Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 8

Chapter 81,972 wordsPublic domain

Or suyuant mon propos, cette complexion difficile me rend delicat à la pratique des hommes: il me les faut trier sur le volet: et me rend incommode aux actions communes. Nous viuons, et negotions auec le peuple: si sa conuersation nous importune, si nous desdaignons à nous appliquer aux ames basses et vulgaires: et les basses et vulgaires sont souuent aussi reglees que les plus déliees: et toute sapience est insipide qui ne s'accommode à l'insipience commune: il ne nous faut plus entremettre ny de nos propres affaires, ny de ceux d'autruy: et les publiques et les priuez se demeslent auec ces gens là. Les moins tendues et plus naturelles alleures de nostre ame, sont les plus belles: les meilleures occupations, les moins efforcees. Mon Dieu, que la sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n'est point de plus vtile science. Selon qu'on peut: c'estoit le refrain et le mot fauory de Socrates. Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux choses les plus aysees et voysines. Ne m'est-ce pas vne sotte humeur, de disconuenir auec vn milier à qui ma fortune me ioint, de qui ie ne me puis passer, pour me tenir à vn ou deux, qui sont hors de mon commerce: ou plustost à vn desir fantastique, de chose que ie ne puis recouurer? Mes mœurs molles, ennemies de toute aigreur et aspreté, peuuent aysement m'auoir deschargé d'enuies et d'inimitiez. D'estre aymé, ie ne dy, mais de n'estre point hay, iamais homme n'en donna plus d'occasion. Mais la froideur de ma conuersation, m'a desrobé auec raison, la bien-vueillance de plusieurs, qui sont excusables de l'interpreter à autre, et pire sens. Ie suis tres-capable d'acquerir et maintenir des amitiez rares et exquises. D'autant que ie me harpe auec si grande faim aux accointances qui reuiennent à mon goust, ie m'y produis, ie m'y iette si auidement, que ie ne faux pas aysement de m'y attacher, et de faire impression où ie donne: j'en ay faict souuent heureuse preuue. Aux amitiez communes, ie suis aucunement sterile et froid: car mon aller n'est pas naturel, s'il n'est à pleine voyle. Outre ce, que ma fortune m'ayant duit et affriandé de ieunesse, à vne amitié seule et parfaicte, m'a à la verité aucunement desgousté des autres: et trop imprimé en la fantasie, qu'elle est beste de compagnie, non pas de troupe, comme disoit cet ancien. Aussi, que i'ay naturellement peine à me communiquer à demy: et auec modification, et cette seruile prudence et soupçonneuse, qu'on nous ordonne, en la conuersation de ces amitiez nombreuses, et imparfaictes. Et nous l'ordonne lon principalement en ce temps, qu'il ne se peut parler du monde, que dangereusement, ou faucement. Si voy-ie bien pourtant, que qui a comme moy, pour sa fin, les commoditez de sa vie, ie dy les commoditez essentielles, doibt fuyr comme la peste, ces difficultez et delicatesse d'humeur. Ie louerois vn' ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I'enuie ceux, qui sçauent s'apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l'entretien en leur propre train. Et le conseil de Platon ne me plaist pas, de parler tousiours d'vn langage maistral à ses seruiteurs, sans ieu, sans familiarité: soit enuers les masles, soit enuers les femelles. Car outre ma raison, il est inhumain et iniuste, de faire tant valoir cette telle quelle prerogatiue de la fortune: et les polices, où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres, me semblent les plus equitables. Les autres s'estudient à eslancer et guinder leur esprit: moy à le baisser et coucher: il n'est vicieux qu'en extention.

_Narras et genus Æaci, Et pugnata sacro bella sub Ilio: Quo Chium pretio cadum Mercemur, quis aquam temperet ignibus, Quo præbente domum, et quota Pelignis caream frigoribus, taces._

Ainsi comme la vaillance Lacedemonienne auoit besoing de moderation, et du son doux et gratieux du ieu des flustes, pour la flatter en la guerre, de peur qu'elle ne se iettast à la temerité, et à la furie: là où toutes autres nations ordinairement employent des sons et des voix aigues et fortes, qui esmeuuent et qui eschauffent à outrance le courage des soldats: il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu'en l'vsage de nostre esprit, nous auons pour la plus part, plus besoing de plomb, que d'ailes: de froideur et de repos, que d'ardeur et d'agitation. Sur tout, c'est à mon gré bien faire le sot, que de faire l'entendu, entre ceux qui ne le sont pas: parler tousjours bandé, _fauellar in punta di forchetta_. Il faut se desmettre au train de ceux auec qui vous estes, et par fois affecter l'ignorance. Mettez à part la force et la subtilité: en l'vsage commun, c'est assez d'y reseruer l'ordre: trainez vous au demeurant à terre, s'ils veulent. Les sçauans chopent volontiers à cette pierre: ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures par tout. Ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames, que si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine. A toute sorte de propos, et matiere, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se seruent d'vne façon de parler et d'escrire, nouuelle et sçauante.

