Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 9
C'est folie d'y attacher toutes ses pensees, et s'y engager d'vne affection furieuse et indiscrete. Mais d'autre part, de s'y mesler sans amour, et sans obligation de volonté, en forme de comediens, pour iouer vn rolle commun, de l'aage et de la coustume, et n'y mettre du sien que les parolles: c'est de vray pouruoir à sa seureté: mais bien laschement, comme celuy qui abandonneroit son honneur ou son proffit, ou son plaisir, de peur du danger. Car il est certain, que d'vne telle pratique, ceux qui la dressent, n'en peuuent esperer aucun fruict, qui touche ou satisface vne belle ame. Il faut auoir en bon escient desiré, ce qu'on veut prendre en bon escient plaisir de iouyr. Ie dy quand iniustement fortune fauoriseroit leur masque: ce qui aduient souuent, à cause de ce qu'il n'y a aucune d'elles, pour malotrüe qu'elle soit, qui ne pense estre bien aymable, qui ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement (car de laides vniuersellement, il n'en est non plus que de belles) et les filles Brachmanes, qui ont faute d'autre recommendation, le peuple assemblé à cri publiq pour cet effect, vont en la place, faisans montre de leurs parties matrimoniales: veoir, si par là aumoins elles ne valent pas d'acquerir vn mary. Par consequent il n'en est pas vne qui ne se laisse facilement persuader au premier serment qu'on luy fait de la seruir. Or de cette trahison commune et ordinaire des hommes d'auiourd'huy, il faut qu'il aduienne, ce que desia nous montre l'experience: c'est qu'elles se r'allient et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu'elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu'elles ioüent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour: _Neque affectui suo aut alieno obnoxiæ._ Estimans, suyuant la persuasion de Lysias en Platon, qu'elles se peuuent addonner vtilement et commodement à nous, d'autant plus, que moins nous les aymons. Il en ira comme des comedies, le peuple y aura autant ou plus de plaisir que les comediens. De moy, ie ne connois non plus Venus sans Cupidon, qu'vne maternité sans engeance. Ce sont choses qui s'entreprestent et s'entredoiuent leur essence. Ainsi cette piperie reiallit sur celuy qui la fait: il ne luy couste guere, mais il n'acquiert aussi rien qui vaille. Ceux qui ont faict Venus Deesse, ont regardé que sa principale beauté estoit incorporelle et spirituelle. Mais celle que ces gens cy cerchent, n'est pas seulement humaine, ny mesme brutale: les bestes ne la veulent si lourde et si terrestre. Nous voyons que l'imagination et le desir les eschauffe souuent et solicite, auant le corps: nous voyons en l'vn et l'autre sexe, qu'en la presse elles ont du choix et du triage en leurs affections, et qu'elles ont entre-elles des accointances de longue bien-vueillance. Celles mesmes à qui la vieillesse refuse la force corporelle, fremissent encores, hannissent et tressaillent d'amour. Nous les voyons auant le faict, pleines d'esperance et d'ardeur: et quand le corps a ioué son ieu, se chatouiller encor de la douceur de cette souuenance: et en voyons qui s'enflent de fierté au partir de là, et qui en produisent des chants de feste et de triomphe, lasses et saoules. Qui n'a qu'à descharger le corps d'vne necessité naturelle, n'a que faire d'y embesongner autruy auec des apprests si curieux. Ce n'est pas viande à vne grosse et lourde faim. Comme celuy qui ne demande point qu'on me tienne pour meilleur que ie suis, ie diray cecy des erreurs de ma ieunesse: non seulement pour le danger qu'il y a, de la santé, (si n'ay-ie sceu si bien faire, que ie n'en aye eu deux atteintes, legeres toutesfois, et preambulaires) mais encores par mespris, ie ne me suis guere adonné aux accointances venales et publiques. I'ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le desir et par quelque gloire. Et aymois la façon de l'Empereur Tibere, qui