Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 76

Chapter 763,619 wordsPublic domain

=Si l'on embrasse un parti, ce n'est pas un motif pour en excuser toutes les exagérations; il faut reconnaître ce qui est mal en lui, comme ce qui est bien dans le parti adverse.=--Je ne sais pas m'engager si profondément et si complètement; et, quand ma volonté me fait me donner à un parti, je ne me crée pas de si violentes obligations que mon jugement en soit vicié. Dans les troubles qui agitent actuellement ce pays, les intérêts que je sers n'ont pas fait que j'aie méconnu chez nos adversaires leurs qualités dignes d'éloge, pas plus que celles qui, chez ceux dont j'ai embrassé le parti, sont à blâmer. On est porté à adorer tout ce que font les siens; moi, je n'excuse même pas la plupart de ce qui se fait du côté où je suis; un bon ouvrage ne perd pas de son mérite, parce qu'il est écrit contre moi; hors le nœud du débat, car je suis et demeure catholique, je me maintiens dans une modération et une indifférence absolues, «_hors les nécessités de la guerre, je ne veux aucun mal à l'ennemi_»; ce dont je me félicite d'autant plus, que je vois communément donner dans le défaut contraire: * «_Que celui-là s'abandonne à la passion, qui ne peut suivre la raison_ (_Cicéron_).» Ceux qui étendent leur colère et leur haine au delà des affaires qui les motivent, comme font la plupart des gens, montrent que l'origine en est ailleurs et provient d'une cause personnelle, de même que lorsque la fièvre persiste chez quelqu'un après qu'il est guéri d'un ulcère, c'est un indice qu'elle dérive d'une autre cause que nous ne saisissons pas. Eux n'en veulent pas à la cause contre laquelle chacun s'arme parce qu'elle blesse l'intérêt général et celui de l'état, ils lui en veulent uniquement de ce qu'elle les atteint dans leurs intérêts privés; et voilà pourquoi ils y apportent une animosité personnelle qui dépasse ce que comportent la justice et la raison telles qu'elles se comprennent généralement: «_Ils ne s'accordaient pas tous à blâmer toutes choses, mais chacun d'eux censurait ce qui l'intéressait personnellement_ (_Tite-Live_).» Je veux que l'avantage nous reste, mais je ne me mets pas hors de moi s'il en est autrement. Je m'attache sincèrement au parti que je crois le meilleur, mais je ne m'affecte pas de me faire particulièrement remarquer comme ennemi des autres, et n'outrepasse pas ce que, d'une façon générale, commande la raison. Je blâme très vertement des propos de cette sorte: «Il est de la Ligue, car c'est un admirateur de la bonne grâce de M. le duc de Guise.--Il s'émerveille de l'activité du roi de Navarre, donc c'est un huguenot.--Il trouve à redire aux mœurs du roi, au fond du cœur c'est un séditieux.» Je ne concède même pas à un magistrat qu'il ait raison de condamner un livre, parce qu'il s'y trouve indiqué qu'un hérétique est l'un des meilleurs poètes de ce siècle. Se peut-il que nous n'osions dire d'un voleur qu'il a une belle jambe; et est-il obligatoire qu'une fille publique sente mauvais? Dans les siècles où régnait plus de sagesse, a-t-on révoqué ce superbe titre de Capitolinus, décerné tout d'abord à Marcus Manlius pour avoir sauvé la religion et la liberté publique? Étouffa-t-on le souvenir de sa libéralité, de ses faits d'armes, des récompenses militaires accordées à son courage, lorsque plus tard, mettant en péril les lois de son pays, il aspira à la royauté? De ce qu'on prend en haine un avocat, s'ensuit-il que le lendemain il cesse d'être éloquent? J'ai parlé ailleurs du zèle qui fait tomber les gens de bien dans de semblables fautes; pour moi, je sais fort bien dire: «En cela, il se conduit en malhonnête homme, et, en ceci, fait acte de vertu.» On voudrait que lorsque des pronostics ou des événements fâcheux viennent à se produire, chacun, suivant le parti auquel il appartient, soit frappé d'aveuglement ou d'imbécillité, et qu'il les vît, non tels qu'ils sont, mais tels qu'on les désire; je pécherais plutôt par l'excès opposé tant je crains que mon désir ne m'influence, d'autant que je me défie un peu des choses que je souhaite.

