Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 75

Chapter 753,877 wordsPublic domain

=Beaucoup se font les esclaves des autres, se prodiguant pour s'employer à ce qui ne les regarde pas; il ne manque cependant pas sur notre route de mauvais pas dont il nous faut chercher à nous garder nous-mêmes.=--Les hommes se donnent en location; ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils doivent user de leurs facultés, mais pour ceux dont ils se sont faits les esclaves; ce sont ceux auxquels ils se sont loués qui sont en eux, et non eux. Cette disposition d'esprit, qui est fort répandue, ne me plaît pas. Il faut ménager la liberté de notre âme et ne l'engager que dans les circonstances où il est juste de le faire; et ces circonstances sont en petit nombre, si nous en jugeons sainement.--Voyez les gens disposés à se laisser appréhender et accaparer; ils se laissent ainsi faire en toutes choses pour les petites comme pour les grandes, pour ce qui les touche et ce qui ne les touche pas; ils s'ingèrent, sans plus y regarder, partout où il y a à travailler et * des obligations à remplir; ils ne vivent pas s'ils ne s'agitent à outrance: «_Ils ne recherchent la besogne que pour avoir de la besogne_ (_Sénèque_).» Ce n'est pas tant parce qu'ils veulent toujours aller que parce qu'ils ne peuvent se retenir, ni plus ni moins qu'une pierre ébranlée qui se détache et va, ne s'arrêtant dans sa chute que parce qu'elle ne peut rouler davantage. Pour certaines gens, s'occuper c'est faire preuve de capacité et de dignité; leur esprit cherche le repos dans le mouvement, comme font les enfants encore au berceau; ils peuvent se rendre ce témoignage qu'ils sont aussi serviables pour leurs amis, qu'importuns à eux-mêmes. Personne ne distribue son argent à autrui, et chacun lui distribue son temps et sa vie, choses dont nous sommes prodigues plus que de toutes autres et les seules cependant dont il nous serait utile et louable d'être avares. Mon tempérament est essentiellement différent: je m'observe et, d'ordinaire, ne tiens pas outre mesure à ce que je désire et désire peu; je ne m'occupe et ne me crée de travail que dans ces conditions, rarement et sans que cela porte atteinte à ma tranquillité. A tout ce que veulent et entreprennent ces gens qui se prodiguent, ils apportent toute leur volonté et leur impétuosité. Il y a en ce monde tant de mauvais pas, que, même dans les cas présentant le plus de sécurité, il faut poser le pied légèrement et superficiellement, glisser et ne pas appuyer; la volupté elle-même est douloureuse quand on va trop à fond: «_Tu marches sur un feu couvert de cendres perfides_ (_Horace_).»

=Élu maire de Bordeaux, Montaigne n'accepte cette charge qu'à son corps défendant; portrait qu'il fit de lui à Messieurs de Bordeaux.=--Messieurs de Bordeaux m'élurent maire de leur ville, alors que j'étais éloigné de France, et plus éloigné encore de penser que cela pouvait arriver. Je m'en excusai, mais on me démontra que je ne pouvais refuser, à quoi vint s'ajouter un ordre du roi d'accepter.--C'est une charge qui est d'autant plus belle qu'elle n'est ni rétribuée, ni de nature à procurer de bénéfice autre que l'honneur résultant de la façon dont on s'en acquitte. Sa durée est de deux ans, mais elle peut être continuée si on est élu à nouveau, ce qui arrive très rarement: je l'ai été; cela ne s'était produit auparavant que deux fois, il y avait quelques années pour M. de Lansac, et récemment pour M. de Birou, maréchal de France, auquel je succédais; j'ai été remplacé par M. de Matignon, qui était aussi maréchal de France, «_l'un et l'autre habiles administrateurs et braves guerriers_ (_Virgile_)»; je suis fier de m'être trouvé en si noble compagnie. La fortune a largement participé à cet événement et son intervention n'a pas été vaine; mon cas, en effet, a été celui d'Alexandre qui, ayant reçu d'abord avec dédain les ambassadeurs de Corinthe venus pour lui offrir le droit de bourgeoisie de leur ville, accepta ensuite en les remerciant de bonne grâce, quand ils lui eurent appris que Bacchus et Hercule figuraient au nombre de ceux auxquels ce titre avait été concédé.

