Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 88

Chapter 883,367 wordsPublic domain

=Circonstances dans lesquelles il lui est arrivé parfois de ne pas prendre de repas; tout régime trop longtemps suivi cesse d'être efficace.=--Dans ma jeunesse, il m'est arrivé de me passer parfois de quelque repas pour avoir meilleur appétit le lendemain et, de la sorte, accroître mon plaisir en me disposant à mieux profiter et à jouir plus vivement de l'abondance que je prévoyais, agissant en cela au rebours d'Épicure qui jeûnait et faisait maigre pour accoutumer sa volupté à se passer de l'abondance; ou bien je jeûnais pour me conserver dispos en vue d'un travail quelconque de corps ou d'esprit, l'un comme l'autre devenant honteusement paresseux chez moi quand je suis surchargé d'aliments; d'autant que je déteste ce fonctionnement simultané si peu raisonnable de l'imagination, cette déesse si saine et si alerte, et de l'estomac, ce petit dieu alourdi et bruyant quand il est gonflé des émanations des sucs qu'il procrée. Je m'en abstenais encore, quand j'avais cet organe fatigué, ou enfin lorsque je n'avais pour me tenir compagnie personne qui me convint, car je dis avec ce même Épicure, qu'il ne faut pas tant regarder ce qu'on mange, qu'avec qui on mange; et je loue Chilon de n'avoir pas voulu s'engager à se trouver à un festin auquel le conviait Périandre, avant de connaître quels étaient les autres convives; il ne saurait en effet y avoir pour moi de plus grand attrait, de sauce si appétissante, qui vaillent ceux résultant de la société avec laquelle on s'y rencontre.--Je crois qu'il est plus sain de manger doucement, moins à la fois et plus souvent; mais je tiens à satisfaire pleinement mon appétit et ma faim, et ne prendrais pas goût à me condamner à faire par jour, comme on l'ordonne aux malades, trois ou quatre chétifs repas où je serais rationné; et puis, qui peut me donner l'assurance que les bonnes dispositions dans lesquelles je suis ce matin, je les retrouverai encore à souper? Profitons, nous surtout qui sommes vieux, du premier moment favorable qui vient; laissons aux faiseurs d'almanachs les espérances et les pronostics. Le fruit essentiel que je retire de la santé, ce sont les jouissances qu'elle nous permet; tenons-nous-en à la première qui se présente, que nous avons sous la main et que nous connaissons. J'évite de m'astreindre trop longtemps à un même régime; celui qui en suit un et veut qu'il lui profite, ne doit pas le prolonger indéfiniment; sans cela, nous nous y endurcissons, notre organisme y perd de son activité; six mois après, l'estomac y est si bien acoquiné que tout l'avantage que vous en retirez est d'avoir perdu la liberté de faire autrement sans en éprouver d'inconvénients.

=Il ne sert de rien non plus de se trop couvrir; on s'y habitue et cela n'a plus d'effet.=--Je porte de simples bas de soie, et pas plus en hiver qu'en été je n'ai les jambes et les cuisses autrement couvertes. En raison de mes rhumes, je me suis laissé aller à me tenir la tête plus chaude, ainsi que le ventre à cause de mes coliques; en peu de jours, ces deux maux s'y sont habitués et ont dédaigné mes précautions ordinaires; une simple coiffe avait fait place à un capuchon; un bonnet, à un chapeau doublé; aujourd'hui, les fourrures de mon pourpoint ne me servent plus que d'enjolivement; et tout cela ne me fait plus aucun effet, si je n'y ajoute une peau de lièvre ou de vautour, et sur ma tête une calotte. Suivez une semblable gradation, cela vous mènera loin; aussi n'en ferai-je rien, et volontiers, si j'osais, je reviendrais sur ce que j'ai déjà commencé. Avec cette mode, vous survient-il quelque nouvel inconvénient, les réformes que vous avez déjà introduites ne vous sont plus d'aucune utilité: vous vous y êtes habitué, il vous faut en chercher d'autres. Ainsi se ruinent ceux qui se laissent empêtrer dans des régimes particuliers, auxquels ils s'astreignent superstitieusement; ce qu'on fait ne suffit pas, il faut plus encore; et après, encore davantage; on n'en a jamais fini.

