Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 7

Chapter 73,612 wordsPublic domain

On n'extirpe pas ces qualitez originelles, on les couure, on les cache. Le langage Latin m'est comme naturel: ie l'entends mieux que le François: mais il y a quarante ans, que ie ne m'en suis du tout poinct seruy à parler, ny guere à escrire. Si est-ce qu'à des extremes et soudaines esmotions, où ie suis tombé, deux ou trois fois en ma vie: et l'vne, voyant mon pere tout sain, se renuerser sur moy pasmé: i'ay tousiours eslancé du fonds des entrailles, les premieres paroles Latines: Nature se sourdant et s'exprimant à force, à l'encontre d'vn si long vsage: et cet exemple se dit d'assez d'autres. Ceux qui ont essaié de r'auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l'apparence, ceux de l'essence ils les laissent là, s'ils ne les augmentent. Et l'augmentation y est à craindre. On se seiourne volontiers de tout autre bien faire, sur ces reformations externes, de moindre coust et de plus grand merite: et satisfait-on à bon marché par là, les autres vices naturels consubstantiels et intestins. Regardez vn peu, comment s'en porte nostre experience. Il n'est personne, s'il s'escoute, qui ne descouure en soy, vne forme sienne, vne forme maistresse, qui lucte contre l'institution: et contre la tempeste des passions, qui luy sont contraires. De moy, ie ne me sens gueres agiter par secousse: ie me trouue quasi tousiours en ma place, comme font les corps lourds et poisans. Si ie ne suis chez moy, i'en suis tousiours bien pres: mes desbauches ne m'emportent pas fort loing: il n'y a rien d'extreme et d'estrange: et si ay des rauisemens sains et vigoureux. La vraye condamnation, et qui touche la commune façon de nos hommes, c'est, que leur retraicte mesme est pleine de corruption, et d'ordure: l'idée de leur amendement chafourree, leur penitence malade, et en coulpe, autant à peu pres que leur peché. Aucuns, ou pour estre collez au vice d'vne attache naturelle, ou par longue accoustumance, n'en trouuent plus la laideur. A d'autres, duquel regiment ie suis, le vice poise, mais ils le contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent et s'y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement. Si se pourroit-il à l'aduanture imaginer, si esloignee disproportion de mesure, où auec iustice, le plaisir excuseroit le peché, comme nous disons de l'vtilité. Non seulement s'il estoit accidental, et hors du peché, comme au larrecin, mais en l'exercice mesme d'iceluy, comme en l'accointance des femmes, où l'incitation est violente, et, dit-on, par fois inuincible. En la terre d'vn mien parent, l'autre iour que i'estois en Armaignac, ie vis vn paisant, que chacun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie: Qu'estant nay mendiant, et trouuant, qu'à gaigner son pain au trauail de ses mains, il n'arriueroit iamais à se fortifier assez contre l'indigence, il s'aduisa de se faire larron: et auoit employé à ce mestier toute sa ieunesse, en seureté, par le moyen de sa force corporelle: car il moissonnoit et vendangeoit des terres d'autruy: mais c'estoit au loing, et à si gros monceaux, qu'il estoit inimaginable qu'vn homme en eust tant emporté en vne nuict sur ses espaules: et auoit soing outre cela, d'egaler, et disperser le dommage qu'il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque particulier. Il se trouue à cette heure en sa vieillesse, riche pour vn homme de sa condition, mercy à cette trafique: de laquelle il se confesse ouuertement. Et pour s'accommoder auec Dieu, de ses acquests, il dit, estre tous les iours apres à satisfaire par bien-faicts, aux successeurs de ceux qu'il a desrobez: et s'il n'acheue (car d'y pouruoir tout à la fois, il ne peut) qu'il en chargera ses heritiers, à la raison de la science qu'il a luy seul, du mal qu'il a faict à chacun. Par cette description, soit vraye ou fauce, cettuy-cy regarde le