Dès mon arrivée, je me fis connaître exactement et consciencieusement tel que je me sens être: sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans énergie, mais aussi sans haine, sans ambition, sans violence, de telle sorte qu'on fût informé et instruit de ce que l'on avait à attendre de moi. Comme je devais mon élection uniquement à ce que l'on avait connu mon père et que c'était pour honorer sa mémoire, j'ajoutai très nettement que je serais fort désolé si une chose, quelle qu'elle fût, venait à occuper ma volonté au même degré que les affaires de la ville avaient jadis accaparé la sienne quand il en avait la gestion, alors qu'il était investi de ces mêmes fonctions auxquelles je venais d'être appelé. Je me souvenais l'avoir vu dans sa vieillesse, alors que j'étais enfant, l'âme cruellement agitée par les tracasseries que lui causaient les affaires publiques, oubliant et le calme dont il jouissait chez lui où les fatigues de l'âge l'avaient longtemps retenu avant ce moment, et son ménage et sa santé; ne comptant en vérité pour rien la vie, qu'il avait failli y perdre, par suite des longs et pénibles voyages auxquels ces intérêts l'obligeaient. Il était ainsi; ce tempérament était un effet de la grande bonté de sa nature; jamais il n'y eut d'âme plus charitable et dévouée au peuple. Ces dispositions que je loue chez les autres, je ne me les approprie pas; et, en cela, je ne suis pas sans excuse.

=On enseigne que nous devons nous oublier et ne travailler qu'au bien d'autrui; est-ce raisonnable? Le vrai sage qui sait bien ce qu'il se doit, trouve par là même ce qu'il doit aux autres.=--Mon père avait ouï dire qu'il faut s'oublier pour son prochain; que l'intérêt particulier n'est pas à prendre en considération, quand l'intérêt général est en jeu.--La plupart des règles et des préceptes de ce monde abondent dans ce sens, tendant à nous pousser hors de nous-mêmes et à y substituer ce qui importe au service de la société. Cela est vraiment bien imaginé de nous détourner et de nous distraire ainsi de ce qui nous intéresse directement, par crainte que nous y trouvant déjà naturellement portés, nous n'y tenions trop; rien n'a été épargné pour en arriver là. Ce n'est du reste pas une nouveauté; les sages ne prêchent-ils pas de n'avoir de considération pour les choses qu'en raison de leur utilité, et non d'après ce qu'elles sont? La vérité nous est souvent une cause d'empêchements, d'incompatibilités; nous devons fréquemment tromper, pour ne pas nous tromper; il nous faut fermer les yeux, imposer silence à notre jugement, pour redresser et corriger les conclusions résultant de ces difficultés qu'elle nous crée: «_Ce sont des ignorants qui jugent, et il faut souvent les tromper pour les empêcher de tomber dans l'erreur_ (_Quintilien_).» Nous ordonner de faire passer avant nous dans notre affection, trois, quatre, cinquante catégories de choses, c'est faire comme les archers qui, pour atteindre le but, visent beaucoup plus haut; pour redresser une baguette infléchie, il faut la courber en sens inverse.

