Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III

Part 62

Chapter 623,590 wordsPublic domain

=En général les souverains ont grand tort de se livrer à des dépenses exagérées de luxe; ces prodigalités sont mal vues des peuples qui estiment, avec raison, qu'elles sont faites à leurs dépens.=--Ces inventions étranges me mettent en tête l'idée que c'est une sorte de pusillanimité de la part des monarques, et un témoignage qu'ils ne comprennent pas assez ce qu'ils sont, que de chercher, par des dépenses excessives, à se faire valoir et à paraître. Ce pourrait être excusable en pays étranger; mais au milieu de leurs sujets, là où ils peuvent tout, leur dignité même leur constitue le plus haut degré auquel, en fait d'honneurs, ils puissent atteindre. Il en est de même d'un gentilhomme, pour lequel je trouve qu'il est bien superflu de se vêtir d'une manière particulière, quand il est chez lui: sa demeure, son train de maison, sa cuisine, répondent assez pour lui. Je trouve judicieux le conseil que donne Isocrate à son roi: «D'avoir un intérieur et un mobilier splendides, d'autant que cela constitue une dépense qui dure et passe à ses successeurs, et d'éviter toute magnificence dont l'usage et le souvenir sont éphémères.»--Quand j'étais jeune, j'aimais la parure, n'ayant d'autres moyens de me faire remarquer, et cela m'allait bien; il en est sur qui les beaux vêtements jurent.--Nous possédons des relevés de comptes qui étonnent par l'extrême économie de certains de nos rois, pour eux et tout ce qui les touchait personnellement, ainsi que par celle qu'ils apportaient dans leurs libéralités; et c'étaient des rois puissants, renommés par leur valeur et les dons de la fortune. Démosthène combattait à outrance une loi de son pays, qui mettait à la charge des deniers publics les dépenses faites pour donner plus de solennité aux jeux et aux fêtes; il voulait que sa grandeur se manifestât par le nombre de ses vaisseaux prêts à prendre la mer et de ses armées prêtes à entrer en campagne. C'est avec raison qu'on reproche à Théophraste d'émettre l'idée contraire dans son livre sur la richesse, et de prétendre que des dépenses de cette nature doivent être une conséquence naturelle de l'opulence. Aristote, lui, dit que ce sont là des plaisirs qui ne sont appréciés que de la populace, dont le souvenir disparaît dès qu'ils ont pris fin, et dont ne peut faire cas un homme sérieux qui a du jugement. Ces dépenses trouveraient, ce me semble, un emploi bien plus digne de la majesté royale, bien plus utile, juste et durable, si elles étaient affectées à la construction de ports, de darses, de fortifications, de murailles, d'édifices somptueux, d'églises, d'hôpitaux, de collèges, à l'amélioration des rues et des chemins. Pour en avoir agi ainsi, le pape Grégoire XIII laissera une mémoire des plus recommandables et qui se perpétuera. C'est aussi par là que, pendant longues années, ses ressources lui permettant de satisfaire ses goûts, la libéralité naturelle et la magnificence de notre reine Catherine se sont manifestées; et c'est un grand déplaisir pour moi, que la construction du beau Pont-Neuf, dont notre grande ville lui est redevable, ait été interrompu, et de ne pouvoir, avant de mourir, espérer le voir achevé.

Il semble aux sujets, spectateurs des triomphes que se ménagent ainsi leurs rois, que c'est leur propre richesse qu'on étale sous leurs yeux et que c'est eux qui font les frais des fêtes qu'on leur donne; d'autant que les peuples pensent volontiers de leurs maîtres, ce que nous pensons de nos valets, qu'ils doivent mettre leur soin à ce que nous ayons en abondance tout ce qui nous est nécessaire, mais sans prétendre en avoir leur part. C'est ce qui explique ce mot de l'empereur Galba qui, satisfait du plaisir que lui avait causé un musicien pendant son souper, s'étant fait apporter sa cassette particulière et y ayant pris une poignée d'écus, la lui donna en disant: «Cela est à moi, et ne provient pas du trésor public.» Toujours est-il que le plus souvent le peuple a raison, et que c'est de ce avec quoi il devrait se nourrir, qu'on satisfait ses regards.

