Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 74
=Si Montaigne sort aussi fréquemment de son sujet, c'est qu'il s'abandonne aux caprices de ses idées qui, en y regardant de près, ne sont pas aussi décousues qu'elles en ont l'air; et puis, cela oblige le lecteur à plus d'attention.=--«_Où vas-tu t'égarer_ (_Virgile_)?» Ces excursions sont à la vérité un peu en dehors de mon sujet; je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde; mes pensées ne cessent de tenir les unes aux autres, bien que parfois d'assez loin; elles ne se perdent pas de vue, quoique quelquefois il leur faille un peu tourner la tête pour s'apercevoir. J'ai eu sous les yeux un dialogue de Platon construit de même sorte, présentant deux parties conçues chacune dans des genres absolument différents; au commencement il n'y est question que d'amour, tandis que la fin est uniquement consacrée à la rhétorique. Il est des auteurs qui ne craignent pas de passer ainsi d'un sujet à un autre sans rapport avec le précédent, et qui apportent une grâce merveilleuse à se laisser aller au gré du vent ou à sembler s'y abandonner.--Les titres de mes chapitres ne sont pas toujours en concordance avec les matières qui y sont traitées; souvent la relation ne se manifeste que par quelques mots comme dans l'Andrienne et l'Eunuque, ou dans Sylla, Cicéron, Torquatus. J'aime à aller par bonds et par sauts, à la façon des poètes, légère, ailée, divine comme la qualifie Platon. Il y a des ouvrages de Plutarque où il oublie son thème, et où l'argument qu'il traite n'apparaît qu'incidemment, perdu au milieu de sujets qui lui sont étrangers; voyez, par exemple, comme il procède dans son démon de Socrate. Dieu! que ces escapades pleines de sève, que ces variations ont de beauté! elles en ont d'autant plus qu'elles semblent échappées à la plume et le fait du hasard.--C'est le lecteur manquant d'attention qui perd de vue mon sujet, et non moi; en quelque coin se trouvent toujours quelques mots qui, si réduits qu'ils soient, suffisent cependant pour montrer que je l'ai présent à l'esprit. Je passe de l'un à l'autre sans règle, sans transition; mon style et mon esprit vagabondent simultanément. Un peu de folie prévient un excès de sottise, au dire de nos maîtres et plus encore d'après leurs exemples.--Mille poètes se traînent languissamment comme s'ils écrivaient en prose, tandis que la meilleure prose des temps jadis, et j'en donne ici indifféremment des échantillons tout comme je fais des vers, resplendit constamment de la vigueur et de la hardiesse de la poésie; elle a quelque peu de la passion qui l'anime. A celle-ci, sans conteste, la prééminence en ce qui touche l'expression de la pensée; le poète, dit Platon, assis sur le trépied des Muses, déverse à flots tout ce qui lui vient à l'idée, comme coule l'eau de la gargouille d'une fontaine, sans y réfléchir, sans le peser; et il s'en échappe des choses de toutes couleurs, contraires les unes aux autres, formant une suite de propos interrompus. Platon lui-même est constamment inspiré du souffle poétique; la théologie ancienne, disent les savants, est toute poésie, et, au dire des premiers philosophes, c'était à l'origine le langage des dieux.--J'entends que lorsqu'on écrit, les sujets se distinguent d'eux-mêmes, qu'on voie où on en change, où on conclut; où l'un commence, où un autre reprend, sans qu'il soit nécessaire de les accompagner de ces circonlocutions, introduites pour les oreilles faibles ou inattentives, qui les raccordent et les lient les uns aux autres; je ne veux pas me commenter moi-même. Quel est celui qui n'aime pas mieux n'être pas lu que de l'être en dormant, ou au galop: «_Il n'y a rien, si utile que ce soit, qui soit utile si on ne fait que passer_ (_Sénèque_).» Si prendre un livre c'était l'apprendre, si le voir c'était le fouiller profondément du regard, et le parcourir s'en pénétrer, j'aurais tort de me faire en toutes choses aussi ignorant que je le dis.