_Hoc sermone pauent, hoc iram, gaudia, curas, Hoc cuncta effundunt animi secreta, quid vltrà? Concumbunt doctè._

Et alleguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier rencontré, seruiroit aussi bien de tesmoing. La doctrine qui ne leur a peu arriuer en l'ame, leur est demeuree en la langue. Si les bien-nees me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couurent leurs beautez, soubs des beautez estrangeres: c'est grande simplesse, d'estouffer sa clarté pour luire d'vne lumiere empruntee. Elles sont enterrees et enseuelies soubs l'art de _Capsula totæ_. C'est qu'elles ne se cognoissent point assez: le monde n'a rien de plus beau: c'est à elles d'honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur faut-il, que viure aymees et honnorees? Elles n'ont, et ne sçauent que trop, pour cela. Il ne faut qu'esueiller vn peu, et reschauffer les facultez qui sont en elles. Quand ie les voy attachees à la rhetorique, à la iudiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines et inutiles à leur besoing: i'entre en crainte, que les hommes qui le leur conseillent, le facent pour auoir loy de les regenter soubs ce tiltre. Car quelle autre excuse leur trouuerois-ie? Baste, qu'elles peuuent sans nous, renger la grace de leurs yeux, à la gayeté, à la seuerité, et à la douceur: assaisonner vn nenny, de rudesse, de doubte, et de faueur: et qu'elles ne cherchent point d'interprete aux discours qu'on faict pour leur seruice. Auec cette science, elles commandent à baguette, et regentent les regents et l'escole. Si toutesfois il leur fasche de nous ceder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité auoir part aux liures: la poësie est vn amusement propre à leur besoin: c'est vn art follastre, et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diuerses commoditez de l'histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à iuger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons: à regler la temerité de leurs propres desirs: à mesnager leur liberté: allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l'inconstance d'vn seruiteur, la rudesse d'vn mary, et l'importunité des ans, et des rides, et choses semblables. Voyla pour le plus, la part que ie leur assignerois aux sciences. Il y a des naturels particuliers, retirez et internes. Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l'amitié. La solitude que i'ayme, et que ie presche, ce n'est principallement, que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l'obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires. La solitude locale, à dire verité, m'estend plustost, et m'eslargit au dehors: ie me iette aux affaires d'estat, et à l'vniuers, plus volontiers quand ie suis seul. Au Louure et en la presse, ie me resserre et contraints en ma peau. La foule me repousse à moy. Et ne m'entretiens iamais si folement, si licentieusement et particulierement, qu'aux lieux de respect, et de prudence ceremonieuse. Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences. De ma complexion, ie ne suis pas ennemy de l'agitation des cours: i'y ay passé partie de la vie: et suis faict à me porter allaigrement aux grandes compagnies: pourueu que ce soit par interualles, et à mon poinct. Mais cette mollesse de iugement, dequoy ie parle, m'attache par force à la solitude. Voire chez moy, au milieu d'vne famille peuplee, et maison des plus frequentees, i'y voy des gens assez, mais rarement ceux, auecq qui i'ayme à communiquer. Et ie reserue là, et pour moy, et pour les autres, vne liberté inusitee. Il s'y faict trefue de ceremonie, d'assistance, et conuoiemens, et telles autres ordonnances penibles de nostre courtoisie (ô la seruile et importune vsance) chacun s'y gouuerne à sa mode, y entretient qui veut ses pensees: ie m'y tiens muet, resueur, et enfermé, sans offence de mes hostes. Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes: l'image de ceux icy me degouste des autres. C'est à le bien prendre, de nos formes, la plus rare: et forme qui se doit principallement à la nature. La fin de ce commerce, c'est simplement la priuauté, frequentation, et conference: l'exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous subiects me sont égaux: il ne me chaut qu'il y ayt ny poix, ny profondeur: la grace et la pertinence y sont tousiours: tout y est teinct d'vn iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise, de gayeté et d'amitié. Ce n'est pas au subiect des substitutions seulement, que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des Roys: il la montre autant aux confabulations priuees. Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et les descouure mieux à l'aduanture à table, qu'au conseil. Hippomachus disoit bien qu'il congnoissoit les bons lucteurs, à les voir simplement marcher par vne ruë. S'il plaist à la doctrine de se mesler à nos deuis, elle n'en sera point refusee: non magistrale, imperieuse, et importune, comme de coustume, mais suffragante et docile elle mesme. Nous n'y cherchons qu'à passer le temps: à l'heure d'estre instruicts et preschez, nous l'irons trouuer en son throsne. Qu'elle se demette à nous pour ce coup s'il lui plaist: car toute vtile et desirable qu'elle est, ie presuppose, qu'encore au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et faire nostre effect sans elle. Vne ame bien nee, et exercee à la practique des hommes, se rend plainement aggreable d'elle mesme. L'art n'est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions de telles ames. C'est aussi pour moy vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: _nam nos quoque oculos eruditos habemus._ Si l'ame n'y a pas tant à iouyr qu'au premier, les sens corporels qui participent aussi plus à cettuy-cy, le ramenent à vne proportion voisine de l'autre: quoy que selon moy, non pas esgalle. Mais c'est vn commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moy. Ie m'y eschauday en mon enfance: et y souffris toutes les rages, que les poëtes disent aduenir à ceux qui s'y laissent aller sans ordre et sans iugement. Il est vray que ce coup de fouët m'a seruy depuis d'instruction.

_Quicumque Argolica de classe Capharea fugit, Semper ab Euboicis vela retorquet aquis._