matinal des oiseaux du printemps. «Allez, qu’un doux repos à ses lois vous enchaîne; «Adieu, nous nous verrons à la fête prochaine.» --A demain, dit Joseph en lui baisant la main. Et la troupe joyeuse a répété: «Demain!» Les plaisirs ont cessé, l’ivresse dure encore. Par les chants de la nuit insultant à l’aurore, Les convives enfin s’éloignent de ces lieux; Le pauvre est réveillé par leurs bruyans adieux; D’un regard indigné le prêtre les contemple, Et va pour leur salut prier dans le saint Temple.

_Villiers, novembre 1822._

[9] Mœurs des Israélites, par l’abbé Fleury.

[10] Description du temple de Jérusalem.

[11] Livre d’Esther, festin d’Assuérus.

Magdeleine,

CHANT VI.

MAGDELEINE.

FRAGMENT DU CHANT CINQUIÈME.

* * * * *

Satan va prononcer l’infernale sentence; Car il craint la vertu moins que la pénitence.

* * * * *

Ainsi parle Satan. Mais dans l’affreux cortège Quel est-il ce démon que sa faveur protège? Dans sa fatale main il agite un flambeau; Que ses regards brûlants font frémir! Qu’il est beau! Si la Haine était belle, on dirait: C’est la Haine! Des anneaux d’un serpent il a formé sa chaîne, Il porte sur son dos les ailes du vautour, Et l’enfer l’a nommé le démon de l’amour!

Ce n’est pas cet amour dont la pudique flamme, Comme un pardon du ciel, vient épurer notre ame, Ce gage précieux d’un bonheur avenir, Ce rayon du beau jour qui ne doit pas finir!

Magdeleine,

CHANT VI.

Pour prouver qu’en son cœur le besoin du pardon N’était point le dépit, n’était point l’abandon, Que du seul repentir elle était animée, Dieu permit qu’elle fût profondément aimée.

MAGDELEINE, _chant 5_.

Les derniers feux du jour coloraient la cité. Par mille sentimens à la fois agité, Joseph de Magdeleine atteignit la demeure, Quand l’ombre des palmiers marquait la neuvième heure. Sous le riche portique aussitôt qu’il entra, Il vit venir à lui la jeune Séphora[12]. «Te voilà! dit l’enfant, indiscrète et naïve, «Je suis seule en ces lieux; mais, dis, sur quelle rive «Si loin et si long-temps as-tu donc voyagé?.... «Magdeleine est au Temple... Oh! tout est bien changé! «Elle adore Jésus, au désert l’accompagne; «Elle va l’écouter sur la sainte montagne. «Elle a donné son or, ses perles, ses rubis; «Elle ne porte plus que de simple habits. «Elle dit: «J’ai péché, mais Dieu m’a délivrée.» «De pauvres, de vieillards on la voit entourée: «Tous ceux qui la blâmaient réclament ses secours. «Elle est douce, elle prie, elle pleure toujours, «Et moi je la console, et, sans rien y comprendre, «Je pleure sur ses torts qu’on ne veut pas m’apprendre. «Toi, qui l’aimais déjà, tu l’aimeras bien mieux!»

Et Joseph soupira. Puis, détournant les yeux, Abandonna l’enfant qu’il tenait embrassée; Mais elle, par instinct, devinant sa pensée: «Fuis ma sœur, reprit-elle, et ne l’afflige pas; «Ton nom la fait pleurer quand je le dis tout bas, «Et Nohamel[13] aussi, défend qu’on le prononce.» --«Il suffit, dit Joseph, à la voir je renonce. «Oui, de Jérusalem je partirai demain.» Et, malgré lui, du temple il suivit le chemin.

D’un orgueil emprunté se faisant une étude, «Courage, disait-il, pâle d’inquiétude, «Mon nom la fait pleurer; elle n’ose me voir, «D’un souvenir trop cher elle craint le pouvoir. «Je conçois ses desseins; sa prudence m’évite; «Elle m’a trop aimé pour m’oublier si vite. «Aux accens de ma voix elle va se troubler; «Je la verrai rougir, je la verrai trembler; «Car, je n’en doute plus, sa feinte pénitence «Est l’œuvre du dépit, et non de l’inconstance.» A ces mots près du Temple une femme passa, Et ce reste d’orgueil en son cœur s’effaça. C’est elle!.... il reconnaît sa taille et sa démarche. Vers l’enceinte sacrée, en rêvant, elle marche; Il la suit, elle arrive, et pour s’humilier A la porte s’arrête et se met à prier. Est-ce bien Magdeleine? Ah! quelle différence! Il l’admire et s’afflige, il n’a plus d’assurance. Son amour, dont l’espoir commence à s’affaiblir, Envie à la vertu ce pouvoir d’embellir; Car jamais à ses yeux son amie infidèle Au temps de ses erreurs n’avait paru si belle! Jamais son jeune front n’eut un si noble aspect! Joseph la contemplait, pénétré de respect. Qu’il préférait alors à sa grace perfide, Ce maintien à la fois imposant et timide! On ne l’entendait pas prier, mais seulement De sa bouche entr’ouverte un léger mouvement Trahissait de son cœur la fervente prière; Elle était à genoux, humblement sur la pierre; Ses cheveux, par des nœuds n’étant point retenus, Descendaient en flots d’or jusques à ses pieds nus; Une sainte langueur ajoutait à ses charmes; Et ses yeux dont l’azur était brillant de larmes, Modestes ressemblaient à ces modestes fleurs Que l’ange des adieux fit naître de ses pleurs, Qui protégent l’absence et sa mélancolie, Et dont le nom charmant défend que l’on oublie.