larrecin, comme action des-honneste, et le hayt, mais moins que l'indigence: s'en repent bien simplement, mais en tant qu'elle estoit ainsi contrebalancee et compensee, il ne s'en repent pas. Cela, ce n'est pas cette habitude, qui nous incorpore au vice, et y conforme nostre entendement mesme: ny n'est ce vent impetueux qui va troublant et aueuglant à secousses nostre ame, et nous precipite pour l'heure, iugement et tout, en la puissance du vice. Ie fay coustumierement entier ce que ie fay, et marche tout d'vne piece: ie n'ay guere de mouuement qui se cache et desrobe à ma raison, et qui ne se conduise à peu pres, par le consentement de toutes mes parties: sans diuision, sans sedition intestine: mon iugement en a la coulpe, ou la louange entiere: et la coulpe qu'il a vne fois, il l'a tousiours: car quasi dés sa naissance il est vn, mesme inclination, mesme routte, mesme force. Et en matiere d'opinions vniuerselles, dés l'enfance, ie me logeay au poinct où i'auois à me tenir. Il y a des pechez impetueux, prompts et subits, laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins, deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu'ils soient plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et l'entende ainsin. Et le repentir qu'il se vante luy en venir à certain instant prescript, m'est vn peu dur à imaginer et former. Ie ne suy pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent vne ame nouuelle, quand ils approchent des simulacres des Dieux, pour recueillir leurs oracles. Sinon qu'il voulust dire cela mesme, qu'il faut bien qu'elle soit estrangere, nouuelle, et prestee pour le temps: la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cet office. Ils font tout à l'opposite des preceptes Stoiques: qui nous ordonnent bien, de corriger les imperfections et vices que nous recognoissons en nous, mais nous defendent d'en alterer le repos de nostre ame. Ceux-cy nous font à croire, qu'ils en ont grande desplaisance, et remors au dedans, mais d'amendement et correction ny d'interruption, ils ne nous en font rien apparoir. Si n'est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le peché. Ie ne trouue aucune qualité si aysee à contrefaire, que la deuotion, si on n'y conforme les mœurs et la vie: son essence est abstruse et occulte, les apparences faciles et pompeuses. Quant à moy, ie puis desirer en general estre autre: ie puis condamner et me desplaire de ma forme vniuerselle, et supplier Dieu pour mon entiere reformation, et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle: mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n'estre ny Ange ny Caton. Mes actions sont reglees, et conformes à ce que ie suis, et à ma condition. Ie ne puis faire mieux: et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force: ouy bien le regret. I'imagine infinies natures plus hautes et plus reglees que la mienne. Ie n'amende pourtant mes facultez: comme ny mon bras, ny mon esprit, ne deuiennent plus vigoureux, pour en conceuoir vn autre qui le soit. Si l'imaginer et desirer vn agir plus noble que le nostre, produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos operations plus innocentes: d'autant que nous iugeons bien qu'en la nature plus excellente, elles auroyent esté conduictes d'vne plus grande perfection et dignité: et voudrions faire de mesme. Lors que ie consulte des deportemens de ma ieunesse auec ma vieillesse, ie trouue que ie les ay communement conduits auec ordre, selon moy. C'est tout ce que peut ma resistance. Ie ne me flatte pas: à circonstances pareilles, ie seroy tousiours tel. Ce n'est pas macheure, c'est plustost vne teinture vniuerselle qui me tache. Ie ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie. Il faut qu'elle me touche de toutes parts, auant que ie la nomme ainsin: et qu'elle pinse mes entrailles, et les afflige autant profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement.

