Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III
Part 63
=Pour ce qui est de leurs vertus, il n'est pas douteux que s'ils ont succombé c'est beaucoup plus par ruse et par surprise que grâce à la valeur de leurs ennemis.=--Pour ce qui est de la hardiesse et du courage, ainsi que de la fermeté, de la constance, de la résolution contre les douleurs, la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais chez eux aux plus fameux d'entre ceux de l'antiquité dont notre monde a conservé la mémoire. Ne tenons pas compte chez ceux qui les ont subjugués, des ruses et des jongleries auxquelles ils ont eu recours pour les tromper, de l'étonnement facile à concevoir qu'ont éprouvé ces nations en voyant apparaître si inopinément des gens ayant de la barbe, si différents d'elles-mêmes par le langage, la religion, le physique, l'attitude; venant d'un endroit du monde si éloigné, qu'ils n'avaient jamais supposé qu'il fût habité; montés sur de grands monstres qui leur étaient inconnus à eux qui n'avaient jamais vu ni cheval, ni animal quelconque dressé à porter un homme ou toute autre charge; garnis d'une peau luisante et dure, et d'une arme tranchante et resplendissante, alors qu'eux, pour la possession de cette merveille qu'était un miroir qui les captivait par son brillant, ou celle d'un couteau, donnaient en échange des valeurs considérables en or et en perles, et qu'ils ne savaient ni ne pouvaient, avec les moyens à leur disposition, même en s'y appliquant tout à loisir, percer ces armures en acier. A quoi il faut ajouter l'effet foudroyant de nos canons et de nos arquebuses, leur bruit semblable à celui du tonnerre, qui eussent été capables de porter le trouble même dans l'âme de César s'ils l'eussent surpris aussi inexpérimenté des effets de ces armes que l'étaient, à ce moment, ces peuples qui, en dehors de quelques tissus de coton qu'ils étaient à même de fabriquer, allaient tout nus, dont les armes les plus redoutables étaient l'arc, les pierres, des bâtons, des boucliers en bois, dont enfin l'amitié et la bonne foi avaient été surprises par les envahisseurs, et qui étaient tout étonnés de voir des choses inconnues qui leur paraissaient étranges. Supposons que les avantages que donnaient aux conquérants de semblables inégalités n'aient pas existé, les combats qui leur ont procuré de si nombreuses victoires n'auraient même pas été livrés. Quand je considère l'ardeur incroyable avec laquelle tant de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants ont tant de fois affronté avec persistance, pour la défense de leurs dieux et de leur liberté, des dangers dont ils ne pouvaient triompher, leur généreuse obstination à supporter toutes les difficultés et souffrances les plus extrêmes, la mort même, plutôt que de se soumettre à la domination de gens qui les avaient si honteusement abusés: certains, faits prisonniers, allant jusqu'à se laisser mourir de privations et de faim entre les mains de leurs ennemis, plutôt que d'accepter la vie de la part d'adversaires qui, pour les vaincre, avaient mis en œuvre des procédés aussi vils; quand je réfléchis à tout cela, je suis amené à penser que s'ils avaient été attaqués à armes égales et avaient eu la même expérience que leurs vainqueurs, ne leur eussent-ils pas été supérieurs en nombre, la victoire eût été disputée avec le même acharnement, plus grand peut-être encore, qu'en aucune autre des guerres dont nous sommes témoins.