se prenoit en ses amours, autant par la modestie et noblesse, que par autre qualité. Et l'humeur de la courtisane Flora, qui ne se prestoit à moins, que d'vn Dictateur, ou Consul, ou Censeur: et prenoit son deduit, en la dignité de ses amoureux. Certes les perles et le brocadel y conferent quelque chose: et les tiltres, et le train. Au demeurant, ie faisois grand compte de l'esprit, mais pourueu que le corps n'en fust pas à dire. Car à respondre en conscience, si l'vne ou l'autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir, i'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en meilleures choses. Mais au subiect de l'amour, subiect qui principallement se rapporte à la veuë et à l'atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l'esprit, rien sans les graces corporelles. C'est le vray aduantage des dames que la beauté: elle est si leur, que la nostre, quoy qu'elle desire des traicts vn peu autres, n'est en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe. On dit que chez le grand Seigneur, ceux qui le seruent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans. Les discours, la prudence, et les offices d'amitié, se trouuent mieux chez les hommes: pourtant gouuernent-ils les affaires du monde. Ces deux commerces sont fortuites, et despendans d'autruy: l'vn est ennuyeux par sa rareté, l'autre se flestrit auec l'aage: ainsin ils n'eussent pas assez prouueu au besoing de ma vie. Celuy des liures, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers les autres aduantages: mais il a pour sa part la constance et facilité de son seruice. Cettuy-cy costoye tout mon cours, et m'assiste par tout: il me console en la vieillesse et en la solitude: il me descharge du poix d'vne oisiueté ennuyeuse: et me deffait à toute heure des compagnies qui me faschent: il emousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d'vne imagination importune, il n'est que de recourir aux liures, ils me destournent facilement à eux, et me la desrobent. Et si ne se mutinent point, pour voir que ie ne les recherche, qu'au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, viues et naturelles: ils me reçoiuent tousiours de mesme visage. Il a bel aller à pied, dit-on, qui meine son cheual par la bride. Et nostre Iacques Roy de Naples, et de Sicile, qui beau, ieune, et sain, se faisoit porter par pays en ciuiere, couché sur vn meschant oriller de plume, vestu d'vne robe de drap gris, et vn bonnet de mesme: suiuy ce pendant d'vne grande pompe royalle, lictieres, cheuaux à main de toutes sortes, gentils-hommes et officiers: representoit vne austerité tendre encores et chancellante. Le malade n'est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l'experience et vsage de cette sentence, qui est tres-veritable, consiste tout le fruict que ie tire des liures. Ie ne m'en sers en effect, quasi non plus que ceux qui ne les cognoissent poinct. I'en iouys, comme les auaritieux des tresors, pour sçauoir que i'en iouyray quand il me plaira: mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Ie ne voyage sans liures, ny en paix, ny en guerre. Toutesfois il se passera plusieurs iours, et des mois, sans que ie les employe. Ce sera tantost, dis-ie, ou demain, ou quand il me plaira: le temps court et s'en va ce pendant sans me blesser. Car il ne se peut dire, combien ie me repose et seiourne en cette consideration, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure: et à reconnoistre, combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que i'aye trouué à cet humain voyage: et plains extremement les hommes d'entendement, qui l'ont à dire. I'accepte plustost toute autre sorte d'amusement, pour leger qu'il soit: d'autant que cettuy-cy ne me peut faillir. Chez moy, ie me destourne vn peu plus souuent à ma librairie, d'où, tout d'vne main, ie commande mon mesnage. Ie suis sur l'entree, et vois soubs moy, mon iardin, ma basse cour, ma cour, et dans