Quand aux negoces, il m'est eschappé plusieurs bonnes auantures, à faute d'heureuse conduitte: mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu'on leur presentoit. Leur façon est de prendre tousiours le plus facile et seur party. Ie trouue qu'en mes deliberations passees, i'ay, selon ma regle, sagement procedé, pour l'estat du subiect qu'on me proposoit: et en ferois autant d'icy à mille ans, en pareilles occasions. Ie ne regarde pas, quel il est à cette heure, mais quel il estoit, quand i'en consultois. La force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. I'ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes: non par faute de bon aduis, mais par faute de bon heur. Il y a des parties secrettes aux obiects, qu'on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes: des conditions muettes, sans montre, incognues par fois du possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer, ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en ses limites. Si l'euenement me bat, et s'il fauorise le party que i'ay refusé: il n'y a remede, ie ne m'en prens pas à moy, i'accuse ma fortune, non pas mon ouurage: cela ne s'appelle pas repentir.

Phocion auoit donné aux Atheniens certain aduis, qui ne fut pas suiuy: l'affaire pourtant se passant contre son opinion, auec prosperité, quelqu'vn luy dit: Et bien Phocion, es tu content que la chose aille si bien? Bien suis-ie content, fit-il, qu'il soit aduenu cecy, mais ie ne me repens point d'auoir conseillé cela. Quand mes amis s'adressent à moy, pour estre conseillez, ie le fay librement et clairement, sans m'arrester comme faict quasi tout le monde, à ce que la chose estant hazardeuse, il peut aduenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil: dequoy il ne me chaut. Car ils auront tort, et ie n'ay deu leur refuser cet office. Ie n'ay guere à me prendre de mes fautes ou infortunes, à autre qu'à moy. Car en effect, ie me sers rarement des aduis d'autruy, si ce n'est par honneur de ceremonie: sauf où i'ay besoing d'instruction de science, ou de la cognoissance du faict. Mais és choses où ie n'ay à employer que le iugement: les raisons estrangeres peuuent seruir à m'appuyer, mais peu à me destourner. Ie les escoute fauorablement et decemment toutes. Mais, qu'il m'en souuienne, ie n'en ay creu iusqu'à cette heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes, qui promeinent ma volonté. Ie prise peu mes opinions: mais ie prise aussi peu celles des autres, fortune me paye dignement. Si ie ne reçoy pas de conseil, i'en donne aussi peu. I'en suis peu enquis, et encore moins creu: et ne sache nulle entreprinse publique ny priuee, que mon aduis aye redressee et ramenee. Ceux mesmes que la fortune y auoit aucunement attachez, se sont laissez plus volontiers manier à toute autre ceruelle qu'à la mienne. Comme cil qui suis bien autant ialoux des droits de mon repos, que des droits de mon auctorité, ie l'ayme mieux ainsi. Me laissant là, on fait selon ma profession, qui est, de m'establir et contenir tout en moy. Ce m'est plaisir, d'estre desinteressé des affaires d'autruy, et desgagé de leur gariement. En tous affaires quand ils sont passés, comment que ce soit, i'ay peu de regret: car cette imagination me met hors de peine, qu'ils deuoyent ainsi passer: les voyla dans le grand cours de l'vniuers, et dans l'encheineure des causes Stoïques. Vostre fantasie n'en peut, par souhait et imagination, remuer vn poinct, que tout l'ordre des choses ne renuerse et le passé et l'aduenir.