=Tout autre eût été le sort de ces peuples s'ils fussent tombés entre les mains de conquérants plus humains et plus policés. Témoignage de leur bon sens et de leur mansuétude.=--Que n'est-ce par Alexandre, ou ces anciens Grecs et Romains, que cette si noble conquête ait été faite! Cette transformation de tant d'empires et de peuples, ces si grands changements eussent été effectués avec douceur; c'est progressivement qu'eût été défriché ce qu'il y avait en eux d'inculte; les bonnes semences qu'ils tenaient de la nature eussent été consolidées et mises à même de germer; et les conquérants, introduisant chez eux les progrès réalisés pour la culture de la terre et aussi, en admettant que cela eût été nécessaire, les arts concourant à l'ornement des villes, auraient en même temps associé les vertus grecques et romaines à celles déjà innées chez ces peuples. Quelle réparation, quelle amélioration c'eût été pour leur civilisation, comparées à ce qu'ont causé les exemples et les débordements de ceux des nôtres qui, les premiers, ont abordé ces terres nouvelles si, en amenant ces populations à admirer et imiter leurs vertus, ils avaient fait naître entre elles et nous un accord fraternel et régner la bonne intelligence! Combien il eût été facile de tirer profit de ces âmes neuves, affamées du désir d'apprendre et qui, pour la plupart, présentaient de si heureuses dispositions naturelles! Au lieu de cela, nous avons abusé de leur ignorance et de leur inexpérience, pour leur inculquer plus facilement la trahison, la luxure, l'avarice; pour les porter à des actes de toutes sortes d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et sur le modèle de nos mœurs. Qui jamais a sacrifié à ce degré, dans l'intérêt du commerce et du trafic? Que de villes rasées, que de nations exterminées, que de millions d'individus passés au fil de l'épée, que de bouleversements dans cette si belle et si riche partie du monde, pour le négoce des perles et du poivre! Misérables victoires! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques n'ont poussé à ce point les hommes les uns contre les autres et produit de si horribles hostilités et de si révoltantes calamités.
En suivant les côtes, quelques Espagnols, à la recherche de mines, prirent terre dans une contrée fertile, agréable à l'œil et fort peuplée; et, adressant aux populations leurs requêtes habituelles: «Ils étaient, disaient-ils, des gens paisibles, venant de loin, envoyés par le roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitée, auquel le Pape, représentant de Dieu sur la terre, avait concédé la domination sur les Indes entières. S'ils consentaient à devenir ses tributaires, ils seraient traités avec une grande bienveillance.» Ensuite de cela, ils demandaient des vivres pour se nourrir, et de l'or pour la confection de certains médicaments; au surplus, ils prônaient la croyance en un seul Dieu, la vérité de notre religion qu'ils recommandaient d'adopter, ajoutant au tout quelques menaces. La réponse qui leur fut faite, est celle-ci: «Pour des gens placides, s'ils l'étaient, ils n'en avaient guère l'apparence; quant à leur roi, il devait être bien indigent et nécessiteux, puisqu'ils sollicitaient pour lui; et celui qui lui avait attribué leur territoire bien aimer les dissensions, puisqu'il donnait à un tiers des terres qui ne lui appartenaient pas, au risque de le mettre aux prises avec leurs anciens possesseurs. Pour ce qui était des vivres, ils leur en fourniraient; quant à de l'or, ils en avaient peu, c'était chose qu'ils n'appréciaient guère, parce qu'elle était inutile à leur vie que leur unique préoccupation était de passer heureuse et agréable; qu'en conséquence, ils pourraient sans scrupule prendre ce qu'ils en trouveraient en dehors de ce qui était employé au service de leurs cultes. Que ce qu'ils disaient de la croyance en un seul Dieu, leur plaisait; mais qu'ils ne voulaient pas changer de religion, en ayant une qui leur avait depuis si longtemps rendu service; que, du reste, ils avaient coutume de ne prendre conseil que de leurs amis et connaissances; quant à leurs menaces, c'était manquer de jugement que d'en adresser à des gens dont le caractère et le degré de puissance leur étaient inconnus; qu'ils se dépêchassent donc de quitter promptement leur pays, car eux-mêmes n'étaient pas habitués à prendre en bonne part ni les honnêtetés ni les remontrances de gens qui leur étaient étrangers et se présentaient en armes; qu'autrement, s'ils ne déféraient pas à cette injonction, on agirait à leur égard comme il avait été fait de ces autres», et ils montraient, exposées autour de la ville les têtes de quelques individus mis à mort par autorité de justice. Voilà comment balbutiaient ces peuples en enfance. Ce qui est certain, c'est que, quelques autres avantages que le pays pût leur offrir, les Espagnols ne s'arrêtèrent et ne tentèrent de coups de main ni ici, ni ailleurs, où ils ne trouvèrent pas les marchandises qu'ils recherchaient; le pays des Cannibales, dont j'ai déjà parlé et qu'ils n'occupèrent pas, en témoigne.
