Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 77
=La plupart des réconciliations qui suivent nos querelles, sont honteuses; quand on ne le fait pas de son plein gré, démentir ce qu'on a fait ou dit est une lâcheté.=--La plupart des accords qui interviennent aujourd'hui pour clore nos querelles personnelles, sont honteux et menteurs; nous ne cherchons qu'à sauver les apparences, et, pour cela, nous trahissons et désavouons nos véritables intentions: ce ne sont que des replâtrages. Nous savons dans quelles conditions nous avons parlé, quel sens était à attacher à ce que nous avons dit, les assistants le savent, et aussi nos amis auprès desquels nous avons voulu nous grandir; aussi, quand nous démentons notre pensée, est-ce aux dépens de notre franchise et de l'honneur de notre courage: nous cherchons des échappatoires dans la fausseté pour arriver à un accommodement; nous nous donnons à nous-mêmes un démenti pour détruire l'effet d'un démenti donné à un autre. Vous ne devez pas rechercher si vos actes ou vos paroles sont susceptibles d'une autre interprétation derrière laquelle vous pourriez vous retrancher; c'est leur sens vrai et sincère que vous avez désormais le devoir de maintenir coûte que coûte. On s'adresse à votre vertu et à votre conscience, ce ne sont pas * là choses qui prêtent à travestissement; laissons ces vils moyens et ces expédients à la chicane du palais. Les excuses et les réparations que je vois faire tous les jours pour donner satisfaction d'un acte indiscret ou d'une parole inopportune, me semblent plus laides que cet acte ou cette parole. Il vaudrait mieux faire à son adversaire une nouvelle offense, que de s'offenser soi-même en s'humiliant ainsi devant lui. Vous l'avez bravé sous l'action de la colère, et, de sang-froid et en pleine possession de vous-même, vous vous mettez à l'apaiser et à le flatter; de la sorte votre soumission outrepasse l'excès que vous avez commis en premier lieu. Je trouve qu'un gentilhomme ne saurait rien faire qui soit plus honteux pour lui que de se dédire quand cela lui est imposé; d'autant que l'opiniâtreté est un défaut plus excusable que la pusillanimité.--Il m'est aussi facile d'éviter de me livrer à mes passions, qu'il m'est difficile de les modérer: «_On les arrache plus aisément de l'âme, qu'on ne les bride._» Que celui qui ne peut atteindre à cette noble impassibilité des Stoïciens, se rejette vers cette stupidité des foules qui est la mienne; ce que ceux-là faisaient par vertu, j'ai été amené à le faire par tempérament. A moyenne hauteur règnent les tempêtes; plus haut et plus bas, les philosophes et les gens de la campagne trouvent les uns et les autres la tranquillité et le bonheur: «_Heureux le sage qui parvient à connaître la raison de toutes choses; dépouillé de toute crainte, il foule aux pieds l'inexorable destin et méprise les mugissements de l'avare Achéron. Heureux aussi celui qui connaît les divinités champêtres: Pan, le vieux Sylvain et l'aimable famille des Nymphes_ (_Virgile_).»
Toutes les choses, à leur naissance, sont faibles et tendres; aussi faut-il toujours avoir les yeux ouverts sur elles à ce moment, parce que de même que le danger qu'elles peuvent présenter ne se découvre pas quand il est à l'état embryonnaire de même lorsque, ayant grandi, il vient à se manifester, on n'en aperçoit plus le remède. Si j'avais cédé à l'ambition, j'eusse rencontré un million d'embarras, de jour en jour plus malaisés à surmonter qu'il ne m'a été difficile d'arrêter mon penchant naturel pour cette passion: «_C'est avec raison que j'ai toujours eu horreur d'élever la tête au-dessus des autres et d'attirer les regards_ (_Horace_).»