J'estime que dans le culte de Pallas, il y avait, comme nous le voyons dans toutes les religions des mystères apparents destinés à être divulgués au public et d'autres plus secrets et d'ordre plus élevé, auxquels n'étaient initiés que les adeptes. Il est vraisemblable que dans ces derniers, était compris le degré exact d'amitié que chacun se doit à lui-même; non cette amitié de mauvais aloi qui nous fait rechercher d'une façon immodérée la gloire, la science, la richesse, etc., et les mettre au premier rang de notre affection comme parties intégrantes de notre être, ni cette amitié sans consistance et indiscrète comme celle que porte le lierre aux parois auxquelles il s'attache, qu'il pourrit et qu'il ruine; mais une amitié saine et réglée, non moins utile qu'agréable. Qui en connaît les devoirs et les exerce, est véritablement inspiré des Muses; il atteint au sommet de la sagesse humaine et du bonheur; sachant exactement ce qu'il se doit, il trouve que le rôle qui lui est dévolu comporte d'utiliser pour lui-même le concours des autres hommes et du monde et que, pour cela, il lui faut contribuer aux devoirs et aux charges de la société dont il fait partie. Celui qui ne vit en rien pour autrui, ne vit guère non plus pour lui-même: «_L'ami de soi-même est aussi, sachez-le, l'ami des autres_ (_Sénèque_).» La principale charge que nous ayons, c'est de nous conduire; c'est pour cela que nous sommes sur terre. Celui qui oublierait de vivre honnêtement, saintement, et croirait être quitte de son devoir en exhortant et disposant les autres à vivre ainsi, serait un sot; de même celui qui, pour son propre compte, néglige de vivre convenablement et gaîment, se sacrifiant pour faire qu'autrui vive de la sorte, prend à mon gré un parti mauvais et qui n'est pas dans l'ordre de la nature.

=Il faut se dévouer aux charges que l'on occupe, mais il ne faut ni qu'elles nous absorbent ni qu'elles nous passionnent, ce qui nous conduirait à manquer de prudence et d'équité.=--Je ne veux pas qu'on refuse aux charges qu'on accepte son attention, ses pas et démarches, son don de parole, sa fatigue, au besoin même son sang: «_tout prêt moi-même à mourir pour mes amis et ma patrie_ (_Horace_)»; seulement ce ne doit être qu'un prêt momentané et accidentel, l'esprit demeurant toujours au repos et en santé, n'être pas inactif, mais n'agir ni malgré lui ni entraîné par la passion. Agir simplement lui coûte si peu, qu'il agit même en dormant, aussi faut-il ne le mettre en branle qu'avec discrétion; car lorsque le corps que l'on charge, semble pas en être surchargé, l'esprit s'imagine qu'il peut plus encore et, n'écoutant que lui-même, donne parfois à ses exigences une extension et une augmentation souvent préjudiciables. Une même chose demande parfois des efforts physiques différents et une force de volonté qui n'est pas toujours la même, l'un va fort bien sans l'autre. Combien de gens se hasardent tous les jours dans des guerres qui leur sont indifférentes, et affrontent le danger dans des batailles dont la perte, s'ils viennent à être battus, ne troublera pas leur sommeil durant la nuit qui vient; tel autre, au contraire, demeuré chez lui à l'abri de dangers auxquels il n'ose même pas penser, est plus passionné pour l'issue de cette guerre, et en a l'âme plus obsédée que le soldat qui y expose son sang et sa vie. Je ne suis guère disposé à me mêler des affaires publiques s'il doit m'en coûter si peu que ce soit, ni à me donner aux autres en m'arrachant à moi-même.--Apporter de l'âpreté et de la violence pour obtenir la réalisation de ses désirs, nuit plus que cela ne sert au résultat que l'on poursuit; nous devenons impatients si les événements sont contraires ou se font attendre; nous sommes aigris et le soupçon nous gagne contre ceux avec lesquels nous sommes en affaire. Nous ne conduisons jamais bien une chose qui nous possède et nous mène: «_la passion est un mauvais guide_ (_Stace_)». Celui qui n'y emploie que son jugement et son adresse, agit avec plus d'à propos: il dissimule, cède, diffère à son aise, selon que les circonstances le comportent; s'il échoue, c'est sans en éprouver ni tourment ni affliction; il est tout prêt à renouveler sa tentative, il marche toujours maître de lui. Chez celui qu'enivre la violence et qui veut quand même, la nécessité l'amène à commettre beaucoup d'imprudences et d'injustices; l'impétuosité de son désir l'emporte, il devient téméraire; et si la fortune ne lui vient beaucoup en aide, ce qu'il obtient est peu de chose.--La philosophie veut que nous bannissions la colère quand nous punissons ceux qui nous ont offensés; non pour que notre vengeance soit moindre, mais pour qu'au contraire elle n'en porte que mieux et frappe davantage, ce à quoi, lui semble-t-il, la violence met obstacle. Non seulement la colère nous trouble mais, par elle-même, elle lasse le bras qui châtie; c'est un feu qui nous étourdit et épuise notre force, comme dans la précipitation où la hâte se donne à elle-même un croc-en-jambe qui l'entrave et l'arrête: «_Trop se hâter est une cause de retard; la précipitation retarde plus qu'elle n'avance_ (_Quinte Curce_).» Comme exemple de ce que nous en voyons journellement, l'avarice n'a pas de plus grand empêchement qu'elle-même; plus elle est rapace et intransigeante, moins elle rapporte; d'ordinaire, elle attire à elle plus rapidement le bien d'autrui, quand elle agit sous le masque de la libéralité.