=Facilité extraordinaire des peuples à se laisser mener par les chefs de parti.=--J'ai vu, de mon temps, des choses extraordinaires dénotant avec quelle facilité incompréhensible, inouïe, les peuples, quand il s'agit de leurs croyances et de leurs espérances, se laissent mener et endoctriner comme il plaît à leurs chefs, suivant l'intérêt que ceux-ci y trouvent (cela, malgré cent mécomptes s'ajoutant les uns aux autres), et prêtent toute créance aux fantômes et aux songes. Je ne m'étonne plus que les singeries d'Apollonius et de Mahomet aient séduit tant de gens. La passion étouffe entièrement chez eux le bon sens et le jugement; leur discernement ne distingue plus que ce qui leur rit et sert leur cause. Je l'avais déjà remarqué d'une façon indiscutable dans le premier des partis qui se sont formés chez nous et qui s'est montré si violent; cet autre, venu depuis, l'imite et le dépasse; d'où je conclus que c'est là un défaut inséparable des erreurs populaires. Après la première opinion dissidente qui surgit, d'autres s'élèvent; semblables aux flots de la mer, elles se poussent les unes les autres suivant le sens du vent; on n'est pas du bloc, si on peut s'en dédire, si on ne suit pas le mouvement général. Il est certain qu'on fait tort aux partis qui ont la justice pour eux, quand on veut employer la fourberie à leur service; c'est un procédé que j'ai toujours réprouvé, c'est un moyen qui n'est bon à employer qu'avec ceux qui ont la tête malade; avec ceux qui l'ont saine, il y a des voies non seulement plus honnêtes, mais plus sûres pour soutenir les cœurs et excuser les accidents qui nous sont contraires.

=Différence entre la guerre que se faisaient César et Pompée, et celle qui eut lieu entre Marius et Sylla; avertissement à en tirer.=--Le ciel n'a jamais vu, et ne verra jamais, un différend aussi grave que celui entre César et Pompée; il me semble toutefois reconnaître en ces deux belles âmes une grande modération de l'une vis-à-vis de l'autre. Ce fut une rivalité d'honneur et de commandement, qui ne dégénéra jamais en une haine furieuse et sans merci; la méchanceté et la diffamation y demeurèrent étrangères; dans leurs actes les plus acerbes, je trouve quelque reste de respect et de bienveillance; et j'estime que s'il leur eût été possible, chacun d'eux eût désiré triompher sans causer la ruine de l'autre, plutôt qu'en la causant. Combien il en est autrement de Marius et de Sylla, prenez-y garde.

=Du danger qu'il y a à être l'esclave de ses affections.=--Il ne faut pas nous solidariser si éperdument avec nos affections et nos intérêts. Quand j'étais jeune, je combattais les progrès que l'amour faisait en moi lorsque je les sentais trop prononcés, et m'étudiais à faire qu'il ne me fût pas tellement agréable, qu'il ne finît par l'emporter et que je fusse complètement à sa merci. J'en use de même dans toutes les autres occasions où ma volonté se prend trop violemment: je fais effort en sens contraire de celui vers lequel elle incline, suivant que je la vois entraînée et m'enivrer de son vin; j'évite de nourrir son plaisir à un degré tel, que je ne puisse plus en redevenir maître, sans qu'il y ait effusion de sang.--Les âmes qui, par stupidité, ne voient les choses qu'à demi, jouissent de cette chance, que ce qui est nuisible les atteint moins; c'est une sorte de lèpre morale qui a des effets analogues à ceux produits par la santé et que, pour cela, les philosophes ne dédaignent pas complètement; ce n'est pas cependant une raison pour la qualifier de sagesse, ainsi que nous le faisons souvent. C'est pour cela que quelqu'un raillait jadis Diogène qui, tout nu, en plein hiver, pour exercer sa résistance au mal, tenait embrassée une statue de neige; le rencontrant dans cette attitude, il lui dit: «Eh bien! as-tu grand froid maintenant?--Mais, pas du tout, répondit Diogène.--En ce cas, répliqua son interlocuteur, que penses-tu donc faire de difficile et d'exemplaire, en te tenant ainsi?» Pour donner la mesure de notre fermeté, il est indispensable de connaître la souffrance à laquelle elle est capable de résister.