=Un roi, en effet, ne possède ou ne doit posséder rien en propre; une sage économie doit présider à ses libéralités, d'autant que, quoi qu'il fasse, il lui sera toujours impossible de satisfaire l'avidité de ses sujets.=--La libéralité, de la part d'un souverain, n'a même pas grand mérite; les particuliers qui la pratiquent, en ont davantage parce que, de fait, un roi ne possède rien en propre et se doit lui-même aux autres: l'administration n'est pas créée pour le bien de l'administrateur, mais pour celui de l'administré; un supérieur n'est jamais institué pour le bénéfice que cela lui donne, mais pour le profit que l'inférieur doit en retirer; le médecin est fait pour le malade et non pour lui-même; toute magistrature, tout art existant le sont dans un intérêt autre que le leur: «_Nul art n'est confiné en lui-même_ (_Cicéron_).» Aussi les gouverneurs des princes qui, dans leur enfance, s'évertuent à leur inculquer des idées de largesses et leur prêchent qu'ils ne doivent pas savoir refuser et qu'ils ne sauraient faire meilleur emploi de ce qu'ils ont que de le donner (éducation qui, de mon temps, a été fort en crédit), ont plus en vue leur intérêt que celui de leur maître, ou comprennent mal leurs devoirs étant donné à qui ils parlent. Il est trop aisé de pousser à la libéralité celui qui est à même de la pratiquer, comme il l'entend, aux dépens d'autrui; et, comme on lui en sait gré, non d'après la valeur du présent qu'il fait, mais d'après les moyens qu'il a de le faire, elle arrive à devenir sans effet en des mains si puissantes; ils sont prodigues et on ne les tient même pas pour généreux. C'est pour cela que la libéralité n'est pas une vertu de premier ordre d'entre celles que devrait posséder un roi; c'est la seule, comme dit Denys le tyran, qui s'allie bien à la tyrannie elle-même. A ces princes j'enseignerais plutôt ce proverbe d'un laboureur de l'antiquité: «_Qui veut tirer profit de sa semence, doit semer avec la main, et non verser à même du sac_ (_Plutarque_)»; il faut épandre le grain et non le répandre; eux ont à donner, ou mieux à payer et à restituer à tant de gens suivant leurs services, qu'ils doivent être des dispensateurs loyaux et avisés. J'aimerais mieux qu'un prince fût avare, que de le voir d'une libéralité sans mesure ni discrétion.

La vertu qui doit prédominer chez un roi semble plutôt être la justice, et, de toutes les branches de la justice, celle qui doit accompagner la libéralité est celle qui se remarque le plus en eux, parce qu'ils se l'ont plus particulièrement réservée, tandis qu'ils exercent toutes les autres plutôt par des intermédiaires. Une largesse immodérée n'est pas faite pour leur valoir de la bienveillance, car elle leur aliène plus de gens qu'elle ne leur en gagne: «_On peut d'autant moins être généreux, qu'on l'a plus été... Quelle folie de se mettre dans l'impuissance de faire longtemps ce qu'on fait avec plaisir_ (_Cicéron_)»; la libéralité, pratiquée sans tenir compte du mérite, est une honte pour qui reçoit, il n'en a aucune gratitude. Des tyrans ont été sacrifiés à la haine du peuple par ceux-là mêmes qu'ils avaient injustement comblés de faveurs; certaines catégories de gens, estimant qu'ils s'assurent la possession de biens indûment reçus, en montrant du mépris et de la haine pour ceux de qui ils les tiennent, se rallient au jugement et à l'opinion que la foule professe à l'égard de cette manière de faire.

Les sujets d'un prince qui donne avec excès, deviennent eux-mêmes excessifs dans leurs demandes; ils se règlent non d'après la raison, mais sur l'exemple qu'ils ont sous les yeux. Il est certain que bien souvent notre impudence devrait nous faire rougir; nous sommes, en bonne justice, payés au delà de ce qui nous est dû quand la récompense égale le service; ne devons-nous donc rien, en effet, à nos princes par suite de nos obligations naturelles? S'ils prennent notre dépense à leur charge ils vont trop loin, c'est assez qu'ils nous viennent en aide; le surplus s'appelle bienfait et nous ne sommes pas en droit de l'exiger, car le mot même de libéralité implique l'idée de liberté chez celui qui donne. A notre mode, on n'arrive jamais au bout; ce qui est reçu ne compte plus, on n'aime que les libéralités à venir; aussi, plus un prince s'épuise en donnant, plus il s'appauvrit en amis. Comment pourrait-il assouvir tous les appétits, qui vont croissant au fur et à mesure qu'il y satisfait? Qui songe à prendre, ne pense plus à ce qu'il a pris; la convoitise a l'ingratitude pour caractère essentiel.