=Mauvaise foi et barbarie des Espagnols à l'égard des derniers rois du Pérou et de Mexico; horrible autodafé qu'ils firent un jour de leurs prisonniers de guerre.=--Le roi du Pérou, l'un des deux plus puissants monarques, rois des rois de ce nouveau monde, et peut-être aussi de celui que nous occupons, fut l'un des derniers qu'ils détrônèrent. L'ayant fait prisonnier dans une bataille, ils lui imposèrent une rançon excessive, dépassant tout ce qu'on peut imaginer et qui fut exactement payée. Pendant sa captivité, il fit preuve d'un caractère franc, libéral, ferme et d'un esprit juste et étendu. Après en avoir tiré un million trois cent vingt-cinq mille cinq cents écus pesant d'or et, en outre, de l'argent et autres choses ne s'élevant pas à moins (leurs chevaux n'allaient plus que ferrés d'or massif), l'idée leur vint de savoir et de s'approprier ce qui pouvait rester des trésors de ce prince, quelle que fût la déloyauté à laquelle ils dussent avoir recours pour en arriver à leurs fins. A cet effet, on porta contre lui une accusation, à l'appui de laquelle on produisit des preuves aussi fausses que l'accusation elle-même, lui imputant d'avoir conçu de provoquer un soulèvement dans ses états pour recouvrer sa liberté; et, là-dessus, sur un beau jugement rendu par ceux-là mêmes qui avaient inventé cette trahison, on le condamna à être étranglé et pendu publiquement, après lui avoir fait racheter le supplice d'être brûlé vif par une acceptation du baptême, qui lui fut donné sur le lieu même de l'exécution; traitement inouï et barbare qu'il subit cependant avec calme et courage, sans se démentir ni par son attitude, ni par ses paroles qui, dans la forme comme dans le fond, furent vraiment dignes d'un roi. Puis, pour endormir ses peuples étonnés et frémissants de faits si étranges, on affecta un grand deuil de sa mort, et on lui fit de somptueuses funérailles.
De ces deux rois, l'autre était le roi de Mexico. Longtemps il défendit sa ville que les Espagnols assiégeaient; et, dans ce siège, les assiégés montrèrent, plus que jamais jusqu'où peuvent aller la souffrance et la persévérance chez un prince et chez un peuple. Son mauvais sort fit qu'il tomba vivant au pouvoir de ses ennemis par suite d'une capitulation portant qu'il serait traité en roi; et autant de temps qu'il demeura entre leurs mains, il se comporta avec toute la dignité de son rang.--Ne trouvant pas après leur victoire tout l'or qu'ils avaient espéré, les vainqueurs, après avoir tout remué et fouillé, se mirent à poursuivre leurs recherches en exerçant sur leurs prisonniers les plus cruels traitements qu'ils purent inventer; mais, se heurtant à des courages plus forts que leurs supplices, ils ne réussirent pas, et en conçurent une telle rage qu'ils en vinrent à mettre à la torture, en présence l'un de l'autre, le roi lui-même et l'un des principaux seigneurs de sa cour. Ce seigneur, environné de brasiers ardents, finit, sous l'effet de la douleur, par implorer son maître d'un regard qui faisait pitié, comme pour lui demander pardon de ce qu'il ne pouvait plus résister. Le roi, qui se trouvait en même situation, fixant sur lui un regard sévère et assuré, en reproche de sa lâcheté et de sa pusillanimité, lui dit ces seuls mots d'une voix ferme et rude: «Et moi, suis-je donc dans un bain; suis-je plus à mon aise que toi?» et, presque aussitôt, succombant à la douleur, ce seigneur rendit sur place le dernier soupir. Le roi fut emporté à moitié rôti; non par commisération, mais parce que sa constance faisait ressortir encore davantage tout l'odieux de la cruauté de ses bourreaux; la pitié du reste ne toucha jamais ces âmes barbares qui, pour obtenir une information douteuse sur quelques vases d'or à piller, ne regardaient pas à faire griller sous leurs yeux un homme, bien plus, un roi si grand par ses mérites et sa situation.--Plus tard, celui-ci ayant tenté de s'affranchir par les armes de la longue captivité et de la sujétion en lesquelles on le tenait, ils le pendirent; et sa fin, elle aussi, fut digne d'un prince magnanime.