=Jugement que l'on a émis sur la manière dont Montaigne s'est acquitté de sa mairie de Bordeaux et jugement que lui-même en porte.--On a pu avec assez de vérité lui reprocher de ne pas y avoir apporté une ardeur excessive; mais, en somme, il faisait ce qu'il fallait sans bruit ni ostentation et, de fait, il a maintenu l'ordre et la paix.=--Tous les actes publics sont sujets à des interprétations diverses qu'on ne saurait prévoir; trop de gens s'en font juges. Il en est qui, parlant de ma conduite comme maire de Bordeaux (je suis content d'en dire un mot, non que cela en vaille la peine, mais pour donner un exemple de ce que je suis dans cet ordre de choses), disent que je m'y suis comporté en homme qui ne s'émeut pas assez et qui ne se passionne guère; et, en cela, ils ne sont pas très éloignés d'avoir raison. J'essaie de tenir en repos mon âme et mes pensées, «_toujours tranquille par nature, et plus encore à présent par l'effet de l'âge_ (_Cicéron_)»; et si parfois elles se débauchent à recevoir quelque impression rude et pénétrante, c'est en vérité sans que je le leur conseille. De cette apathie naturelle il ne faudrait cependant pas conclure à de l'impuissance (défaut d'application et défaut de bon sens sont deux choses différentes), et encore moins à un manque de reconnaissance et à de l'ingratitude envers cette population, qui, avant même de me connaître, puis après m'avoir connu, m'a donné la plus grande marque de confiance qui était en son pouvoir, faisant bien plus pour moi, en me prorogeant dans cette charge, qu'elle n'avait fait en me la donnant la première fois. Je lui veux tout le bien en mon pouvoir; et certes, si l'occasion s'était présentée, je n'eusse rien épargné pour son service. Je me suis démené pour elle, comme je me démène pour moi. C'est une bonne population, guerrière, généreuse, et néanmoins susceptible d'obéissance et de discipline, capable de bien faire sous une bonne direction.--On dit aussi que mon administration s'est passée sans présenter rien de marquant ni qui ait laissé trace. Quelle plaisanterie! On critique mon inactivité à une époque où l'on reprochait à presque tout le monde de trop faire! J'agis avec promptitude et énergie quand ma volonté m'y pousse; mais cette ardeur ne s'allie pas à la persévérance. Qui voudra user de moi, en tenant compte de ma nature, me donnera des affaires nécessitant de la vigueur et de la liberté d'action, demandant de la droiture, qui puissent se résoudre promptement et même pour lesquelles il faille s'en remettre un peu au hasard, je puis y être de quelque utilité; mais si la chose demande du temps, de la subtilité, du travail, qu'il faille ruser et biaiser, mieux vaut qu'il s'adresse à un autre. Toutes les charges importantes ne sont pas par elles-mêmes difficiles à remplir; j'étais disposé à travailler un peu plus qu'à mon ordinaire si c'eût été absolument nécessaire, car il m'est possible de faire davantage que je ne fais et que je n'aime à faire.--Je n'ai laissé de côté, que je sache, aucun des faits et gestes que le devoir réclamait effectivement. J'ai facilement oublié ceux que l'ambition mêle au devoir et qu'elle couvre de ce nom; ce sont ceux qui, le plus souvent, captivent les regards et les oreilles et dont les hommes se contentent; ce n'est pas de la chose, mais de son apparence qu'ils se paient; s'ils n'entendent pas de bruit, il leur semble qu'on dort. Mon caractère n'est pas de ceux qui aiment le tapage; je réprimerais fort bien des troubles sans en être troublé en moi-même, et châtierais le désordre sans me mettre hors de moi. Si j'ai besoin de me montrer en colère ou surexcité, je fais comme si je l'étais, c'est un masque que j'emprunte. Je suis porté à la mollesse, de mœurs plutôt paisibles que violentes. Je ne reproche pas à un magistrat de dormir, pourvu que ceux qu'il administre dorment avec lui; c'est ce que font les lois elles-mêmes. Je suis pour une vie facile, obscure et muette, «_également éloignée de la bassesse et d'un insolent orgueil_ (_Cicéron_);» ainsi me l'a faite la fortune. Je suis né d'une famille qui a passé sans éclat et sans tumulte, et qui, de temps immémorial, a été altérée surtout de rectitude et d'honnêteté.