L'exemple de Cyrus ne fera pas mal ici, pour servir aux rois de notre époque à distinguer quand leurs dons sont bien ou mal employés; il leur montrera combien, en les distribuant ainsi qu'il le faisait, ce souverain a eu la main plus heureuse qu'eux, qui, après avoir épuisé leurs ressources, en sont réduits à contracter des emprunts auprès de sujets qui leur sont inconnus, et à demander à ceux auxquels ils ont fait du mal, plutôt qu'à ceux qu'ils ont obligés, une aide, qui, en la circonstance, n'a de gratuit que le nom. Crésus reprochait à Cyrus ses largesses, et calculait à combien s'élèverait son trésor, s'il eût été plus parcimonieux. Ce dernier eut l'idée de justifier ses libéralités et, dépêchant dans toutes les directions aux grands de ses états envers lesquels il avait été particulièrement généreux, il pria chacun, pour lui venir en aide et le tirer d'un mauvais pas, de lui envoyer tout l'argent dont il pourrait disposer et de l'aviser de ce qu'il serait en mesure de lui donner. Quand toutes les réponses furent arrivées, il se trouva que tous ses amis, ayant estimé que ce n'était pas assez de ne lui offrir que la somme qu'ils avaient reçue de sa munificence, y avaient ajouté beaucoup de leurs propres deniers, et que le total dépassait considérablement l'économie qui, au dire de Crésus, aurait pu être faite. Là-dessus, Cyrus lui dit: «Je n'aime pas moins les richesses que les autres princes, mais je crois les mieux administrer; voyez à combien peu me revient ce trésor inestimable que me constituent tant d'amis, qui me sont de plus sûrs trésoriers que ne seraient des mercenaires qui ne m'auraient pas d'obligation et ne me porteraient pas affection; ma fortune est mieux gardée par eux que dans mes coffres qui m'attireraient la haine, l'envie et le mépris des autres princes.»

=On pouvait, à Rome, excuser la pompe des spectacles tant que ce furent des particuliers qui en faisaient les frais, mais non quand ce furent les empereurs, parce que c'était alors les deniers publics qui en supportaient la dépense.=--Les empereurs romains avaient pour excuse de leur profusion en fait de jeux et spectacles publics, que leur autorité dépendait en quelque sorte (du moins en apparence) de la volonté du peuple qui, de tout temps, avait l'habitude d'être flatté au moyen de ce genre de divertissements développés à l'excès. Dans le principe, c'étaient les particuliers qui avaient établi et entretenu cette coutume de gratifier leurs concitoyens et leurs compagnons de ces magnificences exagérées, dont ils supportaient la majeure partie des frais; le caractère de ces réjouissances publiques changea, quand, par imitation, ce furent ceux qui étaient devenus les maîtres qui les donnèrent: «_Le don fait à des étrangers d'un argent pris à autrui, ne doit pas être considéré comme une libéralité_ (_Cicéron_).»--Philippe écrivait en ces termes à son fils, pour lui faire reproche de chercher à gagner l'attachement des Macédoniens par des présents: «As-tu donc envie que tes sujets te prennent pour le détenteur de leur bourse, au lieu que tu sois leur roi? Si tu veux te les attacher, amène-les à toi par les bienfaits de tes vertus et non par ceux de ton coffre-fort.»