la plus part des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure vn liure, à cette heure vn autre, sans ordre et sans dessein, à pieces descousues. Tantost ie resue, tantost i'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d'vne tour. Le premier, c'est ma chapelle, le second vne chambre et sa suitte, où ie me couche souuent, pour estre seul. Au dessus, elle a vne grande garderobe. C'estoit au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Ie passe là et la plus part des iours de ma vie, et la plus part des heures du iour. Ie n'y suis iamais la nuict. A sa suitte est vn cabinet assez poly, capable à receuoir du feu pour l'hyuer, tres-plaisamment percé. Et si ie ne craignoy non plus le soing que la despense, le soing qui me chasse de toute besongne: i'y pourroy facilement coudre à chasque costé vne gallerie de cent pas de long, et douze de large, à plein pied: ayant trouué tous les murs montez, pour autre vsage, à la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert vn proumenoir. Mes pensees dorment, si ie les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les iambes l'agitent. Ceux qui estudient sans liure, en sont tous là. La figure en est ronde, et n'a de plat, que ce qu'il faut à ma table et à mon siege: et vient m'offrant en se courbant, d'vne veuë, tous mes liures, rengez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l'enuiron. Elle a trois veuës de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyuer i'y suis moins continuellement: car ma maison est iuchee sur vn tertre, comme dit son nom: et n'a point de piece plus euentee que cette cy: qui me plaist d'estre vn peu penible et à l'esquart, tant pour le fruit de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siege. I'essaye à m'en rendre la domination pure: et à soustraire ce seul coing, à la communauté et coniugale, et filiale, et ciuile. Par tout ailleurs ie n'ay qu'vne auctorité verbale: en essence, confuse. Miserable à mon gré, qui n'a chez soy, où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher. L'ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre, comme la statue d'vn marché. _Magna seruitus est magna fortuna._ Ils n'ont pas seulement leur retraict pour retraitte. Ie n'ay rien iugé de si rude en l'austerité de vie, que nos religieux affectent, que ce que ie voy en quelqu'vne de leurs compagnies, auoir pour regle vne perpetuelle societé de lieu: et assistance nombreuse entre eux, en quelque action que ce soit. Et trouue aucunement plus supportable, d'estre tousiours seul, que ne le pouuoir iamais estre. Si quelqu'vn me dit, que c'est auillir les muses, de s'en seruir seulement de iouet, et de passetemps, il ne sçait pas comme moy, combien vaut le plaisir, le ieu et le passetemps: à peine que ie ne die toute autre fin estre ridicule. Ie vis du iour à la iournee, et parlant en reuerence, ne vis que pour moy: mes desseins se terminent là. I'estudiay ieune pour l'ostentation; depuis, vn peu pour m'assagir: à cette heure pour m'esbattre: iamais pour le quest. Vne humeur vaine et despensiere que i'auois, apres cette sorte de meuble: non pour en prouuoir seulement mon besoing, mais de trois pas au dela, pour m'en tapisser et parer: ie l'ay pieça abandonnee. Les liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent choisir. Mais aucun bien sans peine. C'est vn plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien poisantes. L'ame s'y exerce, mais le corps, duquel ie n'ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s'atterre et s'attriste. Ie ne sçache excez plus dommageable pour moy, ny plus à euiter, en cette declinaison d'aage. Voyla mes trois occupations fauories et particulieres. Ie ne parle point de celles que ie doibs au monde par obligation ciuile.
CHAPITRE IIII.
_De la Diuersion._
I'AY autresfois esté employé à consoler vne dame vrayement affligee. La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux.