--Ne pouvant fixer l'attention du lecteur par la valeur de ce que j'écris, «_ce ne sera pas déjà si mal_» s'il advient que je l'arrête par le pêle-mêle que j'y introduis. «Oui vraiment, dites-vous, mais après s'en être amusé, il le regrettera?» Sans doute, toujours est-il qu'il n'aura pas laissé d'en éprouver de la distraction. Et puis, il est des caractères ainsi faits, qui dédaignent ce qu'ils comprennent; ils m'estimeront d'autant plus qu'ils ne sauront ce que je veux dire et concluront de la profondeur de ma pensée par son obscurité, ce qu'à franchement parler, je hais très fort et éviterais si je savais faire autrement. Aristote se vante quelque part de rechercher de parti pris cette obscurité; c'est un grand tort.--Au début, je multipliais les chapitres, mais il m'a paru que cela rompait l'attention avant qu'elle ne fût éveillée et la faisait s'évanouir par le dédain qu'elle éprouvait à se recueillir et à se fixer pour si peu; je me suis mis alors à les faire plus longs, ce qui oblige à apporter à leur lecture une intention bien arrêtée et à y consacrer un temps déterminé. Ne pas donner au moins une heure à une semblable occupation, c'est ne vouloir rien y donner; et ce n'est pas faire, que de ne pas se donner tout entier à ce que l'on fait. De plus, il m'est personnellement commode de ne m'exprimer qu'à moitié, de parler un peu confusément et à tort et à travers; et j'en veux à la raison qui vient y jouer le rôle de trouble-fête. Je trouve qu'elle est fort gênante et se paie trop cher, quand elle s'immisce au nom de la vertu dans les projets extravagants que nous formons au cours de la vie et dans les opinions fantaisistes que nous concevons. Par contre, je m'emploie à tirer parti de la bêtise, de la vanité, si elles peuvent m'être une cause de plaisir, et je m'abandonne à mes penchants naturels sans y regarder de bien près.
=Affection particulière de Montaigne pour la ville de Rome, due aux souvenirs des grands hommes qu'elle a produits; aujourd'hui encore n'est-elle pas la ville universelle et la seule qui ait ce caractère?=--J'ai vu ailleurs, en bien des lieux, des ruines de monuments, des statues, un ciel, des terres autres; l'homme y est toujours le même. Bien que cela soit vrai partout, je ne puis cependant, aussi souvent que je vois les restes de l'ancienne Rome, si grande, si puissante, me défendre de l'admirer et de la révérer. Le culte des morts nous est recommandé; or, dès mon enfance, j'ai été nourri des souvenirs de ceux-ci. Je savais ce qui se rapportait à cette capitale de l'univers, bien avant d'être initié à mes propres affaires; je connaissais le Capitole et sur quel plan il est construit, avant de connaître le Louvre; je savais ce qu'était le Tibre, avant de connaître la Seine. J'ai été plus occupé, bien qu'ils soient trépassés, du caractère et de la fortune des Lucullus, des Métellus et des Scipions que d'aucuns des nôtres. Mon père, mort aussi, l'est pour moi au même degré qu'eux; il s'est autant éloigné de moi depuis dix-huit ans qu'il n'est plus, qu'eux en seize siècles, et pourtant je ne cesse d'embrasser et de cultiver sa mémoire; son amitié, sa société sont toujours aussi vivement présentes à mon esprit, car il est dans mon tempérament de mieux remplir peut-être mes devoirs envers les morts qu'envers les vivants; ne pouvant s'aider, ils n'en ont, ce me semble, que plus de droits à mon assistance; la gratitude est là, à même de se montrer dans tout son éclat; un bienfait