=Supériorité d'un prince qui savait se mettre au-dessus des accidents de la fortune. Même au jeu, il faut être modéré; nous le serions plus, si nous savions combien peu nous est nécessaire.=--Un gentilhomme de mes amis, très honnête homme, faillit compromettre sa raison pour avoir pris trop à cœur les affaires d'un prince son maître et y avoir apporté une attention trop passionnée. Ce prince s'est lui-même peint ainsi qu'il suit: «Tout comme un autre, il ressent le poids des accidents; pour ceux auxquels il n'y a pas de remède, il se résout immédiatement à en supporter les conséquences; pour les autres, après avoir ordonné les précautions nécessaires pour y parer, ce que, grâce à la vivacité de son esprit, il peut faire promptement, il attend avec calme ce qui peut s'ensuivre.» De fait, je l'ai vu à l'œuvre, conservant une grande indifférence, toute sa liberté d'action et la plus complète impassibilité dans des situations de très haute importance et bien difficiles; je le tiens pour plus grand et plus capable dans la mauvaise fortune que dans la bonne; ses défaites sont plus glorieuses que ses victoires, ses insuccès que ses triomphes.

Même dans ce qui est vain et frivole, comme au jeu d'échecs, de paume et autres, apporter de l'âpreté et de l'ardeur au service d'un violent désir de l'emporter, fait qu'aussitôt notre esprit et nos membres ne se dirigent plus et que leurs mouvements deviennent désordonnés; on s'éblouit, on s'embarrasse soi-même. Celui qui envisage avec plus de modération le gain et la perte, est toujours maître de lui; moins on se pique, moins on se passionne au jeu, plus on le conduit avantageusement et plus on augmente ses chances.

Nous empêchons l'âme de prendre et de conserver, quand nous lui donnons trop à saisir; pour certaines choses il suffit de les lui présenter, pour d'autres de les lui attacher, d'autres sont à lui incorporer. Elle peut tout voir et sentir, mais ce n'est que d'elle-même qu'elle doit se sustenter; et, pour cela, il faut qu'elle ait été instruite de ce qui l'intéresse particulièrement, lui convient et qu'elle peut s'assimiler. Les lois de la nature nous donnent justement cet enseignement. D'après la nature, disent les sages, personne n'est indigent (d'après nous, nous le sommes tous), et ils vont distinguant les désirs qu'elle nous inspire de ceux qui nous viennent du déréglement de notre imagination: ceux qui peuvent se réaliser viennent d'elle, ceux qui fuient devant nous, sans que nous puissions jamais les satisfaire, sont de nous; la pauvreté de biens est aisée à guérir, la pauvreté de l'âme impossible: «_Si l'homme se contentait de ce qui lui suffit, je serais assez riche; mais comme il n'en est rien, quelles richesses pourraient jamais me satisfaire_ (_Lucilius_)?»--Socrate voyant transporter en grande pompe, à travers la ville, des richesses en quantité: joyaux, meubles de prix, etc., dit: «Que de choses il y a là, que je ne désire pas!»--Douze onces d'aliment par jour suffisaient pour vivre à Métrodore; Épicure se suffisait avec moins encore; Métroclès dormait en hiver avec les moutons, en été dans les cloîtres des temples: «_La nature pourvoit à ce qu'elle exige_ (_Sénèque_)»; Cléanthe vivait du travail de ses mains et se vantait de pouvoir, s'il l'eût voulu, nourrir en plus un autre lui-même.