Au demeurant, ie hay cet accidental repentir que l'aage apporte. Celuy qui disoit anciennement, estre obligé aux annees, dequoy elles l'auoyent deffait de la volupté, auoit autre opinion que la mienne. Ie ne sçauray iamais bon gré à l'impuissance, de bien qu'elle me face. _Nec tam auersa vnquam videbitur ab opere suo prouidentia, vt debilitas inter optima inuenta sit._ Nos appetits sont rares en la vieillesse: vne profonde satieté nous saisit apres le coup. En cela ie ne voy rien de conscience. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d'en abastardir notre iugement. La ieunesse et le plaisir n'ont pas faict autrefois que i'aye mescogneu le visage du vice en la volupté: ny ne fait à cette heure, le degoust que les ans m'apportent, que ie mescognoisse celuy de la volupté au vice. Ores que ie n'y suis plus, i'en iuge comme si i'y estoy. Moy qui la secouë viuement et attentiuement, trouue que ma raison est celle mesme que i'auoy en l'aage plus licencieux: sinon à l'auanture, d'autant qu'elle s'est affoiblie et empiree, en vieillissant. Et trouue que ce qu'elle refuse de m'enfourner à ce plaisir, en consideration de l'interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit non plus qu'autrefois, pour la santé spirituelle. Pour la voir hors de combat, ie ne l'estime pas plus valeureuse. Mes tentations sont si cassees et mortifiees, qu'elles ne valent pas qu'elle s'y oppose: tendant seulement les mains au deuant, ie les coniure. Qu'on luy remette en presence, cette ancienne concupiscence, ie crains qu'elle auroit moins de force à la soustenir, qu'elle n'auoit autrefois. Ie ne luy voy rien iuger à part soy, que lors elle ne iugeast, ny aucune nouuelle clarté. Parquoy s'il y a conualescence, c'est vne conualescence maleficiee. Miserable sorte de remede, deuoir à la maladie sa santé. Ce n'est pas à nostre malheur de faire cet office: c'est au bon heur de nostre iugement. On ne me fait rien faire par les offenses et afflictions, que les maudire. C'est aux gents, qui ne s'esueillent qu'à coups de fouët. Ma raison a bien son cours plus deliure en la prosperité: elle est bien plus distraitte et occupee à digerer les maux, que les plaisirs. Ie voy bien plus clair en temps serain. La santé m'aduertit, comme plus alaigrement, aussi plus vtilement, que la maladie. Ie me suis auancé le plus que i'ay peu, vers ma reparation et reglement, lors que i'auoy à en iouïr. Ie seroy honteux et enuieux, que la misere et l'infortune de ma vieillesse eust à se preferer à mes bonnes annees, saines, esueillees, vigoureuses. Et qu'on eust à m'estimer, non par où i'ay esté, mais par où i'ay cesse d'estre. A mon aduis, c'est le viure heureusement, non, comme disoit Antisthenes, le mourir heureusement, qui fait l'humaine felicité. Ie ne me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queuë d'vn philosophe à la teste et au corps d'vn homme perdu: ny que ce chetif bout eust à desaduoüer et desmentir la plus belle, entiere et longue partie de ma vie. Ie me veux presenter et faire veoir par tout vniformément. Si i'auois à reuiure, ie reuiurois comme i'ay vescu. Ny ie ne pleins le passé, ny ie ne crains l'aduenir: et si ie ne me deçoy, il est allé du dedans enuiron comme du dehors. C'est vne des principales obligations, que i'aye à ma fortune, que le cours de mon estat corporel ayt esté conduit, chasque chose en sa saison, i'en ay veu l'herbe, et les fleurs, et le fruit: et en voy la secheresse. Heureusement, puisque c'est naturellement. Ie porte bien plus doucement les maux que i'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct: et qu'ils me font aussi plus fauorablement souuenir de la longue felicité de ma vie passee. Pareillement, ma sagesse peut bien estre de mesme taille, en l'vn et en l'autre temps: mais elle estoit bien de plus d'exploit, et de meilleure grace, verte, gaye, naïue, qu'elle n'est à present, cassee, grondeuse, laborieuse. Ie renonce donc à ces reformations casuelles et douloureuses. Il faut que Dieu nous touche le courage: il faut que nostre conscience s'amende d'elle mesme, par renforcement de nostre raison, non par l'affoiblissement de nos appetits. La volupté n'en est en soy, ny pasle, ny descoulouree, pour estre apperceuë par des yeux chassieux et troubles.

