Part 2
Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon. Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M. Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.
L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_, autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés dans leurs vêtements dominicaux.
On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue, de la vie et,--en somme,--des autres.
Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire, quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses» apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.
Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres, chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot, Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple. Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe, Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs, avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à voisiner.
Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris, regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite, quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les types chers à sa jeunesse.
Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense: mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux sombres feuilles.
Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus» dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués, des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la Seine.
Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les «brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant 1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire, jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture, de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.
IV
D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère, chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever» des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns aux autres, plusieurs personnages.
Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque Ministre.
Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.
Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin, les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme, dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu, irrévocablement traditionnel et d’intimité.
Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile, dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer comme un Franz Hals?
Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative, qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir, personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer dans une chambre close.
V
Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul, si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent demandé.
Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant, on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.
Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs, n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché, comme une «bonne affaire».
Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord. S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste, mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur? commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les jolies inutilités, le faste de la vie.
Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste. Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes, de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils voudront que Fantin soit leur peintre.
Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues. Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin était un bourgeois, mais point de ceux-là!
Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre, dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes, les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau, aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou, assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions, d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie, il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche, nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il préférait: les fonds des tableaux de maîtres...
Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il naquit.
Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.
VI
Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres apprennent. Fantin voulut tout connaître.
Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux. Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau _Autour du piano_ et dans _l’Atelier aux Batignolles_: à Edmond Maître je devrai une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens, poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil, un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif, grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans, je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand peintre et un grand musicien.
De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin, dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides, comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des _Troyens_, place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre. Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective de cette sortie inusitée.