perd de son mérite, lorsqu'on peut s'attendre à être payé de retour. Arcésilas, rendant visite à Ctesibius qui était malade, et le trouvant dénué de ressources, glissa tout doucement sous le chevet de son lit de l'argent dont il lui faisait don, le tenant en outre quitte de lui en savoir gré en le lui laissant ignorer. Ceux qui ont mérité mon amitié et ma reconnaissance, ne les ont pas perdues pour n'être plus; je m'acquitte d'autant mieux et avec plus de soin vis-à-vis d'eux, qu'ils ne sont plus là et qu'ils l'ignorent; je parle encore plus affectueusement de mes amis, quand ils n'ont plus possibilité d'apprendre ce que je dis d'eux. J'ai cent fois entamé des discussions pour la défense de Pompée et la cause de Brutus; la sympathie que je leur porte subsiste toujours; même aux choses présentes, nous ne nous y attachons que par un effet de notre imagination. Reconnaissant mon inutilité en ce siècle, je me rejette sur cet autre, et j'en suis si aveuglément séduit, que ce qui touche cette vieille Rome, à l'époque où elle était libre, juste et florissante (car je n'en aime ni les débuts, ni le déclin), m'intéresse et me passionne; c'est pourquoi, aussi souvent que je revois l'emplacement de ses rues et de ses maisons, ses ruines qui s'enfoncent sous terre jusqu'aux antipodes, c'est toujours avec le plus grand intérêt. Est-ce un effet de la nature ou une erreur d'imagination qui font que la vue des lieux que nous savons avoir été habités et fréquentés par des personnages dont la mémoire s'est conservée, nous émeut peut-être plus que le récit de leurs actes ou la lecture de leurs écrits? «_Tant les lieux sont propres à réveiller en nous des souvenirs! Dans cette ville, tout arrête la pensée; partout où l'on marche, on foule quelque histoire mémorable_ (_Cicéron_).» Je prends plaisir à me figurer leur visage, leur attitude, leurs vêtements; je me répète ces grands noms et les fais retentir à mes oreilles; «_j'honore ces grands hommes et ne prononce jamais leurs noms qu'avec respect_ (_Sénèque_)». Des choses qui sont grandes et admirables en quelques-unes de leurs parties, j'admire jusqu'à ce qu'elles ont d'ordinaire; que j'aurais eu du plaisir à les voir deviser, se promener, souper! Il y aurait ingratitude à mépriser leurs reliques et ce qui nous rappelle tant d'hommes de bien, de si haute valeur, que j'ai vus vivre et mourir et qui, par leur exemple, nous donnent tant de bons enseignements, si nous savions les suivre.
Et puis, cette même Rome telle qu'elle est de nos jours mérite qu'on l'aime. Elle est depuis si longtemps l'alliée, à tant de titres, de notre couronne! C'est la seule ville universelle, elle appartient à tous. Le souverain qui la gouverne a également action sur le reste du monde; elle est la métropole de la Chrétienté; l'Espagnol comme le Français y sont chez eux; pour devenir prince de cet état, il ne faut qu'être chrétien quel que soit le pays qui vous ait vu naître. Il n'est pas de lieu ici-bas, auquel le ciel ait octroyé ses faveurs en si grande abondance et d'une façon aussi continue; sa décadence même est glorieuse et son prestige demeure. «_Plus précieuse encore par ses ruines superbes_ (_Sidoine Apollinaire_)», jusque dans le tombeau elle conserve l'apparence et le caractère de la capitale d'un empire: «_C'est ici surtout qu'on dirait que la nature s'est complu dans son œuvre_ (_Pline_).» On peut se reprocher et se défendre contre soi-même d'être sensible à une aussi vaine satisfaction; ce ne sont cependant pas des sentiments tout à fait frivoles, que ceux qui nous procurent du contentement; et, quels qu'ils soient, lorsqu'un homme de bon sens y trouve constamment sujet d'être satisfait, je n'ai pas le cœur de le plaindre.