=Il faut s'efforcer de prévenir ce qui dans l'avenir peut nous attirer peines et difficultés.=--Les âmes susceptibles de se trouver en face d'événements contraires, qui sont exposées aux coups de la fortune dans toute leur intensité et leur acuité, qui ont à les endurer et à les ressentir dans la plénitude de leur poids et de leur amertume, doivent mettre tout leur art à ne pas les provoquer et éviter les circonstances qui peuvent les amener. Ainsi fit le roi Cotys; on lui avait offert de la vaisselle riche et de toute beauté; il la paya libéralement; mais, comme elle était d'une fragilité extrême, il la brisa lui-même sur-le-champ pour s'ôter immédiatement une occasion trop facile de se mettre en colère contre ses serviteurs.--Je me suis de même volontiers appliqué à ce que mes affaires ne soient pas mêlées à celles d'autrui, et n'ai pas cherché à avoir des terres contiguës à celles de personnes qui me soient parentes ou avec lesquelles je sois lié d'étroite amitié; c'est d'ordinaire une source de discorde et de désunion.--J'aimais autrefois les jeux de hasard, tels que les cartes et les dés; j'y ai renoncé, il y a longtemps, parce que quelque beau joueur que je me montrasse, quand je perdais, je n'en ressentais pas moins, en dedans, une vive contrariété.--Un homme d'honneur, qu'un démenti ou une injure atteint au cœur, qui n'est pas de ceux qui acceptent en dédommagement et que console une mauvaise excuse, doit se garder de s'immiscer dans les affaires douteuses et les altercations qui peuvent dégénérer en conflit.--Je fuis les caractères tristes, les gens hargneux, autant que ceux atteints de la peste; et, à moins que le devoir ne m'y oblige, je ne me mêle pas aux discussions portant sur des questions auxquelles je m'intéresse et de nature à m'émouvoir: «_Il est plus facile de ne pas commencer que de s'arrêter_ (_Sénèque_).» La plus sûre façon est donc d'être prêt à tout événement, avant qu'il ne se produise.

=Quelques âmes fortement trempées affrontent les tentations; il est plus prudent à celles qui ne s'élèvent pas au-dessus du commun, de ne point s'y exposer et de maîtriser ses passions dès le début.=--Je sais bien que quelques sages s'y sont pris autrement et n'ont pas craint, dans des circonstances diverses, de s'empoigner et de s'attaquer corps à corps avec ce qu'ils réprouvaient; ce sont là gens qui ont une force d'âme dont ils sont sûrs et sous laquelle ils s'abritent pour résister aux revers de toute nature qu'ils peuvent éprouver, opposant au mal une patience à toute épreuve: «_Tel un rocher qui s'avance dans la vaste mer et qui, exposé à la furie des vents et des flots, brave les menaces et les efforts du ciel et de la mer conjurés, et demeure lui-même inébranlable_ (_Virgile_).»

N'entreprenons pas d'imiter de tels exemples, nous n'y arriverions pas; ces sages ont jusqu'à la force d'assister résolument et sans se troubler à la ruine de leur pays, auquel ils ont fait le complet abandon de leur volonté, la subordonnant à ses intérêts; pour nous qui sommes moins bien trempés, un pareil effort est trop rude. Caton lui sacrifia la plus noble vie qui fut jamais; nous autres, gens de petite taille, il nous faut fuir devant l'orage, et agir suivant ce que nous dicte notre instinct, au lieu de nous résigner; il nous faut esquiver les coups que nous ne sommes pas en état de parer.--Zénon, voyant approcher pour s'asseoir près de lui, Chrémonide, jeune homme dont il était épris, quitta aussitôt sa place; Cléanthe lui en demandant la raison: «Parce que j'entends constamment les médecins, lui répondit Zénon, quand nous avons une affection quelconque, nous ordonner principalement le repos et nous défendre ce qui peut causer de l'irritation à l'organe dont nous souffrons.»--Socrate ne dit pas: «Ne cédez pas aux attraits de la beauté; affrontez-la, mais résistez-lui.» Il dit: «Fuyez-la; courez vous mettre hors de sa vue et de sa rencontre; évitez-la comme un poison violent qui porte et frappe de loin.»--Le meilleur de ses disciples, prêtant à Cyrus, mais, à mon avis, racontant plutôt qu'il n'invente les rares perfections de ce grand prince, nous le montre tellement en défiance de sa force contre les charmes de la divine beauté de Panthée son illustre captive, qu'il charge quelqu'un, moins indépendant qu'il ne l'était lui-même, de lui faire visite et de veiller sur elle.--Le Saint-Esprit dit de même: «_Ne nous induisez pas en tentation_ (_saint Matthieu_).» Nous ne prions pas pour que la concupiscence n'entre pas en lutte avec notre raison et ne l'emporte pas sur elle, mais pour qu'elle ne l'essaie même pas; pour que nous ne nous trouvions pas en situation d'avoir à endurer les approches, les sollicitations et les tentations du péché; nous supplions le Seigneur de maintenir notre conscience au repos, parfaitement et pleinement délivrée de tout commerce avec le mal.

