Part 4
On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints celui de notre ami Paul Hervieu, effarante image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d’alors, forgeant à sa table d’écrivain les belles phrases coupantes de _Diogène le chien_.
Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu de cette férocité caricaturale et de cette exagération malveillante que je retrouve dans une silhouette de moi-même ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.
Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De Mme Bob Walter, il fit un grand portrait dans un costume Pompadour, robe de taffetas gris tourterelle, d’un joli mouvement désinvolte et affecté, mièvre sur la draperie flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées attestaient le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un courtisan. S’il avait déjà une certaine curiosité des personnes titrées, des élégants et des fêtards, dont il était recherché, son âme ardente et sèche, son œil implacable, son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses amphitryons un remerciement redoutable--sinon haineux--un jugement implacable.
Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son œuvre, c’est l’allongement des pauvres corps efflanqués, d’un type tout particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles d’opéra montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs d’oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair, fardée et séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s’exaltaient en décrivant les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer _Marthe_ et _Croquis parisiens_; des Esseintes rêvait des sévices subis dans l’atmosphère factice d’une perversité macabre et artiste par de phtisiques «_pierreuses_». On tenait Félicien Rops pour un homme de génie, le morbide et le satanique étaient à la mode. L’art de Forain, déjà fin et original, s’il nous intéressait, n’était point ce qu’il est devenu longtemps après.
Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on est étonné de voir le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu’au _P’sst...!_ L’atmosphère de dissipation et de fête qu’ont tous, plus ou moins, respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, qui devait éclore entre l’avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et facile époque pour celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l’exécution soit propre et aisée. Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, adapte le XVIIIe siècle à notre goût en des toiles qui vous étonneront plus tard, si jamais elles reviennent d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de Valtesse, le _Rolla, le Retour du Bal_, d’une soyeuse matière qu’admire Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood les jeunes gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend son invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l’argent et construisent des hôtels prétentieux dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste exquis, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus dans un brio dont Degas et Manet ont été enthousiasmés. Le _talent_ est apprécié, on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette atmosphère capiteuse d’une sorte de régénérescence, dix ans après la guerre, est un spirituel et caustique spectateur, qui va partout projeter le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et les tristes horreurs de la capitale, admis dans un milieu de luxe et de plaisir où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier en vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. Son travail est surtout fait d’observation, et s’il dépose de légers croquis sur le moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes, comme il a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; il juge.
Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes.
Charpentier crée «_la Vie Moderne_», journal illustré auquel collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins partout, ils traînent chez tous les marchands.
Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent, toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se sent plus chez soi.
Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter, pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu, puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa main,--mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités, dont il est le favori et le produit--que Paris lui apprêtait des crises morales d’où surgissait un grand artiste.
III
Un jour, M. Jules Roques, le directeur du _Courrier Français_, à qui Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs, en albums qui s’appellent _la Comédie Parisienne_ (première et seconde série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, _les Temps difficiles_ (Panama). Alternativement, dans un supplément du _Journal_, dans _l’Echo de Paris_, et surtout dans le _Figaro_, ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère, simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du _Punch_, sont britanniques. _Le Fifre_ et le _P’sst...!_ deux journaux qui n’eurent qu’un nombre restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique. Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente, le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent, admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux.
Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un album daté de 1894, _Doux Pays_, peut passer pour une œuvre de parti; mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue, qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation, diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion que secouait alors un nom magique: _Il est dans la salle!_--_L’Œillet de l’absent_, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre.
Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la République, avec son bonnet phrygien: _Et dire qu’elle était si belle sous l’Empire!_... exclamation où il y a à peine une petite déception de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. _Sous Carnot_ comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. _Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30_, dit la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et répond: _Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_ Il blague la terreur «des riches».
Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, inquiètes: _On ne t’attendait plus pour dîner.--Il s’agit bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_
Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant à une famille de hères, assis sur un talus le long de la route, descendu de son coupé à deux chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: _Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que vous ne voulez pas d’une Constitution calquée sur l’Orléanisme..._
Forain se contente de hausser les épaules: geste le plus raisonnable qu’un être avisé se permette en regardant devant lui. S’il y a quelque âpreté dans son ironie, c’est celle du vieux Français, de tempérament toujours un peu cruel et batailleur.
A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent à la foule des miséreux l’entrée prochaine dans une sorte d’Eden terrestre, pour les détourner de la réalité: _«Mais, monsieur le député, Charles X a dit tout cela à mon père...»--Les élections municipales.--L’éloquence parlementaire.--Les nouveaux ministres: «Vétéran de la démocratie, je viens humblement, monsieur le ministre, solliciter...»_
_Sous Casimir-Périer._ Une gentille petite République console un rude travailleur, mécontent: «_Que veux-tu que j’t’dise?... C’est fait. Mais avoue toi-même que Brisson n’aurait pas été rigolo_». La même dit au président Périer: «_J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du Jockey-Club_».
«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894), nous entendîmes un premier écho de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière, qui, avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il leur crie: «Bravo!»
_Sous Félix Faure._ Le président dit à son valet de chambre: «_Allez me chercher le tailleur de M. Carnot_». Sur le retour de Rochefort: des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, présentent de gros bouquets pour l’écrivain populaire. «_Parlez plus bas, monsieur le député: mes hommes ne votent pas_».
«_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d’un prêtre en uniforme. Aussi, comme le député est vénérable de notre loge, je vous demande les palmes pour ce courageux citoyen_».
Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers éculés et de vieilles culottes. «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_» Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de France, montre de son éventail d’invitée la flotte allemande: «_Quel toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!_»
Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, déshabitué des tueries: «_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit un planton du ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
Le ministère Berthelot: «_Ma potion n’est pas prête?--Vous ne voudriez pas, mon mari vient d’être nommé ambassadeur!_» et c’est la femme du pharmacien qui répond cela au client. _La Veille des fêtes russes. Après les fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des études sociales à Carmaux_: partout, toujours, c’est une plaisanterie dans le goût populaire, sans autre allure que celle du bon sens et du scepticisme.
Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que certains de nos sociologues de profession, l’aime, pense avec lui, l’incarne dans sa gouaillerie nette, son bon sens, son amour pour ce qui brille ou résonne, clairon ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux spectacles à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici l’ouvrier avec sa femme riante à son bras, qui regarde par les fenêtres du café Anglais et dit gentiment en passant: «_M...de! ma table est prise!_»--Forain sait, en de semblables circonstances, qui ne diffèrent que d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, un travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste que tel sentiment déclenchera et le tour que prendra l’exclamation de plaisir ou de dépit chez chacun d’eux. Tout cela est d’une justesse de ton, d’une pénétration admirables.
Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type de femme, qui serait la «petite femme de Forain». Les caractères de son théâtre sont infiniment nombreux, son répertoire est riche, vaste. On voit la femme grasse et la femme maigre «de la société», la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards extérieurs, concierges et modistes, toutes pourvues d’une philosophie imputable à l’égoïsme et à la lâcheté de «l’homme». Les relations de fille à mère, les frustes dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et goguenards: «_Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends mon Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» Ou cette opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de Belloir: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef!_» On devine le pauvre employé, qui s’habille dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, où il se serait si bien dispensé de revenir, sa journée finie, en cravate blanche. C’est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à l’énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le comte, jusqu’à quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son Conservatoire!_»
On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans la chambre de son fils et faisant sortir du lit toute confuse la gentille servante descendue d’un étage, en camarade, établit ainsi les rapports réciproques des habitants de la maison: «_Ça, c’est trop fort, faire des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoisie, celle de Mme Cardinal et celle de plus bas encore, n’ont pas de secrets pour Forain. Il en sent le comique modérément gai, les misères dont une longue habitude atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les larmes, l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’_esprit_, l’extraordinaire drôlerie et la logique. Une immonde créature, enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un serrurier, la musette en bandoulière et les poings dans les poches: «_C’qu’c’est que la veine! T’aurais moins aimé boire, que j’s’rais ta femme!..._»
La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis de «la fille», l’égoïsme du désir, sont prodigieusement éloquents sous le crayon de Forain. Le passant arrêté devant une boutique de modiste et qui s’écrie en voyant un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «_...Ce soir je vais me coûter un peu cher!_» n’est-ce pas le pendant charmant du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soupiré par un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. Chacun se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir à la main, et suivie de l’inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé et effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans le silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même dans son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse et résignée. Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, et gémit: «_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner... ça me rappelle l’Exposition!..._» Voilà tout.
Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour s’attendrir à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, d’un Delmet, la larme brève, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication rouge des dramatisants de _l’Assiette au beurre_. Son intelligence sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre supérieur dans aucun bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la porte en dedans de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin que nul n’en ignore.
On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille compositions, venues au jour le jour au bout de son crayon pendant ces dix ans où il s’est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, de tant de circonstances de la vie parisienne. Notons sa série des _M’as-tu-vu?_ où s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, les affaires, la Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l’éblouissante collection de ces planches, légères tour à tour et profondes, alertes, rieuses ou tragiques, qui surmontent une phrase souvent lapidaire, drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive est inoubliable.
_«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»--«Comment, t’es peintre!!_» triste réveil dans un lit au milieu d’un atelier misérable. _«Tu n’vas pas encore dire qu’ c’est l’émotion.»--«Fiez-vous donc à l’accent anglais.»--«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»--«Madame n’oublie pas son tire-bouton?...»--«Ah! c’est votre mari? Eh bien, vous pouvez le r’prendre, y me donne plus de mal que trois enfants!»--«Qu’est-ce qu’y t’a dit?--Ne m’en parle pas, ils demandent tous des Bouguereau.»_--Et c’est l’artiste accablé, revenant avec ses toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et c’est l’accueil, le geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de l’atelier sans feu.
Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins de la _Comédie Parisienne_, Forain, encore souriant, comparé à ce qu’il devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la caricature française, c’est le financier étranger, l’homme satisfait et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs, l’apparition de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde où il sera le Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, l’autorité de leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l’accent appuyé de cet homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s’établir dans la capitale, sous la protection de la République libérale et accueillante. Forain fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale de musique et de danse, le dîneur du café Anglais, propriétaire d’un bel hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, l’amateur de jolies femmes et de rares objets qu’il achète à coups de billets de banque. Nous entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant son épingle _assez rare_, _en lapis_:--«_Je sais, je sais, j’ai une cheminée comme ça!_»--Il ne manque à cette légende que l’orthographe phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
C’est encore: «_Qu’appelez-vous chaud-froid Vladimir?--Mon Dieu, monsieur le comte, c’est une bécassine dans sa glace, avec un peu de piment sur canapé._»
Ou le dernier acte de _Faust_, quand Marguerite revient en robe de prisonnière; l’abonné se lève et crie: «_...et les bijoux?_» C’est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d’un nez charnu, partant d’un crâne fuyant et dominant une bouche lippue, ligne courbe presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés, sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à son habilleuse: «_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans à c’t’homme-là?_» Forain ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague» en gamin le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, ou faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_.