_Vberibus semper lacrymis, sempérque paratis In statione sua, atque expectantibus illam Quo iubeat manare modo._
On y procede mal, quand on s'oppose à cette passion: car l'opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat. Nous voyons des propos communs, que ce que i'auray dit sans soing, si on vient à me le contester, ie m'en formalise, ie l'espouse: beaucoup plus ce à quoy i'aurois interest. Et puis en ce faisant, vous vous presentez à vostre operation d'vne entree rude: là où les premiers accueils du medecin enuers son patient, doiuent estre gracieux, gays, et aggreables. Iamais medecin laid, et rechigné n'y fit œuure. Au contraire doncq, il faut ayder d'arriuee et fauoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence, vous gaignez credit à passer outre, et d'vne facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discours plus fermes et propres à leur guerison. Moy, qui ne desirois principalement que de piper l'assistance, qui auoit les yeux sur moy, m'aduisay de plastrer le mal. Aussi me trouue-ie par experience, auoir mauuaise main et infructueuse à persuader. Ou ie presente mes raisons trop pointues et trop seiches: ou trop brusquement: ou trop nonchalamment. Apres que ie me fus appliqué vn temps à son tourment, ie n'essayay pas de le guarir par fortes et viues raisons: par ce que i'en ay faute, ou que ie pensois autrement faire mieux mon effect. Ny n'allay choisissant les diuerses manieres, que la philosophie prescrit à consoler: Que ce qu'on plaint n'est pas mal, comme Cleanthes: Que c'est vn leger mal, comme les Peripateticiens: Que se plaindre n'est action, ny iuste, ny loüable, comme Chrysippus: Ny cette cy d'Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensee des choses fascheuses aux plaisantes: Ny faire vne charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero. Mais declinant tout mollement noz propos, et les gauchissant peu à peu, aux subiects plus voysins, et puis vn peu plus eslongnez, selon qu'elle se prestoit plus à moy, ie luy desrobay imperceptiblement cette pensee douloureuse: et la tins en bonne contenance et du tout r'apaisee autant que i'y fus. I'vsay de diuersion. Ceux qui me suyuirent à ce mesme seruice, n'y trouuerent aucun amendement: car ie n'auois pas porté la coignee aux racines.
A l'aduenture ay-ie touché quelque espece de diuersions publiques. Et l'vsage des militaires, dequoy se seruit Pericles en la guerre Peloponnesiaque: et mille autres ailleurs, pour reuoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce fut vn ingenieux destour, dequoy le Sieur d'Himbercourt sauua et soy et d'autres, en la ville du Liege: où le Duc de Bourgongne, qui la tenoit assiegee, l'auoit fait entrer, pour executer les conuenances de leur reddition accordee. Ce peuple assemblé de nuict pour y pouruoir, commence à se mutiner contre ces accords passez: et delibererent plusieurs, de courre sus aux negociateurs, qu'ils tenoient en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondee de ces gens, qui venoient se ruer en son logis, lascha soudain vers eux, deux des habitans de la ville, (car il y en auoit aucuns auec luy) chargez de plus douces et nouuelles offres, à proposer en leur conseil, qu'il auoit forgees sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeüe en la maison de ville, pour ouyr leur charge, et y deliberer. La deliberation fut courte. Voicy desbonder vn second orage, autant animé que l'autre: et luy à leur despecher en teste, quatre nouueaux et semblables intercesseurs, protestans auoir à leur declarer à ce coup, des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction: par où ce peuple fut de rechef repoussé dans le conclaue. Somme, que par telle dispensation d'amusemens, diuertissant leur furie, et la dissipant en vaines consultations, il l'endormit en fin, et gaigna le iour, qui estoit son principal affaire. Cet autre comte est aussi de ce predicament. Atalante fille de beauté excellente, et de merueilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuiuants, qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu'elle accepteroit celuy qui l'egalleroit à la course, pourueu que ceux qui y faudroient, en perdissent la vie. Il s'en trouua assez, qui estimerent ce prix digne d'vn tel hazard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenes ayant à faire son essay apres les autres, s'adressa à la deesse tutrice de cette amoureuse ardeur, l'appellant à son secours: qui exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d'or, et de leur vsage. Le champ de la course ouuert, à mesure qu'Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inaduertance, l'vne de ces pommes: la fille amusee de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l'amasser:
_Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi Declinat cursus, aurúmque volubile tollit._
Autant en fit-il à son poinct, et de la seconde et de la tierce: iusques à ce que par ce fouruoyement et diuertissement, l'aduantage de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. Ie m'apperçoy que c'est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l'ame. _Abducendus etiam nonnunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia: loci denique mutatione, tanquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est._ On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l'atteinte: on la luy fait decliner et gauchir.
Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C'est à faire à ceux de la premiere classe, de s'arrester purement à la chose, la considerer, la iuger. Il appartient à vn seul Socrates, d'accointer la mort d'vn visage ordinaire, s'en appriuoiser et s'en iouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose: le mourir luy semble accident naturel et indifferent: il fiche là iustement sa veuë, et s'y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples d'Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolomee luy fit defendre de plus entretenir son eschole de ces homicides discours: ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la iugent point: ce n'est pas là où ils arrestent leur pensee: ils courent, ils visent à vn estre nouueau.
Ces pauures gens qu'on void sur l'eschaffaut, remplis d'vne ardente deuotion, y occupants tous leurs sens autant qu'ils peuuent: les aureilles aux instructions qu'on leur donne; les yeux et les mains tendues au ciel: la voix à des prieres hautes, auec vne esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et conuenable à vne telle necessité. On les doibt louer de religion: mais non proprement de constance. Ils fuyent la lucte: ils destournent de la mort leur consideration: comme on amuse les enfans pendant qu'on leur veut donner le coup de lancette. I'en ay veu, si par fois leur veuë se raualoit à ces horribles asprets de la mort, qui sont autour d'eux, s'en transir, et reietter auec furie ailleurs leur pensee. A ceux qui passent vne profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flauius, ayant par le commandement de Neron, à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre: quand on le mena au champ, où l'execution deuoit estre faicte, voyant le trou que Niger auoit fait cauer pour le mettre, inegal et mal formé: Ny cela, mesme, dit-il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n'est selon la discipline militaire. Et à Niger, qui l'exhortoit de tenir la teste ferme: Frapasses tu seulement aussi ferme. Et deuina bien: car le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à diuers coups. Cettuy-cy semble auoir eu sa pensee droittement et fixement au subiect. Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n'estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l'ardeur du combat l'emporte. Vn honneste homme de ma cognoissance, estant tombé comme il se batoit en estocade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy crioit qu'il pensast à sa conscience, mais il me dit depuis, qu'encores que ces voix luy vinssent aux oreilles, elles ne l'auoient aucunement touché, et qu'il ne pensa iamais qu'à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup fit pour L. Syllanus, celuy qui luy apporta sa condamnation: de ce qu'ayant ouy sa response, qu'il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelerees: il se rua sur luy, auec ses soldats pour le forcer: et comme luy tout desarmé, se defendoit obstinement de poingts et de pieds, il le fit mourir en ce debat: dissipant en prompte cholere et tumultuaire, le sentiment penible d'vne mort longue et preparee, à quoy il estoit destiné. Nous pensons tousiours ailleurs: l'esperance d'vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l'esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort:
_Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt, Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido Sæpe vocaturum. Audiam, et hæc manes veniet mihi fama sub imos._
Xenophon sacrifioit couronné quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus, en la bataille de Mantinee. Au premier sentiment de cette nouuelle, il ietta sa couronne à terre: mais par la suitte du propos, entendant la forme d'vne mort tres-valeureuse, il l'amassa, et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa fin, sur l'eternité et l'vtilité de ses escrits. _Omnes clari et nobilitati labores, fiunt tolerabiles._ Et la mesme playe, le mesme trauail, ne poise pas, dit Xenophon, à vn general d'armee, comme à vn soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé, que la victoire estoit demeuree de son costé. _Hæc sunt solatia, hæc fomenta summorum dolorum._ Et telles autres circonstances nous amusent, diuertissent et destournent de la consideration de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie, vont à touts coups costoyans et gauchissans la matiere, et à peine essuyans sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole philosophique, et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort: Nul mal n'est honorable: la mort l'est: elle n'est pas donc mal. Contre l'yurongnerie: Nul ne fie son secret à l'yurongne: chacun le fie au sage: le sage ne sera donc pas yurongne. Cela est-ce donner au blanc? I'ayme à veoir ces ames principales, ne se pouuoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu'ils soyent, ce sont tousiours bien lourdement des hommes.