Ceux qui disent avoir triomphé du désir de se venger ou de toute autre passion difficile à surmonter, exposent souvent les choses telles qu'elles sont, mais non telles qu'elles ont été; ils nous parlent de ce qui est, lorsque les causes de leurs erreurs sont affaiblies par le temps et bien loin d'eux; mais revenez plus en arrière, remontez à l'origine de ces causes, vous les prenez au dépourvu. Veulent-ils donc prétendre que leur faute est moindre, parce qu'elle est plus vieille; et, alors que le point de départ est une injustice, que les faits qui en découlent sont justes? Ceux qui, comme moi, souhaiteront le bien de leur pays sans s'en ulcérer et en maigrir, seront contrariés, mais non anéantis, de le voir menaçant ruine ou dans cet état prolongé qui doit l'y conduire: «_Pauvre vaisseau désemparé, sur lequel les flots, les vents et le pilote agissent chacun avec des desseins également contraires._»--Celui qui ne soupire pas après la faveur des princes comme après quelque chose dont il ne saurait se passer, ne se formalise pas beaucoup de la froideur de leur accueil et de leur visage, non plus que de l'inconstance de leur volonté. Qui n'est pas attaché à ses enfants ou à ses dignités au point d'en être esclave, ne laisse pas de continuer à vivre encore commodément, après les avoir perdus. Celui qui, en faisant le bien, a surtout en vue sa propre satisfaction, ne se tourmente guère s'il voit les hommes ne pas apprécier ses actes comme ils le méritent. Un quart d'once de patience remédie à de tels inconvénients.--C'est une recette dont je me trouve bien: elle me permet de racheter au meilleur compte ma sensibilité passée, par une insensibilité que je pousse aujourd'hui aussi loin que possible; je sens que, par là, j'ai échappé à beaucoup de peines et de difficultés. Avec bien peu d'efforts, je coupe court aux premières émotions qui m'agitent et lâche, avant qu'elle ne m'emporte, toute affaire qui commence à me peser. Qui n'arrête le départ, ne peut arrêter la course; qui ne sait fermer la porte à ses passions, ne les chasse pas une fois qu'elles ont pénétré; qui ne vient à bout du commencement, ne vient pas à bout de la fin; celui-là ne peut non plus soutenir l'édifice dans sa chute, qui n'a pu en prévenir l'ébranlement: «_Car, dès qu'on s'écarte de la raison, les passions se poussent d'elles-mêmes, la faiblesse humaine trouve plaisir à ne pas résister, et, insensiblement, on se voit, par son imprudence, emporté en pleine mer, sans refuge où s'abriter_ (_Cicéron_).» Je sens à temps les brises avant-coureurs de la tempête, qui viennent me tâter et bruire au dedans de moi: «_Ainsi le vent, faible encore, agite la forêt; il frémit, et ses sourds mugissements annoncent au nautonier la tempête prochaine_ (_Virgile_).»

=Montaigne fuyait les procès, alors même que ses intérêts devaient en souffrir.=--Combien de fois me suis-je fait un tort évident pour éviter d'en recevoir un plus grand encore du fait de la justice après un siècle d'ennuis, de démarches écœurantes et avilissantes qui coûtent à mon caractère plus encore que la prison et le feu: «_Pour éviter les procès, on doit faire tout ce qu'on peut et même un peu plus; car il est non seulement honorable, mais quelquefois aussi avantageux de se relâcher un peu de ses droits_ (_Cicéron_).» Si nous étions vraiment sages, nous devrions nous réjouir et nous vanter d'un procès perdu, comme un jour j'ai entendu le faire un enfant de grande maison, qui faisait fête à chacun de ce que sa mère venait d'en perdre un, comme si c'eût été sa toux, sa fièvre, ou toute autre chose de désagréable avec quoi elle fût aux prises. Les faveurs mêmes que je tenais de la fortune, telles que parentés, alliances et relations avec ceux qui peuvent tout en la matière, je me suis toujours fait un rigoureux cas de conscience de ne pas les employer contre les intérêts d'autrui, pour obtenir que mon droit l'emporte par d'autres considérations que la justice de ma cause. Enfin, j'ai si bien employé mon temps (et suis heureux de pouvoir le dire) que je suis encore vierge de procès, quoique plusieurs fois j'eusse été très fondé à en entreprendre s'il m'avait convenu d'y recourir; de même aussi je suis vierge de querelles. Me voici bientôt arrivé au terme d'une longue existence, sans avoir jamais fait ou subi de grosses offenses et sans jamais avoir vu accolé à mon nom une épithète malsonnante; c'est là une grâce du ciel bien rare!