=Nos occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus d'importance au souper qu'au dîner; l'estomac, d'après Montaigne, s'accommode mieux du contraire.=--Pour mes occupations et notre plaisir, il est beaucoup plus commode de supprimer le dîner, comme faisaient les anciens, et de remettre à faire un repas copieux à l'heure où on se retire chez soi pour y prendre du repos, et ainsi ne pas interrompre la journée; c'est ce que je faisais autrefois. Au point de vue de la santé, l'expérience m'a depuis enseigné qu'au contraire il vaut mieux maintenir le dîner, la digestion se faisant mieux quand on est éveillé.--Je ne suis guère sujet à être altéré, pas plus quand je me porte bien que lorsque je suis malade; dans ce dernier cas, j'ai assez fréquemment la bouche sèche, mais ce n'est pas de la soif, et d'ordinaire je ne bois que lorsque, en mangeant, l'envie m'en vient, généralement quand déjà le repas est bien avancé. Je bois assez copieusement pour un homme qui ne présente rien de particulier; en été, dans un repas auquel j'assiste avec appétit, non seulement j'outrepasse les limites dans lesquelles se tenait Auguste qui ne buvait jamais que trois fois, mais pour ne pas aller à l'encontre de la règle posée par Démocrite qui défendait de s'arrêter à quatre, comme nombre portant malchance, je me laisse aller jusqu'à cinq si besoin est, ce qui fait environ trois demi-setiers, car je me plais à faire usage de verres de petite capacité et les vide chaque fois, ce que d'autres se gardent de faire comme contraire aux convenances. Je trempe mon vin, le plus souvent avec moitié, parfois avec un tiers d'eau; et quand je suis chez moi, par suite d'une ancienne habitude prise sur le conseil donné à mon père par son médecin, qui lui aussi agissait de même, le mélange s'opère à l'office, deux ou trois heures avant qu'on le serve. On dit que cet usage de tremper le vin avec de l'eau, remonte à Cranaüs, roi d'Athènes; pour ce qui est de son utilité, je l'ai entendu discuter. J'estime plus convenable et meilleur pour la santé, de n'en user pour les enfants qu'après seize ou dix-huit ans et, jusque-là, de ne leur faire boire que de l'eau. La manière de vivre la plus usitée et communément suivie, est celle qui est préférable; toute singularité me semble à éviter, et j'aime aussi peu voir un Allemand mettre de l'eau dans son vin, qu'un Français qui le boirait pur; l'usage, auquel tout le monde se conforme, fait loi dans les choses de cette espèce.

=Il n'aimait pas l'air confiné; était plus sensible au chaud qu'au froid; avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; il était d'allure vive; à table, il mangeait avec trop d'avidité.=--Je crains un air lourd à respirer et ne puis supporter la fumée; la première réparation que je me hâtai de faire exécuter chez moi, fut celle des cheminées et des cabinets d'aisance qui, chose insupportable, laissent communément à désirer dans les bâtiments d'ancienne construction; et au rang des incommodités que l'on rencontre à la guerre, je place ces épais nuages de poussière dans lesquels, pendant la chaleur, il faut demeurer des journées entières. J'ai la respiration libre et facile; le plus souvent, quand j'ai des refroidissements, mes poumons demeurent indemnes et je n'ai pas de toux.

Un été pénible m'est plus contraire que l'hiver, parce qu'outre l'incommodité de la chaleur dont on peut moins se défendre que du froid, et en dehors de l'action des rayons de soleil sur la tête, mes yeux supportent mal leur éclat éblouissant; actuellement, je ne pourrais même pas dîner, assis devant un feu ardent dont je recevrais la réverbération.