=Il n'est pas de ceux qui ont de l'ambition, laquelle n'est pas de mise quand les questions que l'on a à traiter sont affaires courantes dont il ne faut pas exagérer l'importance.=--A notre époque, on est si enclin à l'agitation et à l'ostentation, que la bonté, la modération, l'égalité d'humeur, la constance et autres qualités paisibles et sans éclat ne s'apprécient plus. Les corps qui présentent des aspérités se sentent, ceux qui sont lisses se manient sans faire impression; on ressent la maladie, on ne ressent pas, ou bien peu, la santé, pas plus que les choses à notre convenance comparativement à celles qui nous oppressent. C'est agir dans l'intérêt de sa réputation et pour son profit personnel et non pour le bien que de différer, pour le faire en public, ce qu'on eût pu faire dans la chambre du conseil, et en plein midi ce qu'on pouvait faire la nuit précédente, ou de tenir à faire soi-même ce que votre compagnon peut faire aussi bien que vous. Ainsi agissaient, en Grèce, certains chirurgiens qui effectuaient sur des estrades, à la vue des passants, les opérations afférentes à leur art, pour s'attirer plus de pratiques et de clientèle. Les règlements ne sont estimés bons, que publiés à son de trompe. L'ambition n'est pas un vice de petites gens; elle nécessite des efforts bien autres que ceux dont nous sommes capables.--On disait à Alexandre: «Votre père vous laissera un vaste état, facile à gouverner et pacifié»; et ce jeune homme portait envie aux victoires remportées par son père et à la justice avec laquelle il gouvernait; il n'eût pas voulu n'avoir qu'à jouir mollement et paisiblement de l'empire du monde.--Alcibiade, dans Platon, se donne comme préférant mourir jeune, beau, riche, noble, savant, ayant atteint en tout cela à la perfection, plutôt que de vivre longtemps en s'en tenant, sous le rapport de ces qualités, dans les conditions où il était, sans s'exhausser encore. C'est là une maladie peut-être excusable chez une nature aussi forte et aussi complète que l'était la sienne; mais quand ces petites âmes, naines et chétives, qui vont se faisant illusion dans l'idée que leur nom va devenir célèbre parce qu'elles ont jugé sainement une affaire ou convenablement réglé la garde de la porte d'une ville, elles témoignent d'autant plus leur faiblesse, qu'elles s'imaginent davantage que cela les grandit. Si bien que soient ces actes insignifiants, ils n'ont ni corps, ni vie; le premier qui en parle, les atténue déjà; à peine si la connaissance s'en répand d'un carrefour de rue à un autre. Entretenez-en hardiment votre fils et votre valet, comme cet ancien qui, n'ayant personne qui prêtât l'oreille aux louanges qu'il se donnait et convint de son mérite, faisait le fier auprès de sa femme de chambre, s'écriant: «O Perrette, quel galant homme, quel homme capable tu as pour maître!» Au pis aller, entretenez-vous-en avec vous-même, comme un conseiller de ma connaissance qui, ayant dégoisé force articles et commentaires de loi d'une extrême subtilité et d'une ineptie tout aussi grande, se rendant de la chambre du conseil à l'urinoir du palais, fut entendu marmottant entre ses dents et avec la plus intime conviction: «_Ce n'est point à moi, Seigneur, ce n'est point à moi, mais à toi-même que la gloire doit en revenir_ (_Psalmiste_).» Si on ne peut recevoir des compliments des autres, eh bien! qu'on s'en fasse à soi-même.
=La renommée ne s'attache qu'à des actes qui sortent de l'ordinaire, et naît d'elle-même.=--La renommée ne se prostitue pas à si bon compte; les actes rares et exemplaires auxquels elle est due, ne supporteraient pas la compagnie de cette foule innombrable de petits faits journaliers. Le marbre exaltera vos titres autant qu'il vous plaira, pour avoir fait réparer tant bien que mal un pan de mur ou curer un égout; mais les hommes de bon sens n'en feront rien. La gloire n'est pas forcément la conséquence d'une chose qui est bonne; il faut encore qu'elle ait été hors de l'ordinaire et d'exécution difficile. Les Stoïciens n'admettaient même pas qu'un acte ne témoignant pas de la vertu méritât estime; ils ne voulaient pas, par exemple, qu'on sût gré à qui, par tempérance, s'abstenait d'une vieille aux paupières enflammées. Parmi ceux au fait des admirables qualités de Scipion l'Africain, il en est qui lui refusent les éloges que Pannétius lui décerne pour son désintéressement, cette qualité n'étant pas tant sienne, disent-ils, que propre au siècle où il vivait. Nous bénéficions des voluptés qui appartiennent au milieu où nous a placés la fortune, n'usurpons pas celles de la grandeur; les nôtres sont plus naturelles et d'autant plus solides et plus sûres qu'elles sont moins élevées. Si ce n'est par conscience, du moins par respect humain, repoussons l'ambition; dédaignons cette soif, basse et honteuse, de renommée et d'honneur qui nous pousse à les mendier auprès de toutes sortes de gens, en recourant aux moyens les plus abjects, et qu'il nous faut payer des prix les plus vils; il est déshonorant d'être honoré dans de pareilles conditions: «_Quels éloges que ceux qu'on peut acheter au marché_ (_Cicéron_)!» Apprenons à n'être pas plus avides de gloire que nous ne sommes capables de la mériter. Se gonfler de tout acte utile et qui ne porte atteinte à personne, est le propre des gens auxquels c'est chose rare et extraordinaire; ils veulent lui faire attribuer le prix qu'il leur coûte. Quand je suis témoin d'un fait particulièrement éclatant, plus il a d'éclat, plus je rabats de son mérite, par le soupçon que j'ai qu'il ait été produit plus pour l'effet devant en résulter que du fait d'un bon sentiment de la part de son auteur; ainsi étalé en public, il perd la moitié de son prix. Ces actions ont bien plus de grâce, quand elles échappent à ceux qui les accomplissent, sans qu'ils s'y prêtent et sans bruit, et que, venant ensuite à fixer l'attention de quelque honnête homme, il les tire de l'ombre et les met en lumière pour elles-mêmes: «_Pour moi, je trouve bien plus digne d'éloges ce qui se fait sans ostentation et loin des yeux du peuple_ (_Cicéron_)», a dit l'homme le plus vaniteux qu'il y ait eu en ce monde.