Une autre fois, ils brûlèrent vifs, d'un seul coup, sur un même bûcher, quatre cent soixante individus, qui étaient simplement prisonniers de guerre; quatre cents étaient gens du commun et soixante comptaient parmi les principaux seigneurs d'une même province.--C'est d'eux-mêmes que nous tenons ces détails, car non seulement ils les avouent, mais ils s'en vantent et les crient bien haut. Est-ce comme témoignage de leur justice ou par zèle pour la religion? quoi qu'il en soit, ce sont des moyens tout autres que ceux qu'admet une si sainte cause, et elle les réprouve. Si ces barbares s'étaient proposé de propager notre foi, ils auraient considéré que ce n'est pas en s'emparant de territoires qu'elle s'étend, mais en prenant possession des hommes; et ils se seraient bornés aux meurtres inévitables qu'entraîne la guerre, sans se livrer bénévolement à ces boucheries universelles comme il peut s'en pratiquer à l'égard de bêtes sauvages, poussées autant que le fer et le feu en donnent possibilité, n'épargnant de parti pris que ceux, en nombre suffisant, dont ils voulaient faire de misérables esclaves, pour le service et l'exploitation de leurs mines; si bien que plusieurs de leurs chefs, déconsidérés et haïs de tous, ont été punis de mort, sur les lieux mêmes de leurs conquêtes, par ordre des rois de Castille, justement offensés par l'horreur de ces actes abominables. Dieu a permis avec justice que les produits de ces pillages en grand aient été engloutis par la mer pendant qu'on les transportait en Europe, ou dans des guerres intestines où ces brigands se sont dévorés les uns les autres; la plupart ont péri sur place, sans tirer aucun fruit de leur victoire.
=L'or par lui-même n'est pas une richesse, il ne le devient que s'il est mis en circulation.=--Quant à ce qui, de ces trésors, est parvenu en Espagne, bien qu'entre les mains d'un prince bon et sage administrateur, les résultats qu'ils ont donnés, n'ont pas confirmé les espérances qu'en avaient conçues ses prédécesseurs, et que devait produire cette profusion de richesses d'abord rencontrées sur ce nouveau continent; car, bien qu'encore ces résultats aient été considérables, ils ne sont rien auprès de ceux qu'on en pouvait attendre. Cette déception doit être attribuée à ce que l'usage de la monnaie était complètement inconnu dans ces contrées; par suite tout leur or, ne servant que pour en faire montre et parade comme il arrive d'un objet mobilier qui se transmet de père en fils, se trouvait avoir été réuni entre les mains de quelques grands potentats qui en épuisaient complètement les mines pour en fabriquer cet immense monceau de vases et de statues employés à l'ornement de leurs palais et de leurs temples; tandis que chez nous, nous le faisons servir à des acquisitions et au commerce; nous le travaillons, nous lui donnons mille formes sous lesquelles il se répand et se disperse. Imaginons que nos rois aient de même amoncelé tout l'or qu'ils ont pu amasser durant des siècles et qu'ils l'aient gardé immobilisé, ce qui s'est produit chez ces peuples se reproduirait chez nous.