=Description de ces étranges spectacles; ce que l'on doit le plus en admirer, c'est moins leur magnificence, que l'invention et les moyens d'exécution qui dénotent dans les arts un degré auquel nous n'atteignons pas.=--C'était cependant une belle chose que de transporter et de dresser sur les arènes quantité de gros arbres, avec toutes leurs branches et leur verdure, qui, bien symétriquement disposés, représentaient une grande forêt ombreuse, et d'y lâcher, comme le fit un jour l'empereur Probus, mille autruches, mille cerfs, mille sangliers, mille daims, et d'en abandonner la chasse au peuple; d'y faire, le lendemain, assommer en sa présence cent lions de forte taille, cent léopards, trois cents ours; et le troisième jour, y faire combattre à outrance trois cents paires de gladiateurs.--C'était aussi bien beau à voir, ces vastes amphithéâtres aux parois extérieures incrustées de marbre, sculptées, garnies de statues, et dont l'intérieur brillait sous la richesse des décorations somptueuses dont il était paré: «_Vois le pourtour du théâtre orné de pierres précieuses et son portique tout reluisant d'or_ (_Calpurnius_).» Sur tout le pourtour du grand vide qu'enfermait cette enceinte, depuis le bas jusqu'au faîte, régnaient soixante ou quatre-vingts rangées de gradins, également en marbre et garnis de sièges sur lesquels cent mille personnes pouvaient prendre place et y être à l'aise: «_Qu'il s'en aille, dit-il, s'il a quelque pudeur, et quitte les sièges destinés aux chevaliers, lui qui ne paye pas le cens fixé par la loi_ (_Juvénal_).»--Dans le cours d'une même journée, c'était d'abord les parois de la partie du fond où avaient lieu les jeux, qui s'entr'ouvraient ingénieusement, et des crevasses se formaient, représentant des antres d'où se précipitaient les animaux destinés au spectacle; puis la scène se transformait en une mer profonde qui recélait force monstres marins et portait des vaisseaux armés pour la représentation d'une bataille navale; un troisième changement survenait ensuite, l'arène se vidait et se desséchait pour les combats de gladiateurs; enfin, le sol, au lieu de gravier, était sablé de vermillon et de storax et on y dressait un festin magnifique auquel prenait part toute cette foule immense, ce qui constituait le dernier acte de la journée: «_Que de fois avons-nous vu une partie de l'arène s'abaisser, et de l'abîme entr'ouvert surgir tout à coup des bêtes féroces et toute une forêt d'arbres d'or à l'écorce de safran. Non seulement j'ai vu dans nos amphithéâtres les monstres des forêts, mais aussi des phoques au milieu des combats d'ours et le hideux troupeau des chevaux marins_ (_Calpurnius_).»--Quelquefois, c'était une haute montagne couverte d'arbres fruitiers et d'arbres verts, qu'on y élevait: du sommet s'échappait, comme de l'orifice d'une source vive, de l'eau qui s'écoulait en ruisseau. Parfois, on y faisait se mouvoir un grand navire, dont les flancs s'ouvraient, se disjoignaient d'eux-mêmes, et quatre à cinq cents fauves en bondissaient, qui se battaient entre eux tandis que le navire se refermait et disparaissait de lui-même. D'autres fois, on faisait jaillir du sol des jets d'eau odoriférante qui, projetée à une hauteur considérable, retombait en vapeur, arrosant et embaumant toute cette multitude en nombre infini.--Pour abriter contre les intempéries, on tendait au-dessus de cette immense enceinte, soit des voiles de pourpre brodés à l'aiguille, soit des étoffes de soie teintes d'une couleur ou d'une autre, qu'on déployait ou qu'on repliait en un instant, suivant que l'idée en prenait: «_Bien qu'un soleil brûlant darde ses rayons sur l'amphithéâtre, on retire les voiles, dès que paraît Hermogène_ (_Martial_).» Les filets, placés devant les spectateurs pour les protéger contre les bonds par trop violents des bêtes féroces, étaient également tissés d'or; «_les rets eux-mêmes brillent de l'or dont ils sont tissés_ (_Calpurnius_)».

S'il y a quelque chose qui excuse de tels excès, ce n'est pas tant la dépense que l'invention et la nouveauté qui s'y trouvent et nous pénètrent d'admiration; ces actes mêmes de vanité nous révèlent combien ces siècles produisaient de gens à l'imagination bien autrement fertile que ne sont les nôtres. Il en est de cette fertilité d'esprit comme de toutes les autres productions de la nature; on ne saurait cependant dire qu'elle y a atteint l'apogée de sa puissance; nous ne progressons pas sans cesse, nous pivotons plutôt sur nous-mêmes, tournant à tous vents dans un sens et dans l'autre, nous allons et revenons sur nos pas. Je crains que nos connaissances ne soient fort limitées sous tous rapports; nous ne voyons guère loin, pas plus en avant qu'en arrière; elles sont restreintes et de courte durée, peu étendues comme temps, comme sous le rapport des matières qu'elles embrassent: «_Bien des héros ont vécu avant Agamemnon; mais, ensevelis dans une nuit profonde, ils ne nous font pas aujourd'hui verser de larmes_ (_Horace_).--_Avant la guerre de Troie, beaucoup de poètes avaient chanté d'autres événements_ (_Lucrèce_).» Ce que Solon rapporte de ce qu'il avait appris des prêtres d'Égypte sur la haute antiquité à laquelle remontait leur pays et sur leur manière d'établir et de conserver l'histoire des pays étrangers, est, en la circonstance, un témoignage qui n'est pas à repousser: «_S'il nous était donné de voir l'étendue infinie des régions et des siècles où, se plongeant et s'étendant de toutes parts, l'esprit n'a plus de bornes pour arrêter sa vue, nous découvririons une quantité innombrable de formes dans cette immensité_ (_Cicéron_).» Quand tout ce qui, des temps passés, est venu jusqu'à nous, serait vrai et connu, ce serait encore moins que rien auprès de ce que nous en ignorons. Combien les plus curieux eux-mêmes sont peu et imparfaitement au courant de ce qui se passe en ce monde à l'époque où nous vivons! Qu'il s'agisse des révolutions qui affectent les gouvernements, de l'état social des plus grandes nations, ou de ces événements particuliers auxquels le hasard donne de l'importance et qui marquent, il nous en échappe cent fois plus que nous n'arrivons à en connaître. Nous crions au miracle de l'invention faite chez nous de l'artillerie, de l'imprimerie, alors qu'en Chine, à l'autre bout du monde, d'autres que nous s'en servaient mille ans auparavant. Si ce que nous connaissons du monde égalait ce que nous n'en connaissons pas, il est à croire que nous serions en présence d'une infinie variété de corps de toutes formes et de toutes espèces en perpétuelle transformation. Rien dans la nature n'est unique et rare; il n'en est ainsi qu'eu égard à nos connaissances restreintes, qui sont les bases très défectueuses des règles que nous avons établies et qui font que nous nous forgeons d'ordinaire une très fausse idée de toutes choses. De même qu'aujourd'hui, en raison de notre propre faiblesse et de notre décadence, nous sommes, bien à tort, portés à trouver que le monde a vieilli et périclité: «_Notre âge n'a plus la même vigueur, ni la terre la même fécondité_ (_Lucrèce_)»; ce même poète que je viens de citer, concluait, avec tout aussi peu de raison, en considérant la vigueur qu'il voyait aux esprits de son temps qui abondaient en nouveautés et inventions dans les arts de diverses sortes, que le monde était de création récente et encore en pleine jeunesse: «_A mon avis, le monde n'est pas ancien; il ne fait que de naître; aussi voyons-nous que certains arts sont en progrès et se perfectionnent, notamment celui de la navigation qui se développe chaque jour davantage_ (_Lucrèce_).»