=Il doit beaucoup à la fortune pour l'avoir ménagé jusqu'ici. L'avenir est inquiétant, mais que lui importe ce qui adviendra quand il n'y sera plus? il n'a pas d'enfant mâle qui continuera son nom. Au surplus, ne pas avoir d'enfant du tout, ne lui semble pas chose bien regrettable.=--Je dois beaucoup à la fortune qui, jusqu'à présent, ne s'est pas dressée contre moi, au delà du moins * de ce que j'étais à même de supporter; peut-être est-ce là sa façon de laisser en paix ceux qui ne l'importunent pas: «_Plus nous nous privons, plus les dieux nous accordent. Pauvre, je ne me range pas moins du parti de ceux qui ne désirent rien. A qui demande beaucoup, il manque toujours beaucoup_ (_Horace_).» Si elle continue, je quitterai cette terre heureux et satisfait; «_je ne demande rien de plus aux dieux_ (_Horace_)». Mais gare le choc s'il vient à se produire; c'est par milliers que se comptent ceux qui échouent au port!--Je me console aisément de ce qui surviendra ici quand je ne serai plus; le présent m'occupe assez, «_j'abandonne le reste à la fortune_ (_Ovide_)». Il est vrai que je n'ai pas cette cause qui rattache si fort, dit-on, l'homme à l'avenir quand il a des enfants héritiers de son nom et de son honneur; s'il est désirable d'en avoir, la situation critique que nous traversons me porte à elle seule à n'en pas désirer. Je tiens déjà trop par moi-même au monde et à la vie; il me suffit d'être aux prises avec la fortune, dans les circonstances de mon existence où je ne puis l'éviter, sans souhaiter que sous d'autres rapports elle ait encore plus de prise sur moi, et je n'ai jamais estimé que n'avoir pas d'enfants soit un malheur qui rende notre vie incomplète et restreigne notre contentement; la stérilité a bien aussi ses avantages. Les enfants sont du nombre des choses qui ne sont pas fort à désirer, surtout actuellement où il serait difficile qu'ils fussent bons, «_rien de bon ne peut naître, tant les germes sont corrompus_ (_Tertullien_)»; c'est cependant à juste titre qu'on les regrette, quand on les perd après les avoir eus.
=Il laissera après lui son patrimoine tel qu'il l'a reçu, la fortune ne lui ayant jamais octroyé que de légères faveurs sans consistance.=--Celui qui m'a laissé la gestion de ma maison, pronostiquait, en considérant combien j'aime peu à demeurer en place, que je la ruinerais. Il s'est trompé; j'en suis, à cet égard, au même point que lorsque je l'ai eue, si même je ne suis en un peu meilleure situation, sans charge qui la grève, comme sans bénéfice. Si la fortune ne m'a causé aucun préjudice sérieux qui sorte de l'ordinaire, elle ne m'a pas fait davantage de grâce; tout ce qui est chez nous venant d'elle, y était avant moi et depuis plus de cent ans; je n'ai personnellement aucun bien sérieux et important que je doive à sa libéralité. J'en ai reçu quelques légères faveurs, mais rien de substantiel: des titres, des honneurs qu'à la vérité elle m'a offerts d'elle-même, sans que je les aie demandés; car, Dieu le sait, je suis positif et n'estime que ce qui est réel et, de plus, de gros rapport; si j'osais, j'avouerais que je trouve l'avarice presque aussi excusable que l'ambition, que la douleur est à éviter autant que la honte, la santé aussi désirable que la science, la richesse que la noblesse.