On doibt aymer la temperance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnee, et la chasteté: celle que les caterres nous prestent, et que ie doibs au benefice de ma cholique, ce n'est ny chasteté, ny temperance. On ne peut se vanter de mespriser et combatre la volupté, si on ne la voit, si on l'ignore, et ses graces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante. Ie cognoy l'vne et l'autre, c'est à moy de le dire. Mais il me semble qu'en la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu'en la ieunesse. Ie le disois estant ieune, lors on me donnoit de mon menton par le nez: ie le dis encore à cette heure, que mon poil gris m'en donne le credit. Nous appellons sagesse, la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes: mais à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons: et, à mon opinion, en pis. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et vn soin ridicule des richesses, lors que l'vsage en est perdu, i'y trouue plus d'enuie, d'iniustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage: et ne se void point d'ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier, vers son croist et vers son décroist. A voir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, i'oseroy croire, qu'il s'y presta aucunement luy mesme, par preuarication, à dessein: ayant de si prés, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l'engourdissement des riches allures de son esprit, et l'esblouïssement de sa clairté accoustumée. Quelles metamorphoses luy voy-ie faire tous les iours, en plusieurs de mes cognoissans? c'est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d'estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu'elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez. Ie sens que nonobstant tous mes retranchemens, elle gaigne pied à pied sur moy. Ie soustien tant que ie puis, mais ie ne sçay en fin, où elle me menera moy-mesme. A toutes auantures, ie suis content qu'on sçache d'où ie seray tombé.

CHAPITRE III.

_De trois commerces._

IL ne faut pas se cloüer si fort à ses humeurs et complexions. Nostre principalle suffisance, c'est, sçauoir s'appliquer à diuers vsages. C'est estre, mais ce n'est pas viure que se tenir attaché et obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de varieté et de souplesse. Voyla vn honorable tesmoignage du vieil Caton: _Huic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit, vt natum ad id vnum diceres, quodcumque ageret._ Si c'estoit à moy à me dresser à ma mode, il n'est aucune si bonne façon, où ie voulusse estre fiché, pour ne m'en sçauoir desprendre. La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme. Ce n'est pas estre amy de soy, et moins encore maistre; c'est en estre esclaue, de se suiure incessamment: et estre si pris à ses inclinations, qu'on n'en puisse fouruoyer, qu'on ne les puisse tordre. Ie le dy à cette heure, pour ne me pouuoir facilement despestrer de l'importunité de mon ame, en ce qu'elle ne sçait communément s'amuser, sinon où elle s'empesche, ny s'employer, que bandee et entiere. Pour leger subiect qu'on luy donne, elle le grossit volontiers, et l'estire, iusques au poinct où elle ayt à s'y embesongner de toute sa force. Son oysiueté m'est à cette cause vne penible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matiere estrangere, pour se desgourdir et exercer: le mien en a besoing, pour se rassoir plustost et seiourner, _vitia otij negotio discutienda sunt_. Car son plus laborieux et principal estude, c'est, s'estudier soy. Les liures sont, pour luy, du genre des occupations, qui le desbauchent de son estude. Aux premieres pensees qui luy viennent, il s'agite, et fait preuue de sa vigueur à tout sens: exerce son maniement tantost vers la force, tantost vers l'ordre et la grace, se range, modere, et fortifie. Il a dequoy esueiller ses facultez par luy mesme. Nature luy a donné comme à tous, assez de matiere sienne, pour son vtilité, et des subiects propres assez, où inuenter et iuger. Le mediter est vn puissant estude et plein, à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I'ayme mieux forger mon ame, que la meubler. Il n'est point d'occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensees, selon l'ame que c'est. Les plus grandes en font leur vacation, _quibus viuere est cogitare_. Aussi l'a nature fauorisee de ce priuilege, qu'il n'y a rien, que nous puissions faire si long temps: ny action à laquelle nous nous addonnions plus ordinairement et facilement. C'est la besongne des Dieux, dit Aristote, de laquelle naist et leur beatitude et la nostre. La lecture me sert specialement à esueiller par diuers obiects mon discours: à embesongner mon iugement, non ma memoyre. Peu d'entretiens doncq m'arrestent sans vigueur et sans effort. Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d'autant que ie sommeille en toute autre communication, et que ie n'y preste que l'escorce de mon attention, il m'aduient souuent, en telle sorte de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises, indignes d'vn enfant, et ridicules: ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et inciuilement. I'ay vne façon resueuse, qui me retire à moy: et d'autre part vne lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes. Par ces deux qualitez, i'ay gaigné, qu'on puisse faire au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d'autre quel qu'il soit.