Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 89
=Les délassements siéent aux âmes fortes comme aux autres, ainsi que le montre l'exemple d'Épaminondas, de Scipion et de Socrate.=--Se détendre et se prêter aisément à la vie commune honore considérablement, ce me semble, une âme forte et généreuse et lui sied on ne peut mieux. Épaminondas se mêlant aux danses des jeunes gens de sa ville, chantant, faisant de la musique, y apportant toute son attention, n'estimait pas que ce fût déroger à l'honneur qu'il s'était acquis par ses glorieuses victoires et à l'extrême rectitude de mœurs qui était en lui.--Parmi tant de traits admirables de la vie du premier Scipion, si recommandable qu'on le jugeait digne de descendre des dieux, il n'en est aucun qui ajoute davantage à son charme que de se le représenter flânant sur le bord de la mer et y jouant comme un enfant, en compagnie de Lælius, à ramasser et collectionner des coquilles, ou courir l'un après l'autre à qui mieux mieux; et, lorsqu'il faisait mauvais temps, s'amusant et s'évertuant à écrire des comédies, où il retraçait les faits et gestes les plus ordinaires des basses classes; ou à se le figurer en Sicile, occupé qu'il était de ces merveilleuses opérations qu'il allait entreprendre en Afrique contre Annibal, visitant quand même les écoles et assistant aux leçons des philosophes, au point de fournir en cela des armes contre lui aux ennemis qu'il avait à Rome et qu'aveuglait l'envie qu'ils lui portaient. Y a-t-il quelque chose de plus remarquable chez Socrate que, vieux comme il l'était, il se soit mis à apprendre à danser, se soit fait enseigner la musique, et qu'il considérât comme bien employé le temps qu'il y passait? Nous le voyons à la fois demeurer en extase, debout, durant une journée entière et la nuit qui suivit, en présence de toute l'armée grecque, absorbé et ravi par quelque profonde pensée, et être le premier, parmi tant de vaillants que comprenait cette armée, à voler au secours d'Alcibiade que les ennemis accablaient, à le couvrir de son corps et, par la force des armes, le dégager de la foule; à la bataille de Délium, relever et sauver Xénophon renversé de cheval; être encore le premier de tout Athènes, indignée comme lui d'un spectacle si odieux, à s'interposer pour arracher Théramène aux satellites des trente tyrans qui le conduisent à la mort, et, bien que suivi uniquement de deux autres citoyens qu'a entraînés son exemple, n'y renoncer que sur les instances de Théramène lui-même. Recherché par une beauté dont lui aussi est épris, il ne se départ pas de la plus sévère abstinence. Continuellement à la guerre il va nu-pieds même sur la glace, porte le même vêtement hiver comme été, surpasse tous ses compagnons par sa patience à supporter les fatigues; lorsqu'il assiste à un festin, il ne mange pas autrement qu'à son ordinaire. Pendant vingt-sept ans, sans que jamais son visage accuse la moindre émotion, il endure la faim, la pauvreté, l'indocilité de ses enfants, les violences de sa femme, et finalement la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le poison. Et cependant, si ce même homme, pour satisfaire à un devoir de politesse, avait à tenir tête à quelqu'un le verre en main, il était, de toute l'armée, celui qui s'en tirait le mieux; il ne refusait pas aux enfants de jouer aux noisettes, ni de courir avec eux sur un cheval de bois, et cela il le faisait de bonne grâce, car, dit la philosophie, tout sied également bien au sage, et l'honore. De tels faits abondent dans la vie de Socrate; et qu'on considère sa doctrine ou ses actes, on ne saurait jamais s'empêcher de le reconnaître comme un modèle de perfection en tous genres. Il est peu d'exemples d'existence aussi remplie et aussi pure, et on fait tort à notre instruction en nous en proposant d'autres, comme cela arrive journellement, qui, faibles et défectueuses, sont à peine bonnes à envisager à un point de vue unique, et nous reportent quasiment en arrière, plus propres à corrompre qu'à corriger. Les bonnes gens du commun s'y trompent; il est bien plus facile, pour gagner un objectif à atteindre et ne point s'égarer, de prendre des biais habilement ménagés que de s'y porter naturellement, à découvert, par la grande voie y conduisant directement; mais aussi, c'est bien moins honorable et on n'y gagne pas en recommandation.