=Montaigne n'avait qu'à maintenir l'état de choses existant, il l'a fait; il n'a offensé personne, ne s'est attiré aucune haine, et, quant à être regretté, il ne l'a du moins jamais souhaité.=--Je n'avais, comme maire, qu'à maintenir et continuer les choses dans l'état où je les avais trouvées, ce qui se fait sans bruit et sans qu'on s'en aperçoive; l'innovation se remarque beaucoup plus, mais elle est interdite en des temps comme ceux-ci, où nous sommes entourés de dangers et avons surtout à nous défendre des nouveautés. S'abstenir de faire est souvent aussi méritoire qu'agir; mais cela donne moins de relief, et le peu que je vaux est à peu près en entier de cette sorte. En somme, les circonstances, durant mon administration, ont été en rapport avec mon caractère, ce dont je leur sais très bon gré. Est-il quelqu'un qui désire être malade, pour voir comment son médecin le traitera? et ne faudrait-il pas fouetter un médecin qui désirerait que nous ayons la peste, pour pouvoir exercer son art? Je n'ai pas eu ce travers coupable et assez fréquent, de désirer que les affaires de ma cité soient troublées et en souffrance, pour que ma gestion en fût rehaussée et honorée, et je me suis prêté de bon cœur à aider à ce qu'elles se fissent aisément et facilement.--Qui ne voudra pas me savoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité dues à ma manière de l'aire, ne pourra du moins me dénier la part que j'y ai eue, grâce à ma bonne fortune; et je suis ainsi fait que j'aime autant être heureux que sage, et devoir mes succès uniquement à la faveur divine plutôt qu'à mes propres agissements. J'avais assez nettement fait connaître à chacun mon incapacité à diriger de semblables affaires publiques; mais ce qui aggrave encore cette insuffisance, c'est qu'elle ne me déplaît pas, que je ne cherche pas à m'en guérir, et cela en raison du genre de vie que j'ai eu dessein de mener. Je ne me suis pas davantage, en cette situation, donné pleine satisfaction, car je n'ai tenu qu'imparfaitement ce que je m'étais promis: j'ai fait beaucoup plus que je ne devais pour ceux vis-à-vis desquels j'avais pris des engagements, tandis que d'ordinaire je promets un peu moins que je ne puis et espère tenir.--Je suis persuadé n'avoir offensé personne et ne m'être attiré aucune haine; quant à être regretté et désiré, ce que du moins je sais bien, c'est que je ne l'ai pas beaucoup souhaité: «_Moi, me fier à ce monstre, à la tranquillité de la mer, au calme apparent des flots_ (_Virgile_)!»
CHAPITRE XI.