=De ces faveurs, il n'en est pas à laquelle il ait été plus sensible qu'au titre de citoyen romain. Teneur du document par lequel ce titre lui a été conféré; il le reproduit pour ceux que cela intéresse et aussi un peu par vanité.=--Parmi ces faveurs, toutes de vanité, que m'a faites la fortune, il n'y en a pas qui ait autant donné satisfaction au fond de niaiserie qui est en moi qu'une bulle authentique de bourgeoisie romaine qui m'a été conférée dernièrement, alors que j'étais à Rome; elle est pompeusement écrite en lettres d'or et dûment scellée, et m'a été octroyée avec la grâce la plus parfaite. Comme le libellé de ces titres varie et est plus ou moins élogieux, et qu'avant d'en avoir vu, j'aurais été bien aise que l'on m'en montrât la formule, je transcris ici le texte de celui qui m'a été remis pour satisfaire la curiosité de quiconque est possédé de ce même désir:
_«Sur le rapport fait au Sénat par Orazio Massimi, Marzo Cecio, Alessandro Muti, Conservateurs de la ville de Rome, touchant le droit de cité romaine à accorder à l'Illustrissime Michel de Montaigne, Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien, le Sénat et le Peuple romain ont décrété:
«Considérant que, par un antique usage, ceux-là ont toujours été adoptés par nous avec ardeur et empressement, qui, distingués en vertu et en noblesse, avaient servi et honoré notre République, ou pouvaient le faire un jour: Nous, pleins de respect pour l'exemple et l'autorité de nos ancêtres, nous croyons devoir imiter et conserver cette louable habitude. A ces causes, l'Illustrissime Michel de Montaigne, Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien, fort zélé pour le nom Romain, étant, en raison de son rang, de l'éclat de sa famille et de ses qualités personnelles, très digne d'être admis au droit de cité romaine par le suprême jugement et les suffrages du Sénat et du Peuple romain; il a plu au Sénat et au Peuple romain que l'Illustrissime Michel de Montaigne, orné de tous les genres de mérite et très cher à ce noble peuple, fût inscrit comme citoyen romain, tant lui que sa postérité, et appelé à jouir de tous les honneurs et avantages réservés à ceux qui sont nés citoyens ou patriciens de Rome ou le sont devenus au meilleur titre. En quoi le Sénat et le Peuple romain pensent qu'ils accordent moins un droit, qu'ils ne paient une dette; et que c'est moins un service qu'ils rendent, qu'un service qu'ils reçoivent de celui qui, en acceptant le droit de cité, honore et illustre la cité même.
«Les Conservateurs ont fait transcrire ce sénatus-consulte par les secrétaires du Sénat et du Peuple romain pour être déposé dans les archives du Capitole, et ont fait dresser cet acte, muni du sceau ordinaire de la ville. L'an de la fondation de Rome 2331, et de la naissance de Jésus-Christ 1581, le 13 de mars._
_«ORAZIO FOSCO, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain._
_«VINCENTE MARTOLI, secrétaire du sacré Sénat et du Peuple romain.»_
N'étant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'être de la plus noble qui fut et sera jamais. Si les autres s'examinaient avec attention comme je le fais, ils se trouveraient, comme je me trouve moi-même, vaniteux et frivoles à l'excès. Faire qu'il n'en soit pas ainsi m'est impossible; il faudrait, pour cela, me détruire moi-même. Nous sommes tous imbus de ce défaut, autant les uns que les autres; il se manifeste un peu moins chez ceux qui s'en rendent compte, et encore n'en suis-je pas certain.
=C'est qu'en effet l'homme est tout vanité; et c'est parce qu'il est déçu par ce qu'il voit en lui, qu'il reporte constamment ses regards partout ailleurs qu'en lui-même.=--Ce sentiment et cette habitude qui existent chez tout le monde, de regarder ailleurs qu'en soi-même, répondent bien à un besoin que nous éprouvons. Nous sommes en effet, à nous-mêmes, un objet dont la vue ne peut que nous remplir de mécontentement; nous n'y voyons que misère et vanité, et il est fort à propos, pour que nous n'en soyons pas découragés, que la nature nous ait fait porter nos regards au dehors. Nous allons de l'avant, nous abandonnant au courant; quant à rebrousser chemin et faire que nos pensées se reportent sur nous, c'est trop pénible; nous en éprouvons ce même trouble, cette même résistance que la mer rejetée sur elle-même. Chacun dit: Regardez les mouvements des corps célestes; regardez votre prochain: la querelle de celui-ci, le pouls d'un tel, le testament de cet autre; en somme, regardez toujours soit en haut, soit en bas, soit à côté, soit en avant, soit derrière vous. Le commandement que, dans l'antiquité, nous faisait le dieu de Delphes était paradoxal: Regardez en vous, disait-il, étudiez-vous; tenez-vous-en à vous-même; ramenez sur vous votre esprit et votre volonté que vous appliquez ailleurs; au lieu de vous déverser, de vous répandre, contenez-vous, soutenez-vous, car on vous trahit, on vous réduit à rien, on vous dérobe à vous-même. Ne vois-tu pas qu'au contraire, tout en ce monde a les regards constamment repliés sur lui-même et n'a d'yeux que pour se contempler soi-même? Toi, que tu regardes en dedans ou en dehors de toi, ta vanité est toujours en jeu; tout au plus est-elle moindre quand elle s'exerce dans des conditions restreintes. Sauf toi, ô homme, disait encore l'oracle, chaque chose commence par s'étudier elle-même et, selon ses propres besoins, limite ses travaux et ses désirs; eh bien, il n'en est pas une seule qui soit aussi dépourvue et que la nécessité presse autant que toi, qui embrasses l'univers: tu es un observateur auquel la science fait défaut, un magistrat sans juridiction, et finalement le bouffon de la comédie.