=Un nouveau monde vient d'être découvert; ses habitants sont de mœurs simples, dans les arts qu'ils connaissent ils ne le cèdent en rien à ce que nous pouvons produire.=--Notre monde vient d'en découvrir un autre (et qui nous garantit que ce soit le dernier de ses frères, puisque les démons, les sibylles et nous en ignorions jusqu'ici l'existence?), qui n'est pas moins grand, moins peuplé, moins organisé que le nôtre; et cependant, il est si nouveau, si enfant, qu'on lui apprend son A, B, C, et qu'il n'y a pas cinquante ans, il ne connaissait ni lettres, ni poids, ni mesures, pas plus que l'art de se vêtir et pas davantage le blé et la vigne; tout nu, encore sur les genoux de sa mère, il ne vivait que par sa nourrice. Si nous étions fondés à admettre que notre poète avait raison de dire que son siècle était en pleine jeunesse, et nous à conclure que notre monde avance vers sa fin, ce nouveau-né rayonnera alors que le nôtre sera sur son déclin et l'univers sera frappé d'hémiplégie; une moitié de lui-même sera percluse, tandis que l'autre sera dans toute sa vigueur. Je crains bien toutefois que nous ayons très fort hâté le dépérissement et la ruine de ce dernier venu, pour être entré en communication avec lui, et que nous lui fassions payer cher nos idées et nos actes. C'était un monde dans l'enfance; ne l'avons-nous pas fouetté et asservi à nos errements, en abusant de notre supériorité et des forces dont nous disposions? En tout cas, nous ne l'avons ni gagné à nous par notre justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart des réponses de ses habitants, dans les négociations engagées avec eux, témoignent qu'ils ne nous le cédaient en rien en fait d'esprit naturel et d'à propos. Ils ne nous sont pas davantage inférieurs sous le rapport de l'industrie, ainsi qu'en témoigne la merveilleuse magnificence des villes de Cusco et de Mexico, où se voyaient, entre autres choses surprenantes, le jardin du roi où tous les arbres, les fruits et les plantes étaient, avec une ressemblance parfaite, reproduits en or en vraie grandeur et disposés comme cela se voit dans tout autre jardin; de même étaient reproduits de semblable façon, dans ses galeries, tous les animaux existant dans ses états ou vivant dans les mers qui les baignent; nous en pouvons également juger par la beauté de leurs ouvrages où ils utilisaient les pierreries et les plumes, par ceux qu'ils confectionnaient en coton et par leurs peintures. Quant à leur piété, la manière dont ils observaient les lois, leur bonté, leur libéralité, leur loyauté et leur franchise, notre infériorité sous ce rapport nous a été des plus utiles; ils ont été victimes de ce qu'ils valaient mieux que nous à cet égard, par là ils se sont vendus et trahis eux-mêmes.