Quand je lisais plus que je ne le fais maintenant, pour amortir la blancheur du papier, je couvrais mon livre d'une feuille de verre et ma vue s'en trouvait fort soulagée. Jusqu'à présent, je n'emploie pas de lunettes et j'y vois aussi loin que jamais et que n'importe qui; il est vrai que lorsque le jour tombe, je commence, quand je lis, à éprouver du trouble et de la faiblesse; mais tout travail, particulièrement la nuit, m'a toujours fatigué les yeux. C'est là un pas en arrière à peine sensible, auquel viendra s'en ajouter un second, à celui-ci un troisième, puis à ce dernier un quatrième; reculant ainsi de plus en plus chaque fois, je finirai par insensiblement être devenu complètement aveugle, avant que je ne m'aperçoive de la décadence et de la vieillesse de ma vue, tant les Parques apportent d'artifice à détordre l'écheveau de notre vie. De même, je ne suis pas bien certain que mon ouïe n'ait pas tendance à devenir dure; et vous verrez que je l'aurai à moitié perdue, que je m'en prendrai encore à la voix de ceux qui me parlent. Il faut exercer une action bien forte et bien continue sur l'âme, pour l'amener à sentir comme elle s'en va peu à peu.

Ma marche est vive et assurée, et je ne sais lequel des deux, de mon esprit ou de mon corps, je puis le plus difficilement arrêter en un point donné. Il faut qu'un prédicateur soit bien de mes amis, pour captiver mon attention pendant toute la durée d'un sermon. Dans les cérémonies, où chacun est si guindé dans son attitude, où j'ai vu des dames ne laissant même pas errer leurs regards, je ne suis jamais venu à bout de faire que quelque chose en moi ne battît la campagne; j'ai beau être assis, je n'en demeure pas plus calme. La servante de Chrysippe le philosophe disait de son maître, quand il buvait en compagnie de gens sur lesquels le vin agissait, et que seul il n'en ressentait aucun effet, qu'il n'était ivre que des jambes que, par habitude, il remuait sans cesse en quelque position qu'il fût. On a pu dire de même de moi dès mon enfance, que j'avais du vif-argent dans les pieds ou qu'ils étaient atteints de folie, tant je suis porté naturellement à me remuer et à me déplacer n'importe où je me trouve.

Je mange avec voracité, ce qui est indécent et de plus nuisible à la santé, voire même au plaisir que l'on éprouve en mangeant; dans ma hâte, je me mords souvent la langue et parfois les doigts. Diogène, rencontrant un enfant qui mangeait ainsi, donna un soufflet à son précepteur. Il y avait à Rome des gens qui enseignaient à mâcher comme on vous apprend à marcher, avec grâce. Je ne prends pas le temps de causer, ce qui est un si doux assaisonnement des repas, quand les propos qui s'y tiennent sont à l'avenant, agréables et ne se prolongeant pas.

=Conditions pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre de plaisir, ce dédain est le fait d'un esprit maladif et chagrin.=--Nos plaisirs se jalousent et s'envient les uns les autres; ils se heurtent et se contrarient réciproquement. Alcibiade, qui s'entendait fort à faire bonne chère, allait jusqu'à bannir la musique des repas, afin qu'elle ne troublât pas la douceur des conversations, ajoutant, d'après ce que Platon nous rapporte, qu'«appeler des musiciens et des chanteurs dans les festins, est un usage de gens communs qui sont hors d'état de causer et de s'entretenir entre eux d'une façon utile et agréable, alors que les gens intelligents savent si agréablement le faire». Varron veut pour un bon repas «des convives de mine avenante, de conversation agréable, qui ne soient ni muets, ni bavards; des mets délicats et proprement servis, un local approprié et aussi un beau temps». C'est une fête qui ne demande pas peu d'apprêts et qui ne cause pas un médiocre plaisir qu'une bonne table bien préparée; ni les grands chefs militaires, ni les philosophes les plus renommés n'en ont dédaigné ni l'usage ni la science. Ma mémoire garde le souvenir de trois repas de ce genre, qui me furent souverainement agréables, dont la fortune m'a gratifié à diverses époques de ma vie, alors qu'elle était dans tout son épanouissement; désormais, ces fêtes me sont interdites par mon état de santé, car chacun en est pour soi-même le principal charme et en goûte les attraits suivant les bonnes dispositions de corps et d'esprit dans lesquelles il se trouve.--Moi, qui ne vais toujours que terre à terre, je n'aime pas cette sagesse, contraire à la nature de l'homme, qui voudrait nous rendre dédaigneux et ennemis des attentions que nous pouvons avoir pour le corps; j'estime qu'il est aussi injuste de repousser les plaisirs que nous offre la nature, que de s'y trop attacher. Xerxès, pouvant se donner toutes les voluptés humaines, était un sot de proposer un prix à qui lui en trouverait d'autres; mais celui-là ne l'est guère moins qui se prive de celles que la nature nous procure. Il ne faut ni les poursuivre, ni les fuir; il faut les accepter. Je les prise un peu plus, et leur fais un plus gracieux accueil que par le passé, m'abandonnant plus volontiers maintenant à ce penchant naturel. Il ne nous sert de rien d'exagérer leur inanité, elle apparaît et se fait assez sentir d'elle-même. Grand merci à notre esprit maladif et chagrin de nous dégoûter d'elles, comme il l'est de lui-même; il se comporte et traite tout ce qu'il reçoit, tantôt d'une façon, tantôt d'une façon contraire, selon son tempérament insatiable, vagabond et versatile: «_Dans un vase impur, tout ce que vous y versez, se corrompt_ (_Horace_).» Appliqué à scruter attentivement et à un point de vue tout particulier les avantages que nous offre la vie, quand j'y regarde d'un peu près, je n'y trouve guère que du vent. Quoi d'étonnant? tout en nous est-il autre chose que du vent? et encore, plus sagement que nous, le vent se plaît à bruire, à s'agiter, à se contenter de ce qui lui est propre, sans désirer la stabilité, la solidité qui ne sont pas du nombre des propriétés qu'il possède.