=L'âme ne doit pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais elle doit les goûter avec modération et montrer une égale fermeté dans la volupté comme dans la douleur.=--La grandeur d'âme ne consiste pas tant à s'élever et aller de l'avant, qu'à savoir régler sa conduite et la circonscrire dans de justes limites; elle tient comme étant grand tout ce qui est suffisant, et témoigne de son élévation en préférant les choses moyennes à celles qui sont éminentes. Il n'est rien de si beau et de si légitime que de bien remplir son rôle d'homme dans toutes ses parties. Il n'est pas de science si ardue que de bien savoir vivre * naturellement cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c'est de mépriser l'existence.
Qui veut isoler son âme, le fasse hardiment s'il le peut, lorsque le corps se portera mal, afin de lui éviter la contagion. En dehors de cela, au contraire, que toujours elle l'assiste et le favorise, qu'elle ne lui refuse pas de participer à ses plaisirs naturels et de s'y complaire comme dans un bon ménage, y apportant, si elle est plus sage que lui, de la modération, de peur que l'abus ne fasse que le déplaisir s'y mêle. L'intempérance est la peste de la volupté; la tempérance n'en est pas le fléau, elle en est l'assaisonnement. Eudoxe, qui faisait de la volupté le souverain bien, et ses compagnons qui, avec lui, y attachaient un si haut prix, la savourèrent dans tout ce qu'elle a de plus doux, grâce à la tempérance qui chez eux fut tout particulièrement exemplaire.
Je commande à mon âme de considérer de même œil la douleur et la volupté: «_La dilatation de l'âme dans la joie n'est pas moins anormale que sa contraction dans la douleur_ (_Cicéron_)», de les envisager avec la même fermeté: l'une gaiement, l'autre sévèrement, et, selon ce qu'elle peut, d'être aussi soigneuse de calmer l'une, que de ne point s'absorber dans l'autre. Apprécier sainement les biens qui nous échoient, a pour conséquence naturelle de juger sainement nos maux: la douleur, tout à ses débuts, a quelque chose qui ne se peut éviter; la volupté, poussée à l'excès, quelque chose dont il faut se garder. Platon les met sur le même rang et veut que ce soit la tâche de la force d'âme de combattre les étreintes de la douleur, comme les attraits excessifs et enchanteurs de la volupté. Ce sont deux sources: bien heureux qui y puise où il convient, au moment opportun et dans la mesure du nécessaire, qu'il soit cité, homme ou bête. La première est à prendre comme une médecine, quand il y a nécessité et le moins possible; l'autre, quand on a soif, mais sans aller jusqu'à l'ivresse. La douleur, la volupté, l'amour, la haine sont les premières choses que ressent un enfant; que, lorsque la raison lui vient, elles se subordonnent à elle, c'est là ce qui constitue la vertu.