=Les plus grands troubles ont le plus souvent des causes futiles. Dans toute affaire il faut réfléchir avant d'agir et, une fois lancé, persévérer, dût-on périr à la peine.=--Les plus grands troubles qui agitent les sociétés humaines proviennent de causes ridicules. Quel effondrement que celui du dernier de nos ducs de Bourgogne, causé par un différend amené par une charretée de peaux de mouton! L'exergue gravée sur un cachet ne fut-elle pas la cause première et principale du plus horrible écroulement dont la République romaine ait jamais eu à souffrir? car Pompée et César ne sont que les rejetons et les héritiers de la querelle de Marius et de Sylla. De mon temps, combien de fois n'ai-je pas vu les plus sages têtes du royaume assemblées en grande cérémonie et à grands frais pour le trésor public, afin de conclure des traités et des accords dont les clauses étaient cependant décidées en réalité et en toute souveraineté dans les boudoirs des dames, suivant le caprice de quelque femme sans consistance. C'est ce que les poètes avaient bien saisi et qu'ils ont rendu en mettant, pour une pomme, la Grèce et l'Asie à feu et à sang. Enquérez-vous des motifs pour lesquels cet individu va jouer son honneur et sa vie avec son épée et son poignard; qu'il vous dise la circonstance qui a amené ce débat: il ne pourra le faire sans rougir, tant elle est vaine et frivole.

Au début, il suffit d'être un peu avisé pour éviter une affaire; mais, une fois qu'on y est embarqué, les tiraillements se produisent de toutes parts et il faut, pour s'en bien tirer, être approvisionné de nombreux moyens d'action de bien autre importance et bien autrement difficiles. Combien il est plus aisé de n'y pas entrer que d'en sortir! Il faut en pareille occurrence se comporter au rebours du roseau qui, tout d'abord, pousse tout d'une venue une longue tige bien droite, mais qui ensuite, comme s'il était harassé et hors d'haleine, produit une tige noueuse dont les nœuds, de plus en plus gros et rapprochés, marquent comme des temps d'arrêt dénotant qu'il n'a plus sa vigueur et sa persistance premières; il vaut mieux commencer doucement et froidement, et conserver son souffle et ses vigoureux élans pour le moment où on est au fort de la besogne et qu'il s'agit de perfectionner. Quand les affaires commencent, nous les dirigeons et pouvons alors les mener comme bon nous semble; mais après, quand elles sont en train, ce sont elles qui nous mènent et nous emportent: nous ne pouvons que les suivre.

Je ne puis dire cependant que ce procédé m'ait épargné toute difficulté et que je n'ai pas eu souvent * peine à réprimer et à brider mes passions; elles ne se gouvernent pas toujours dans la mesure où, suivant les circonstances, il serait désirable; souvent même, elles interviennent avec aigreur et violence. Toujours est-il que son application apporte bien du soulagement et de l'avantage, sauf à ceux qui, mûs exclusivement par l'amour du bien, ne recherchent pas un avantage qui serait de nature à porter atteinte à leur réputation. C'est qu'à la vérité il n'y a en toutes choses profit pour chacun, que s'il l'apprécie tel; or, dans le cas qui nous occupe, il revient de cette manière de faire plus de contentement mais non plus d'estime, parce qu'on s'est retiré avant que la mêlée ne commençât, avant d'être en présence du péril. J'ajouterai encore qu'en ceci, comme dans tous les autres devoirs de la vie, la route de ceux qui ne voient que l'honneur, est bien différente de celle que suivent ceux qui ont en vue l'ordre et la raison.--Il est des gens qui, sans réflexion, entrent en lice comme des furieux; peu après leur ardeur tombe. Plutarque dit que ceux qui, par mauvaise honte, cèdent et accordent aisément ce qu'on leur demande, sont ensuite portés à manquer de parole et à se dédire; il en est de même de ceux qui prennent légèrement parti dans une querelle, ils l'abandonnent non moins légèrement; cette même difficulté que j'éprouve à m'y jeter, me porterait à y persister une fois que je me serais ébranlé et échauffé. Agir comme ils le font, est mauvais; une fois qu'on y est, il faut marcher, dût-on y rester: «Décidez-vous froidement, disait Bias, mais poursuivez sans relâche.» Le manque de prudence conduit au manque de cœur, ce qui est plus grave encore.