CHAPITRE X.
_En toutes choses, il faut se modérer et savoir contenir sa volonté._
=Montaigne ne se passionnait pour rien, se gardait de prendre aucun engagement, résistait même à ce à quoi le poussaient ses propres affections pour n'être pas entraîné, parce qu'une fois pris on ne sait plus où l'on va.=--Si je me compare à la généralité des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieux dire, me captivent; car c'est avec raison qu'elles nous touchent, mais il ne faut pas qu'elles nous accaparent. J'ai grand soin d'augmenter, par l'étude et le raisonnement, ce privilège que j'ai d'être insensible qui, par nature, est fort prononcé chez moi, et a pour conséquence que peu de choses s'imposent à moi et me passionnent. J'ai de la perspicacité, mais je la reporte sur peu d'objets; je suis sensible et facile à émouvoir, mais ai la compréhension et l'application difficiles et concentrées.--Je ne me décide qu'à grand'peine à prendre des engagements; autant que je le puis, je ne m'emploie que pour moi; et, même dans ce cas, je suis porté à tenir en bride et contenir l'affection que je me porte, pour que ce sentiment ne m'envahisse pas complètement, parce qu'il me met à la merci des autres et que le hasard a sur lui plus d'action que moi-même; c'est au point que jusqu'à la santé que j'apprécie tant, je devrais me défendre de la désirer et de m'attacher à sa conservation avec une ardeur telle que j'en arrive à trouver les maladies insupportables. On doit se garder également de trop de haine de la douleur et de trop d'amour du bien-être; Platon recommande de diriger notre vie en la tenant dans un juste milieu entre ces deux extrêmes.--Quant à ces affections qui me distraient de moi pour m'attacher ailleurs, je leur résiste dans toute la mesure de mes forces. J'estime qu'il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même. Si ma volonté était facile à s'engager et à entrer en action, je n'y résisterais pas, parce que je suis, par nature, trop impressionnable, et en fait, «_ennemi des affaires et né pour la tranquillité et le repos_ (_Ovide_)». Des débats contradictoires et opiniâtres tournant finalement à l'avantage de mon adversaire, un dénouement qui rendrait ridicules des poursuites ardentes que j'aurais entamées, me feraient cruellement souffrir. Si, comme tant d'autres, je m'y laissais entraîner, mon âme n'aurait jamais la force de supporter les alarmes et les émotions qu'éprouvent ceux qui acceptent une telle existence; elle serait, dès le début, disloquée par cette agitation intestine. Si quelquefois on m'a poussé à participer à la gestion d'affaires autres que les miennes, je n'ai promis que de les prendre en main et non de m'y donner corps et âme; de m'en charger, mais non de m'y incorporer; de m'en occuper, oui, et pas du tout de m'y passionner; je les examine, mais ne les couve pas. J'ai assez à faire pour mettre de l'ordre dans ce qui me touche intimement et intéresse tout mon être, à le régler, sans encore me mêler et me fatiguer de questions qui me sont étrangères; mes propres affaires, qui m'incombent naturellement et au premier chef, m'absorbent assez, sans y en joindre d'autres qui sont en dehors. Ceux qui savent combien ils se doivent à eux-mêmes et à quel point ils ont d'obligations à cet égard, trouvent que la charge que la nature leur a ainsi imposée est suffisamment lourde, et ne constitue pas une sinécure: «Tu as bien assez grandement à faire chez toi, ne t'en éloigne pas.»