=Les besoins que nous tenons de la nature sont faciles à satisfaire; nos habitudes, notre position dans le monde, notre âge, nous portent à en étendre le cercle; c'est dans ces limites que nous devons les contenir.=--Si ce que la nature, s'en tenant aux seuls besoins que nous avions à l'origine, demande pour assurer strictement la conservation de notre existence est trop peu de chose (et il est de fait que nous pouvons vivre à bon marché, ce qui apparaît bien quand on remarque qu'il nous faut si peu que, par sa petitesse, cela échappe à l'étreinte et aux coups de la fortune), octroyons-nous quelque chose de plus; comprenons dans ce que nous appelons la nature, les habitudes et la situation de chacun de nous, et d'après cela fixons nos besoins et nos aspirations, tenant compte de ce que déjà nous possédons. Il semble en effet que, dans ces limites, nous soyons quelque peu excusables d'agir ainsi, car l'habitude est une seconde nature non moins puissante que la nature elle-même. Ce qui me manque et dont j'ai l'habitude, je considère que cela me fait réellement défaut; j'aimerais presque autant qu'on m'ôtât la vie, que de me la rétrécir en restreignant notablement les conditions dans lesquelles j'ai vécu si longtemps. Je ne suis plus à même de supporter de grands changements, ni de mener un train différent du mien, même si je devais y gagner. Il n'est plus temps de devenir autre; et, de même que si quelque grande fortune venait à m'échoir actuellement, je me plaindrais qu'elle ne me soit pas arrivée alors que je pouvais en jouir: «_A quoi me servent des biens dont je ne puis user_ (_Horace_)?» je me plaindrais également de toute nouvelle acquisition morale. Il vaut presque mieux ne jamais devenir honnête homme et ne jamais bien comprendre la conduite de la vie, que d'en arriver là quand on n'a plus de temps devant soi.--Moi qui m'en vais, je céderais volontiers à quelqu'un qui vient, l'expérience que j'acquiers sur la prudence à observer dans les affaires de ce monde; c'est de la moutarde après dîner. Je n'ai que faire de biens dont je n'ai pas emploi; à quoi sert la science à qui n'a plus de tête? La fortune nous offense et nous joue un mauvais tour, en nous offrant des présents, dont nous sommes à juste titre dépités de ce qu'ils nous ont manqué au bon moment. Je n'ai plus besoin de guide, quand je ne puis plus marcher. De toutes les qualités dont nous pouvons être doués, la patience me suffit maintenant. A quoi bon une voix magnifique à un chantre qui a les poumons perdus, et l'éloquence à un ermite relégué au fond des déserts de l'Arabie. Il n'y a pas besoin de s'ingénier à faire une fin; en chaque chose, elle survient d'elle-même. Mon monde à moi est fini; les gens de mon espèce disparaissent; j'appartiens tout entier au passé; je ne puis faire autrement que d'approuver cet état de choses et d'y conformer mes derniers jours.--J'en donnerai un exemple: Cette innovation qui a supprimé dix jours d'une année, introduite par le pape, est survenue alors que j'étais déjà si près de ma fin, que je ne puis m'y faire; je suis d'une époque où les années se supputaient autrement. Un si long et si antique usage me revendique et j'y demeure attaché; incapable d'accepter des nouveautés, même quand elles constituent des rectifications, je suis dans l'obligation d'être en cela quelque peu hérétique. Mon imagination, malgré tous mes efforts, fait que je me trouve toujours de dix jours en avance ou de dix jours en retard; elle ne cesse de me murmurer à l'oreille: «Cette modification ne regarde que ceux dont l'existence ne touche pas à son terme.»--Même la santé, chose pourtant si douce, si, par intervalles, je viens à la retrouver, j'en éprouve plus de regret que de jouissance: je n'ai plus comment en profiter. Le temps m'abandonne, et, sans lui, nous ne possédons rien. Oh! que j'attache donc peu de prix à ces grandes dignités conférées à l'élection, qui ne s'attribuent qu'à des gens prêts à quitter ce monde et dont, quand on les a, on ne s'inquiète pas tant de quelle façon on pourra les exercer, que du peu de temps durant lequel on les détiendra; dès l'entrée en fonctions, on songe au moment où il faudra les quitter. En résumé, je touche à ma fin et ne suis point en voie de me refaire. Par suite d'un long usage, mon état actuel est devenu partie intégrante de moi-même; ce que la fortune m'a fait, constitue ma nature.