_Des boiteux._
=Critique du changement opéré dans le calendrier par la réforme grégorienne.=--Il y a deux ou trois ans, qu'en France, l'année a été réduite de dix jours. Que de changements devaient résulter de cette réforme; c'était au fond remuer à la fois le ciel et la terre! Et cependant tout est demeuré en place: mes voisins font à leur heure leurs semailles, leurs récoltes, leurs transactions commerciales; les jours propices et les jours néfastes existent, et tout cela exactement comme de tous temps. Nos habitudes ne se ressentaient pas de l'erreur, pas plus qu'elles ne se ressentent de la correction intervenue, tant il y a partout d'incertitude, tant notre compréhension des choses est grossière, obscure et obtuse! On dit que la question pouvait se régler d'une façon moins incommode, en retranchant comme l'a fait Auguste, pendant quelques années, aux années bissextiles, aussi longtemps qu'il eût été nécessaire pour arriver à la concordance voulue, le jour qu'elles ont en plus et qui, maintenant comme avant, est une gêne et cause du trouble. De ce qu'on n'a pas procédé ainsi, nous sommes encore de quelques jours en avance; toutefois ce moyen demeure pour pourvoir à l'avenir aux corrections à faire, en fixant qu'après une période de tant et tant d'années, ce jour supplémentaire sera toujours supprimé, de telle sorte que l'erreur ne pourra dorénavant excéder vingt-quatre heures.--Nous n'avons d'autre mesure du temps que les années, et il y a bien des siècles que le monde en use; cependant c'est une mesure que nous n'avons pas encore achevé de déterminer, et nous sommes encore dans le doute sur les formes diverses que les autres nations lui donnent et les raisons qui les leur ont fait adopter. Il est des gens qui disent qu'en vieillissant les cieux s'abaissent sur nous et empêchent ainsi la détermination exacte des jours et même des heures! Plutarque va jusqu'à dire des mois, il est vrai que de son temps l'astronomie n'était pas encore arrivée à déterminer le mouvement de la lune! Ce sont là, n'est-ce pas, de bonnes conditions pour l'enregistrement des événements du passé?
=Vanité des recherches de l'esprit humain; on veut souvent découvrir les causes d'un fait, avant d'être assuré que ce fait est bien certain.=--Je rêvassais tout à l'heure, comme je le fais souvent, combien la raison humaine est un instrument vague et mal réglé. C'est ainsi qu'on voit ordinairement les hommes auxquels on cite des faits, s'amuser plus volontiers à en rechercher les causes qu'à en vérifier la réalité. Ils passent par-dessus toute investigation préliminaire, mais en examinent avec soin les conséquences, ou encore, sans s'inquiéter de la chose, s'enquièrent immédiatement des causes. Plaisants chercheurs de causes! Cette connaissance n'intéresse que celui qui a la direction et non nous, qui n'avons qu'à prendre les choses telles qu'elles sont et qui en avons l'usage entier et absolu suivant ce qui convient à nos besoins, sans qu'il nous soit nécessaire d'en pénétrer ni l'origine, ni le principe; le vin en est-il plus agréable à qui sait comment il se fabrique et d'où il provient? Au contraire, le corps et l'âme entravent et altèrent le droit qu'ils ont d'user de ce qui est et d'eux-mêmes, quand ils y mêlent ce que la science en pense; les effets nous touchent, les moyens pas du tout. Fixer et répartir est du domaine de qui est maître ou gouverne, comme accepter est le fait du sujet et de l'apprenti.--Reprenons ce que nous disions de cette habitude. A l'annonce d'une chose, on commence d'ordinaire par dire: «Comment cela se fait-il?» Il faudrait dire: «Mais, d'abord, cela est-il?» Notre raisonnement est capable de reconstituer cent mondes comme le nôtre et d'en trouver les principes et l'organisation; il ne faut pour cela ni base, ni matériaux; laissez-le aller; «_habile à donner du corps à la fumée_ (_Perse_)», il construit aussi bien sur le vide que sur le plein, avec rien qu'avec quelque chose. Je trouve que de presque tout, il faudrait dire: «Cela n'est pas.» C'est une réponse que j'emploierais souvent si j'osais; mais on crie aussitôt que parler ainsi dénonce de l'ignorance et de la faiblesse d'esprit, et il me faut la plupart du temps faire le bateleur de compagnie avec ceux qui m'entourent et deviser sur des sujets et des contes frivoles auxquels je n'ajoute aucune foi; sans compter que c'est en vérité un peu rude et bien empreint de l'esprit de contradiction, que de nier catégoriquement un fait qu'on vous énonce; d'autant que peu de gens manquent, surtout quand la chose est difficile à croire, d'affirmer qu'ils l'ont vue et de produire des témoins dont l'autorité nous empêche de contredire. Il en résulte qu'avec cette manière de faire, nous connaissons les causes et effets de mille choses qui n'ont jamais existé, et que le monde discute sur mille sujets dont le pour et le contre sont aussi faux l'un que l'autre: «_Le faux approche si fort du vrai, que le sage ne doit pas s'engager dans un défilé si dangereux_ (_Cicéron_).»
La vérité et le mensonge ont même physionomie; le port, le goût, les allures sont pareils: nous les regardons du même œil. Non seulement nous sommes lâches par le peu de défense que nous imposons à la tromperie, mais nous cherchons et nous nous convions encore à nous y enferrer; par vanité nous aimons à nous embrouiller, cela semble faire partie intégrante de notre être.