=Pour lui, Montaigne, il n'a point hâte de voir passer le temps, et, quand il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s'est fait en lui, sans préoccupation de l'avenir, ce poison de l'existence humaine.=--J'ai un vocabulaire à moi: je dis que je passe le temps, quand il m'est mauvais et incommode; lorsqu'il m'est bon, je ne veux pas le passer, je le savoure, je m'y arrête. Il est à franchir au plus vite, quand il nous est mauvais; à faire durer le plus qu'on peut, lorsqu'il nous est bon. Ces expressions banales: «passe-temps» et «passer le temps», peignent bien la manière d'en user de ces gens prudents qui ne pensent pas avoir meilleur emploi de la vie, que de la voir couler, s'échapper; de la passer en biaisant autant qu'il est en eux; de l'ignorer et la fuir comme une chose ennuyeuse et à dédaigner. Elle me fait un effet tout autre; je trouve qu'elle est commode et qu'elle a du prix, même quand elle est comme chez moi en sa décadence finale. La nature nous l'a mise en main, entourée de telles conditions favorables, que nous n'avons à nous en prendre qu'à nous si elle nous est à charge ou nous échappe sans avoir été employée utilement: «_La vie de l'insensé est désagréable, inquiète; sans cesse elle n'a que l'avenir en vue_ (_Sénèque_).» Je me prépare pourtant à la perdre sans regret, mais parce que c'est dans l'ordre des choses, et non parce qu'elle est pénible et importune; du reste, il ne convient bien qu'à ceux-là seuls qui se plaisent dans la vie, de ne pas éprouver de déplaisir à la quitter. Il y a bénéfice à en jouir et j'en jouis deux fois autant que les autres, parce que la jouissance s'en mesure au plus ou moins d'application que nous y apportons. Surtout à cette heure, où je m'aperçois que la mienne touche de si près à sa fin, je veux en accentuer le cas que j'en fais, arrêter la promptitude de sa fuite par ma promptitude à la ressaisir, et compenser la rapidité avec laquelle elle s'écoule par l'intensité dont j'en use; à mesure que diminue le temps durant lequel je dois encore en avoir possession, je m'applique davantage à rendre cette possession plus profonde et plus complète.
Les autres ressentent la douceur que produisent en nous la satisfaction et la prospérité; je la ressens comme eux, mais ce n'est pas seulement en passant et sans m'y attacher. Il faut l'étudier, la savourer, la ruminer, pour bien rendre à celui qui nous l'octroie, toute la grâce que nous lui en devons. On jouit de tous les plaisirs comme on fait du sommeil, sans s'en rendre compte. Pour que même le bien-être que j'éprouvais à dormir ne m'échappât pas ainsi stupidement, je m'avisai jadis qu'on me troublât pendant que je reposais, afin de n'en pas être inconscient.--J'analyse mes jouissances; je ne m'en tiens pas à la surface, j'approfondis et oblige ma raison, devenue chagrine et dégoûtée, à y prêter attention. Suis-je dans un moment de calme? y a-t-il quelque plaisir qui me produise une sensation agréable? je ne le laisse pas gaspiller par les sens, j'y associe mon âme, non pour s'y engager, mais pour qu'elle en éprouve de l'agrément; non pour qu'elle y demeure indifférente, mais pour qu'elle en soit consciente; je l'emploie, pour sa part, à se complaire dans cet état satisfaisant, à peser et estimer le bonheur qu'il me cause et par là à l'augmenter. Elle mesure ainsi combien elle est redevable à Dieu du repos de sa conscience et de celui que lui laissent les autres passions auxquelles elle est sujette, et de ce que le corps est dans son état naturel, jouissant sagement et en connaissance de cause des fonctions douces et agréables que, dans sa bonté, il a plu au Tout-Puissant de nous attribuer pour compenser les douleurs qu'à son tour sa justice nous inflige. Elle apprécie de la sorte de quel prix est pour elle d'être en telle situation que, partout où elle porte la vue, le ciel est calme autour d'elle; nul désir, nulle crainte, nul doute ne troublent son atmosphère; son imagination peut, sans en souffrir, se représenter toute difficulté passée, présente ou future. Cet état acquiert toute sa valeur, quand on le compare à ceux qui sont autres; quand, les envisageant sous les mille formes sous lesquelles ils se présentent, je songe aux gens que le sort ou leur propre erreur entraîne et expose aux fureurs de la tempête, et aussi à ceux qui, plus près de moi, accueillent si mollement et avec tant d'insouciance leur bonne fortune. En voilà qui véritablement passent le temps: ils ne voient qu'au delà du moment présent et de ce qu'ils possèdent, ne vivent que d'espérances, d'ombres et de vaines images que leur imagination place devant leurs yeux: «_tels ces fantômes qu'on voit, dit-on, voltiger après la mort autour des tombeaux, ou ces songes qui trompent nos sens endormis_ (_Virgile_)», et qui, en toute hâte, prennent la fuite devant qui les suit. Le but et le résultat de cette poursuite c'est de toujours poursuivre, de même qu'Alexandre n'avait, disait-il, d'autre but en travaillant que de travailler, «_estimant n'avoir rien fait, tant qu'il lui restait quelque chose à faire_ (_Lucain_)».