=Les plaisirs de l'âme sont peut-être supérieurs à ceux du corps; les plus appréciables sont ceux auxquels l'une et l'autre participent simultanément.=--Les plaisirs qui sont le fait exclusif de notre imagination, comme du reste les déplaisirs qui ont même origine, l'emportent sur les autres, au dire de certains et comme le marquait la balance de Critolaüs. Ce n'est pas extraordinaire: notre esprit les forge à sa fantaisie et sans que rien l'entrave; j'en vois tous les jours des exemples remarquables et probablement fort désirables. Mais, porté pour ceux qui participent de notre imagination et de la réalité, et étant de goût peu raffiné, je ne puis mordre si pleinement à ces seules conceptions imaginaires et me laisse tout lourdement aller aux plaisirs qui sont dans la loi générale qui régit l'humanité et que notre corps et notre esprit ressentent à la fois.--Les philosophes de l'école cyrénaïque veulent qu'à l'instar de ce qui se produit pour la douleur, les plaisirs qui intéressent le corps aient sur nous plus d'action, parce que l'âme n'y demeure pas étrangère: c'est justice. Il est des gens, dit Aristote, d'une stupidité farouche, qui en sont dégoûtés; j'en connais d'autres qui, par ambition, font comme s'ils l'étaient. Que ne renoncent-ils aussi à respirer? que ne vivent-ils d'eux-mêmes et ne refusent-ils la lumière, parce qu'elle leur est donnée gratuitement et ne leur coûte ni peine, ni frais d'invention? Je voudrais voir Mars, Pallas ou Mercure pourvoir à leur existence, au lieu que ce soit Vénus, Cérès et Bacchus. Chercheront-ils la quadrature du cercle, tout en étant juchés sur leurs femmes? Je n'aime pas qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit dans les nuages, quand nous avons le corps à table; je ne veux pas que l'esprit s'y cloue et s'y vautre, je veux qu'il y participe, qu'il s'y asseie et non qu'il s'y couche. Aristippe soutenait les droits du corps, comme si nous n'avions pas d'âme; Zénon ne considérait que l'âme, comme si nous n'avions pas de corps: tous deux étaient dans l'erreur. La philosophie de Pythagore était, dit-on, toute contemplative; celle de Socrate a uniquement pour objet les mœurs et les actes, et Platon tient le milieu entre les deux; ceux qui parlent ainsi, nous en content. La mesure exacte nous a été donnée par Socrate; Platon penche * bien plus de son côté que de celui de Pythagore et cela lui convient bien mieux. Quand je danse, je suis tout à la danse; quand je dors, tout au sommeil; et même, quand je me promène solitairement dans un beau verger, si mes pensées se sont un moment portées sur des choses étrangères qui viennent à se présenter à moi, je les ramène l'instant d'après à la promenade, au verger, à la douceur de la solitude et à moi-même.