=Les Mexicains croyaient à cinq âges du monde et pensaient se trouver dans le dernier quand les Espagnols vinrent les exterminer.=--Les Mexicains étaient quelque peu plus civilisés que les autres peuples de cette partie du monde et plus avancés dans les arts. Ils avaient, comme elle a existé chez nous, la croyance que l'univers touche à sa fin, et la désolation que nous avons apportée chez eux en fut considérée comme un signe précurseur. Ils pensaient que l'existence du monde comporte cinq phases, formées chacune par l'existence de soleils en nombre égal et devant se succéder, desquels quatre auraient déjà fourni leur temps et dont le cinquième est celui qui nous éclaire. Le premier de ces soleils fut détruit, avec toutes les créatures existantes, à la suite d'un déluge universel. Le second, par la chute du ciel qui étouffa tout ce qui avait vie: cet âge fut celui des géants, dont on montrait aux Espagnols des ossements qui, comparés à ceux de l'homme, leur assignent une taille de vingt palmes de hauteur. Le troisième prit fin par le feu qui embrasa et consuma tout. Le quatrième, par un cyclone d'air et de vent qui alla jusqu'à niveler des montagnes; les hommes n'en moururent pas, mais furent changés en magots (quelles impressions la crédulité humaine, dans sa faiblesse, n'est-elle pas susceptible de recevoir!). Quand périt ce quatrième soleil, le monde demeura pendant vingt-cinq ans plongé dans les ténèbres: la quinzième année de cette période, furent créés un homme et une femme qui reconstituèrent la race humaine; dix ans après cette création, apparut un jour un nouveau soleil qui venait d'être créé; c'est de ce moment que ces peuples font dater les années par lesquelles ils comptent. Trois jours après la création de ce dernier soleil, les dieux anciens moururent; puis, du jour au lendemain, naquirent ceux qui existent actuellement.--L'auteur de ces renseignements ne sait pas ce qu'ils supposent de la manière dont ce soleil prendra fin; mais nous touchons à cette grande conjonction des astres, à laquelle a été due, il y a huit cents et tant d'années, le quatrième bouleversement qui a précédé la période actuelle et qui, d'après les astrologues, doit amener des perturbations considérables dans le monde et être le point de départ d'un nouvel ordre de choses.
=La route de Quito à Cusco au Pérou surpasse à tous égards n'importe quel ouvrage qui ait été exécuté en Grèce, à Rome, ou en Égypte.=--La pompe et la magnificence qui se rencontraient dans ces pays et qui m'ont conduit à aborder ce sujet, étaient telles, que ni la Grèce, ni Rome, ni l'Égypte ne présentent d'ouvrages aussi grandioses, aussi utiles et qui aient été d'exécution aussi difficile que cette route qui existe au Pérou, œuvre des rois du pays, qui va de la ville de Quito à celle de Cusco que sépare une distance de trois cents lieues. Elle est en droite ligne, plane, large de vingt-cinq pas, pavée, encadrée de chaque coté de hautes et belles murailles le long desquelles, à l'intérieur, coulent continuellement deux ruisseaux d'eau vive; elle est bordée de beaux arbres, qu'on nomme molly. Là où, en la construisant, on s'est heurté à des montagnes ou à des rochers, on les a entaillés ou aplanis; là où l'on a eu affaire à des bas-fonds, ils ont été comblés par de la maçonnerie. En fin de chaque journée de marche, sont de beaux bâtiments, renfermant des approvisionnements de vivres, de vêtements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui la suivent. Pour bien apprécier la valeur de cet ouvrage, il faut tenir compte de la difficulté vaincue qui a été particulièrement grande; on y a fait emploi de pierres de taille, dont les moindres n'avaient pas moins de dix pieds de côté; faute d'autres moyens de transport, il a fallu les charrier à force de bras; pour les mettre en place, comme ils ne connaissaient pas l'art des échafaudages, on établissait simplement, contre les bâtiments que l'on élevait, des rampes en terre qu'on enlevait une fois le travail achevé.
=Pour en revenir aux chars, ils étaient inconnus dans le nouveau monde.=--Pour revenir à nos chars, c'était chose inconnue dans le nouveau monde; on y suppléait, ainsi qu'à toute autre espèce de voitures, par des hommes qui vous portaient sur leurs épaules.--Le jour où le dernier roi du Pérou fut fait prisonnier, il était ainsi porté, au milieu du combat, sur des brancards d'or, assis sur un siège d'or. On voulait le prendre vivant, et, autant on tuait de ses porteurs pour le faire tomber, autant s'en trouvaient d'autres qui, rivalisant de zèle, prenaient la place des morts, si bien qu'on ne put le jeter à bas, quelque carnage qu'on fît de ses gens, jusqu'à ce qu'un cavalier, se portant à lui, le saisit et le précipita à terre.