=La vie est à accepter telle que Dieu nous l'a faite; c'est se montrer ingrat à son égard, que de repousser les satisfactions dont il l'a dotée.=--Donc, quant à moi, j'aime la vie et la cultive telle qu'il a plu à Dieu de me l'octroyer. Je ne souhaiterais pas qu'il y manquât la nécessité où nous sommes de boire et de manger, et me reprocherais tout autant de désirer que ce besoin soit, en nous, double de ce qu'il est: «_Le sage recherche avec avidité les richesses naturelles_ (_Sénèque_).» Je ne regrette pas davantage que nous ne nous sustentions pas uniquement en nous mettant dans la bouche un peu de cette drogue par laquelle Épiménide se privait d'appétit et qui suffisait à le faire vivre; que stupidement les enfants venant au monde ne nous sortent des doigts ou des talons, en admettant même, pour ne pas sembler marquer du dédain pour cet acte, que ce mode de génération par les doigts et les talons ne le cédât point à l'autre sous le rapport de la volupté; ni que notre corps ne soit pas sans désir et insensible aux caresses; s'en plaindre, c'est être ingrat et injuste. J'accepte de bon cœur et avec reconnaissance ce que la nature a fait pour moi; je m'en déclare satisfait et m'en loue. On fait tort à ce grand et tout-puissant donateur quand on refuse ses dons, qu'on les annule ou qu'on les défigure; de sa part tout est bon, tout ce qu'il a fait est bien fait: «_Tout ce qui est selon la nature, est digne d'estime_ (_Cicéron_).»
Des opinions émises par la philosophie, j'embrasse plus volontiers celles qui reposent sur les bases les plus solides, c'est-à-dire qui sont plus humaines, plus nôtres. Raisonnant comme je vis, en toute humilité, sans élévation dans les idées, je trouve bien enfantin de sa part qu'elle se dresse sur ses ergots pour nous prêcher que marier le divin au terrestre, ce qui est raisonnable à ce qui ne l'est pas, la sévérité à l'indulgence, ce qui est honnête à ce qui est déshonnête, constituent autant de monstruosités; que la volupté est une chose brutale, indigne que le sage y goûte; que le seul plaisir à tirer de la jouissance d'une jeune et belle épouse, c'est la satisfaction qu'éprouve notre conscience à accomplir un acte qui est dans l'ordre, comme de chausser ses bottes pour une course à cheval qu'il nous faut entreprendre. Si seulement chez les adeptes d'une telle philosophie, leur droit à dépuceler leurs femmes, la vigueur et la sève qu'ils y dépensent, étaient réduits dans la mesure que prône son enseignement, peut-être abandonneraient-ils ces idées!
=Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent et judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s'élevant au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre.=--Ce n'est pas ce que dit Socrate, son maître et le nôtre; il fait de la volupté corporelle le cas qui convient, mais lui préfère celle de l'esprit comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Cette dernière, selon lui, ne va pas seule, il n'est pas rêveur à ce point, elle a seulement le pas sur l'autre; pour lui, la tempérance est la modératrice et non l'adversaire des plaisirs. La nature est un guide doux, mais chez lequel la douceur ne prime ni la prudence, ni la justice: «_Il faut pénétrer la nature des choses et voir exactement ce qu'elle commande_ (_Cicéron_).» Je suis toujours en quête de sa piste, mais continuellement de fausses traces que l'art a semées sous nos pas, nous la font perdre; c'est pourquoi cette maxime souverainement bonne, émise par les académiciens et les péripatéticiens: «Vivre selon la nature», devient si difficile à délimiter et à expliquer; et il en est de même de celle-ci: «Consentir à ce qu'elle demande», proche voisine de la précédente et qui appartient aux stoïciens. N'est-ce pas une erreur de tenir certaines actions comme inconvenantes, par cela seul qu'elles sont nécessaires? Aussi, ne m'ôtera-t-on pas de la tête que l'alliance du plaisir avec la nécessité, que les dieux, dit un ancien, cherchent toujours à associer, ne soit un mariage très convenable. Dans quel but disjoindre d'une façon absolue ces éléments d'un tout faisant si bien corps et dont l'agencement parfait justifie leur commune origine? resserrons au contraire le lien qui les unit en faisant qu'ils se rendent mutuellement service; que l'esprit éveille et vivifie le corps si lourd par lui-même, et que le corps modère la légèreté de l'esprit et fasse qu'il se fixe: «_Quiconque exalte l'âme comme le souverain bien et condamne la chair comme chose mauvaise, embrasse et chérit l'âme avec ses sens; c'est à ses sens aussi qu'il doit ce sentiment qui lui fait fuir la chair, et qui naît de ce nous raisonnons sous l'empire de la vanité humaine et non d'après la vérité divine_ (_S. Augustin_).» Rien de ce dont Dieu nous a fait présent, n'est indigne de nos soins; nous en devons compte jusqu'au moindre détail. L'homme n'a pas reçu, par manière d'acquit, mission de se diriger lui-même; cette mission lui a été donnée expressément, nettement, comme sa fonction capitale; le Créateur la lui a imposée de la façon la plus sérieuse et la plus sévère. C'est seulement en ordonnant, qu'on a action sur les esprits vulgaires; et, comme un langage étranger donne plus de poids à ce que nous disons, nous insisterons sur ce point par cette citation latine: «_N'est-ce pas sottise de faire avec mollesse et en maugréant ce qu'on est obligé de faire; de pousser le corps d'un côté, l'âme de l'autre, et de se partager entre les mouvements les plus contraires_ (_Sénèque_)?»
Bien plus, faites-vous indiquer, un jour, par curiosité, les idées et les agréments que conçoit dans son imagination celui qui repousse la pensée d'un bon repas et se reproche le temps qu'il emploie à se nourrir, et vous verrez que parmi tous les mets de votre table il n'y en a pas d'aussi insipide que ce bel état dans lequel il entretient son âme (le plus souvent, mieux vaudrait que nous dormions complètement, que de demeurer éveillés, étant donnée la cause qui nous fait veiller), et vous trouverez que ses raisons et ce qu'il se propose d'obtenir, ne valent pas votre ragoût. Cet état serait-il même amené par les ravissements en lesquels tombait Archimède, qu'ils ne l'excuseraient pas.--Je ne vise pas ici (ne les confondant pas avec ce tas de marmots que sont les hommes comme nous, pas plus que je ne leur attribue les désirs et les pensées en lesquels notre vanité se complaît) ces âmes vénérables que l'ardeur religieuse et la dévotion portent à une constante et consciencieuse méditation des choses divines, qui, tout aux efforts que leur inspire l'espérance vive et profonde d'arriver à gagner cette félicité éternelle, but final et dernière étape auxquels tendent les aspirations de tous les chrétiens, seul plaisir continu et incorruptible, dédaignent de prêter attention à ces nécessités qui nous sont aussi des satisfactions, mais passagères et ambiguës, et renoncent si facilement à s'occuper de leur corps, lui refusant l'usage de ce qui, dans cette vie, est l'apanage des sens; c'est là une poursuite de l'idéal qui constitue un cas tout à fait privilégié.--Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues en singulier accord, que des idées visant à s'élever au-dessus du ciel et des mœurs avilissant plus bas que terre.