Je dis donc que, disposés à la faiblesse comme nous le sommes, chacun de nous est excusable de considérer comme lui revenant, tout ce qui est dans la mesure de notre état accoutumé; mais aller au delà, c'est tomber dans la confusion: c'est là la plus large concession que nous puissions faire à nos droits. Plus nous augmentons nos besoins et ce que nous possédons, plus nous nous exposons aux coups de la fortune et de l'adversité. L'étendue de nos désirs doit être circonscrite et restreinte de manière à ne comprendre que les commodités les plus proches de nous, celles qui nous sont contiguës, et cette zone ne pas se prolonger indéfiniment en ligne droite, mais se replier en courbe, dont les extrémités se rejoignent en ne s'écartant de nous que le moins possible. Les agissements qui se produisent sans que nous les ramenions ainsi à nous (et ce mouvement réflexe, je le tiens pour essentiel et devant se produire à bref délai pour avoir son effet utile), comme sont ceux des avares, des ambitieux et tant d'autres qui poursuivent avec acharnement une idée qui les emporte toujours droit devant eux, sont des agissements erronés et maladifs.

=C'est folie de s'enorgueillir de l'emploi que l'on occupe; notre personnalité doit demeurer indépendante des fonctions que nous remplissons.=--La plupart des fonctions publiques tiennent de la farce: «_Tout le monde joue la comédie_ (_Pétrone_).» Il faut jouer convenablement son rôle, mais en lui conservant le caractère d'un personnage emprunté; il ne faut pas que le masque et l'apparence deviennent chez nous une réalité, ni faire que ce qui nous est étranger s'incarne en nous; nous ne savons distinguer la peau de la chemise; c'est assez de s'enfariner le visage sans s'enfariner encore la poitrine. J'en vois qui se transforment et s'identifient en autant de figures et d'êtres différents qu'ils ont de charges à remplir; tout en eux pontifie jusqu'au foie et aux intestins, et, jusque dans leur garde-robe, ils agissent comme s'ils étaient dans l'exercice de leurs fonctions. Que ne puis-je leur apprendre à distinguer parmi les salutations qu'ils reçoivent, celles qui s'adressent à eux-mêmes de celles qui s'adressent au mandat qu'ils ont reçu, à la suite qui les accompagne, ou à la mule qui les porte: «_Ils s'abandonnent tellement à leur fortune qu'ils en oublient leur nature même_ (_Quinte Curce_)»; ils enflent, grossissent leur âme et leur jugement naturel pour les élever à hauteur du siège qu'ils occupent comme magistrats. Montaigne maire et Montaigne simple particulier ont toujours été deux hommes tout à fait distincts, la séparation en était bien nette. De ce qu'on est avocat ou financier, il ne faut pas méconnaître ce que ces professions mettent en jeu de fourberie; un honnête homme n'est pas responsable du vice ou de la sottise de son métier et ne doit pas pour eux décliner de l'exercer, c'est l'usage de son pays et il y a bénéfice; il faut vivre du monde et en tirer profit, en en usant tel qu'on le trouve. Mais le jugement d'un empereur doit s'élever au-dessus de son empire qu'il lui faut voir et considérer comme chose qui lui est étrangère, s'en abstrayant, par moments, pour jouir de son propre fond, et s'entretenir avec lui-même tout autant pour le moins que font Jacques et Pierre.