=Tout ce qui est de nécessité, la nature, en bonne mère, l'a rendu agréable, et le sage use des voluptés comme de toutes autres choses.=--La nature, en bonne mère, a fait que les actions auxquelles elle nous incite pour nos besoins, nous avons également plaisir à les accomplir; elle nous y convie non seulement par la raison, mais encore par le désir qu'elle nous en suggère, et c'est un tort que d'aller à rencontre de ses règles. Quand je vois César, et aussi Alexandre, aux moments les plus ardus de leurs grands travaux, jouir si pleinement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit là amollir l'âme; je dis que c'est la fortifier que de subordonner, grâce à la vigueur de leur courage, aux pratiques de la vie ordinaire leurs violentes occupations et leurs laborieuses pensées; et sages ils eussent été, s'ils avaient cru que celles-là constituaient la * partie normale de leur existence, tandis que celles-ci en étaient la phase extraordinaire!--Nous sommes de grands fous. Nous disons: «Il a passé sa vie dans l'oisiveté;--Je n'ai rien fait aujourd'hui.» Eh quoi! n'avez-vous pas vécu? C'est là non seulement votre occupation essentielle, mais celle qui fait de vous quelqu'un. «Si on m'eût mis à même, dites-vous encore, de conduire de grandes affaires, j'aurais montré ce dont j'étais capable.» Avez-vous su méditer et diriger votre vie? Vous avez, dans ce cas, accompli la plus grande des besognes qui nous incombent. Pour se manifester et fructifier, la nature n'a que faire de la fortune; son action s'exerce à tous les degrés sociaux sans se révéler, comme aussi à découvert. Si vous avez su régler vos mœurs, vous avez fait bien plus que celui qui a composé des livres; en sachant prendre du repos, vous avez plus fait que celui qui a conquis des villes et des empires.

Le plus grand, le plus glorieux chef-d'œuvre de l'homme, c'est de vivre à propos, autrement dit de faire chaque chose en son temps; tout le reste: régner, thésauriser, bâtir, ne sont au plus qu'accessoires et menus détails. Je prends plaisir à voir un général d'armée, au pied d'une brèche à laquelle il va donner l'assaut, se dégager complètement de ses préoccupations et recouvrer sa liberté au dîner, pour deviser avec ses amis; à voir Brutus, ayant le ciel et la terre qui conspirent contre lui et la liberté romaine, dérober à la surveillance continue qu'il exerce sur ses troupes quelques heures de nuit pour, en toute tranquillité d'esprit, lire Polybe et y prendre des notes. C'est le fait des âmes sans envergure, écrasées par le poids des affaires, de ne pouvoir s'en affranchir et ne savoir ni les laisser ni les reprendre: «_Braves compagnons qui avez souvent partagé avec moi les plus rudes épreuves, noyons aujourd'hui nos soucis dans le vin; demain, nous nous remettrons à parcourir les vastes mers_ (_Horace_).»

Que ce soit par plaisanterie, ou autrement, que l'on parle du vin théologal et scolastique passé en proverbe, et des agapes des adeptes de la Sorbonne, je trouve qu'ils ont bien raison de dîner d'autant plus confortablement et agréablement, qu'ils ont employé utilement et sérieusement la matinée aux exercices de leur école; la conscience d'avoir bien dépensé le reste de leur temps est un juste et savoureux condiment de celui qu'ils passent à table. C'est ainsi que vivaient les sages; et cette inimitable et continue propension à la vertu qui nous frappe d'étonnement chez les deux Caton, cette humeur sévère jusqu'à être importune, se sont sans difficulté soumises aux lois qui régissent la nature humaine, à celles de Vénus et de Bacchus comme aux autres, et ils se sont complu à les observer, obéissant en cela aux préceptes de la secte à laquelle ils appartenaient, qui voulaient que pour être parfait le sage soit expert et entendu dans l'usage des voluptés qui sont dans l'ordre naturel des choses, * comme en tout autre devoir de la vie: «_Qu'il ait le palais délicat autant que le jugement_ (_Cicéron_).»