=En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement de ce que l'on est, et c'est folie de vouloir s'élever au-dessus de soi-même.=--Ce grand homme qu'était Ésope, voyant son maître uriner en se promenant, s'écriait: «Hé quoi! nous faudra-t-il donc soulager de même notre ventre en courant?» Ménageons le temps, quoiqu'il nous en reste beaucoup que nous passons dans l'oisiveté, ou employons mal; notre âme, pour la tâche qui lui incombe, ne dispose pas d'assez d'heures autres que celles qui font besoin au corps, pour se séparer de lui durant le peu de temps qui lui est de toute nécessité. Les gens que hante cette idée de sacrifier le corps à l'âme, de devenir autres qu'ils ne sont et cesser de n'être que des hommes, sont fous; ce n'est pas en anges qu'ils se transforment, c'est en bêtes; au lieu de s'élever, ils se rabaissent.--Ces humeurs transcendantes m'effraient, comme font les sites élevés et inaccessibles, et je ne regrette rien tant dans la vie de Socrate que ses extases et ce génie familier auquel il attribuait ses inspirations. Rien, chez Platon, ne tient tant à l'humanité que ce qui passe pour lui avoir valu l'appellation de divin; et, parmi nos sciences, celles qui traitent des questions supérieures sont celles qui me semblent toucher le plus à la terre et être de moindre importance.--Je ne trouve non plus rien, dans la vie d'Alexandre, de si humble et qui témoigne davantage qu'il est du nombre des mortels, que ses prétentions chimériques à l'immortalité, qui lui valurent cette spirituelle raillerie de Philotas. Il lui avait fait part, dans une lettre, en le conviant à s'en réjouir avec lui, de l'oracle de Jupiter Ammon qui l'avait mis au rang des dieux: «J'en suis bien aise, lui répondit Philotas, en raison de la considération qui t'en revient; mais combien sont à plaindre les hommes appelés à vivre avec un homme qui dépasse à tel point et que ne contente pas la mesure de l'homme, et qui ont à lui obéir!»--«_C'est parce que tu te soumets aux dieux, que tu commandes aux hommes_ (_Horace_).»--La gracieuse inscription dont les Athéniens avaient décoré leur ville, en l'honneur de la venue de Pompée, rentre dans ma façon de penser: «_Tu es d'autant plus dieu, que tu te reconnais n'être qu'un homme_ (_Plutarque_).»
«Savoir loyalement jouir de ce que l'on est», est la perfection absolue et pour ainsi dire divine. Nous ne recherchons d'autres conditions que les nôtres, que parce que nous ne savons pas faire usage de celles en lesquelles nous nous trouvons; nous ne sortons de nous-mêmes, que faute de savoir tirer parti de ce qui est en nous. Mais nous avons beau monter sur des échasses, sur ces échasses il nous faut quand même marcher avec nos jambes, et sur le trône le plus élevé du monde nous ne sommes assis que sur notre derrière. Les plus belles existences sont, à mon sens, celles qui rentrent dans le modèle général de la vie humaine, qui sont bien ordonnées, et d'où surtout sont exclus le miracle et l'extravagance.--Quant à la vieillesse, elle a un peu besoin d'être traitée avec quelque tendresse; c'est pourquoi je termine en recommandant la mienne à ce dieu protecteur de la santé et de la sagesse, de la sagesse gaie et sociable: «_O fils de Latone! accorde-moi de jouir en paix du fruit de mes labeurs; donne-moi une âme saine dans un corps sain; et, je t'en prie, préserve-moi d'une vieillesse languissante, fermée au commerce des Muses_ (_Horace_).»
FIN DS ESSAIS. (TRADUCTION)
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
LIVRE SECOND. (Suite.)
Pages.
CHAPITRE XXXVI.--=Des plus excellens hommes.=--A quels hommes, entre tous, donner la prééminence. 10
CHAPITRE XXXVII.--=De la ressemblance des enfans aux pères.= 22
LIVRE TROISIÈME.
CHAPITRE I.--=De l'vtile et de l'honneste.= 78
CHAPITRE II.--=Du repentir.= 106
CHAPITRE III.--=De trois commerces.=--De la société des hommes, des femmes et de celle des livres. 136
CHAPITRE IV.--=De la diuersion.= 158
CHAPITRE V.--=Sur des Vers de Virgile.= 178
CHAPITRE VI.--=Des coches.= 286
CHAPITRE VII.--=De l'incommodité de la grandeur.=--Des inconvénients des grandeurs. 320
CHAPITRE VIII.--=Sur l'art de conferer.=--De la conversation. 330