CHAPITRE VII.
_Des inconvénients des grandeurs._
=Qui connaît les grandeurs et leurs incommodités, peut les fuir sans beaucoup d'efforts ni grand mérite.=--Puisque nous ne pouvons atteindre aux grandeurs, vengeons-nous en médisant d'elles; d'ailleurs, ce n'est pas absolument médire d'une chose que d'y trouver des défauts; il y en a dans tout, si beau, si désirable que ce soit. En général, les grandeurs ont cet avantage incontestable, qu'elles peuvent s'abaisser autant que cela plaît, et qu'il est loisible à qui en jouit de choisir la condition qui lui convient, car on tombe rarement de toute sa hauteur et les grandeurs dont on peut descendre sans tomber existent en plus grand nombre que les autres.--J'estime que nous faisons des grandeurs plus de cas qu'elles ne valent, et qu'aussi nous estimons au-dessus de sa juste valeur la résolution que nous voyons prendre, ou que nous entendons dire avoir été prise, par ceux qui les méprisent ou qui y renoncent de leur propre mouvement; elles ne sont pas, par essence, tellement avantageuses, que de s'y dérober soit, par lui-même, un acte si merveilleux. Je trouve bien difficile l'effort nécessaire pour résister à la souffrance que les maux nous causent, mais ce me paraît une petite affaire que de se contenter d'une médiocre situation de fortune et de fuir les grandeurs; c'est une vertu à laquelle, moi, qui ne suis qu'un oison, j'arriverais, je crois, sans avoir à me contraindre beaucoup; combien donc il en doit peu coûter à ceux chez lesquels entre en ligne de compte la considération que nous vaut d'ordinaire ce refus, qui peut être dicté par une ambition plus grande que le désir qu'on peut avoir des jouissances qu'elles donnent, d'autant que l'ambition n'est jamais plus conséquente avec elle-même que lorsqu'elle emploie des voies détournées et inusitées.
=Montaigne n'a jamais souhaité de postes très élevés; une vie douce et tranquille lui convient bien mieux qu'une vie agitée et glorieuse.=--Je m'efforce de devenir patient et de modérer mes désirs; j'ai tout autant à souhaiter qu'un autre, et, dans les souhaits que je forme, j'apporte autant de liberté et n'y mets pas plus de discrétion que qui que ce soit; cependant, il ne m'est jamais arrivé de souhaiter ni royaume, ni empire, non plus que d'arriver à d'éminentes situations qui donnent le commandement; ce n'est pas là ce que je vise, je m'aime trop pour cela. Quand je rêve d'accroître mon importance, mes visées n'ont rien d'élevé; modestes et timorées comme le comporte mon caractère, elles ne s'appliquent qu'aux progrès que je puis faire en décision, prudence, santé, beauté et même en richesses; mais je ne songe à m'élever ni en crédit, ni en autorité pour arriver à pouvoir davantage; l'idée seule en écrase mon imagination. Au contraire de cet autre, je préférerais être le deuxième ou le troisième à Périgueux, que le premier à Paris ou au moins, sans mentir, le troisième à Paris que d'y être le premier en charge. Je ne veux pas plus, comme un misérable inconnu, avoir à me débattre aux portes avec un huissier, que de faire que s'ouvrent, sur mon passage, les foules en adoration. Je suis habitué à une situation moyenne, aussi bien du fait du sort que par goût, et ai montré par la conduite que j'ai tenue dans le cours de ma vie et par ce que j'ai entrepris, que j'ai plutôt fui que désiré m'élever au-dessus du degré de fortune où Dieu m'a fait naître; en tout, s'en tenir à l'ordre établi par la nature, est chose à la fois juste et facile. J'ai l'âme poltronne au point que je ne mesure pas le succès par la hauteur à laquelle il nous place, mais à la facilité avec laquelle il s'obtient.